Nouvelle
France
vous avez dit « blasphème » !
28 novembre 2011
En France on a beaucoup parlé « blasphème », « cathophobie » « profanation ». En cause, récemment, une exposition, puis ces jours derniers une pièce de théâtre d’un Castellucci.
Certains ont agité l’idée d’une loi sur le blasphème, heureusement absente du droit français (sauf en Alsace en raison du régime concordataire). Même si l’incitation à la haine ou à la violence en raison de la religion et la diffamation d’un groupe religieux restent punis par la loi française.
Mais la question se pose aussi de savoir si prendre un théâtre d’assaut, brûler les locaux d’un journal comme pour Charlie hebdo, aller jusqu’à tuer même est un acte de croyant.
Le quotidien L’Humanité a publié le 24 novembre sur cette question une libre opinion de Raphaël Picon, professeur et doyen de la faculté de théologie protestante de Paris et rédacteur en chef du mensuel Evangile et Liberté :
« La dénonciation du blasphème entretient un leurre. Elle prétend que le sacré, ce noyau dur du religieux, aurait été profané [...] Ce que le blasphème heurte n’est pas un prétendu sacré mais l’identité des croyants. On l’oublie trop souvent, avant d’être un code rituel et un système dogmatique particulier, la religion est l’objet d’un investissement affectif. Elle est affaire de sensibilité personnelle et renvoie à l’intime de chacun. [...]
Cette dimension affective fragilise la distinction pourtant nécessaire entre la critique et l’injure. Le croyant a vite fait de se sentir injurié par la mise en critique de ce qui structure une part de son identité. D’autant que ce qui est considéré comme blasphématoire joue fréquemment sur des codes comportementaux. [...]
On se souvient de cette caricature montrant Mahomet avec une bombe dans le turban, ou cette publicité représentant Jésus en femme, lors de la Cène, en compagnie de femmes langoureuses et dévêtues. [...] Le fait est d’autant plus fort que la transgression joue sur certains clichés souvent tenaces de la religion incriminée : le christianisme et son rapport ambigu au corps et au sexe, l’islam et son rapport à la violence et au terrorisme. Le blasphème dérange ainsi par sa capacité à renforcer dans l’imaginaire commun certains stéréotypes dont veulent pourtant bien souvent se défendre les adeptes de la religion brocardée.
Toutes les religions ne sont pas à égalité devant la critique car toutes ne partagent pas la même mémoire. Il faut avoir profondément déconstruit ses mythes et textes fondateurs pour inscrire le religieux dans le champ de la seule représentation symbolique [...] Si la liberté d’expression peut fissurer ces représentations, elle ne peut atteindre ce qui se joue dans l’intime du croyant devant son Dieu.
Souligner cette dimension privée de l’expérience religieuse ne saurait pour autant la confiner en celle-ci. Car c’est en se montrant que la religion s’expose. La neutralisation du religieux dans la seule sphère privée empêche sa mise en critique. Or seule la critique sauve la religion du risque qui toujours la menace : celui de l’absolutisme. Un blasphème vise toujours juste quand il empêche nos images de devenir des idoles. »
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