Réflexion
Les échecs
et la lassitude de vivre
25 février 2004
Je pense à ceux qui,
lassés de leurs échecs, sont tentés de choisir la mort. Aujourd'hui,
les jeunes se suicident deux fois plus qu'il y a vingt ans. Et les
personnes âgées, proportionnellement, beaucoup plus
encore que les jeunes.
Je comprends tout du désir de mourir,
mais je le dis simplement : si l'on veut précipiter sa
mort, il faut être prudent. Certes, aujourd'hui, on peut
très bien ne plus supporter la vie. Mais il est tout à
fait possible que dans quelques temps, nous retrouvions le goût
de vivre. La vie est plus facile à soixante ans qu'à
trente ans. Et elle est plus sereine à quatre-vingts ans
qu'à soixante. Oui, dans la vie, le plus dur est
déjà derrière soi. Il ne faut pas avoir peur de
la vieillesse.
Je connais bien des gens qui, à
soixante ans, me disaient
Déjà,
aujourd'hui, je suis fatigué de vivre. Alors comment est-ce
que je pourrais supporter de devenir malade et vieux, cloué
à un lit ? Je préfère mourir
avant.
Et pourtant, quand je les ai
retrouvées beaucoup plus tard, à quatre vingts-ans, ces
mêmes personnes me parlaient de leurs projets, de ce qu'elles
avaient envie de faire. Oui, elles étaient contentes
d'être toujours vivantes en dépit de leurs
misères. Et elles avaient bien raison.
Il ne faut pas se priver de la vie de
demain. Elle sera peut-être
plus heureuse qu'on ne le croit.
Mais, je le sais bien, il n'y a pas
seulement la vieillesse qui fait peur. Si nous pensons quelquefois
à nous supprimer, c'est aussi parce que nous n'arrivons pas
à vaincre ce qui, en nous, aujourd'hui, nous fait du mal et
nous fait souffrir : la solitude, l'échec, l'alcool et
que sais-je encore. Vouloir se supprimer, c'est le plus souvent
vouloir supprimer non pas notre vie mais la manière dont nous
vivons, les conditions dans lesquelles nous vivons. Mais il ne faut
pas tout confondre. La vie, ce n'est pas la même chose que ce
qui fait du mal à la vie. Il ne faut pas tout rejeter en
même temps.
Aimer la vie, au fond, c'est une question de parti pris. Comme l'a dit
Voltaire :
La vie, c'est 10 %
ce que nous en faisons, et 90 % notre façon de la
prendre.
Et savoir s'y prendre avec la vie, c'est ne
pas perdre son temps et son énergie avec ce qui fait du mal,
avec des combats stériles qui laissent des blessures et avec
des ambitions inutiles qui conduisent souvent à des
échecs. Et c'est, en revanche, choisir ce qui fait du bien et
du plaisir : l'amitié, l'amour et les joies simples. Le
reste est bien secondaire. On peut s'en dispenser. Tirer profit de
ses échecs, c'est découvrir ce qui fait vraiment vivre
et aimer la vie.
J'ai rencontré dernièrement un
vieil homme perclus de rhumatismes sur son fauteuil. Et il m'a
dit :
Voyez-vous, il a fallu que
j'attende l'âge de quatre vingts ans pour que je commence
à vivre. Dans ma vie, j'ai tellement perdu de temps à
travailler, à défendre ma carrière. J'ai
tellement dépensé d'énergie à des
futilités d'amour propre...
Certains d'entre nous pensent
peut-être que leur vie n'a
plus de justification, c'est-à-dire de raison d'être.
Peut-être ont-ils tort, peut-être ont-ils raison, je n'en
sais rien. Mais peu importe ! Ce n'est pas à nous de
trouver une justification pour notre vie.
Pour Dieu, la vie de ceux qui s'estiment
utiles n'a ni plus ni moins de prix que la vie de ceux qui se
considèrent comme des inutiles et comme des ratés. Pour
Dieu, le clochard qui est dans le métro a autant le droit de
profiter de la vie que le médecin sans frontières qui
travaille au Rwanda.
Nous avons le droit d'être comme nous
sommes. Nous avons le droit d'être inutiles. Nous avons le
droit d'avoir échoué. Nous avons le droit d'être
dépendants des autres. Et nous avons le droit d'être
heureux malgré tout.
Au moment de notre mort, Dieu recueillera les moments de notre vie où
nous aurons su être humbles, faibles et modestes. C'est cela
surtout qui aura du prix aux yeux de Dieu. C'est cela qu'il gardera
de nous, pour l'éternité. Ce qu'il gardera de nous,
c'est notre « chair », c'est-à-dire notre humanité et notre
faiblesse. C'est comme cela que je confesse « la résurrection de la
chair ».
.
Une parabole du
cardinal de Richelieu
Voilà ce qu'a écrit le
cardinal de Richelieu :
Je descends le fleuve de ma vie, comme si
j'étais embarqué sur un esquif léger et fragile.
Un jour, je le sais, je déboucherai dans la mer, et ma petite
embarcation me jettera dans la mort. Mais d'ici-là, il m'est
donné de descendre, de tout son long, le fleuve de ma
vie.
Il y a deux manières de descendre ce
fleuve.
La première, c'est de rester à
l'avant de la barque, les yeux aimantés et fascinés par
le moment où tout culbutera dans la mort. Cette manière
de descendre le fleuve, c'est une manière d'être
déjà mort, alors même que l'on est vivant.
La deuxième manière, c'est de
s'asseoir à l'avant de la barque, mais en tournant le dos
à la mort qui vient et l'aval du fleuve. C'est cette
manière que j'ai choisie.
Ainsi, adossé à la mort, je
regarde la barque de la vie qui est là devant mes yeux. Je
m'accule à la mort qui vient pour mieux ouvrir les bras au
moment du présent. J'allume dans la barque quelques bougies
pour mieux voir les visages de mes compagnons embarqués avec
moi. Je me hâte de chercher l'essentiel au milieu des
futilités.
Certes, je sens toujours la mort dans mon
dos, mais c'est justement la raison pour laquelle je choisis la vie
et ce qui fait vivre Deutéronome 30, 11-20.
Une citation de
Montaigne
« La vie
est délicieuse par elle-même, et elle l'est au-dessus de
ses inconvénients »
Extrait de
L'épreuve, le courage et la
foi
Alain Houziaux
(Bayard 1999)
Retour vers "Alain
Houziaux"
Vos
commentaires et réactions
haut de la page