Parole et
Société
Faut-il avoir des
principes ?
Alain
Houziaux
20 juillet 2007
Les principes, ce sont des règles
que l'on se donne à soi-même, à la différence des règles de
la société, de la bienséance, qui sont
plutôt des règles que l'on adopte. Et c'est pourquoi, le
fait d'avoir des principes peut vous inciter à transgresser
les règles et les lois de la société. Ce fut le
cas pour Antigone, qui voulait que son frère fut
enterré, en dépit des lois édictées par
l'État. Avoir des principes, c'est avoir des règles qui
vous dictent impérativement une ligne de conduite dans une
situation qui vous place face à un dilemme.
Prenons un exemple. Vous êtes officier
et l'on vous demande de tuer vous-même un otage ; et on
vous assure que si vous le faites, on laissera la vie sauve à
vingt autres. En revanche, si vous refusez, on passera par les armes
les vingt et un otages.
C'est le dilemme dit « de Touvier » ou « de
Caïphe ». Touvier,
lors de sa défense, a dit avoir accepté de tuer sept
juifs parce que cela lui permettait d'en sauver un nombre plus
important. Caïphe, de la même manière, a
accepté de faire crucifier Jésus parce que, de la
sorte, il pouvait empêcher une rébellion du peuple juif
dont la répression par les Romains aurait
entraîné plusieurs dizaines, voire plusieurs centaines
de morts. « Il vaut mieux
qu'un seul homme meure et qu'ainsi la nation soit
sauvée »
(Jean 11,49-50).
Face au
« dilemme de Touvier », si, sans hésiter, vous refusez de tuer
l'otage parce que, par principe, vous vous refusez à commettre
un meurtre, quelles que soient les conséquences de votre
refus, vous êtes un homme à principes de type
« déontologique » (de deïn, lier,
attacher).
Si au contraire, vous acceptez sans
hésiter de tuer l'otage pour sauver les vingt autres, vous
optez, par principe pour le moindre mal et vous êtes un homme
à principes du type « utilitariste ».
La différence entre ces deux
éthiques recoupe, en la radicalisant, la distinction entre
l'éthique de conviction et l'éthique de
responsabilité.
- L'éthique « déontologique » se situe dans l'héritage de Kant. Pour Kant,
le principe « tu ne tueras
pas » doit être
respecté de manière absolue, quelles que soient les
conséquences de ce refus de tuer. C'est aussi ce que disent
saint Paul (« Ne faites pas
le mal pour qu'il en résulte le
bien », Rom. 3,8) et
saint Thomas d'Aquin « Il y
a des actions que ni la bonté de la fin, ni celle de la
volonté ne peuvent rendre bonnes », Somme
théologique, 1a, 2ae,
Q20, A2).
Pour justifier son choix, celui qui refuse
de tuer l'otage (même pour en sauver vingt autres) pourra faire
valoir les points suivants :
Chaque individu est une fin en
lui-même. Il ne peut pas
être instrumentalisé, même au service d'une cause
généreuse. Sa vie, c'est sa vie à lui. Nul ne
peut en disposer.
Il faut faire la distinction entre la
responsabilité et la culpabilité. L'officier qui tue un homme pour en sauver 20
est « coupable » de la mort de cet homme. Celui qui refuse de le
faire est seulement « responsable » de la mort de 20 hommes.
En matière de vie
humaine, les vies ne sont pas
additionnables et le principe d'efficacité n'est pas
applicable. Vingt vies, ce n'est pas plus qu'une vie. Vingt vies,
c'est seulement une vie, une vie, une vie.
Le problème que pose l'éthique
« déontologique », c'est celui-ci : peut-on accepter qu'un acte
qui est, en soi, vertueux (ne pas tuer) ait des effets secondaires
néfastes (causer des morts) ? C'est le problème
dit « du double
effet ».
Pour la théologie morale catholique
(la casuistique), un acte moral qui a des conséquences
mauvaises est néanmoins autorisé à trois
conditions : l'objectif de l'acte doit être bon ; ses
conséquences mauvaises ne doivent pas être visées
en tant que telles ; le bien visé par l'acte doit
être proportionné au mal que comporte ses
conséquences et doit l'emporter sur ce mal.
Mais l'application de ce principe
dit « de
proportionalisme » est
bien difficile. Il est quelques fois difficile de séparer les
conséquences mauvaises des objectifs visés, en
particulier lorsque ces conséquences sont prévisibles
et même prévues. Un médecin qui, pour sauver la
vie de la mère, effectue une cranictomie sur l'enfant à
naître a-t-il ou non l'intention de tuer l'enfant ? Certes
pas, mais l'homicide de l'enfant est pourtant inséparable de
l'acte qui sauve la mère. On ne peut viser l'un sans viser
l'autre.
- Venons-en à l'éthique « utilitariste » (ou « conséquentialiste ») dont le promoteur fut Stuart Mill. Pour
elle, le choix face à un dilemme doit se faire non pas pour
des raisons morales mais uniquement au vu des conséquences de
chacun des choix possibles. Et ce par principe. Un mort, c'est moins
que vingt et un.
Ce que reproche l'utilitarisme au
déontologisme, c'est de se préoccuper uniquement de
morale individuelle et personnelle et de chercher à ce que
l'agent de l'action garde les mains propres quelles qu'en soient les
conséquences. L'utilitariste dira que l'officier doit faire
abstraction de son éthique personnelle et évaluer les
conséquences de son action de la manière la plus neutre
possible par rapport à lui-même.
On peut critiquer l'utilitarisme sur deux
points. D'abord la
rationalité de cette technique de prise de décision
inquiète. Le principe même d'un calcul en matière
de vies humaines peut apparaître scandaleux. De plus, le
problème dit « du
double effet » se pose
également pour l'utilitarisme. Le même acte a à
la fois des conséquences positives et négatives, ce qui
complique l'appréciation des conséquences de chacune
des options en balance. Mais ce point met davantage en cause
l'utilitarisme que le déontologisme puisque celui-ci, par
principe, dit ne pas se préoccuper des conséquences
alors que l'utilitarisme, lui, est fondé uniquement sur
l'appréciation des conséquences des actes. Et c'est
pourquoi le constat du double effet dénature le principe
même de l'utilitarisme alors qu'il ne dénature pas le
principe du déontologisme.
Méfions-nous des
principes
Face aux limites de chacune de ces deux
éthiques « à
principes », nous ferons
quatre remarques
Aucune éthique ne peut nous
épargner le poids de la
culpabilité et de la responsabilité du mal.
Le fait de se référer
à des principes peut
être un processus d'évitement. Le sujet s'en remet
à des principes pour ce qui est de la décision qu'il
doit prendre. Il fait ainsi l'économie de sa liberté et
de sa responsabilité personnelle. Il évite une
confrontation directe avec la situation problématique dans
laquelle il se trouve.
Avoir des principes, c'est souvent
être psycho-rigide. C'est
d'abord une attitude psychologique et accessoirement morale.
Il faut faire la différence entre
l'idéaliste et l'homme à principes, qu'il soit de type déontologique ou
utilitariste. L'idéaliste est d'abord un optimiste, un
généreux, un imprudent, voire même un impuissant.
L'homme à principes serait plutôt un dictateur,
moraliste et moralisateur.
Que Dieu bénisse les
idéalistes et qu'il se méfie des hommes à
principes.
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