Parole et
Société
Le droit à la
désobéissance
jusqu'où ?
Alain
Houziaux
27 juillet 2007
La désobéissance, c'est la
condition de l'accès à
l'indépendance. C'est le
corollaire naturel de l'émancipation. Lorsqu'un jeune de
treize ans passe à l'âge adulte, son émancipation
par rapport à ses parents s'effectue par une crise
d'adolescence qui se manifeste par la
désobéissance.
La Bible commence par un récit de
désobéissance. De fait, Adam et Eve en croquant la
pomme, ont désobéi à Dieu qui leur avait
interdit de manger le fruit défendu. Cette
désobéissance était-elle condamnable ? A
mon avis, non ! En fait la désobéissance d'Adam et
Eve, c'est leur crise d'émancipation par rapport au
Dieu-Père. Elle était nécessaire. Elle
était souhaitable.
Dans le Jardin d'Eden, Adam et Eve
étaient dans le giron de Dieu
comme deux petits dans le giron de leur mère : nourris,
logés, maintenus dans une dépendance fusionnelle et
infantile. Pour qu'Adam et Eve puissent devenir adultes, majeurs,
responsables, aptes à vivre hors du giron de Dieu, dans le
monde difficile de la steppe ingrate (notre monde), il fallait qu'ils
s'émancipent du cocon du jardin d'Eden et qu'ils coupent le
cordon ombilical par rapport au Père. Il fallait qu'ils
désobéissent et apprennent à connaître par
eux-mêmes ce qui est bien et ce qui est mal.
D'ailleurs, Dieu a sans doute
souhaité cette désobéissance. Sinon, comment
comprendre qu'Il ait laissé l'Arbre interdit et son fruit
séduisant au milieu du jardin, sous le nez d'Adam et Eve et
à portée de leur main ? Et comment comprendre
qu'Il ait créé le Serpent (Gen. 3,1) et qu'Il
l'ait laissé agir et parler.
Dieu n'a pas « donné » la liberté à l'homme. Il a
laissé à l'homme la possibilité de
conquérir sa liberté. En fait, la liberté doit
être conquise par la désobéissance. Si la
liberté est octroyée, ce n'est pas vraiment une
liberté. Une liberté qui n'est pas, d'une
manière ou d'une autre, conquise n'est pas une vraie
liberté.
Jésus a désobéi, lui
aussi. Il s'est montré
désobéissant vis-à-vis de ses parents et de
certains commandements de la loi de Moïse. Et il s'est
montré sacrilège vis-à-vis du Temple et des
obligations sacrificielles. Pourquoi Jésus a-t-il
désobéi ?
- Jésus a voulu dénoncer un
« abus » (c'est-à-dire un mauvais usage, un usage
abusif) de la loi. Le sabbat ordonnait le droit au repos et à
l'adoration de Dieu. Il n'ordonnait pas le droit à
non-assistance à personne en danger. De fait, il peut y avoir
des « abus d'obéissance à la
loi » tout comme il y a,
en droit, des « abus de
droit » et
des « abus de
jouissance » qui sont
reconnus comme des fautes vis-à-vis de la loi. Ainsi
Jésus refuse que l'on détourne l'objectif de la Loi.
- On peut aussi ajouter que Jésus a agi par une
forme d'objection de conscience. Il refuse d'obéir à la
loi du sabbat si cette loi l'oblige à désobéir
à ce qu'il considère comme un devoir de
conscience : guérir un malade même un jour de
sabbat.
La désobéissance de
Jésus a été avalisée et
entérinée par Dieu
puisque Dieu l'a ressuscité alors qu'il avait
désobéi à la loi de Moïse. Mais il n'en
reste pas moins que Jésus a été mis à
mort parce qu'il avait désobéi à la Loi (en
particulier celle relative au Sabbat et au Temple). Jésus a
« payé »
sa désobéissance. De
fait, le choix de la liberté et de la
désobéissance inclut l'acceptation du châtiment
qui en découle. Et c'est ce qui fait la grandeur du choix de
la liberté.
Il faut ajouter ceci. Non seulement l'obéissance peut devenir une
faute mais elle peut conduire à devenir tortionnaire en toute
bonne conscience. Par une expérience devenue
célèbre (et rapportée dans le film I comme
Icare), le psycho-sociologue Milgam a montré que nous pouvons
presque tous devenir des tortionnaires. Et ce, non par
méchanceté, mais par obéissance. Milgram
recruta, par petites annonces, des volontaires pour, leur disait-il,
participer à une étude scientifique sur la
mémoire. Un « patron » sommait ces messieurs-tout-le-monde d'administrer
des décharges électriques à des
élèves-cobayes lorsque ceux-ci ne réussissaient
pas à mémoriser une suite de mots (en
réalité ces décharges étaient fictives,
mais les
« éducateurs » n'en savaient rien). Soixante dix pour cent
acceptaient d'administrer des décharges électriques.
Quarante pour cent acceptaient d'administrer des chocs qu'ils
savaient être extrêmement dangereux. Pourquoi ?
Parce que l'ordre leur en était donné, au nom d'un
impératif apparemment louable. Et parce qu'ils ne savaient pas
désobéir.
Souvenons-nous : la Révolution
et la Résistance ont commencé par des actes de
désobéissance. Le protestantisme aussi.
La désobéissance en politique
Dans le champ du politique, la
désobéissance peut-elle être un
droit ?
Les premières Déclarations des
Droits de l'Homme (la Déclaration de l'Indépendance
américaine de 1776, la Déclaration
française des Droits de l'Homme de 1789) citaient
(à côté des droits à la
sécurité, à la liberté, à
l'égalité et à la propriété) le
droit de résistance à l'oppression. « L'insurrection est le plus sacré
des devoirs »
(Déclaration de 1789).
La Déclaration Universelle des Droits
de l'Homme de 1948 a « omis » ce dernier droit et l'a remplacé par le droit
à la santé et à l'instruction notamment. Cet
« oubli » est significatif. Comment l'expliquer ? Les
Déclarations de 1776 et de 1789 ont
été rédigées par les représentants
de peuples révoltés. En revanche, la Déclaration
de 1948 a été élaborée
principalement par des nations colonisatrices et ex-colonisatrices.
Elles ont remplacé le droit à la
désobéissance par des droits « humanitaires ».
Le glissement est significatif. Les Droits
de l'Homme ne doivent pas devenir un programme humanitaire. Ils ne
doivent pas être l'octroi fait aux peuples et aux hommes
d'être des « moutons
bien traités »
ayant le droit à la vie, à la santé et à
l'instruction mais non à la révolte, à
l'insurrection, à l'indépendance et à la
liberté.
Le droit à la liberté
implique le droit à l'insurrection et à la
désobéissance. En
effet, le plus souvent, seuls les pays qui ont conquis leur
indépendance par la révolte peuvent accéder
à une réelle émancipation positive et
responsabilisante. De fait, si la plupart des pays africains de
l'ancien Empire colonial français n'ont pas pu jusqu'à
présent devenir effectivement majeurs et responsables
(à la différence de l'Algérie et du Vietnam),
c'est peut-être parce qu'ils n'ont pas pu conquérir leur
indépendance par la révolte puisque cette
indépendance leur a été octroyée par le
général de Gaulle.
L'indépendance ne peut être
que conquise. Stuart Mill le dit
clairement : « Le seul
test pour savoir si un peuple est apte à se doter
d'institutions populaires et indépendantes, c'est le fait que
ce peuple, ou une portion suffisante de ce peuple, soit capable de
triompher dans la lutte et soit prêt à braver la peine
et le danger pour sa libération. Si un peuple n'a pas de la
liberté un amour suffisant pour être lui-même
capable de l'arracher à ses oppresseurs, la liberté qui
lui sera octroyée par des mains étrangères
n'aura rien de réel ni de permanent. »
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