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Jeanne d'Arc

 

8 janvier 2012

Décidément, Jeanne d'Arc est au centre de toutes les convoitises ces derniers jours. Et le 600e anniversaire de la naissance de la Pucelle d’Orléans aura provoqué de forts remous politiques. Après Nicolas Sarkozy venu vendredi à Domrémy en Lorraine, célébrer Jeanne, ce sont les Le Pen père et fille qui ont rappelé samedi que la sainte était chasse gardée des frontistes : « Si certains pensent que nous avons accaparé Jeanne, c'est parce que tous les autres s'en sont désintéressés », a déclaré Jean-Marie Le Pen.
Il répondait au chef de l’Etat qui avait attaqué « ceux qui veulent s'en servir pour diviser ».
Réponse du berger à la bergère, Le Pen ajoutait que « Jeanne appartient à la France et aux Français, comme nous l'avons toujours dit, mais pas aux partis qui ont livré la France à l'européisme et au mondialisme, qui veulent la dissoudre dans l'Europe fédérale (...) et qui ne respectent aucun des principes qui ont fait agir Jeanne et qui l'ont fait mourir ».
Et dans une envolée lyrique dont il est coutumier, le vieux leader de l’extrême-droite a ajouté qu’il était là - place des Pyramides à Paris, devant la statue dorée de Jeanne - pour l’hommage traditionnel « à la sainte à la destinée christique, qui comme son divin modèle [le Christ] ne venait pas apporter la paix mais l’épée. »
Ayant laissé son père s’exposer médiatiquement, Marine Le Pen a quand même attaqué : « Je vois bien que Nicolas Sarkozy court après moi. Il faut qu'il sache que j'ai des convictions plus fortes, que j'ai un cœur plus pur et que j'ai des jambes plus longues. »

Pauvre Jeanne, que chacun cherche à s’approprier, ce qui fait dire au maire d’Orléans, tout UMP qu’il soit, et maire d’une ville haut lieu de commémoration de Jeanne d’Arc qui libéra la ville des Anglais en 1429 : « J’en ai assez que tout le monde tente de récupérer cette figure de l’Histoire, que ce soit à des fins médiatiques ou politiques. Jeanne d’Arc n’appartient à personne puisqu’elle appartient à tous. »
Un autre élu UMP concède que « Nicolas Sarkozy s'est fait une spécialité d'utiliser l'histoire à des fins politiciennes. »

En fait, Jeanne d’Arc n’est que la énième victime mais la victime récurrente d’une lecture partiale et partielle de l’Histoire de France. En 2007 déjà, le candidat Sarkozy avait entre les deux tours lancé que « Jeanne n’appartient à aucun parti, à aucune faction, à aucun clan. Puissions-nous, nous aussi, continuer à penser à elle comme au symbole de notre unité et ne pas la laisser entre les mains de ceux qui voudraient s’en servir pour diviser ».

Sur le site internet du quotidien Ouest-France, Gaël Sliman, politologue de l'institut de sondages BVA, déclare que cette volonté de s'imprégner de la « France éternelle » s'inscrit, pour Nicolas Sarkozy, dans une « quête de représidentialisation et de tout ce qui peut faire oublier le président bling-bling et la rupture sarkozienne des débuts. »
Et un autre politologue, Jérôme Fourquet
, constate dans La Croix que au lieu d’Orléans, lieu habituel de la commémoration de Jeanne d’Arc, le Président a choisi la Lorraine « de vieilles terres patriotes où le Front national est bien implanté. Le Président ne vise pas que les catholiques mais aussi l’électorat du FN. »

 

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Le quotidien La Voix du Nord du 7 janvier écrit : « Il est entendu que Jeanne d’Arc fait partie de ce qu’on appelle “le roman national”. Elle est même l’héroïne de quelques unes de ses pages les plus enlevées. Dans cette légende des siècles redorée, il s’agit davantage d’écrire un mythe fondateur, porteur de valeurs communes, que de déchiffrer “objectivement” le passé ».
Jeanne d’Arc, c’est manifeste, fait partie d’une « reconstruction », d’une « réinvention du passé » par la nation française. Histoire « scientifique » et mythe fondateur s’entremêlent. Et l’éditorialiste de La Voix du Nord relève que : « L'histoire, ses événements, ses héros, ses prodiges, ses tragédies ne sont jamais tant discutés, interprétés, revisités, tirés à droite ou à gauche, que dans des périodes où la société s'affronte durement sur des possibilités d'avenir radicalement différentes. »

Aujourd’hui, le Front national tente de récupérer la Pucelle de Domrémy. Avant lui, au 19e siècle, en pleine construction de la République, l’historien Jules Michelet en avait fait « une héroïne républicaine », une « sainte laïque brûlée par le fanatisme religieux ».
Jean Jaurès la célèbre pour son patriotisme, Mitterrand la loue comme symbole de « résistance » et l’ennemi change : d’Anglais, il est devenu Allemand.
Enfin l’Eglise catholique, peu pressée de reconnaître sa sainteté, l’a béatifie en 1909 et la canonise en 1920 (alors qu'elle est morte en 1431 !)

 

 

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« Jeanne d'Arc repassera-t-elle à gauche ? » L’hebdomadaire Le Point du 6 janvier a posé la question à l’historien Olivier Bouzy, directeur adjoint du Centre Jeanne d’Arc à Orléans à l’occasion de la célébration polémique actuelle de sa naissance. « Quand Jeanne d'Arc prend-elle le statut d'emblème ? », lui demande-t-on.

Il répond : « Dès sa réhabilitation en 1456, elle est employée par les historiographes royaux français comme un symbole de l'amour particulier de Dieu pour le royaume de France. Cette utilisation dure jusque vers 1750, et même plus tard, puisqu'on la retrouve à la Restauration, sous Louis XVIII qui fera d'ailleurs acheter et restaurer sa maison natale à Domrémy [...] Puis sous la plume des historiens de la IIIe République, elle devient une héroïne du peuple. »

On ne connaît pas précisément son apparition dans la culture populaire « mais c'est au cours du XIXe siècle qu'elle devient vraiment une figure populaire, représentée par des statues sur les places des villages et dans les églises - notamment à partir de 1870 et jusqu'à 1918 avec la procédure de canonisation dont elle est l'objet, et l'idée concomitante d'une reconquête de l'Alsace-Lorraine. Cet aspect revanchard et nationaliste s'affaiblit en 1920, mais il reste porté par la droite française jusqu'en 1945 : sous le régime de Vichy, Jeanne d'Arc devient une alternative à Marianne. À la Libération, elle est récupérée par le Parti et les intellectuels communistes. [...] Elle est alors la petite fille du peuple qui défend la mère patrie à la place de la noblesse héréditaire incapable » jusqu’à la mort de Maurice Thorez, leader du Parti communiste, en 1962.

Et aujourd’hui ? L’historien répond : « Il me semble qu'après les années 80-90, où Jeanne d'Arc a été récupérée par les catholiques d'une part, par le Front national d'autre part, nous sommes de nouveau dans une période de flottement [...] Le symbole a été alternativement de droite et de gauche, et il n'est pas exclu qu'on le voie de nouveau à l'avenir basculer d'un côté à l'autre. »

Mais Jeanne d’Arc est aussi une figure populaire à l’étranger : pièce de théâtre de Friedrich Schiller en 1800, opéra de Verdi en Italie puis de Tchaïkovski en Russie, enfin littérature et cinéma s’en emparent. [...] « Dans certains pays on met en valeur son statut de sainte catholique, ce qui est très peu le cas en France ; dans beaucoup d'autres, elle symbolise surtout le combat féministe. »

Enfin, il y a une « tradition de récupération féministe » de Jeanne d’Arc, affirme l’historien. Si elle n’a existé qu’au 17e siècle en France, comme figure féministe, elle perdure au Canada, aux Etats-Unis et de façon très nette au Japon où Jeanne « se rapproche de la figure du samouraï qui préfère brûler vif que de voir ternir l’honneur de son seigneur. » Une récupération inattendue du personnage !

 

 

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Enfin, je voudrais citer quelques passages d’un article de Gerd Krumeich, historien allemand, paru dans Le Monde du 7 janvier : « Se demander à qui appartient Jeanne en se contentant d'affirmer qu'il n'est pas question de la laisser à l'extrême droite est bien réducteur.
Un débat franco-français est indigne de la véritable grandeur de la Pucelle d'Orléans. Je proteste en son nom ! [...] Tant que Jeanne d'Arc se voit revendiquée comme figure soit du patriotisme français, soit d'un ralliement quelconque, les appropriations, voire les violences qu'on lui fait sont inévitables ! Dire en toute objectivité historique où commence le patriotisme de Jeanne et quel était son contenu restera une tâche impossible.
A-t-elle conduit son roi à Reims pour le sacre par patriotisme ? Ses voix lui avaient commandé d'y aller, mais qu'étaient donc ces voix ? Son imagination, une phase d'hystérie, ou peut-être une expérience de la sainteté ? »
[...]
Et l’historien allemand de conclure que le temps de la récupération universelle autant que des querelles franco-françaises autour de la figure de Jeanne doivent cesser : « Peut-être ne faut-il plus que Jeanne divise les Français et faut-il qu'on la laisse tranquille.
Après tout la République est devenue adulte et la tension droite-gauche n'est plus ce qu'elle a été aux temps du Front populaire ou de Vichy. Si les politiques reconnaissaient que le sempiternel devoir de mémoire et l'instrumentalisation de Jeanne ne peuvent que ternir ce visage dont le rayonnement s'étend à l'humanité, sa droiture, sa conviction, son esprit de sacrifice, sa dévotion à la vérité et à une belle entreprise humaine.
Inclinons-nous devant cette grandeur, mais laissons plutôt reposer en paix celle qui a été sacrifiée sur un trop grand nombre d'autels. »

 


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