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Le « jeu de la mort ». Et nous ?

 

 

Alain Houziaux

 

 

31 mars 2010

Comment est-ce possible ? Comment, aujourd’hui, 80 % de bons Français peuvent-ils en venir à torturer une personne en lui infligeant des décharges électriques alors qu’il hurle sa souffrance ? Pourquoi toutes les exhortations à rester vigilant après la barbarie nazie et la Rafle du Vel d’Hiv sont-elles restées vaines et inefficaces ?
On incrimine la Télé, en particulier la Télé-réalité. Mais on ne peut oublier que, déjà en 1960, 60 % d’honnêtes citoyens américains avaient infligé, à la demande d’un « responsable scientifique » de très fortes décharges à des « élèves » pour voir si cela pouvait améliorer les performances de leur mémoire. Cette expérience de Milgram a été reproduite à plusieurs reprises et dans différentes cultures avec les mêmes scores.
A mon sens, ce qui explique que tout un chacun, Allemand, Américain ou Français puisse devenir un tortionnaire, c’est le fait de vouloir assumer le rôle et la fonction que l’on a acceptés (par une forme de contrat avec une institution) et que l’on souhaite mener à bonne fin. Un professeur qui a pour mission de faire progresser ses élèves pourrait sans doute agir de manière comparable si on lui en donnait les moyens et aussi un DRH qui veut améliorer les résultats de son entreprise ou un officier en Afghanistan, ou un policier en poste dans une banlieue difficile, etc. Vouloir bien tenir son rôle, être un bon fonctionnaire, faire « ce que l’on attend de vous », voilà ce qui, à mon sens, peut nous conduire à des comportements cruels. C’est l’ « éthique de responsabilité » et le désir d’être consciencieux qui peuvent nous conduire à devenir des criminels.
Ce désir de bien tenir son rôle peut aussi être conforté par d’autres facteurs. Dans l’expérience de Milgram de 1960 comme dans le « Jeu de la mort » de Zone Xtrême, les « questionneurs » envoyant les décharges étaient soumis aux injonctions d’un cadre en blouse grise ou d’une animatrice rigoureuse représentant l’autorité, la caution scientifique de l’expérience et l’institution avec laquelle ils avaitent signé une sorte de contrat. Et dans le jeu de télé réalité, il y avait aussi le public qui criait à sa manière « Crucifie-le ! » (Mat. 27,22). Et notons le, ils le faisaient librement et spontanément. Cela aussi est fort inquiétant.

 

« J’étais là pour cela, donc je l’ai fait »

Mais même si la soumission à l’autorité a eu un rôle important (quand l’animatrice n’était pas présente, les refus de continuer le « jeu » étaient plus fréquents), c’est le fait d’avoir à « assumer son rôle » qui est, à mon sens, le facteur le plus déterminant. Ceux qui ont envoyé les plus fortes décharges l’ont d’ailleurs dit : « Je ne voulais pas mettre en péril le jeu » (dans un autre contexte, on dirait l’Entreprise, ou la politique du Parti ou la mission de l’Armée). « On essaie d’être bon dans ce qu’on fait et dans ce qu’on attend de vous » ; « J’étais là pour cela, donc je l’ai fait » ; « Je suis allé jusqu’au bout parce que j’étais dans un théâtre » (où j’avais à jouer un rôle) ; « J’étais déconnecté de la réalité » ; « De toutes façons, moi, j’ai l’habitude d’obéir, j’ai toujours obéi, quand on pilote un avion ou un train (celui qui parle est conducteur de métro), faut pas se poser de questions, faut appliquer la procédure » ; « Moi, j’aime ça, les jeux, il y a un jeu avec des buzz, je joue tout le temps à ça avec mes enfants, donc dès que je joue à un jeu, c’est pour gagner ; alors, lui, (celui à qui j’envoie les chocottes) je le connais pas, il peut crier, m’en fous, il faut gagner ! ». Ainsi, lorsque l’on est pris par le jeu, la situation et le système, on agit « comme en pilotage automatique ».

Sébastien Haffner (Histoire d’un Allemand, souvenirs, 1914-1933) a remarquablement décrit cette sorte d’autohypnose que suscite le fait de tenir un rôle en suivant seulement les règles du jeu : « Pour les jeunes Allemands de ces années-là, la guerre était une chose parfaitement irréelle, irréelle comme un jeu... Ce qui comptait, c’était la fascination de ce jeu belliqueux ».
Après la guerre, des enquêtes ont été menées pour définir le profil de ceux qui avaient été de bons soldats du nazisme. C’étaient principalement des chrétiens rigoureux et orthodoxes, affichant des valeurs morales intransigeantes. En revanche, ceux qui avaient refusé d’ « entrer dans le jeu » étaient principalement des anarchistes, des libres-penseurs, des artistes, voire des asociaux plus ou moins délinquants. Ainsi, si nous avions vécu en l’an 30 de notre ère, il est très possible que nous, bons protestants comme il faut, nous aurions été de ceux qui criaient « Crucifie-le ! ».

 

Les comportements codifiés et dogmatiques

Il est certain que le consensus social qui légitime les règles du jeu favorise le désir de bien remplir son rôle. C’est pourquoi il faut se méfier de toutes les orthodoxies, qu’elle soient politiques ou religieuses. Ainsi, pour l’ancien communiste Kravchenko, il était impensable de douter du Parti et d’en discuter la ligne. Dans J’ai choisi la liberté, il écrit que, lorsqu’il faisait un discours sous les applaudissements de l’assistance, « mes auditeurs et moi n’étions que des acteurs et nous jouions le rôle qu’on nous avait assigné dans la tragi-comédie politique ». Mais cette forme d’envoûtement est présente également dans les sectes, et aussi dans toutes les religions. Elle conduit à l’acceptation des croyances et des comportements les plus délirants. Et ce qui suscite ces comportements, c’est toujours le dogmatisme, c’est-à-dire la propension à l’orthodoxie et à l’orthopraxie qui conduit à se conformer, par une sorte d’hallucination volontaire, à des dogmes et à des comportements codifiés qui se prétendent légitimés par l’autorité de la Bible, de l’Église, de la Tradition.
Ce qui m’inquiète, c’est qu’aujourd’hui nous sommes plus facilement soumis à l’autorité et surtout beaucoup plus consentant à tout forme d’asservissement que pendant les années 60, où l’esprit de révolte et de contre culture était plus largement répandu. Aujourd’hui, dans les entreprises, les cadres adhèrent volontairement à leur propre aliénation. Et, de ce fait, ils peuvent plus facilement devenir des sado-masochistes. Ils s’identifient à une sorte de modèle héroïque, celui du travailleur infatigable, adhérant à la dogmatique du « challenge », toujours prêts, tout comme les questionneurs de Zone Xtrême, à jouer le jeu de la performance et de l’agressivité. Comme eux, ils sont ainsi largement manipulables.

 

Le devoir de mémoire, une déresponsabilisation ?

J’en reviens à ma question : pourquoi l’enseignement du « devoir de mémoire » relatif à la Shoah et le Vel d’Hiv reste-t’il si inefficace ? Une des participantes qui a été jusqu’au bout des électrochocs le constate : « Mes grands-parents ont porté l’étoile jaune dès 1941. Depuis que je suis toute petite, je me suis demandée pourquoi ils l’avaient fait, pourquoi ils sont montés dans les wagons et ont disparu dans la Shoah... Et pourtant, voilà qu’à mon tour, j’ai obéi. » (propos relaté par Philosophie Magazine, mars 2010).
Comment expliquer cette dissociation entre la mémoire des crimes passés et le comportement que l’on peut avoir aujourd’hui ? Je hasarde une explication. En accomplissant un devoir de mémoire et de repentance focalisé sur une période où nous n’étions pas nous-mêmes acteurs, nous nous déchargeons de toute remise en cause de notre comportement actuel. Ainsi, nous pouvons condamner avec force les convois de juifs expédiés de Drancy à Dachau et en même temps simultanément, blanchis et rassurés sur nous-mêmes par cet anathème, accepter d’ envoyer des décharges électriques sur un plateau de télévision. L’ « archive » devient une « relique » au lieu d’être une interpellation et un avertissement pour aujourd’hui. De fait, la commémoration de la Shoah est devenue une dogmatique et un rituel conformiste qui nous habitue à nous soumettre à la loi du groupe et à l’idéologie du jour ; et cela peut conduire au pire si la situation s’y prête. De même, la commémoration du 18 juin 1940 et de la Résistance devient un rituel politiquement correct qui, paradoxalement, oblitère tout esprit de désobéissance et de résistance. De même, la commémoration des persécutions des protestants sous Louis XIV devient le drapeau d’une orthodoxie protestante intransigeante et intolérante vis-à-vis des catholiques et des libéraux.
Il faut certes continuer à commémorer la Shoah, mais pour montrer qu’aujourd’hui, nous aussi, nous sommes, pour 80 % d’entre nous, aptes à entrer dans le jeu de la mort.

 

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Bibliographie

 

Revue Sciences Humaines, L’énigme de la soumission, mars 2010

Revue Philosophie Magazine, La télé nous rend-elle mauvais ? mars 2010

Nicolas Grimaldi, Une démence ordinaire, PUF 2009

 

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