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Charia en Libye

 


7 novembre 2011

Le 23 octobre, une phrase, de Mustafa Abdeljalil, président du Conseil national de transition en Libye annonçant que la législation du pays serait fondée sur la loi islamique, la charia, jetait la consternation parmi les Occidentaux. Dans une interview publiée au lendemain de l’annonce sur lefigaro.fr l’islamologue Mathieu Guidère remarquait que ce n’était guère surprenant, « pour un pays où les gens sont très croyants et la pratique de l’islam traditionnaliste et rigoriste. Dans le monde musulman, relevait-il, tous les États, à l'exception de la Tunisie, font référence à la charia comme source de la loi, surtout dans le domaine du droit personnel.
Après, l'interprétation qui en est faite est plus ou moins littérale ou métaphorique. Surtout, c'est bien l'aile islamiste de l'opposition qui a, majoritairement, libéré Bengazi et Tripoli. Ils étaient en première ligne, ils ont sacrifié leur vie. Il fallait leur donner un signal de reconnaissance fort […]
De fait, cela fait longtemps que la Libye est un État islamique, c'est-à-dire un État dirigé par des non-religieux mais où les références et les valeurs qui régissent la gouvernance sont inspirées de l'islam.
Le CNT ne fait qu'étendre un peu plus le domaine d'application de la charia, il ne change pas la nature de la législation. »

Le 3 novembre, l’hebdomadaire « Le Point » sur son site internet, revenait sur l’affaire de la charia avec le philosophe Bernard-Henri Lévy. Celui-ci relevait d’abord que le CNT n’a pas vocation à édicter les lois de la future Libye, il n’est qu’un organe de transition en attendant les élections dans huit mois et le gouvernement qui en sortira.
Et puis, écrit B-H L, « il y a charia et charia. Comme “djihad ” (qui signifie “effort spirituel”, et que les islamistes ont fini par traduire en “guerre sainte”), comme “fatwa” (qui veut dire “avis religieux” et où le monde, à cause de l’affaire Rushdie, a pris l’habitude d’entendre “condamnation à mort”), le mot même de charia est l’enjeu d’une guerre sémantique sans merci mais continue de signifier, heureusement pour la majorité des musulmans, quelque chose d’éminemment respectable […]
C’est un terme générique dont il appartient aux législateurs de proposer une application plus ou moins évolutive, plus ou moins stricte. Moyennant quoi la quasi-totalité des pays musulmans font référence à la charia.
[…] Et tout le problème est de savoir, alors, ce que l'on met sous ce vocable. »
Et B-H L de conclure qu’évidemment il y aura une « bataille idéologique entre ceux qui entendent la charia au sens des fanatiques et ceux qui veulent la voir composer avec l’idéal démocratique » et que « les amis de la nouvelle Libye devront l’aider à ne pas tomber sous le joug d’une autre tyrannie, c’est évident. »

L’inquiétude demeure pourtant. La Fédération internationale des ligues des droits de l'Homme (FIDH) s'inquiète des « menaces de régression » en Libye après l'annonce de la réintroduction de la charia dans ce pays. Et sur le site LeMonde.fr, le 27 octobre, on peut lire :
« C'est, au fond, toute la difficulté de la définition de l'objectif final des entreprises militaires en terre musulmane, validées par l'ONU, qui se retrouve posée, de manière spectaculaire. A la différence du débat sur le poids du parti islamiste Ennahda en Tunisie [que les électeurs lui ont donné] l'affaire de la charia en Libye survient avant la tenue du moindre exercice électoral et dans la foulée d'une action armée internationale qui a permis le renversement du tyran [...]
On pouvait donc comprendre le malaise d'Alain Juppé, le ministre français des affaires étrangères, déclarant, à propos de la sortie de M. Abdeljalil, que la France serait “vigilante’’. Nous avons des lignes rouges : l'alternance politique, les droits de l'homme, l'égalité hommes-femmes. [...] La polygamie n'est pas la conception que nous nous faisons de la dignité de la femme. »

Dans un arrêt du 31 juillet 2001 concernant un parti islamique turc, la Cour européenne des droits de l’homme faisait observer l’incompatibilité d’un régime démocratique avec les règles de la charia :
« La Cour reconnaît que la charia, reflétant fidèlement les dogmes et les règles divines édictées par la religion, présente un caractère stable et invariable. Lui sont étrangers des principes tels que le pluralisme dans la participation politique ou l’évolution incessante des libertés publiques.
La Cour relève que
[…] les références explicites à l’instauration de la charia sont difficilement compatibles avec les principes fondamentaux de la démocratie, tels qu’ils résultent de la Convention européenne des droits de l’homme, comprise comme un tout.
Il est difficile à la fois de se déclarer respectueux de la démocratie et des droits de l’homme et de soutenir un régime fondé sur la charia, qui se démarque nettement des valeurs de la Convention, notamment eu égard à ses règles de droit pénal et de procédure pénale, à la place qu’il réserve aux femmes dans l’ordre juridique et à son intervention dans tous les domaines de la vie privée et publique conformément aux normes religieuses. »

Enfin, l’on peut s’inquiéter des parrains, Qatar, Émirats arabes unis, qui se penchent sur le berceau de la Libye nouvelle, jouant la carte islamiste et peu soucieux d’y voir naître une démocratie qu’ils ignorent superbement sur leur sol…

 

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