Où va le
protestantisme ?
de
l'inconvénient d'être moderne
Quelles sont les chances
du protestantisme
en particulier du protestantisme français
pour la suite du XXIe
siècle ?
Alain
Houziaux
.
Quelques
inquiétudes
Nous ne sommes pas très
optimistes, du moins pour ce qui est
du rotestantisme « traditionnel » (réformé et luthérien,
c'est-à-dire directement issu de la Réforme du
XVIe siècle), « multitudiniste » (puisque le nombre de pratiquants est nettement
inférieur au nombre de baptisés) et assez souvent
libéral (sur le plan théologique).
Notons qu'à l'intérieur de ce
protestantisme « traditionnel », il n'y a pas lieu de faire une différence
fondamentale entre les réformés et les
luthériens. Ils ont le plus souvent la même
théologie et des liturgies très proches. Les
luthériens sont nés de la Réforme
inaugurée par Luther ; ils sont présents en
particulier dans les pays de langue allemande et en Alsace Lorraine.
Les réformés sont nés de la Réforme de
Calvin ; on les retrouve en particulier dans les pays de langue
française.
Le taux de pratique de ces protestants
traditionnels est faible surtout dans les pays où ils sont
majoritaires. Seuls 11 % des Danois, 9 % des Islandais,
10 % des Norvégiens et Suédois luthériens
se rendent au temple une fois par mois alors que 95 % des
Irlandais, 40 % des Italiens, 33 % des Portugais et des
Espagnols catholiques vont à l'église toutes les
semaines.
En revanche, l'avenir est beaucoup plus
favorable pour le protestantisme dit « de conversion » (les courants « évangélique » et « pentecôtiste »). A la différence des Églises
multitudinistes, les Églises représentatives de ce
courant ne baptisent que des adultes qui professent personnellement
la foi chrétienne, assez souvent à la suite d'une
conversion.
En France, selon les estimations de
Sébastien Fath, la mouvance protestante « évangélique » représenterait actuellement 300 ou
350 000 personnes, soit le tiers des protestants
français alors qu'elle ne représentait que 50
à 100 000 personnes en 1946. Le poids de la
mouvance évangélique augmente et continuera à
augmenter tant au sein de la Fédération protestante de
France qu'en dehors de celle-ci. De plus les
évangéliques, par rapport aux réformés et
aux luthériens sont beaucoup plus engagés et
actifs.
Le Protestantisme
traditionnel
face aux mutations de la société
Comment expliquer le relatif
déclin du protestantisme
traditionnel ?
Marcel Gauchet a dit que le christianisme
était la religion de la sortie de la religion. Et, à
l'intérieur du christianisme, le protestantisme traditionnel
est sans doute la forme du christianisme qui est le
plus « à la
sortie » de la religion.
C'est la raison de son audience au XIXe siècle et au
début du XXe à
l'époque où l'idéologie de la « modernité » concurrençait avec succès le
catholicisme jugé trop « religieux ». Mais, aujourd'hui, c'est là son principal
handicap. Il a perdu ses chances de s'inscrire dans le
« retour du
religieux » qui
caractérise la fin du XXe siècle et le
début du XXIe.
Le protestantisme « traditionnel » continue à susciter de l'estime parce qu'il
est laïc, intelligent, rationnel, ouvert, tolérant. Et il
pourrait stagner ou même décroître exactement pour
les mêmes raisons, du fait de la mutation de la
société actuelle vers la « post-modernité » (retour du religieux, du communautarisme, de
l'irrationnel, du goût pour l'émotionnel).
Ajoutons les points
suivants :
- Aujourd'hui, on
assiste à un retour de l'importance de l'institution, des
structures et du dogmatisme. Or les protestants y sont
profondément allergiques.
Le protestantisme ne peut pas faire le poids
face au catholicisme (et à sa reprise en main par
Jean-Paul II) et aux Églises de professants (où
l'adhésion à une vérité instituée
et révélée est réclamée). Pour le
catholicisme, l'appartenance à l'Église a une
importance en elle-même, indépendamment de la conviction
et de la foi. Les fidèles peuvent se reconnaître comme
catholiques même si leur foi individuelle est « imprécise »
(on se souvient de la formule
« Ce que je crois, allez le
demander à Rome »).
Rien de tel pour les protestants qui professent le « sola fide » et restent fondamentalement individualistes.
Il est vrai qu'en France, le déficit
« institutionnel » du protestantisme est compensé par trois
éléments : le rattachement à la
mémoire huguenote, à l'histoire du protestantisme et de
ses persécutions ; l'appartenance sociologique à
la « famille
protestante » (dans une
certaine société protestante on est tous plus ou moins
cousins) ; le maintien de la fidélité
pécuniaire à l'Église (le montant des
cotisations à l'Église peut être très
élevé même chez les peu pratiquants).
Il ne faut pas minimiser l'importance de ces
supports. Mais, à terme, ils deviendront fragiles.
- Autre point défavorable pour le protestantisme traditionnel. Aujourd'hui on
assiste à une privatisation du religieux. Et celle-ci
s'accompagne d'un besoin renouvelé de rites :
baptêmes, premières communions, mariages, rituels de
conversion. Et le protestantisme « traditionnel » est mal adapté à cette demande. Ses
rituels n'ont pas un caractère suffisamment sacré,
obligatoire et spectaculaire.
Le protestantisme traditionnel a
désacralisé son clergé, ses sacrements, son
Église et peut-être même sa foi. Il n'a le
goût ni du spectacle, ni de l'image. A la
question « la foi est-elle
ostensible ? », il
répond « non ». C'est bien dommage pour lui.
Le protestantisme est d'abord un état
d'esprit, une méthode d'approche de la foi fondée sur
le libre examen. Il est aux antipodes du « prêt à
penser » et de la
« méthode
Coué ».
Et c'est sans doute pour cela que
« la transmission de la
religion s'effectue mieux chez les catholiques que chez les
protestants ». Si l'on
compare le taux d'affiliation, en Europe, en 1990, au
catholicisme et au protestantisme des « soixante ans et
plus » et
des « 18-29
ans », on constate que
l'affiliation catholique a baissé de 13 % d'une classe
d'âge à l'autre tandis que l'affiliation protestante a
subi une chute de 34 %. D'une génération à
l'autre, on reste catholique mais on cesse d'être protestant
(dans une certaine mesure).
Le protestantisme français, parce
qu'il est minoritaire, serait peut-être plus « pratiquant ». Les laïcs ont souvent une bonne formation
religieuse et biblique. Mais il est handicapé par le fait
qu'il est une diaspora. Les terroirs protestants (Cévennes,
Poitou, Normandie, Béarn, Alsace) se sont vidés. Et les
jeunes ménages (quasiment toujours « mixtes ») ne se sont pas insérés pour autant
dans les paroisses des villes.
- Autre point.
Aujourd'hui on assiste à un réanchantement du
religieux. On a le goût des belles cérémonies. Or
le protestantisme ignore les « belles
célébrations ».
La prédication est
l'élément central du culte. Certes cette
prédication a pu, dans le passé, avoir une importance
fondamentale comme moyen de formation permanente et de
réflexion théologique, éthique et même
politique (que l'on pense à l'importance de la
prédication d'un Pierre Maury à Paris-Passy ou d'un
André Trocmé au Chambon-sur-Lignon). Mais elle est
maintenant concurrencée par la radio, la
télévision, les Universités
d'été... La parole a perdu de son impact et de son
importance.
Certes, on assiste actuellement à un
regain d'intérêt pour les prédications de bon
niveau. Certains temples sont plus pleins qu'il y a vingt ans. Les
prédications protestantes intéressent les catholiques
et les agnostiques « en
recherche ». Mais cela ne
remplit pas pour autant le registre des membres de l'Église.
- Aujourd'hui, la vie religieuse devient un élément de la quête
du mieux-être. Elle est de plus en plus vécue sur le
mode du « j'ai rendez-vous
avec moi ». Il y a une
psychologisation de la vie spirituelle.
Les Églises
évangéliques ont fait un sérieux effort pour en
tenir compte (de manière assez moralisante d'ailleurs). Mais
le protestantisme traditionnel n'a pas suivi. Il reste assez
intellectuel et très réticent vis-à-vis de
l'esprit « New
Age ».
- Ajoutons un dernier point. Comme le fait remarquer Jean-Paul Willaime, les
pasteurs veulent prêcher l'Évangile et non transmettre
le protestantisme. Or les fidèles sont, dans l'ensemble, plus
attachés au protestantisme qu'à
l'Évangile.
Les pasteurs, qui sont de plus en plus
d'origine non protestante, méconnaissent souvent l'importance
de l'attachement aux « valeurs
protestantes »
(indépendance d'esprit, sens critique, pudeur) et au
protestantisme comme étiquette sociologique. On a pu dire
qu'au XIXe siècle, être protestant c'était
« adhérer à
une éthique » et
qu'au XXe siècle, c'était « coller à une
étiquette ». Mais
les pasteurs refusent d'utiliser ces ressorts qui pourtant pourraient
rester efficaces.
Quel avenir pour le
protestantisme ?
Cependant, le protestantisme
français traditionnel (et
plus ou moins libéral) peut avoir un avenir s'il assume
clairement ce qu'il est : une mouvance et un état
d'esprit et non pas tellement une Église qui puisse
concurrencer le catholicisme et le protestantisme de conversion.
On a pu dire que le catholicisme voit
l'Église comme une
« mère »
et le protestantisme la voit comme une « école ». C'est cette vocation qu'il a à cultiver.
De fait, dans le champ de la formation et de
la promotion d'idées et d'actions, le protestantisme peut
continuer à avoir un rôle au sein de la
société d'aujourd'hui. Et il le doit.
- Il continue à
bénéficier d'un corps
professoral et pastoral jeune, important et d'un bon niveau
universitaire. Nombre de pasteurs ont fait d'importantes
études (et pas seulement en théologie) et ont souvent
exercé des professions profanes de bon niveau.
- Les ouvrages publiés par les protestants
continuent à avoir un impact important hors du champ du
protestantisme.
- Les émissions protestantes à la radio
et à la télévision sont souvent de bonne
qualité et sont très suivies.
- Les oeuvres protestantes (ou d'origine protestante)
restent une avant-garde. Que l'on pense à l'Armée du
Salut, à la Cimade, aux asiles John Bost, à
l'hôpital des Diaconesses, à SOS Amitié...
- Le protestantisme a une place incontournable dans la
promotion d'idées, dans le domaine de l'éthique, de la
bio-éthique, les Droits de l'Homme. La quantité de
débats organisés par les protestants est là pour
en témoigner.
Et à mon avis, c'est tout cela qui
constitue le « fonds de
commerce » du
protestantisme. Il a une mission de service public, non seulement
vis-à-vis des milieux protestants eux-mêmes, mais aussi
vis-à-vis des catholiques, des agnostiques et des
évangéliques.
Il doit en particulier être un trait
d'union et un lieu de débats entre le catholicisme, le
judaïsme et la société laïque. C'était
là sa vocation au début du XXe siècle. Il doit
la retrouver.
Les enseignants et les pasteurs ne doivent
pas être seulement les bergers du tout petit troupeau des
protestants. Ils peuvent être des témoins, des
animateurs et aussi quelquefois des prophètes pour une
population beaucoup plus large. Le protestantisme est une
méthode et un état d'esprit applicables non seulement
à la prédication chrétienne mais aussi à
la vie culturelle et « sociétale ».
Bien sûr, il y a des
obstacles à de telles ambitions. Mais ils ne sont pas
incontournables.
Certes, en France (tout comme en Suisse et
ailleurs, d'ailleurs) les finances des Églises protestantes ne
sont guère prospères. Le nombre de cotisants et
de « gros
cotisants » diminue. Mais
on peut encore compter pour quelques décennies au moins sur la
fidélité pécuniaire des protestants. D'ailleurs
il pourrait y avoir beaucoup plus de pasteurs à mi-temps
exerçant à côté de leur ministère
une activité profane à temps partiel.
A mon sens, il y a trois handicaps pour le
protestantisme français traditionnel d'aujourd'hui.
- Le premier, c'est de
n'avoir aucun goût ni pour le paraître ni pour
l'auto-justification (les protestants le rappellent à
satiété, ils ne sont justifiés que par la
grâce seule). Et à une époque de libre
concurrence, de communautarisme, et d'apologie de la « réussite », c'est un handicap certain.
- Le second, c'est de
ne pas être assez conscient de la détérioration
de l'image du protestantisme au sein de la population
française. Pour beaucoup de Français, « protestant » n'est plus synonyme de tolérance, d'ouverture
d'esprit, de laïcité. « Protestant » évoque maintenant les
télé-évangélistes et le fondamentalisme
américain... Pour palier cette dégradation d'image, il
importe que la Fédération protestante de France et
certains lieux du protestantisme français traditionnel aient
une forte visibilité et témoignent d'une
spécificité.
- Un dernier handicap.
On a pu parler à une certaine époque d'une
« protestentisation » de la société française
(instauration d'une laïcité ouverte,
généralisation des « valeurs » protestantes dans le domaine économique et
éducatif) et en particulier dans le catholicisme (qui, de
fait, est devenu plus biblique, plus sobre et plus
démocratique). Mais, contrairement à ce que l'on
pourrait penser, ce phénomène n'a servi en rien le
protestantisme lui-même puisqu'il a quelque peu perdu son
originalité, d'autant plus que, de son côté, il
s'est quelque peu « catholicisé » (retour vers la liturgie, célébration
plus fréquente de la cène eucharistique, timide
orientation vers l'épiscopalisme et l'institutionnalisation).
A mon sens, le protestantisme ne peut
réagir qu'en radicalisant sa propre spécificité
« libérale » et même « libertaire ».
Le succès du
protestantisme « de conversion »
Il faut maintenant
évoquer l'expansion du
« protestantisme
conservateur » en France
et dans le monde.
Le protestantisme de conversion (ou
conservateur), est composé du courant
évangélique et du pentecôtisme. Il
bénéficie de la fascination que les États-Unis
et le monde occidental exercent souvent sur le reste du monde. Il a
fortement progressé en Amérique latine, en Asie, en
Afrique et même en Europe. Il a d'abord
bénéficié du soutien logistique et financier des
États-Unis. Mais actuellement les Églises locales
prennent une certaine autonomie, toute relative d'ailleurs.
Le courant évangélique se
caractérise par les points suivants : prédication
de la conversion, zèle missionnaire, autorité de la
Bible et insistance sur le sacrifice expiatoire du Christ.
Le courant pentecôtiste, quant
à lui, se caractérise par l'importance qu'il donne
à l'émotion et par une moins grande insistance sur le
texte biblique lui-même au profit de la personne de
Jésus. En fait c'est surtout ce courant qui progresse
grâce à sa prédication de la « réussite » et de la guérison miraculeuse.
Au Guatemala par exemple, 45 % de la
population (presque exclusivement catholique il n'y a pas si
longtemps) relève de ce courant. La progression est
également forte en Corée du Sud, en Russie, même
si elle s'est maintenant stabilisée. En Afrique de l'Ouest, on
peut estimer le nombre des pentecôtistes à 5
à 10 % de la population selon les pays.
On peut donner quelques raisons de ce
succès.
- l'utilisation par les Eglises de l'audiovisuel et des
techniques relatives à l'économie
libérale
- une implication dans les problèmes politiques
et économiques de chacun des pays
« évangélisés » ; une
politique de conversion des élites ; une insistance sur
la transformation de la société qui incite les
fidèles, et spécialement ceux de la classe moyenne,
à prendre part à l'exercice du pouvoir politique et
économique
- l'appel à la promotion individuelle, à
l'autonomie et à la recherche de la réussite (la
richesse, la santé et le succès en affaires sont
considérés comme des signes de la
bénédiction divine)
- l'efficacité de la politique
financière ; la dîme est préconisée
et mise en pratique
- l'insistance sur l'éducation et la
santé
- l'accent mis sur la guérison et la
délivrance des démons ; la mise en avant du combat
de Dieu contre le monde des ténèbres et des mauvais
esprits ; l'appel à la conversion comme moyen de
résoudre ses problèmes personnels
En
conclusion
Nous conclurons par les remarques
suivantes.
- Le succès évident et foudroyant du
« protestantisme de
conversion » ne doit pas
faire oublier qu'il aura peut-être du mal à se
pérenniser auprès des générations
futures. Les enfants de convertis ne sont pas forcément
eux-mêmes des convertis.
- Le fossé entre le protestantisme
« traditionnel » et le protestantisme « de conversion » semble immense. En fait, ce qui les sépare,
c'est la question de la nature même de la foi, et de sa
compatibilité avec l'« esprit des
Lumières ».
Aux XIXe et XXe
siècles, le protestantisme « traditionnel » a cru sauver la religion et la foi en les rendant
compatibles avec l'esprit des Lumières et les valeurs de la
« modernité ». Mais en fait, ce faisant, il a davantage
assuré la survie de cet esprit que celle de la religion
elle-même. Désormais, la religion, dans son ensemble,
s'émancipe de l'esprit des Lumières. C'est pourquoi, on
peut penser que le protestantisme traditionnel devra, à terme,
choisir : rentrer dans le ré-enchantement du religieux ou
bien devenir une forme de laïcité non
spécifiquement religieuse. Mais ne nous hâtons pas pour
autant de l'enterrer. L'histoire peut nous réserver bien des
surprises. Et le « retour
du religieux » est
déjà en train de s'essouffler.
Je suis convaincu que le protestantisme
« traditionnel » pourra continuer à assumer sa mission
propre : témoigner de la prédication de
Jésus-Christ, de sa radicalité iconoclaste et de son
aptitude à féconder l'engagement éthique et la
vie en société.
A côté du catholicisme et du
protestantisme de conversion qui, chacun à leur
manière, sont des religions d'autorités et de
certitudes, le protestantisme doit pouvoir témoigner que,
même à l'intérieur du champ religieux, il y a
place pour l'enquête, la liberté, et pourquoi pas la
protestation.
Le protestantisme français n'a plus
rien d'un martyr (les persécutions sont finies). Il n'est plus
comme au XIXe siècle l'apanage d'une certaine bourgeoisie.
Il faudrait bien qu'il retrouve sa spécificité :
savoir être prophétique.
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