aaPeut-on accepter de
vieillir ?
Alain
Houziaux
18 février 2008
Je le dis tout net, la vieillesse a des
avantages considérables sur
l'adolescence, la jeunesse et l'âge mûr. Ainsi, à
mon avis, lorsque l'on a trente-cinq ans, le plus dur est
derrière soi. Et à plus forte raison lorsque l'on en a
soixante ou quatre-vingt.
On peut éprouver des souffrances
physiques considérables à 30 ans, et aussi et
surtout des souffrances psychologiques et relationnelles intenses,
d'abord avec ses parents, puis à l'intérieur du couple,
puis avec les enfants-adolescents, et aussi avec les
collègues, les concurrents, les supérieurs
hiérarchiques. Contrairement à ce que l'on pense, quand
on est jeune, on n'a pas « tout pour soi ». On peut être très malade et
très malheureux. De plus, on a un inconvénient
supplémentaire : on n'a pas le droit d'être
malheureux et surtout pas le droit de se plaindre.
En revanche, lorsqu'on est vieux, on a le
droit non seulement d'être plaint mais aussi d'être
à plaindre. On n'a plus besoin de « porter beau ». On n'a plus besoin de « faire
semblant » ni de jouer un
rôle. Alors que les jeunes ont presque le devoir d'être
ambitieux et de réussir, les vieux peuvent enfin, être
sans prétentions et sans ambition. On a enfin le droit
d'être ce que l'on est. La vieillesse autorise une certaine
liberté.
Cicéron disait : Seuls les
sots se lamentent de vieillir.
Victor Hugo, toujours jeune et vieillard heureux, disait :
L'avantage de la vieillesse, c'est d'avoir, outre son âge, tous
les âges. C'est vrai que l'on peut trouver un certain plaisir,
en étant vieux, à retrouver la situation de
dépendance qui était celle de l'enfance. Il y a dans la
vieillesse une forme de régression qui peut être
vécue avec une certaine jouissance.
Mon père, à qui j'avais
demandé « vieillir,
est-ce difficile ? »,
m'avait répondu « non, on devient
indifférent ». De
fait, cette perte d'énergie et de désir n'a pas que des
inconvénients. Certains l'appelle, la sagesse.
Et pourtant, la vieillesse fait peur. En
effet, vieillir, c'est supporter le poids des ans et apprendre
à vivre avec. Cette vie diminuée,
étriquée vaut-elle encore la peine d'être
vécue ?
Oui, comment accepter de
vieillir ? Je
répondrai : en s'y prenant très tôt. De
façon générale, il vaut mieux « faire son
deuil » avant d'être
effectivement en deuil. Ainsi, pour se préparer à
perdre son père et sa mère, il faut s'y prendre bien
avant leur mort et faire le deuil de leur mort à venir pendant
qu'ils sont encore vivants. Et, me semble-t-il, c'est la même
chose pour ce qui est du deuil de sa jeunesse. Il faut
« travailler à
vieillir » avant
d'être vieux, c'est-à-dire dès l'âge de
trente ou quarante ans. Il faut vivre en sachant que l'on vieillit et
en l'assumant pleinement dans sa tête et dans son genre de
vie.
Au lieu de vouloir tenter vainement de
prolonger sa jeunesse après sa jeunesse (par le viagra, les
cosmétiques et la chirurgie esthétique), il vaut mieux
se tourner vers l'avenir et se dire : Aujourd'hui ce n'est pas
le dernier jour de ma jeunesse, mais bien plutôt le premier
jour de la vie qui me reste ! Cette formule n'a rien de morose,
bien au contraire. Aujourd'hui, je commence la vie qu'il m'est
donné de vivre.
Dès aujourd'hui, je commence enfin ma
vie et je vais enfin décider de la vivre vraiment, en
rattrapant le temps perdu et en profitant pleinement du temps
à venir. Je vais, enfin, choisir la vie et ce qui fait vivre
(« Choisis la vie, afin que
tu vives » Deutéronome 30,19) : les goûts simples, les vrais plaisirs
et les petits bonheurs. Et j'ai encore largement assez de temps et de
force pour cela.
Se sentir
inutile
A mon avis, vieillir ce n'est pas se
préparer à mourir.
C'est d'abord profiter de la vie qu'il vous reste à vivre et
ce d'autant plus intensément que l'on sait que l'on va mourir.
Comme le dit Gide :
« c'est une constante pensée de la mort qui donne du
prix au plus petit instant de la vie ».
J'ajoute ceci. Chez les personnes
âgées, le sentiment d'inutilité et sans doute
plus important et plus intense que l'impression d'ennui. En tout cas,
il est plus fréquemment exprimé.
A ce sujet, je voudrais dire ceci aux
personnes âgées : Si vous vous sentez inutiles,
n'ayez crainte, les lys des champs le sont aussi, ainsi que les
oiseaux du ciel, et bien des nocifs coûtent plus cher à
la société que vous. Dans la vie, tout est
inutile : la réussite, la vertu et même le bonheur.
Et la vieillesse n'est pas plus inutile que le reste.
La vie est un cahier dont chaque jour tourne
la feuille. Le matin, écrirez donc au bas de la page encore
blanche ce petit mot : « Amen ». Et au-dessus de cette signature, laissez
s'écrire les lignes de votre journée avec leurs pleins
et leurs déliés, leurs plaintes et leurs sourires. Et
votre consentement préalable ôtera à ce jour son
poison d'amertume et d'inutilité.
Mourir
guéri
Ce qui importe, à mon avis, c'est
de « mourir guéri ». L'expression peut surprendre. Mais elle est parlante
par sa forme paradoxale. Guéri de quoi ? Je
répondrai « guéri de la
vie », de ses souffrances
et de ses blessures. Mourir guéri, c'est mourir
réconcilié avec la vie et avec sa vie.
Dans la Bible (« Les cheveux blancs sont une couronne
d'honneur, c'est dans la voie de la justice qu'on la
trouve », Proverbes 16,31), la vieillesse n'est pas considérée
comme une punition, comme s'il fallait tôt ou
tard
« payer » les
fautes et les excès que l'on a commis pendant sa vie. Bien au
contraire, elle est considérée comme une
récompense. Sans doute faudrait-il concevoir la vieillesse non
comme la phase terminale d'une maladie, celle des souffrances de la
vie, mais plutôt comme une forme de convalescence, afin de
mourir guéri des épreuves que l'on a dû endurer
pendant son existence.
Mourir guéri, c'est mourir « consolé » de sa vie et d'avoir vécu sa vie. Cette
« consolation », l'Évangile de Luc (Luc 2, 25-28)
l'évoque à propos du vieillard Siméon. Celui-ci
découvre qu'il ne mourra pas sans avoir connu la
« consolation », c'est-à-dire avant d'avoir trouvé le
Consolateur (le Messie).
Mourir guéri, c'est mourir en ne gardant de la vie que le parfum
de bonté de quelques visages rencontrés. C'est mourir
en ayant, bien longtemps avant sa mort, remisé à jamais
le bâton des rancunes, et des querelles. Pour pouvoir se
préparer à une mort claire et limpide
Mourir guéri, c'est mourir en ayant fait la paix non seulement
avec les autres et les misères qu'ils vous ont faites, mais
aussi avec son passé, ses erreurs et ses propres fautes. C'est
mourir en ayant fait la paix avec tout ce que l'on a fait d'inutile,
avec tout le temps que l'on a perdu à des querelles de
pacotilles, à des ambitions bien vaines et à des
combats bien futiles.
Mourir guéri, c'est mourir en paix avec les autres et avec ce que
l'on a été. Et c'est aussi découvrir ceci :
tu as le droit d'avoir eu la vie que tu as eue, même si tu la
trouves peu reluisante. Et tu as ce droit par grâce.
La vie est un cadeau. Tu as eu le droit de vivre de tout son long le
fleuve de ta vie, même si tu ne sais pas pourquoi il t'a
été donné de vivre.
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