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Le travail, un bien à partager

 

Alain Houziaux

 

20 juillet 2007
Parmi les devoirs de l'État vis-à-vis des citoyens
, il y a celui de leur donner du travail. Dans les États libéraux, l'État se dédouane de cette exigence en versant des indemnités de chômage. Mais ce n'est pas la même chose ! Cela ne remplace pas. L'argent n'est pas le remède à tous les maux. Pour les Réformateurs, le chrétien doit travailler dans le monde. Luther fait le lien entre « Beruf » (travail) et « Berufung » (vocation). Le travail devient une vocation, un service et une exigence. Il prend une dimension quasi liturgique. Travailler, c'est servir Dieu. C'est une manière de poursuivre l'oeuvre créatrice de Dieu. Le travail est un droit. Il est aussi un devoir.

 

Comment faire pour permettre au plus grand nombre de travailler ?

D'abord, un simple constat. Il est très probable que, dans l'avenir, la production nationale et même la croissance exigeront de moins en moins d'heures de travail. A cause, entre autres, de l'automatisation croissante, on produira dans l'avenir la même quantité de biens en beaucoup moins d'heures de travail. Autrement dit, il y aura de moins en moins de travail offert sur le marché. Le travail deviendra un bien de plus en plus rare.

Qu'on en juge. En 1896, la production nationale de la France nécessitait 55 milliards d'heures de travail (assurées par 18 millions de travailleurs). En 1996, elle n'en nécessitait plus que 35 milliards (assurée par 22 millions de travailleurs). Cette diminution est considérable, et pourtant la production a énormément augmenté entre 1896 et 1996 et les activités de service ont elles-mêmes beaucoup augmenté. Et en 2040, pour assurer une production comparable à celle de 1996, il faudrait seulement vingt milliards d'heures de travail (soit près de deux fois moins qu'en 1996). Ainsi, même si dans l'avenir la production continue d'augmenter, le nombre d'heures de travail qui seront offertes sur le marché n'augmentera pas par rapport à aujourd'hui. Il est même probable qu'il diminuera notablement. De plus, une partie notable de ce qui était produit en France sera fabriqué dans les pays du sud-est asiatique ou ailleurs. Cela supprimera des emplois chez nous.

Donc, qu'on le veuille ou non, si l'on veut donner du travail à autant de personnes qu'aujourd'hui, il faudra que chacun travaille un nombre d'heures hebdomadaire nettement moins important (sans doute moins de 35 heures !). Et ce d'autant plus que, puisque nous vivons de plus en plus longtemps, le nombre d'années de travail doit être allongé pour alimenter les caisses de retraite.

 

Le partage du travail me paraît au moins aussi important et nécessaire que le partage des richesses. Eusèbe de Césarée, théologien du IVe siècle de notre ère disait : « celui qui a deux paires de chaussures et en laisse une dans son placard doit cette paire à celui qui va nu-pieds ». Et au XXIe siècle, on pourrait dire « celui qui travaille 45 heures par semaine et qui de ce fait gagne de l'argent dont il n'a pas besoin doit 10 heures de travail à celui qui est au chômage ».

 

Pour favoriser le partage du travail et pour éviter le divorce entre ceux qui travaillent trop et ceux qui ne travaillent pas assez, il faudrait aussi, pour l'ensemble de la population en âge de travailler, favoriser l'alternance, pendant la durée de la vie active (de 18 à 65 ans) entre les périodes de travail et les périodes de non travail, que ce soit pour chômage involontaire, pour études (études supérieures ou formation continue), pour congé parental, pour congé pour convenance personnelle ou pour pré-retraite.

L'idéal serait que tout un chacun puisse bénéficier d'un capital « temps de formation », d'un capital « temps de non-travail » (droit de gagner sa vie sans travailler) et d'un capital « temps de travail » (droit, et peut-être devoir, de travailler), utilisables, tous trois, de 18 à 65 ans, les quotas de chacun de ces trois « temps » étant modulés en fonction de la quantité de travail disponible sur le marché et des caractéristiques du travail offert. Ce sont d'ailleurs là les propositions du Club de Rome. On pourrait imaginer que le droit au travail garanti par l'État à la population en âge de travailler porte sur un nombre d'heures ou d'annuités nettement inférieur à la durée pléthorique d'un travail à temps plein pendant quarante ans.

 

Autre proposition. Il faudrait que le nombre d'heures de travail offert sur le marché soit supérieur au temps de travail strictement nécessaire à la production nationale. Autrement dit, il faut que les entreprises puissent embaucher plus d'employés que cela n'est nécessaire pour assurer leur production. Et pour cela il faudrait que l'État participe à la rémunération du travail, non pas seulement par un allègement des charges des entreprises mais aussi en versant un sursalaire aux employés faiblement rémunérés. Cela incitera peut-être certains à travailler plutôt qu'à toucher des indemnités en tout genre. Et cela coûtera moins cher à l'État et à la collectivité que d'indemniser des chômeurs.

Il vaut mieux que l'État favorise et indemnise le travail des chômeurs, des mères de famille ou des personnes de plus de 55 ans plutôt que de verser directement à ceux-ci des indemnités sans qu'ils ne travaillent. Cela ne coûtera pas plus cher à la collectivité et cela enrayera l'alcoolisme des chômeurs, des préretraités...

Les pays scandinaves ont compris qu'il valait mieux offrir des services de crèches gratuits aux mères qui travaillent (et aussi un « impôt négatif ») plutôt que de leur verser, par diverses indemnités, un revenu presque équivalent à celui qu'elles recevraient en travaillant.

 

Faut-il aller plus loin pour inciter au travail ? Certains économistes le pensent. Ils proposent même de remplacer toutes les allocations aux non-travailleurs, hommes et femmes, par l'offre d'un emploi d'intérêt public rémunéré un peu au-dessous du salaire des emplois privés. Qui refuserait se verrait privé de toute aide, à part les handicapés. D'autres proposent que ceux qui bénéficient de la solidarité nationale (c'est-à-dire des prestations sociales de chômage) effectuent en contrepartie, un travail d'intérêt général non rémunéré (garde d'enfants, de malades, de personnes âgées...). On peut certes considérer ces procédés comme trop coercitifs. Mais on ne peut pas à la fois insister sur les devoirs de l'État pour assurer la solidarité nationale et, contradictoirement, lui refuser le droit d'enrayer les abus.

 

Pour nous résumer : « Le remède au chômage, ce n'est pas la croissance, mais la régulation des modalités (et en particulier de la durée) du travail » (Jacques Freyssinet).

 


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