Nouvelles
Obama et l'islam
8 juin 2009
La veille du voyage au Caire de Barack Obama le 5 juin, un spécialiste arabe de la géopolitique au Moyen-Orient écrivait dans Libération que le président américain s’adressant « pour la première fois au 1,3 milliard de musulmans dans le monde, devrait commencer son discours en disant "Salam aleikum", ce qui signifie "la paix soit sur vous". En saluant ainsi les musulmans du monde, il témoignerait de respect pour leur culture et leur religion [...] Pourquoi cela est-il nécessaire ? Parce que après l’invasion de l’Irak et de l’Afghanistan, beaucoup de musulmans croient que l’Amérique est en guerre contre eux.
Le soutien inconditionnel de l’administration Bush à Israël et les menaces répétées contre l’Iran renforcent ce point de vue. Des changements radicaux dans la diplomatie américaine sont indispensables. Mais déjà dire "Salam aleikum" ne coûte rien à l’Amérique. Et pour les musulmans du monde, cela veut tout dire. »
Même si, comme l’écrit un écrivain égyptien : Obama est évidemment charismatique, il est porteur d’inspiration pour tous les peuples au-delà des États-Unis mais « ce n’est pas lui qui va remettre en ordre le monde arabo-musulman. C’est à nous de le faire. »
Et dans ce même numéro de « Libération » du 4 juin, Nadia Khouri-Dagher, chercheuse et journaliste arabe relevait que « Obama suscite un énorme espoir chez les Arabes, à commencer par les musulmans américains qui ont voté à 95 % pour lui. » Elle notait que ce n’est pas l’Amérique que les Arabes haïssent mais l’Amérique de Bush, père et fils, et que « aucun Arabe n’a pardonné la destruction de l’Irak depuis 1991. C’est comme si on avait détruit l’Italie ou la Grèce, pour un Européen, c’est-à-dire le berceau culturel d’une civilisation ».
Enfin Nadia Khouri relevait que Obama est différent des autres leaders occidentaux : « Il se présente comme un chrétien profondément croyant. Il est aussi perçu comme multiculturel car son père est musulman. Or les musulmans pensent souvent que l’Occident ne comprend pas leur attachement à leur foi. Pour eux, qu’un dirigeant occidental s’affiche comme croyant et moderne à la fois est important. Ils sentent que cet homme-là va respecter leur foi » et qu’il a compris « qu’il y a deux courants dans l’islam : l’un littéraliste, rigoriste et pensée unique et l’autre qui considère que foi et raison sont compatibles. »
Le 5 juin, Obama prononçait donc son « discours du Caire » devant trois mille personnes. Il y proposait aux musulmans « un nouveau départ fondé sur cette vérité que l’Amérique et l’islam ne s’excluent pas et n’ont pas besoin d’être en concurrence ». Ce discours a joué sur un double registre auquel les populations de cette partie du monde sont toujours sensibles : l’émotion et la religion. « L’islam a toujours fait partie de l’histoire des États-Unis » a-t-il proclamé, rappelant que Thomas Jefferson, l’un des pères fondateurs et président américain avait un Coran dans sa bibliothèque... en même temps que le Président américain osait mettre palestiniens et israéliens sur le même plan :
« Deux peuples avec des aspirations légitimes, chacun avec une histoire douloureuse » a-t-il osé.
Nier l’Holocauste serait odieux mais aussi « la situation intolérable » des Palestiniens :
« Les États-Unis n’acceptent pas la légitimité de la poursuite de la colonisation israélienne qui viole les accords passés et nuit aux efforts de paix. [...] trop de larmes ont coulé, trop de sang a coulé. Nous avons tous la responsabilité de travailler pour le jour où les mères israéliennes et palestiniennes verront leurs enfants grandir sans peur ; quand la terre sainte des trois grandes religions deviendra le lieu de paix que Dieu souhaite ; quand Jérusalem deviendra un foyer sûr et durable pour les juifs, les chrétiens et les musulmans et un lieu où tous les enfants d’Abraham pourront aller en paix. »
Et chacun de penser au prêche d’un pasteur noir américain convaincu et sincère, voulant mettre fin à une guerre des civilisations fondée sur la peur de l’autre .Les médias relèvent aussi qu’ « Obama ne s’est pas excusé d’être chrétien, il est fier d’être américain, il a rendu hommage à la religion de son père » (même si certains musulmans le considèrent comme un « apostat » pour ne pas l’avoir adoptée comme le veut la loi islamique).
Mais surtout Barack Obama n’a pas dit qu’il allait faire des miracles au Moyen-Orient, mais exhorté chacun à partager ce monde donné pour le temps de nos existences, « à trouver un terrain d’entente, à nous concentrer sur l’avenir de nos enfants et le respect de la dignité de tous les humains Ne pas faire aux autres ce que vous ne voulez pas qu’on vous fasse : cette vérité transcende les nations et les peuples. Une croyance qui n’est ni noire, ni marron, ni blanche, ni chrétienne, ni musulmane, ni juive. » Une manière de marquer la rupture avec l’ère Bush qui plaçait christianisme et islam en opposition irréductible.
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Au lendemain du discours du Caire, Le Monde se demande si Barack Obama n’en a pas trop fait dans le registre du religieux en se référant « aux textes saints, louant sans réserve les vertus inhérentes, selon lui, aux trois grandes religions monothéistes, colorant même son propos de formules mystiques dignes d’un responsable religieux. » Denis Lacorne, politologue et directeur de recherches au CERI-Sciences Po reconnaît, dans une interview au Monde que « le souci de respect pour l’islam et la religiosité de ses propos[du président américain] paraissent excessifs à des esprits empreints de laïcité. Mais ce discours était adapté à son auditoire et il faut avoir en tête que les présidents américains incluent toujours des références religieuses dans leurs discours ».
Il n’en reste pas moins vrai que l’allusion à l’interdiction de porter le voile dans « certains pays occidentaux », en l’occurrence la France au premier chef visée, a particulièrement heurté les oreilles françaises. D’autant qu’elle se faisait au Caire et que le recteur de l’université islamique Al-Azhar avait à l’époque de la polémique en France accordé que chacun devait respecter les coutumes du pays où il vivait !
Mais Barack Obama, tout à sa volonté de démontrer la proximité entre les États-Unis et l’islam a fait la démonstration de sa méconnaissance de la situation de la France où « les musulmanes peuvent y porter le voile, même si l’école est sanctuarisée et si l’espace de l’État est neutre par rapport aux religions » a rappelé Patrick Weil membre de la commission Stasi qui déboucha sur la loi de 2004 interdisant le port de signes religieux à l’école.
Et l’anthropologue Malek Chebel, cité par Le Monde, relève que « si dans l’ensemble de son discours [le président américain] se montre proche de "l’islam des lumières" sur le voile il redevient américain et dogmatique, laissant entendre que le port du voile signifie la liberté. Il n’a pas hésité à flatter la rue musulmane quitte à flatter les plus radicaux » regrette le l’anthropologue.
Denis Lacorne y voit lui une instrumentalisation de la religion calculée avec tout de même une insistance sur « la tolérance et le droit des femmes », une critique implicite de l’islam tel qu’il est codifié en Arabie saoudite ou en Afghanistan par exemple.
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