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La retraite, une antichambre
du royaume de Dieu ?

 

Alain Houziaux

 

21 août 2007
Comme Martin Luther King, j'ai fait un rêve
. La retraite serait l'antichambre du Royaume de Dieu. Bien plus, le montant des pensions de retraite serait établi selon la logique de l'Evangile du Royaume.

 

A l'époque de Jésus, comment concevait-on le Royaume ? Tout simplement comme une expression de la Justice. Ceux qui avaient été injustement défavorisés au cours de cette vie-ci devaient, par une forme de compensation, être favorisés dans le Royaume. Et inversement, ceux qui avaient été riches et favorisés dans cette vie-ci devaient être, par un juste retour des choses, défavorisés dans le Royaume. C'est ce que disent les Béatitudes :

Heureux ceux qui, dans cette vie-ci, ont été pauvres, persécutés et défavorisés car le Royaume des cieux est à eux et ils seront favorisés dans le Royaume.

Et, inversement,

Malheur à vous les riches, car vous avez déjà eu votre consolation en ce monde et vous n'aurez pas de compensation dans le Royaume Luc 6, 20-26.

 

Et ce qui est demandé au chrétien, c'est de mettre en oeuvre dès maintenant les arrhes et les prémices du Royaume à venir (cf Rom 8,23 ; 2 Cor 1,22).

 

Pour cela, il faudrait mettre en oeuvre, de manière volontariste, dès ici-bas, des mesures compensatoires par rapport aux inégalités et aux injustices. Certaines des paraboles de Jésus nous donnent des exemples pratiques. Offrir aux exclus les festins destinés aux nantis (Mat 22, 1-10) ; diminuer de moitié la dette des métayers et des pays du tiers monde (Luc 16,1-8) ; donner à ceux qui travaillent rarement (parce qu'ils sont souvent chômeurs) une paie horaire dix fois supérieure à celle de ceux qui travaillent beaucoup (Mat 20, 1-7). Tout ceci est bien déconcertant.

 

On peut imaginer une autre manière de mettre en oeuvre cette logique de justice et de compensation. Il serait sain, juste et bon de l'appliquer au calcul du montant des pensions de retraite. Plus les salaires pendant la vie professionnelle ont été faibles, plus le montant de la retraite devrait être élevé. Et inversement. S'il en était ainsi, ce serait faire de la retraite une antichambre du Royaume.

 

Ce serait une pure et simple application du principe évangélique : Les premiers (ceux qui ont eu la chance de pouvoir faire de longues études puis un travail intéressant et bien payé) seront les derniers (et auront une retraite modeste). Et inversement les derniers (ceux qui ont ramassé les poubelles des riches) seront les premiers : ils pourront prendre une retraite bien rémunérée dès 55 ans, et ce d'autant plus qu'ils meurent en général 15 ans avant les cadres supérieurs et qu'ils ont un compte en banque moins bien garni que le leur.

 

Ce serait incontestablement l'expression d'une forme de justice et de compensation par rapport au hasard qui vous a fait naître, à Aubervilliers, dans une famille du quart monde, ou, à Neuilly, dans une famille de bourgeois, ou, si vous préférez, avec un faible QI ou avec un QI élevé.

 

Aujourd'hui, en France, en contradiction flagrante avec la logique du Royaume, plus on a gagné pendant sa vie professionnelle, plus on a une retraite élevée. Et ce pour une raison très simple : les retraites sont proportionnelles aux salaires reçus parce qu'elles sont alimentées (par les salariés et les entreprises qui les emploient) par des cotisations proportionnelles aux salaires versés.

 

Si l'on voulait appliquer la logique du Royaume, il faudrait donc trouver un autre mode de financement des retraites. Pourquoi la retraite ne pourrait-elle pas, comme les Allocations familiales et autres prestations sociales, être financée (du moins pour une large part) par la CSG et par les impôts prélevés non seulement sur les salaires mais sur tous les revenus ? Elle deviendrait ainsi non pas un deuxième salaire proportionnel au premier mais une prestation sociale comme les autres. Elle pourrait être égale pour tous ou, mieux encore, modulée en fonction des revenus et de la richesse de chacun (comme c'est le cas pour certaines prestations sociales). Elle serait faible pour les riches et élevée pour les pauvres.

 

Le financement des retraites, s'il était assuré par la CSG et les impôts, pourrait être considéré comme un mode de redistribution des richesses du pays. Ce ne serait que justice. La richesse d'un pays est de moins en moins fonction du nombre d'heures travaillées. Elle dépend de plus en plus de la fructification rapide des patrimoines financiers. Il serait donc légitime que ce soient la CSG, les impôts et les prélèvements sur les bénéfices des entreprises qui alimentent les caisses de retraite. Actuellement notre système de financement des retraites consiste à taxer le travail. Ce n'est pas une manière d'encourager l'emploi. Il vaudrait mieux taxer les bénéfices des entreprises par l'intermédiaire des impôts. C'est d'ailleurs ce qu'avait proposé notre président Chirac lors de l'un de ses discours de 14 Juillet. Mais cette proposition est restée sans suite !

 

Et notons-le, financer le budget social par la CSG et les impôts (plutôt que par des cotisations sur le travail et les salaires) serait avantageux non seulement pour favoriser l'emploi mais aussi pour enrichir les entreprises et leurs actionnaires ! En effet l'assiette de la CSG et les impôts est beaucoup plus large que celle des cotisations sur les salaires. Ainsi, si on augmente la CSG et les impôts en diminuant les cotisations sur les salaires, les entreprises seront globalement moins taxées, bien qu'elles concourent à la CSG et qu'elles paient des impôts.

 

D'ailleurs, la CSG et les impôts financent déjà, très partiellement, les retraites. En effet, la CSG finance déjà la retraite de ceux qui n'ont ni travaillé ni cotisé. De plus, l'impôt commence déjà à financer les régimes de retraite de la fonction publique puisque ceux-ci sont équilibrés grâce à l'effort de l'Etat et des collectivités locales. Il serait souhaitable de poursuivre dans cette voie. En effet, pas plus que la vieillesse, la retraite ne peut être considérée comme un corollaire de l'activité professionnelle (à la différence des accidents professionnels et du chômage). Elle n'a donc pas à être financée par l'activité professionnelle.

 

Il est certes normal de rémunérer un travail en fonction de ses caractéristiques, mais il n'y a aucune raison de rémunérer les retraités en fonction de leurs rémunérations professionnelles antérieures. Un polytechnicien retraité n'est pas plus productif qu'un ouvrier retraité. Et pourquoi la veuve d'un cadre supérieur (même si elle n'a jamais travaillé) touche-t-elle davantage qu'une femme célibataire qui a travaillé toute sa vie comme ouvrière ? Il serait normal que les pensions de réversion versées aux veufs et aux veuves soient remplacées par une allocation égalitaire financée seulement par l'impôt et la CSG.

 

L'État pourrait donc verser à tous la même retraite de base, financée par la CSG et l'impôt. On pourrait même imaginer que le montant de la retraite versée par l'Etat soit, comme celui de bien d'autres prestations sociales, inversement proportionnel aux autres revenus et à la fortune des bénéficiaires. Et ceux qui le peuvent et le souhaitent pourraient se constituer une retraite complémentaire par capitalisation (sur le mode des assurances-vie). C'est le système adopté par l'Irlande, la Nouvelle Zélande et en partie par les Etats-Unis. Le Danemark, les Pays-Bas, la Suisse, l'Australie et la Grande Bretagne après 1986 ont le même système à ceci près que la retraite complémentaire est obligatoire.

 


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