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Le droit de s'enrichir, jusqu'où ?

 

Alain Houziaux

 

23 juillet 2007
Dès le XVIe siècle, les nations protestantes ont mieux réussi
, économiquement parlant, que les nations catholiques. Comment l'expliquer ? Alain Peyreffite, dans son livre La société de confiance avance quatre raisons. Les protestants auraient accepté la nouveauté alors que les catholiques seraient restés « rivés » au respect des traditions. Au contraire des catholiques ils auraient accepté le commerce avec les étrangers et les non chrétiens. Ils auraient développé le sens de la responsabilité individuelle, alors que le catholicisme aurait le sens de la hiérarchie qui annihile la responsabilité individuelle. Ils auraient le sens de la traduction des valeurs religieuses en valeurs profanes. Ainsi pour reprendre les trois vertus théologales (foi, espérance, charité), ils auraient traduit la foi en Dieu par la confiance en l'homme, l'espérance par le sens du risque et l'amour par l'aptitude à travailler avec des étrangers.

 

Quand les protestants veulent trouver une justification biblique au capitalisme et au libéralisme, ils invoquent souvent la parabole des talents (Matthieu 24). Selon cette parabole, semble-t-il, les bons et fidèles serviteurs de Dieu sont ceux qui acceptent de lancer dans l'économie de marché les talents qu'ils ont reçu de Dieu et de les faire fructifier alors que le mauvais serviteur, lui, conserve son talent pour ne pas prendre le risque de le perdre. De plus cette parabole recommande, semble-t-il, le prêt à intérêt.

 

En fait, le sens de la parabole des talents n'est pas là. Elle a pour but d'expliquer pourquoi l'Église (représentée par les deux premiers serviteurs) a eu raison de semer et d'investir le trésor de l'Évangile dans le monde païen et d'inclure les talents qui lui venaient de Dieu au sein des monnaies profanes du monde gréco-romain (ce qui permis de rapporter gros et de grossir l'Église par de nouveaux convertis), et ce à la différence du judaïsme (représenté par le troisième serviteur) qui, pour ne pas profaner le trésor de la Parole de Dieu se refuse de le mêler au monde.

 

En fait, ce serait plutôt la parabole de l'intendant malhonnête (Luc 16,1-8) qui pourrait apporter un saint éclairage sur les questions relatives à l'argent. Que dit-elle ? L'intendant d'une propriété, sans doute parce qu'il n'arrive pas à faire rentrer les fermages dus au propriétaire du domaine, risque de se faire renvoyer par celui-ci. Pour s'attirer les faveurs des métayers du domaine qu'il gère (il espère que ceux-ci lui fourniront plus tard un logement gratis quand il sera dans le besoin), il diminue, de manière semble-t-il tout à fait malhonnête, le montant des sommes qu'il doit recouvrer auprès d'eux pour le compte du propriétaire du domaine. Et le comble, c'est que le patron le félicite.

 

Cette parabole semble tout à fait scandaleuse. Mais, en fait, il n'en est rien. En effet, à l'époque de Jésus, l'intendant d'un domaine était rémunéré non pas par son patron mais par une commission en nature que lui versaient directement les fermiers chaque fois qu'il recouvrait un fermage (comme c'est aujourd'hui le cas pour les huissiers lorsqu'ils recouvrent des créances).

 

Dès lors, notre parabole s'explique parfaitement et elle devient vertueuse. Pour se faire des amis parmi les débiteurs de son maître, l'intendant renonce purement et simplement à percevoir sa propre commission. Et du coup l'attitude du patron s'explique ! Il loue l'intendant parce que celui-ci, loin d'être malhonnête à son égard, a pu enfin faire rentrer les fermages.

 

Première remarque sur cette parabole : le gérant annule la dette des fermiers à son égard. Ce qui est original, c'est que cette remise de dette n'est pas faite pour sauver les débiteurs (les fermiers) mais bien plutôt les capitalistes (l'intendant, et sans doute aussi le patron lui-même). Et c'est pourquoi cette parabole est aujourd'hui tout à fait pertinente. Si les pays riches doivent remettre la dette des pays pauvres, c'est d'abord pour se sauver eux-mêmes ! De fait, les nations riches sont embarquées, par la mondialisation, dans le même bateau que les nations pauvres (tout comme l'intendant, le patron et les fermiers de la parabole sont embarqués dans la même crise). Donc les pays riches ont tout à fait intérêt à aider les pays pauvres pour éviter que, dans le bateau où ils sont embarqués ensemble, une bombe n'explose dans le compartiment des « pauvres » ce qui, bien sûr, détériorerait également le compartiment des « riches ».

 

Deuxième remarque : En remettant la dette des métayers, l'intendant rétablit un climat de confiance. Il fait un sacrifice économique (pour ce qui est du court terme) puisqu'il renonce à demander ce qui lui est du. Mais, à moyen terme, ce sacrifice sera payant puisqu'il sauve les métayers qui pourront ensuite, espère-t-il l'héberger gratis. Il initie le cercle vertueux de la confiance et du retour à la prospérité. Et tout le monde sera gagnant. Ainsi cette parabole illustre très bien l'importance de la confiance et de l'acceptation du risque pour réussir en affaires (comme les protestants du XVIe siècle !).

 

Troisième remarque : c'est le gérant (c'est-à-dire celui qui est le plus riche, du moins en principe) qui a besoin des plus pauvres (les fermiers) puisqu'il voudrait qu'ils lui viennent en aide. Et ceci pourrait redevenir d'actualité dans les prochaines décennies dans notre bonne vieille Europe. Certains pays européens seront sans doute amenés à s'ouvrir massivement aux émigrés du Sud pour compenser leur effondrement démographique et éviter d'avoir à reculer drastiquement l'âge de la retraite.

 

Le droit de s'enrichir, jusqu'où ?

 

Venons-en à une autre question. A-t-on le droit de chercher à s'enrichir en arguant que l'on utilise les richesses ainsi acquises à des causes « justes » ? C'est la question qui a hanté les Juifs (qui s'autorisaient le prêt avec intérêt avec les non-Juifs de façon à pouvoir financer des prêts sans intérêt entre Juifs), mais aussi les ordres mendiants (qui se demandaient jusqu'où ils avaient le droit de s'enrichir pour pouvoir mettre en oeuvre leur vocation à aider les pauvres) et aussi les puritains.

 

Sur cette question, on peut invoquer la curieuse morale de Jésus « Faites-vous des amis avec des richesses injustes » (Luc 16,9). Il faut que les richesses qui, de toute manière, sont et resteront injustes soient utilisées pour des causes justes. Elles sont alors à la fois injustes et faites justes (autrement dit « blanchies »). Le coeur de l'enseignement du Nouveau Testament à propos des richesses est peut-être là. Une richesse est injuste si elle est le signe d'une forme d'égoïsme et si elle ne sert qu'à un usage égoïste (cf Actes 4,34-5,11).

 

Ainsi la richesse doit d'abord être conçue comme une dette. Plus on est riche, plus on est endetté vis-à-vis de ceux qui sont moins riches. L'homme riche, le pays riche détiennent une richesse excédentaire qu'ils doivent à autrui. Donner à plus pauvre que soi, c'est en fait s'acquitter d'une dette à son égard. Le fait d'aimer son prochain à l'égal de soi-même nous crée l'obligation de compenser l'inégalité de richesse entre lui et nous.

 


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