Y a-t-il quelque
chose
après la mort ?
Alain Houziaux
21 avril 2004
« Un amour
m'attend »
Il y a un texte que l'on entend
souvent lors des services
funèbres. Il a été écrit par une
religieuse, soeur Marie du Saint-Esprit.
Ce qui ce passera de l'autre
côté,
Quand tout pour moi aura basculé dans
l'éternité,
Je ne sais pas : je crois, je crois seulement qu'un amour
m'attend.
On comprend pourquoi ce
texte a un tel succès. Il dit
ce que nous avons envie d'entendre à propos de
l'au-delà.
D'abord, il n'en dit pas trop. Et, au fond,
cela nous satisfait. Vis-à-vis de l'au-delà, nous
sommes partagés. La plupart d'entre nous sommes en fait tout
à fait sceptiques quant à l'existence d'un
au-delà. Et pourtant nous avons envie qu'on nous dise qu'il y
a « quelque chose de
beau », un peu comme les
enfants ont envie qu'on leur raconte un conte. Mais ce n'est pas pour
autant la peine d'en rajouter avec des descriptions trop
précises.
Notre texte dit seulement « un amour
m'attend ». C'est juste ce
qu'il faut, ni trop, ni trop peu.
L'expression « un amour
m'attend » suggère,
mais en jouant un peu sur les mots, que je suis attendu. En effet,
l'expression « ... m'attend » peut avoir un sens faible et un sens plus fort. A
propos de l'au-delà de la mort, je peux très bien dire
« je ne sais pas ce qui
m'attend » sans que cela
suppose que quelque chose ou quelqu'un m'attend, au sens strict.
Mais, si je vais rejoindre ma bien aimée qui brûle
d'impatience de me revoir, je peux aussi dire « un amour
m'attend » parce que la
jeune fille m'attend effectivement.
Ainsi notre texte joue sur ce double
sens de « attendre » et laisse entendre, mais sans rien préciser,
qu'il y a là-haut, « un amour », très vaguement personnalisé, qui
serait « en
attente » et
peut-être en attente de m'accueillir. L'indéfini
« un » de « un
amour m'attend » ajoute
à l'imprécision.
Quant au mot « amour », il est aussi remarquable pour son
ambiguïté et son pouvoir évocateur. Il est
à la fois vague et beau. Dire « un amour
m'attend » n'implique pas
forcément qu'il y a quelqu'un qui serait le sujet de cet amour
(on peut dire « samedi
prochain, un amour de petit village
m'attend »). Et pourtant,
il le laisse entendre. De plus l'« amour » évoque la paix, le repos (le repos du
guerrier), la sérénité, la béatitude,
toutes notions qui, elles aussi, sont à la limite de
l'impersonnel et du personnel. Je peux « me fondre » dans cet amour impersonnel, sans garder
moi-même une existence personnelle.
Surtout « amour » évoque, mais discrètement, le pardon
et la communion retrouvés avec ceux que l'on a aimés,
mais insuffisamment, ici-bas.
Enfin, l'expression « un amour
m'attend » exprime ce que
suggèrent les expériences aux frontières de la
mort (« the near death
experiences »). Nous
irions, au bout du tunnel de la mort, vers un monde de
béatitude et de lumière qui nous attend .
L'enseignement des
religions
On retrouve aussi dans cette expression « un amour
m'attend » ce que dit le
fond commun de l'enseignement des religions sur l'au-delà de
la mort.
- Il n'y a pas une
frontière absolument étanche entre l'au-delà et l'ici-bas.
L'au-delà moissonne et recueille ce qui, dans ma vie
d'ici-bas, peut être gardé pour
l'éternité. En fait l'au-delà permet la
plénitude de la réalisation de ce qui, ici-bas, a
été vécu de manière imparfaite et
mélangée (cf la parabole évangélique du
mélange du bon grain et de l'ivraie).
- Le passage à
l'au-delà est une
purification. Les déchets de la vie sont laissés
ici-bas (éventuellement réduits en cendres). Par
rapport à cette vie-ci, la « vie » dans l'au-delà est à la fois une vie
diminuée (on peut dire qu'elle désencombrée de
ses vices et de ses maux), mais elle est aussi, paradoxalement,
exaltée (on y connaît le vrai bonheur, la
béatitude, le repos...). Le décès opère
une séparation entre l'âme et le corps. Mais cette
séparation n'est pas absolument radicale. Pour Platon
(Le Phédon) et les mythes relatifs à la
réincarnation, l'âme reprendra corps. Et pour le
judaïsme tardif et le christianisme, le corps, en devenant corps
glorieux, se fera âme.
- Enfin le passage
à l'au-delà se fait
sous la forme d'une fusion dans un tout. Durant notre vie terrestre,
nous sommes une étincelle tombée du feu ou une goutte
d'eau isolée de la mer. Mais, à notre mort, nous
rejoindrons la source et le
« tout » dont
nous ne sommes qu'une partie, et ce dans une sorte d'immense
« communion des
saints » (cette expression
ne supposant pas forcément la persistance d'existences
individuelles puisqu'il s'agit aussi de la « communion de tout ce qui est
saint »,
c'est-à-dire de ce qu'il y a de saint dans chaque
homme).
Quelques remarques
philosophiques
L'idée d'une survie après
la mort pourrait-elle être
confortée par une réflexion philosophique ? On
peut peut-être répondre « oui ». Faisons trois remarques à ce sujet.
- Le problème
de la survie après la mort pose le problème de la
transcendance du
« sujet » (ou de
la « conscience » ou de l'« âme ») par rapport à son existence
bio-psychologique.
S'il y a une forme de « transcendance du
sujet » par rapport
à son existence bio-psychologique, ce sujet, en tant qu'il
est
« transcendant », ne serait pas affecté par la mort de son
existence bio-psychologique.
Expliquons-nous. Il y a un point sur lequel l'anthropologie, la
philosophie, la science et la religion sont d'accord, c'est
celui-ci : Ce qui caractérise l'homme, c'est le fait
qu'il a conscience de lui-même. Il se connaît, il se
comprend d'un point de vue extérieur à lui-même.
Ainsi, il « s'éloigne » de lui-même. Il y a donc dans l'homme une
dimension extra humaine. Et c'est ce « dehors » qui définit ce que la religion appelle
l'« âme ».
Nicolas Berdiaeff
écrit : « On pourrait dire que la science se fonde
sur la scission de l'homme avec l'homme, car le sujet connaissant est
hors de l'être ». Ou
plutôt il est sur un autre plan de l'être que l'homme
bio-psychologique qui est mortel. Et c'est cette transcendance du
sujet (de l'âme) par rapport à la vie qui a conduit
à l'idée d'une immortalité de
l'âme.
Le philosophe
Jankelevitch pose clairement de
problème : « Au
point de vue scientifique et philosophique, conceptuel disons la
survie paraît irrationnelle, elle n'est pas prouvée,
elle ne peut pas être expérimentée et elle semble
même contredire la réalité qu'est la
déchéance de l'être humain. Mais, d'une autre
côté, d'un point philosophique, comment concevoir qu'une
pensée qui pense la mort puisse être détruite par
la mort, puisque, la pensant, elle lui est
supérieure ? ». On peut en effet considérer que la
conscience est distincte de la vie elle-même, la vie
étant définie comme ce qui est détruit par la
mort.
Le philosophe Henri Bergson
va plus loin. Il considère
que le cerveau ne produit pas la pensée mais qu'il est un
instrument qui lui donne les moyens de s'extérioriser, un peu
comme un poste récepteur de radio qui permet à la
musique diffusée par un émetteur de se faire entendre.
Et Bergson en conclut que la disparition du corps et du cerveau
n'entraîne pas obligatoirement l'anéantissement de
l'« esprit ». De même, si un poste récepteur tombe
en panne, cela ne signifie pas que l'émetteur cesse
d'émettre et que la musique soit anéantie.
On peut dire les choses
autrement. Dans la vie, il y a la
vie et le principe qui suscite et organise cette vie. En langage
pseudo-scientifique, on caractériserait ce principe comme une
« information ». Et c'est peut-être ce qu'on appelle
l'âme. Or la mort n'atteint que la vie elle-même. Le
principe, lui, parce qu'il est transcendant et autre que la vie,
même s'il s'incarne dans un organisme vivant, n'est pas atteint
par la mort .
- Tout en restant sur le
plan philosophique, on peut
envisager le problème de la « vie
éternelle » d'une
autre manière.
On peut dire que c'est la
« vérité » de ce que nous avons vécu qui demeure
éternellement.
Expliquons-nous. Sur le mur d'un immeuble
où a vécu la sculpteur Camille Claudel, il y a une
plaque sur laquelle est écrit, à peu de choses
près : « rien
ne pourra jamais effacer le fait que, dans cette maison, Camille
Claudel a vécu, travaillé et souffert de 1922
à 1938 ». En
effet, c'est là une vérité définitive,
ineffaçable et qui ne pourra jamais changer. C'est, à
proprement parler, une vérité éternelle.
Et de fait, nous disons « c'est vrai » (au présent, c'est-à-dire aujourd'hui)
« que Camille Claudel a
vécu » (au
passé) « de 1864
à 1943 ». Et dans
cent ans, dans mille ans, ce sera toujours vrai de la même
manière.
S'il est vrai que quelque chose a eu
lieu, c'est vrai pour toujours,
c'est vrai pour l'éternité. Ainsi ce qui se passe et
trépasse dans le temps a aussi un caractère
définitif, irrévocable et éternel. Ce sera
toujours vrai. Ce sera toujours vrai que cela a eu lieu. C'est vrai
pour l'éternité.
Et c'est pourquoi, ce que nous avons
vécu et ce que nous vivrons jusqu'à notre mort ne
disparaîtra jamais. Ce que nous avons vécu et ce que
nous vivrons jusqu'à notre mort s'inscrit pour toujours dans
l'éternité.
La parabole du riche et du pauvre Lazare
(Luc 16,19-31) exprime ceci très bien. Le riche a
été égoïste. Et il l'est pour
l'éternité. Dieu lui-même ne peut pas changer le
fait qu'il a été égoïste.
L'éternité ne peut réparer l'histoire.
- Avançons un
troisième point.
Le passage de cette vie-ci à une
autre vie serait semblable à la métamorphose de la
chenille en papillon. Nous trouvons cette image chez Pythagore et
Platon. Et on peut ajouter que lorsqu'une chenille se liquéfie
dans son cocon, si l'on casse le cocon, on peut dire que la chenille
est morte, car à priori, on ne peut pas deviner que, dans ce
liquide qui en résulte, se trouvent les éléments
capables d'en tirer un papillon. Et de même, il faut que le
grain meure pour susciter une plante.
On pourrait ainsi
supposer que, après cette vie
qui meure, il y a une autre « vie » sur un tout autre plan de l'être et de la
réalité. Mais, enfermés que nous sommes dans les
limites de cette vie-ci, nous ne pouvons rien dire de cet autre vie
ni du monde de cet autre vie. Pour nous, la caverne de Platon dans
laquelle nous sommes enfermés n'a pas de trouée sur un
au-delà. Et pourtant il pourrait y avoir un au-delà.
Les composantes de notre vie seraient alors
réorganisées d'une toute autre manière,
peut-être en corrélation avec les éléments
de la vie des autres, dans une autre organisation nouvelle : une
autre « vie ».
Le
mystère
Nous voudrions ajouter un dernier
point. A notre mort ce qu'il restera
de nous, c'est notre « mystère ». Ce mystère c'est notre vérité
éternelle.
Le mystère, ce n'est pas le
secret ; et le mystère ce n'est pas non plus ce qu'il y a
d'énigme en nous c'est-à-dire ce sur quoi on ne peut
pas trancher. Qui étions-nous vraiment. Cela reste une
énigme.
Ce mystère, c'est l'image de Dieu en
l'homme. Quand Genèse 1,26 dit que l'homme est à
l'image de Dieu, cela veut dire qu'il est à l'image du
mystère de Dieu. Il porte en lui un mystère qui est
l'image du mystère de Dieu.
Ainsi, le mystère, c'est
peut-être ce « caillou blanc » (Apoc 2,17) qui a été
donné à chacun d'entre nous et sur lequel est
écrit un nom que personne ne connaît hormis Dieu. En
fait ce mystère, c'est ce qui, en nous, est « de Dieu », ce qui vient de Dieu et qui retourne ensuite
à Dieu.
Et ce mystère de l'homme, de chacun
de nous, retourne à notre mort au Mystère de Dieu.
Durant le temps de notre vie, ce mystère était la
trace, l'image et l'éclat de l'éternité dans
notre vie. Et, à notre mort, il passe à
l'éternité, ou plutôt il retourne à
l'éternité. Il retourne au Mystère de Dieu. Il
subsiste pour toujours à l'éclat d'un autre
Soleil.
Ainsi, la Lumière
éternelle garde à
jamais dans sa lumière l'éclat de notre mystère.
Elle garde pour toujours le mystère de ce qui naît, de
ce qui passe et de ce qui trépasse.
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