Comment peut-on
accepter les autres ?
Alain
Houziaux
30 septembre 2007
Pour accepter les autres, il ne faut pas
forcément les accepter comme ils sont, comme ils se montrent à nous avec leurs
qualités et leurs défauts. Accepter les autres, c'est
accepter qu'ils aient un mystère qu'on ne connaît pas et
un avenir qui pourra les transformer. Les accepter, c'est donc un
acte de foi et un acte d'espérance. Et c'est en ce sens que
c'est un acte d'amour, parce que l'amour englobe la foi et
l'espérance.
Accepter l'autre, c'est donc d'abord un acte
de foi. On croit souvent que la foi, c'est ce qui rend visible et
évident ce qui est invisible et insaisissable (Dieu par
exemple). Je suis tenté de dire exactement le contraire. La
foi, c'est un regard sur le monde qui rend mystérieux ce qui
paraît évident et compréhensible. Et l'amour,
parce qu'il est une forme de foi, c'est un regard qui rend
inconnaissable et mystérieux celui que nous pensons bien
connaître. Oui, pour l'amour, le prochain devient
insaisissable. Il devient inconnu, il devient énigme. Et c'est
pourquoi nous pouvons l'accepter.
Accepter l'autre nous interdit non seulement
de le juger mais aussi de le connaître parce qu'il est et doit
rester un mystère. Aimer quelqu'un, c'est être
attiré et aimanté par son mystère. Et accepter
quelqu'un, c'est respecter son mystère.
Le commandement « Tu aimeras ton prochain comme
toi-même »,
lorsqu'il apparaît pour la première fois, dans le livre
du Lévitique (Lev 18) vient peu après une
série de commandements interdisant de découvrir la
nudité du prochain. Le texte dit d'abord :
« Tu ne découvriras
pas la nudité de ton père, ni celle de ta mère,
ni celle de ton frère, de ta
s�ur... » Puis un
peu plus loin, il ajoute : « Tu aimeras ton prochain comme
toi-même ». Pour
l'amour, l'autre est un tabou et même un interdit dont il ne
faut pas découvrir la nudité, le secret, le
mystère.
Accepter son prochain, c'est lui
dire : Mon frère, ton
sourire ou tes rides, tes qualités ou tes défauts ne
sont pour moi que le miroir obscur de ta véritable
identité. Tu es à l'image de ce Dieu dont je ne peux me
faire aucune image. Oui, vois-tu, tu troubles tout ce que je peux
connaître de toi. Devant toi, je suis myope. Avec mes bras
tendus vers toi, je n'embrasse que le vide, même lorsque je
crois te tenir. Et lorsque j'approche mes lèvres de tes
paupières, je ne suis qu'un aveugle qui boit la lumière
d'un mystère.
Donc accepter l'autre, c'est un acte de foi
dans son mystère, mais c'est aussi une forme
d'espérance. Accepter son prochain, c'est espérer
à l'encontre de ce qui est visible, à l'encontre des
évidences, a contrario de tout ce que nous pouvons voir et
savoir sur lui.
Accepter son prochain, son frère, son
fils, son époux, c'est espérer à sa place
lorsqu'il tombe en déchéance. C'est lui dire : je
te le promets, tu ne t'écrouleras pas, tu
ressusciteras.
Accepter l'autre, c'est donc un acte de foi,
d'espérance et d'amour. Mais pourquoi saint Paul dit-il que
l'amour est plus grand que la foi et que l'espérance ?
Parce que, me semble-t-il, l'exigence de l'amour et de l'acceptation
de l'autre est prioritaire par rapport aux exigences de la justice et
de la morale, et même par rapport à celles de la foi et
de l'espérance.
Camus disait : « S'il me
faut choisir entre ma mère et la justice, je choisirai ma
mère ». De
même j'ose dire : s'il faut choisir entre la foi et
l'amour, entre l'espérance et l'amour, je dois choisir
l'amour.
L'acceptation de l'autre conduit parfois
à une forme de sacrifice qui peut être même celui
de la foi et de l'espérance.
Et ceci, c'est Jésus lui-même
qui nous l'a montré par la parabole du bon Samaritain. Ce
Samaritain s'approche d'un blessé qui était
vraisemblablement Juif. Or, la religion des Samaritains leur
interdisait de s'approcher des Juifs parce que, pour eux, ils
étaient impurs. On est toujours l'impur de quelqu'un !
Pour les Samaritains, il fallait s'écarter des Juifs pour ne
pas se souiller. Et pourtant le Samaritain s'est approché du
Juif pour lui porter secours. Au mépris des prescriptions de
sa foi.
Accepter les autres, c'est accepter de
prendre le risque de se perdre et de souiller, pour s'approcher
d'eux.
L'exigence de la solidarité avec
les autres peut être aussi un
devoir plus grand que celui de l'espérance (je parle ici de
notre espérance du Royaume, pour nous-mêmes).
Simone Weil nous rapporte que certains prêtres espagnols,
au moment de la guerre d'Espagne, se privaient de la communion
eucharistique afin de se solidariser avec les républicains et
les anarchistes qui en étaient privés, ayant
été excommuniés. Ainsi ces prêtres, selon
leur manière de voir, se privaient du Paradis et
renonçaient à leur espérance du Royaume. Ils
refusaient le pain du salut et du pardon car ils considéraient
que l'amour et la solidarité étaient des exigences
absolues mêmes par rapport à l'espérance de leur
salut personnel.
Accepter les autres, c'est refuser qu'ils
soient excommuniés, et
même se solidariser avec leur excommunication.
Je disais en commençant
qu'accepter les autres, ce n'est pas forcément les accepter
comme ils sont. Mais, nous venons de le dire, c'est aussi les aimer
comme ils sont et se solidariser avec eux, au risque de devenir
soi-même inacceptables.
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Excursus :
Accepter les autres, une
méthode pour mieux vivre.
En n'aimant pas les autres comme ils
sont, nous nous faisons souffrir nous-mêmes. Nous
dépensons beaucoup d'énergie dans des querelles
médiocres et souvent infantiles. Nous perdons beaucoup de
temps à nous battre. Et pourtant nous savons bien que
même si nous gagnons, la victoire ne nous donnera pas la
moindre parcelle de bonheur en plus, ni pour nous, ni pour
personne.
Cela me rappelle une histoire vraie. Celle
d'un paysan des Cévennes, austère, droit et rigide,
protestant en diable. Comme cela se passe souvent dans ces pays
rudes, il s'était disputé avec quatre de ses enfants
sur les cinq qu'il avait eus, et ce pour quelques malheureux arpents
de broussaille. Lorsqu'il comprit qu'il allait mourir sous peu, il
m'a fait appeler pour que je puisse, avant sa mort, réunir
tous ses cinq enfants à son chevet pour une ultime
réconciliation. J'ai réussi à en retrouver
quatre et à les réunir auprès du lit du mourant.
Mais, lorsque j'ai retrouvé le cinquième, le
père était déjà mort. C'était trop
tard. Le père n'a pas pu se réconcilier avec son fils,
ni pour la vie ni même pour l'éternité (cf. La
parabole du riche et du pauvre, Luc 16,19-31).
Citation : Si l'amour vous fait signe, suivez-le, même si
ses chemins sont rudes et escarpés (Khalil Gibran).
Extrait de
« L'épreuve, le courage et la foi »
(Bayard 1999)
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