4 septembre 2006
Depuis plus de 150 ans les
spécialistes du Nouveau Testament travaillent la question du Jésus historique,
ce qui a toujours beaucoup intéressé les
chrétiens libéraux. Les récits concernant
Jésus, tels qu'ils nous sont parvenus dans les
évangiles, combinent, en effet, les éléments
historiques avec une vision mythique et c'est cet ensemble qui est
à l'origine de la vision du monde du catholicisme
médiéval.
Les biblistes ont pensé qu'il
était possible de faire apparaître la vie
réellement menée par le Jésus historique, avant
que les évangiles soient écrits, en éliminant
les éléments mythiques que sont les miracles, les
interventions divines dans l'histoire des hommes, les titres de Fils
de Dieu et de Seigneur du monde.
Un énorme travail scientifique a
ainsi été accompli dans les domaines de l'histoire du premier siècle, de
l'étude critique des textes, dans la comparaison des
évangiles synoptiques, la détermination de la date du
plus ancien évangile et des sources des
évangiles.
On a finalement découvert que les
sources les plus anciennes des récits concernant Jésus
étaient ses enseignements contenus dans ses paraboles, la
source Q et l'Évangile de Thomas. Le « Jesus Seminar » se
jugea dès lors capable de reconnaître les enseignements « authentiques » de Jésus et à le présenter
comme « maître de
sagesse ». Ce travail
permettait aux libéraux de continuer à se sentir
chrétiens tout en ayant abandonné les doctrines, les
credo et les attitudes religieuses traditionnelles.
Ce travail me semble excellent, mais
découvrir le Jésus historique ne suffit pas à
expliquer comment il a débouché sur la mythologie qui a
suivi. D'autres causes sont intervenues qui ont amené à
élaborer le mythe du Christ des évangiles.
C'est d'ailleurs en analysant le travail
d'élaboration mythique auquel se sont livrés les
premiers chrétiens que nous prenons conscience de celui que
nous-mêmes, chrétiens libéraux modernes,
continuons à construire actuellement.
Le problème qui se pose à
nous est donc double.
D'une part il est douteux que l'on puisse
véritablement dégager le Jésus historique des
élaborations mythiques dans lequel les évangiles nous
le présentent.
D'autre part le Jésus historique tel
que les biblistes du Jesus Seminar le présentent ne semble pas
promouvoir autre chose qu'un romantisme social sans envergure. Il
permet, certes, de
« rencontrer de nouveau Jésus pour la
première fois »,
selon l'expression de Marcus Borg, mais une telle
« expérience religieuse
personnelle » ne
mène pas loin et en tout cas ne procure pas la vision de
justice sociale et l'énergie politique dont nous avons
besoin.
Élaborer les
mythes
Le Jésus historique plait aux
chrétiens libéraux dans la mesure où ils sont déçus par la
théologie actuelle et la conception mythique traditionnelle du
Christ. Une conception mythique nouvelle est nécessaire, qui
ne soit plus en décalage par rapport à la
réalité sociale contemporaine, à savoir le monde
de Bush et des sociétés pétrolières. Les
chrétiens libéraux s'y sont déjà
attelés, à la grande fureur des conservateurs qui ne
veulent rien changer et s'associent aux fondamentalistes.
C'est un défi qu'il ne faut pas
craindre de relever. Chaque époque a été
amenée à moderniser sa conception mythique. Les mythes
se font et se modifient tout naturellement, au fur et à mesure
que de l'évolution des mouvements de la société
humaine.
Le simple fait que les chrétiens
libéraux se posent la question de l'adéquation de leurs définitions du
Christ est la preuve que de nouveaux mythes sont déjà
en train de naître. Le décalage entre le Christ des
évangiles et le Jésus historique correspond exactement
au décalage entre le monde que nous avons déjà
quitté et le monde actuel.
Le changement ne fait naturellement pas
l'affaire des riches et des puissants et la question se pose de
savoir nous les laisserons gérer les mythes selon
l'intérêt qui est le leur ou si nous saurons le faire
nous-mêmes dans l'intérêt de l'humanité et
pour le bien de tous.
Il est donc de toute première
importance que nous ne demeurions pas attachés à la
vision romantique et dépolitisée du Jésus
historique proposé par le Jesus Seminar, qui ne fait
qu'organiser un club de poètes et non pas une Église
chrétienne.
Quelle vision du monde
pour l'Église ?
Comment débarrasser
l'Église de ses défauts qui nous
révoltent ? Il ne suffit
pas de relire les évangiles dont les mythes nous aveuglent. Il
faut plutôt tourner nos regards vers notre monde,
réfléchir aux valeurs qui sont les nôtres et
énumérer les raisons pour lesquelles le mythe actuel du
Christ fait problème.
- Notre Église devra donc sans doute promouvoir
la vision d'un système démocratique, social et
multiculturel. Multiculturel puisque c'est la réalité
de nos jours aux États-Unis et dans le monde entier.
Démocratique et social puisque c'est la tendance
actuelle.
- Elle devra rêver à ces entreprises qui
se restructurent sans licencier leur personnel, à ces
policiers qui ne tirent pas, aux hommes politiques qui engagent des
négociations au lieu de déclarer la guerre, et aux
États qui se conforment aux accords de Kyoto même si
leur gouvernement fédéral n'en veut pas, etc.
- Il y a aussi notre fascination pour la puissance
militaire et notre esprit de supériorité, notre
incapacité à réguler la différence de
niveau de vie entre le sommet et la base, le manque de transparence
du monde politique, des affaires et des médias, notre habitude
de nous enfermer sur nous-mêmes, notre résistance
à l'idée d'une aide sociale organisée, d'une
discrimination positive, et d'une aide réelle pour les
défavorisés.
- Il faudrait, de plus, nous interroger sur notre
manière d'honorer et de punir. Pourquoi n'honorer que les
riches et les puissants ? Pourquoi ne pas valoriser les maires
des banlieues défavorisées qui font des efforts
intelligents et novateurs, les physiciens oeuvrant pour la paix, les
éditeurs de journaux progressistes dans les petites villes et
tous ceux qui s'attaquent aux problèmes sociaux ?
Déployons nos drapeaux, faisons monter ces gens sur le podium,
donnons-leur des médailles, écrivons aux journaux. Ce
serait vraiment nouveau.
- Il nous faudrait encore réfléchir aux
valeurs que nous tenons pour évidentes. Les
approuvons-nous ? Sont-elles réellement fondées
sur l'Évangile ? Sinon, quelle est leur origine ?
Elles n'ont pas forcément besoin, pour être valables,
d'être enracinées dans la tradition chrétienne et
d'être mentionnées dans la Bible, mais il nous faut
savoir si nous les approuvons réellement.
Par exemple les mots Liberté, Égalité,
Fraternité ne font pas partie
de la tradition chrétienne, mais on bien légitimement
leur place dans notre nouvelle définition du christianisme,
dans le mythe que nous cherchons à élaborer. En est-il
de même pour les autres ?
D'ailleurs l'idéal
social-démocrate de liberté, égalité,
fraternité (c'est-à-dire solidarité) auquel nous
sommes habitués semble laisser sa place à celui de
justice. Notre christianisme libéral admet-il de remplacer
ainsi l'égalité par la justice ? Est-ce en accord
avec le mythe du Christ ?
- Autre question, que penser du mythe du martyr, de
celui de la pureté, de la nécessité de convertir
les autres, de compter sur un Sauveur intervenant de
l'extérieur, de celui de l'apocalypse finale ? Bien
d'autres questions encore se doivent d'être
posées.
Comment élaborer
le mythe libéral
N'hésitons pas à entrer
dans cette réflexion et à y engager nos
paroisses : Comment
comprenons-nous la Bible, l'Évangile, le style de nos
églises, notre calendrier liturgique, la manière dont
nous célébrons le baptême et la
sainte-cène, le contenu de la prédication ? Quel
est le mythe général de cet ensemble ? La vision
du monde sous-jacente au style actuel de l'Église est
dégradée, ternie, peu crédible. Il nous faut la
repenser.
- L'église. On
n'a guère envie d'y installer la kermesse paroissiale ou un
festival multiculturel de musique folk, mais pourquoi ne pas
éliminer le langage sacrificiel de la liturgie de
sainte-cène ? Pourquoi ne pas multiplier le pain et en
faire un véritable repas auquel on inviterait tous les
habitants du quartier, chrétiens ou non.
Et pourquoi ne pas suggérer aux
musiciens d'apporter leurs instruments afin que les gens puissent
chanter, danser et se sentir à l'aise dans
l'église ?
- Autre exemple :
Michelle Bachelet est la nouvelle présidente - de
gauche ! - du Chili. Tout le monde se souvient de ce que
nous avons fait à Allende et comment Pinochet, que nous avons
mis à sa place, a traité son peuple. L'occasion de
cette élection mériterait bien une petite mention
pendant le culte et qu'une coupe de champagne soit ajoutée au
café de fraternité qui suit : « Bravo Michelle, tous nos voeux et que
Dieu vous bénisse ».
- La Bible. Pourquoi
ne pas en réécrire les textes comme cela s'est,
d'ailleurs, beaucoup fait. Les Noirs américains, par exemple,
avant même d'être autorisés à apprendre
à lire, entendaient les histoires dans un esprit de
liberté et de justice et se les répétaient
à leur manière : Moïse et les enfants
d'Israël libérés de l'esclavage d'Égypte,
les prophètes affirmant la volonté de justice de Dieu,
Jésus qui ne méritait pas son sort : voyez, on l'a
crucifié mais même la mort n'a pas pu l'arrêter.
Dieu nous veut tous libres. Les enfants de Dieu auront tous des
chaussures.
C'était la naissance d'un remarquable
mythe. Et comme il apportait une saine conception de la
démocratie sociale, il était bien meilleur que tout ce
que les conservateurs de la Bible belt (du sud des États-Unis)
avait proposé jusqu'alors.
- L'Évangile.
Peut-il également être réécrit ? La
différence que nous avons appris à connaître
entre le Jésus historique et le Christ des évangiles
nous interroge sur la raison pour laquelle les premiers
chrétiens ont construit leur mythe. Ils concevaient la
société à la manière de l'Empire romain
en termes de royaumes, de puissance militaire. Ils voyaient
Jésus comme un nouveau Moïse, enseignant et
prophète, dont l'enseignement permettait de traverser les
problèmes politiques de l'époque tout en menant une vie
saine, droite, dans l'espérance de la restauration de la
volonté de Dieu pour son peuple. Ils ne décrivaient pas
Jésus comme un roi, un messie, un conquérant.
Mais quand les Romains ont pris et détruit Jérusalem,
les disciples rassemblés en un petit groupe autour de Marc ont
été déçus. Ils ont réagi en
rédigeant leur Évangile avec des positions
excessives : ils ont nommé Jésus messie, roi des
Juifs et ont donné un sens apocalyptique au récit de sa
crucifixion.
Nous pouvons parfaitement comprendre leur
besoin de s'affirmer ainsi, mais nous ne sommes pas obligés
d'entrer dans leur logique. D'ailleurs comment le pourrions-nous
alors que nos conceptions, nos valeurs, nos espoirs, nos
problèmes et les dangers qui nous guettent la rendent
incompréhensible et peu crédible.
Mais nous pouvons montrer à nos
contemporains le contraste qu'il y a entre le Jésus historique
et le Christ des évangiles afin de décoincer leurs
positions figées et de les inviter à une
réflexion nouvelle.
Quel Christ pour le
christianisme libéral ?
La plupart des images du Christ qui font
aujourd'hui problème sont en
train de disparaître toutes seules sans que nous ayons
même besoin de les critiquer : ainsi la divinité du
Christ et sa dimension cosmique, son sacrifice pour expier les
péchés, sa venue au Dernier jour pour enlever ses
élus au ciel et son Jugement dernier.
Kurt Vonnegut écrit dans son dernier livre : « Les paroles de
Jésus sont bonnes, absolument magnifiques et peu importe donc
qu'il ait été Dieu ou non. »
Les paroles de Jésus que Vonnegut
préfère sont les Béatitudes :
Heureux les doux, ils
hériteront la terre
Heureux les miséricordieux, on leur fera
miséricorde
Heureux ceux qui procurent la paix, ils seront appelés fils de
Dieu
Et il s'étonne que les
chrétiens de la droite religieuse demandent avec tant
d'insistance l'affichage les Dix
Commandements dans les
bâtiments publics plutôt que celui des Béatitudes.
Pourquoi pas, demande-t-il, « Heureux les
miséricordieux »
dans un tribunal et « Heureux ceux qui procurent la
paix » au
Pentagone ?
Pourquoi ne pas donner toute sa place
à un Martin Luther King dans
le nouveau mythe du christianisme libéral ? et bien
entendu, oublier les trois niveaux de l'univers, (le ciel de Dieu, la
terre des hommes et l'enfer de Satan) !
On dirait ainsi les grands moments de
l'histoire humaine, les interventions de l'Esprit depuis le
commencement, la difficulté des hommes à comprendre les
différences et aussi les grands moments où les
différences ont suscité la curiosité,
l'intérêt, la passion pour finir en poignées de
mains et en sourires fraternels.
Que les paroisses s'engagent dans un tel
projet. On se rendra probablement
vite compte que des lignes de force se dégagent toutes seules
montrant l'humanité qui, librement et avec dynamisme,
célèbre la vie, dit le bien, rappelle les grands
souvenirs.
Notre monde est malade et a besoin que nous
lui apportions guérison et que nous lui proposions un nouveau
départ.