Nouvelle
Italie
L'euthanasie d'Eluana Englaro
16 février 2009
Eluana Englaro, âgée de 38 ans, était dans le coma depuis janvier 1992, après un accident de voiture, et sans espoir d’aucune amélioration de son état. Depuis, elle était maintenue en état végétatif dans une clinique près de Milan alors que son père avait réclamé à plusieurs reprises qu’on laisse sa fille mourir enfin.
Une décision de justice confirmée par la Cour de cassation en novembre dernier avait autorisé l’arrêt de l’alimentation mais l’établissement où elle était ayant refusé de la « débrancher » Eluana avait été transportée au début du mois dans une clinique d’Udine pour qu’elle y vive ses derniers moments.
Dès l’annonce de son transfert on avait assisté, devant cette clinique, à de violentes et honteuses manifestations d’opposants à l’euthanasie contre la clinique et son personnel médical. Après l’intense bataille judiciaire autour du cas d’Eluana, qui durait depuis 10 ans, on a assisté à une tempête politico-religieuse les derniers jours avant la mort de la jeune femme. Et à un sérieux affrontement entre le président de la République italienne Giorgio Napolitano et le président du Conseil, Sylvio Berlusconi, ce dernier exigeant que le président de la République signe un décret du gouvernement interdisant aux médecins de « débrancher » Eluana, malgré la décision de la justice autorisant cet acte. Le Président de la république ayant refusé de signer le décret qui aurait annulé la décision de justice, le Vatican est venu à la rescousse de Berlusconi en demandant publiquement au président de la république Giorgio Napolitano de revenir sur son refus.
Le secrétaire d’État du Vatican, le cardinal Barragan, chargé des questions de santé a dénoncé dans le quotidien La Repubblica du 2 février la décision de laisser mourir Eluana comme un « abominable assassinat et l’Église [catholique] ne cessera pas de le clamer à voix haute. »
Il a expliqué enfin que « la position de Église, qui défend la vie, reste la même et ne peut changer en raison d’un verdict rendu par des juges. »
Le pape avait pris le relais en déclarant que l’euthanasie était un acte « indigne de l’homme », et le Vatican avait tenté de faire pression sur la clinique, de même que le gouvernement Berlusconi et des responsables politiques régionaux. Sans succès. Eluana est morte trois jours après qu’on ait retiré la sonde qui l’alimentait.
Depuis, Église catholique n’en démord pas : « Eluana Englaro a été tuée » écrivait le 10 février, Avvenire, le quotidien des évêques italiens, au lendemain de la mort de la jeune femme. Et Berlusconi renchérissait : « Elle a été assassinée ». « Rarement, Église et État italien ont à ce point donné l’impression de marcher de conserve. Instrumentalisé, réduit aux dimensions d’une querelle entre “les partisans de la vie” – le camp des catholiques et les “partisans de la mort”, le camp des laïques, la controverse a permis à l’Église italienne et au Vatican de faire la preuve de leur puissance » écrit le correspondant du Monde à Rome qui cite encore l’archevêque de Turin déclarant que « La loi de Dieu est supérieure à celle des hommes » sans que personne au gouvernement ne s’émeuve d’une pareille déclaration dans une Italie où le catholicisme n’est plus religion officielle et le principe de séparation de Église et de État admis depuis 1984, même si cette « séparation » est parfois improbable…
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Et du côté protestant ? Le 11 février l’agence de nouvelles Notizie evangeliche de la Fédération protestante italienne a publié plusieurs textes sur « le testament biologique ». Une réflexion d’Ermmano Genre, professeur de théologie pratique à la faculté protestante de Rome qui écrit :
« Nous avons tenté de sauver la vie » a affirmé Silvio Berlusconi qui a ressenti comme une défaite [la mort par euthanasie passive d’Eluana] alors qu’il pensait que la victoire était à portée de main. Victoire de quoi ? De qui ? Il avait oublié que dans cette affaire personne n’est vainqueur et que la mort peut arriver au moment opportun faisant fi du « décret de salut » d’un gouvernement qui a démontré non seulement son manque d’humanité et de respect pour la famille Englaro mais de plus a osé violer les principes démocratiques d’un État de droit que la Constitution garantit à tous les citoyens [en voulant faire annuler le jugement de la justice qui autorisait de débrancher la jeune femme].
La mort accompagnée a pris fin après 17 ans de vie végétative d’Eluana, sans qu’elle puisse vivre de manière consciente, relationnelle, ce qui fait de la vie humaine une vie authentique... Ceux qui refusent de faire la différence entre un corps inséré dans une relation humaine et un corps purement biologique proposent de fait une vie privée de sens. En insultant Beppino Englaro, le père d’Eluana, qui a lutté jusqu’à la fin pour défendre le lien d’amour et de confiance avec sa fille, ils effacent du même coup ce lien familial tant exalté, jusqu’à outrance, par la culture catholique. Quand une Église qui se proclame « experte en humanité » prononce des paroles comme celles que nous avons entendues ces derniers mois (et l’accusation d’assassinat, lancée par un cardinal), on peut douter de sa bonté... Les manières d’être responsable de sa propre vie (qu’on soit chrétien ou non) sont plurielles et cette diversité mérite le respect. Et nous avons encore, [en Italie], à conquérir ce droit à la pluralité en politique, comme dans l’Église romaine. »
La pasteur Maria Bonafede, modératrice de l’Église protestante italienne. Dans un éditorial publié dans le quotidien Liberazione (journal des Refondateurs communistes), elle écrit :
« L’Italie n’a pas d’éthique ni de religion officielles qui légitimeraient et imposeraient valeurs et normes universelles. Pour nous protestants la vie est un don et une grâce de Dieu qui se vivent dans une relation avec le prochain et avec Dieu. Mais la vie biologique – un cœur qui bat dans un corps maintenu artificiellement en vie – est tout autre chose. En somme, comme croyants, nous sentons le péril d’une idolâtrie biologique qui finirait par être semblable à l’acharnement thérapeutique. »
Le pasteur Domenico Maselli, président de la Fédération protestante italienne est aussi intervenu pour dénoncer une loi biologique qui astreint à maintenir en vie un corps qui ne vit plus et rappeler fermement les principes de laïcité de l’État et la légitimité de la démarche de la famille Englaro, démarche autorisée par un tribunal État. Le pasteur Maselli attaquait aussi dans sa déclaration le fait que la presse italienne ait réduit à une opposition catholiques/laïques, la question posée par le cas Eluana.
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