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Le corps, un plaisir ou un poids ?

 

 

Alain Houziaux

 

 

 

Mais pourquoi diable avons-nous un corps ?

 

17 juin 2006
« Être bien dans son corps »
. Tous les magazines le conseillent et même l'exigent. Pourquoi ? Le corps est devenu un enjeu idéologique, culturel, moral et même politique. Etre contre le corps et le bonheur du corps, c'est être réactionnaire, masochiste et calotin.

 

Il n'en a pas toujours été ainsi. Dans l'histoire du christianisme, le péché était identifié au péché de la chair et à la sexualité. Pourquoi ? On peut se poser la question. Pourquoi fallait-il que le Fils de Dieu naisse d'une vierge ? Pourquoi les moines font-ils voeu de chasteté ? La religion implique-t-elle le refus du corps ?

 

Mais aujourd'hui, a contrario, la quête spirituelle s'exprime par le corps, comme si le corps était le seul lieu de l'authenticité et de l'expérience vraie. Et le christianisme emboîte le pas à cette manière de voir qui, elle aussi, peut poser question.

 

Nous aborderons successivement trois questions différentes.

 

D'abord, nous réfléchirons sur l'articulation entre le corps d'une part, l'esprit et la liberté d'autre part. Et nous le ferons à partir d'une réflexion sur les conformismes d'aujourd'hui sur la vision du corps.

 

Ensuite, à partir du récit d'Adam et Eve, nous montrerons comment le sentiment religieux et la relation à Dieu sont influencés par la relation au corps et à la sexualité.

 

Enfin, sur divers exemples, nous montrerons que le mépris et même la haine du corps ce sont souvent conjugués avec le sentiment religieux.

 

Le conformisme du « corporellement correct »

 

A mon sens, il y a aujourd'hui un profond conformisme dans la manière d'aborder la question du corps. C'est ce que j'appelle le discours « corporellement correct ».

 

- Le corps, c'est, dit-on, ce qu'il y a en nous de plus « naturel ». Or, le respect de la nature est devenu un devoir sacré. Accepter son corps, c'est accepter, dit-on, ce qu'il y a de plus vrai en nous. Tout le reste, et en particulier la vie de l'esprit, la morale, la vie en société, serait plus ou moins éduqué, rééduqué, « artificialisé ». Mais le corps, dans sa biologie splendide, serait le lieu et la révélation de la vérité de ce que nous sommes. Et donc, haro sur les tabous traditionnels, les convenances bourgeoises, les fausses pudeurs, les religions aliénantes et culpabilisantes !

 

Mais, ce droit et ce devoir d'être « naturel » et de laisser vivre le corps « tel que » est devenu une contrainte idéologique. C'est même devenu une morale d'autant plus contraignante qu'elle prétend se fonder sur le socle de la liberté et de l'authenticité. Et on peut se poser la question : le corps est-il vraiment l'aire de la vérité du « moi » ? Je n'en suis pas du tout certain. Quelle est la vérité de ce corps « nature » (un peu comme on parle d'un yaourt « nature ») ? Les adeptes du naturisme sont-ils vraiment plus eux-mêmes que les « textiles » qui restent habillés ?

 

Tout dépend de ce que l'on appelle « être soi-même ». Être soi-même, est-ce « être bien dans son corps » ? C'est possible. Mais c'est surtout être bien dans sa tête et bien avec les autres. Être soi-même, c'est être bien avec soi-même. Et « soi-même », ce n'est pas « son corps ».

 

L'expression « être bien dans son corps » me gêne. Je ne suis pas dans mon corps. En revanche je comprends que l'on puisse dire « je suis bien avec mon corps » ou « j'ai une bonne relation avec mon corps ».

 

Est-ce le signe d'une dissociation de l'esprit par rapport au corps ? C'est bien possible. Peut-on penser l'esprit indépendamment du corps, il me semble que oui. Certes on ne peut rien faire sans son corps mais cela ne signifie pas pour autant que l'on n'est rien sans son corps. De nombreux penseurs, en particulier Bergson et W. Jankelevitch pensent que la conscience peut être considérée comme indépendante du corps mortel.

 

Même l'idée que l'on ne peut rien faire sans son corps n'est pas aussi évidente que cela. Il se pourrait en effet que l'on puisse mettre en oeuvre ses pensées sans avoir recours à son corps puisque des pilotes de chasse peuvent, par leur esprit, donner des ordres qui, à partir de leur cerveau vont directement au système électronique de leur avion.

 

Nous voudrions d'abord nous opposer à l'idée, si fréquente aujourd'hui, que « mon corps, c'est moi ». Lorsque je dis « je », cela n'a rien à voir avec mon corps. Mon « je », c'est celui de mon regard, de ma pensée. Je vois que, je pense que... Et par mon visage, j'exprime ce que « je suis ». Mais mon corps n'exprime pas ce que je suis. Le corps, à partir du cou, est conçu comme une altérité. Et c'est dû en particulier au fait que, par mon regard, je n'embrasse pas mon corps dans sa totalité. Sauf quand je suis devant une grande glace, je ne vois pas vraiment mon corps, je ne me vois pas vraiment dans mon corps.

 

Faudrait-il donc complètement dissocier l'esprit du corps ? Il ne semble pas qu'il faille aller jusque là. Ce qui fait le lien entre l'esprit et le corps, c'est l'affectivité. Nous avons une relation affective avec notre corps. Nous pouvons l'aimer, en avoir honte, souhaiter le dominer, etc...

 

- Deuxième remarque : on assiste aujourd'hui, en particulier dans les médias, à une confiscation de l'image qui est donnée du corps par la question de la sexualité, et plus généralement par celle de la liberté. Le droit au corps, c'est le droit à faire ce que l'on veut de son corps. Les slogans d'aujourd'hui, qui sont aussi des clichés, ce sont : mon corps est à moi ; il est l'organe de ma jouissance, de mon bonheur, de mon épanouissement, de mon affranchissement. Mais cet amalgame médiatique entre le corps et le droit à la liberté et au plaisir peut occulter le fait que le corps puisse être aussi quelquefois un poids, une prison, une honte et une tare.

 

En fait, disons-le tout net, le corps est aux antipodes de la liberté. Le corps nous encombre et nous désobéit. C'est d'ailleurs ce que dit Kant : « Si l'enfant, à peine sorti du sein maternel, semble, à la différence de tous les autres animaux, entrer dans ce monde en criant, c'est pour cette seule raison : c'est qu'il tient pour contrainte son incapacité à se servir de ses membres ; il proclame aussitôt sa prétention à la liberté »[1]. Antonin Artaud le dit aussi à sa manière : « L'homme est malade parce qu'il est mal construit. Lorsque vous lui aurez fait un corps sans organe, alors vous l'aurez délivré de tous ses automatismes et rendu à sa véritable liberté »[2].

 

Nous aspirons tous à avoir un corps qui réponde exactement à nos désirs et à notre bon plaisir. Mais, nous le savons bien, il n'en est pas ainsi. Les capacités de notre corps sont en fait une limite à notre liberté. Elles handicapent notre liberté.

 

Et c'est justement pour cela que l'on tente de rendre conforme son corps à son bon plaisir par la grâce de la chirurgie esthétique, de drogues diverses en attendant de pouvoir le modifier à notre gré de manière trans-génique.

 

Bien loin d'être le lieu de notre liberté, le corps est souvent un esclavage. Qu'on le souhaite ou non, il faut satisfaire ses besoins et ses désirs. Il faut lui donner à boire, à manger. Il faut lui donner son comptant de sommeil et l'activité physique qu'il réclame. Qu'on en est envie ou non, il faut lui faire faire son cross matinal et satisfaire ses besoins sexuels.

 

- Troisième aspect de l'idéologie actuelle. Le corps n'est pas seulement considéré comme le lieu du naturel. Il est devenu un objet culturel. On en fait un moyen d'esthétique, de raffinement et même de promotion sociale. Je pense aussi bien sûr aux soins corporels, à la chirurgie esthétique et au culturisme. Mais pas seulement. Je pense à ce dandysme d'aujourd'hui, « le look ». Et le look, ce n'est pas seulement le goût des modes vestimentaires, mais aussi celui des attitudes, des « poses », des « postures ». Il y a toute une mise en scène des attitudes corporelles. En fait le look est devenu une forme de travesti. La « sculpture de soi »[3] , c'est d'abord la sculpture de son corps. On lui donne un style. Si une jeune campagnarde apprend à marcher avec distinction, elle peut changer de classe sociale ou du moins faire semblant. En tout état de cause, le corps nous décale de ce que nous sommes en vérité.

 

- Quatrième remarque. On peut concevoir le corps de deux manières différentes.

 

Le débat entre Luther et Calvin est significatif à ce sujet[4]. Luther considérait le corps plutôt comme un sujet et Calvin comme un objet. Il y a donc deux manières différentes de considérer son corps.

 

Pour Luther, le corps a en lui-même et par lui-même une force spirituelle. Il est le lieu même de la réalité des échanges. Et c'est pourquoi, pour Luther, le pain et le vin de la Cène, qui peuvent être comparés au corps du Christ, sont porteurs par eux-mêmes de l'esprit du Christ incarné. De fait, le corps a en lui-même son propre « esprit » qui peut d'ailleurs, éventuellement, s'opposer aux desiderata de notre esprit. Il a sa vie propre, relationnelle et même affective. Il a sa propre spontanéité. Il a aussi ses inhibitions. Par exemple il peut être pris de vertige. Le corps peut se refuser à faire ce que je souhaiterais qu'il fasse.

 

Mon corps est effectivement un corps-sujet. Il ressent, il jouit, il sursaute. Il a sa vie propre. Il a ses désirs à lui et ses soifs à lui. Il est une vie en lui-même, indépendamment de celle de mon esprit, indépendamment de celle de « moi ». Je peux avoir « malgré moi » des réactions de pudeur, de honte et aussi de narcissisme. Le corps a une sorte de jugement et d'opinion par lui-même. Et, comme le dit Albert Camus, « le jugement du corps vaut quelquefois celui de l'esprit »[5].

 

Mais, par son indépendance il peut aussi se jouer de nous et nous échapper. Il peut prendre son plaisir à mon « moi » défendant ! Son plaisir n'est pas forcément notre plaisir. Comme le dit Lanza del Vasto, « Nous n'avons pas joui de nos plaisirs mais nos plaisirs ont joui de nous ».[6] Nous sommes alors joués par notre corps.

 

Pour Calvin, en revanche, le corps est la marque de notre faiblesse, de notre finitude et de notre limitation. Calvin conçoit le corps comme un tremplin. La relation que nous avons avec le corps doit rebondir, au-delà du corps, vers le spirituel. C'est pourquoi, pour Calvin, le pain et le vin de la Cène sont un appel vers un au-delà des espèces, vers le Christ glorifié.

 

De fait, on peut aussi concevoir le corps comme un agent de production au service de l'esprit. Je conditionne mon corps pour qu'il fournisse du travail et pour qu'il soit au service de mon désir et de mon projet. Et, dans la même optique, on peut aussi le considérer comme un instrument à procurer du plaisir au service de notre désir de jouissance.

 

Notre corps est alors un « corps-objet » et un « corps-outil ». Nous pouvons doper notre corps comme s'il était une machine. Nous pouvons l'entretenir et le ménager comme on ménage une monture. Nous pouvons aussi le sommer de nous procurer du plaisir, même si, lui, n'en a pas envie.

 

Et de fait, à côté d'un plaisir spontané et naturel du corps, il y en a vingt autres que nous contractons par contagion, que nous suscitons par convention et sans conviction, par simple rivalité mimétique avec les autres ou par challenge vis à vis de nous-mêmes.

 

Quelle que soit la manière de concevoir le corps, il est certain qu'il pose problème. Et on comprend que le judaïsme ait pu s'interroger : pourquoi Dieu nous a-t-il donné un corps ? Pourquoi ne nous a-t-il pas fait anges ?

 

La réponse est curieuse et intéressante. Dieu nous a donné un corps pour que nous éprouvions des contradictions. Ces contradictions sont notre honneur et notre dignité. Mais il faut sans doute cesser de penser que ces contradictions soient nécessairement celles afférentes à la distinction entre esprit et corps.

 

Elle est plutôt entre deux tendances qui affectent globalement l'esprit-corps. Cette contradiction se fait entre le désir d'arrachement et la propension à la chute. L'homme est avant tout un lieu de « bascule » entre aspiration et retombée. Bascule entre d'une part le plaisir qui nous fait décoller et d'autre part le poids de « ces organes si mal ajustés à son moi » qui nous donnent pesanteur et fatigue. Bascule entre l'aspiration à faire l'ange même avec son corps et la propension à faire la bête même avec son esprit. Bascule entre l'illusion d'être esprit sans être corps et celle d'être corps sans être esprit.

 

La sexualité d'Adam et Eve

 

Nous voudrions maintenant  aborder de front un thème qui, de nos jours, est récusé et sans doute aussi refoulé. Il s'agit des liens du corps avec le honteux et le sacré[7]. De tout temps, le corps a été considéré comme le lieu des souillures, des tabous et de l'impureté. Il a à voir avec le péché originel. Comme le rappelle St-Augustin, « nous sommes nés entre excréments et urine ». Et le corps a aussi à voir avec le sacré. En effet c'est sur le corps que ce scellent les initiations religieuses (cf la circoncision), les stigmates et les extases mystiques. L'ambiguïté entre érotique et mystique est bien connue.

 

Et, pour explorer cette question, commençons par le commencement : l'histoire d'Adam et Eve qui mangent le fruit de l'Arbre de la connaissance du bien et du mal (Gen 2 et 3).

 

En fait, ce que montre notre récit, c'est ceci : Adam et Eve sont initiés à la sexualité. Et c'est ainsi qu'ils découvrent la honte. Et c'est cette honte qui concourt à susciter en eux le sens du sacré. Elle les incite à se cacher de Dieu et à le craindre.

 

Aujourd'hui, les exégètes et les théologiens oublient cette importance du corps et de la sexualité dans le récit biblique. Ils veulent dissocier complètement le lien entre la sexualité et le péché originel. Il y a une raison à cela. Dans le passé, on a sans doute trop insisté sur le lien entre le péché et la sexualité. La désobéissance d'Adam et Eve avait introduit le péché originel dans l'humanité. Et ce péché, c'était d'abord la convoitise sexuelle. Il se transmettait de génération en génération par le simple fait que tous les enfants (à l'exception de Jésus) naissaient d'un coït de leurs parents. Le péché originel était une tare sexuelle et sexuellement transmissible.

 

Ensuite on a, par contrecoup, voulu oublier la place de la sexualité dans ce récit biblique. On a d'abord identifié la faute d'Adam et Eve à l'arrogance, à l'orgueil et à l'égoïsme (Luther). Aujourd'hui, on l'assimilerait plutôt à la méfiance (Adam et Eve n'ont pas fait confiance à Dieu et à ce qu'il interdisait).

 

Mais, ce faisant, on a oublié ou plutôt voulu oublier, qu'un certain nombre de points du récit biblique montrent que le corps et la sexualité y ont une place fondamentale.

 

Ces points, ce sont les suivants :

 

- Le récit biblique relate une initiation[8]. Adam et Eve sont initiés par le Serpent à la connaissance du bien et du mal. Et la découverte de la sexualité a une place fondamentale dans cette initiation.

 

- Le texte le dit clairement : au commencement, Adam et Eve sont nus et n'en ont point honte (Gn 2,25). Ensuite, à la fin du récit (Gen 3,10), ils cachent leur sexe et se cachent eux-mêmes devant Dieu. Le récit met donc clairement en valeur l'apparition de la culpabilité et de la pudeur liées à la prise de conscience du corps et de la sexualité.

 

- Adam et Eve sont initiés à la « connaissance du bien et du mal ». Celle-ci désigne en particulier la « connaissance » au sens biblique, c'est-à-dire l'activité sexuelle. « Connaître une femme », c'est avoir une relation sexuelle avec elle. D'ailleurs dans d'autres passages de la Bible, l'expression « connaissance du bien et du mal » a, entre autres, une signification sexuelle (cf. Deutéronome 1,39 et 2 Samuel 19,36)[9].

 

- Cette initiation d'Adam et Eve à la « connaissance sexuelle » est aussi une initiation à la « connaissance de ce qui est bien et de ce qui est mal ». La conscience de la nudité du corps est à l'origine d'un sentiment de honte, de pudeur, et aussi de culpabilité. Adam et Eve cachent leur sexe et se cachent de Dieu. Ils ont découvert ce qui est bien et ce qui est mal.

 

- Le fruit qu'Eve mange d'abord elle-même et qu'elle donne ensuite à son compagnon peut être comparé à une mandragore qui favorise à la fois le désir sexuel de l'homme et la fertilité de la femme (cf. Genèse 30,14-16 ; Cantique des Cantiques 7,14). Des scènes tout à fait comparables, où la femme donne à son compagnon un fruit aphrodisiaque, existent entre autres dans le folklore de l'Egypte ancienne. L'une d'entre elles a même fait l'objet d'un bas relief datant de 1340 avant Jésus-Christ[10]. Le récit de la Genèse doit être interprété dans le même sens.

 

- Le récit de l'initiation d'Adam et Eve est inspiré d'un épisode de l'épopée de Gilgamesh, écrite à partir de 2000 avant Jésus-Christ. Un passage de cette épopée, celui relatif à Enkidou,  a directement influencé notre récit. Tout comme Adam, Enkidou a été créé à partir de l'argile, et il vit en compagnie des animaux, dans le simple état de nature. Il est ensuite séduit par une femme, une courtisane, qui l'initie à la sexualité. Et, dès lors, il acquiert « raison » et « connaissance ». Et la femme lui dit : « Tu es sage, Enkidou, tu es comme un dieu » (cf Gen 3,5 où le Serpent dit la même chose). Et Enkidou est alors apte à être introduit à la civilisation urbaine et à la vie religieuse du temple de la cité. La courtisane a « dégrossi » Enkidou. Il quitte la vie naturelle et la compagnie des animaux car il est maintenant sexué, civilisé, moralisé, religiosisé et urbanisé. Merci chérie ! Dans le récit biblique, le rôle de la courtisane est dédoublé. Il est tenu à la fois par le serpent (dont le symbolisme sexuel est patent) et par Eve, car, rappelons-le, c'est elle qui , après avoir été tentée par le serpent, tend le fruit défendu à Adam.

 

Donc, Adam et Eve découvrent la sexualité, et ainsi la pudeur et la honte. Et celles-ci  sont fondatrices d'une part de la relation avec l'autre et d'autre part de la relation avec Dieu.

 

Reprenons ces deux points.

 

- La honte et la pudeur sont à l'origine de la vie culturelle et de la civilisation. En étant initiés à la honte et à la pudeur, Adam et Eve deviennent adultes et civilisés.

 

L'un des mythes de Platon, rapporté par le Protagoras, peut le faire comprendre. Les hommes, comparés aux animaux, semblent avoir été défavorisés par les dieux. Et même après que Prométhée les ait dotés du feu et de la connaissance des arts, ils restent cependant promis à une vie misérable, pénible et isolée. Et c'est pourquoi Zeus, craignant leur anéantissement, leur envoie la justice et la pudeur pour qu'ils puissent vivre ensemble dans les cités. La pudeur est donc un cadeau de Zeus. Et la Bible ne dit rien d'autre puisque c'est Dieu lui-même qui revêt Adam et Eve (Gen 3,21). La pudeur est une forme de dignité. Elle est une forme atténuée de la honte (pudere veut dire « avoir honte ») et une manière de prévenir la honte. Elle permet ainsi, au même titre que la justice, la vie en société. Elle est l'une des spécificités de l'homme par rapport à l'animal.

 

- De plus, le texte biblique le montre clairement, la honte de la nudité suscite la crainte de Dieu. Elle est fondatrice du comportement religieux. Adam et Eve ont découvert leur corps et leur sexualité et leur première expérience de Dieu a été leur désir de se cacher de lui.

 

Qu'on le veuille ou non, le récit biblique de Gen 2-3 fait état d'une honte du corps et de la sexualité. Et la tradition, à tort ou à raison, a associé ceci avec l'idée de péché originel. Et même si le message de la Bible toute entière et aussi celui du judaïsme et du christianisme ont voulu être réhabilitation du corps, cette dévalorisation « originelle » du corps a profondément marqué les esprits jusqu'à nos jours.

 

De fait, dans toutes les civilisations, y compris la civilisation juive, tout ce qui concerne la sexualité est de l'ordre du tabou et a à voir avec l'impureté. Les guerriers juifs, quand ils menaient une guerre sainte, devaient rester chastes. Et la continence était exigée pour certaines fonctions cultuelles (Exode 19,15 ; 1 Samuel 21,5 ; Lévitique 22,3). Les Esséniens du temps de Jésus étaient eux-mêmes chastes et « eunuques » pour le Royaume de Dieu. Et il est inutile d'insister sur l'importance de la virginité et de la continence dans le Christianisme.

 

Le corps, entre le honteux et le sacré

 

Pour découvrir les liens complexes et fantasmatiques entre le corps, le honteux et le sacré, rien n'est plus éclairant que l'étude des hérésies religieuses. En effet, celles-ci, bien souvent, dévoilent l'inconscient et le refoulé de la relation que nous avons avec le corps et la sexualité. Ce qu'elles montrent c'est que, comme l'a dit Milosz « on se venge de son âme en polluant son corps »[11]. Les relations bien souvent infectées que l'on a avec son corps procèdent d'une forme de dépit d'avoir une âme et aussi de ne pas être seulement une âme.

 

Chez les gnostiques il y a un net refus du corps, de la sexualité et de l'engendrement, mais aussi, du moins chez certains, une pratique effrénée de l'« amour libre ». « L'attitude radicale adoptée à l'égard de la chair permet, indifféremment, de pratiquer une ascèse rigoureuse ou une "débauche" non moins rigoureuse car l'une et l'autre de ces voies est chacune libératrice »[12]. En effet, puisque le corps est le mal, on peut l'épuiser en s'y adonnant sans réserve, on peut le consumer en le consommant jusqu'à la lie. Il vaut mieux accéder à son désir pour s'en immuniser que le refouler au risque d'en devenir obsédé[13].

 

Dans l'Antiquité, on considérait que les désordres sexuels généraient une désorganisation de la société et aussi de l'ordre du monde[14]. La frénésie sexuelle est une forme de mise en pièces de l'ordre régnant, qu'il soit moral, religieux ou politique. Et à ce titre, elle est à la fois révolutionnaire, iconoclaste et purificatrice. Elle suscite un retour au chaos. Mais elle est aussi une manière de « se plonger dans le néant pour atteindre l'absolu »[15]. L'extase sexuelle est à la fois postulation vers Satan et vers Dieu. Elle est sacrifice, c'est-à-dire, au sens strict, production de sacré[16].

 

Chez Verlaine, Baudelaire et surtout Antonin Artaud, le corps est également « démonisé » et sacralisé. D'ailleurs Antonin Artaud a été considéré comme un héritier du gnosticisme et du catharisme.

 

Pour ce dernier, c'est Dieu lui-même qui, en lui donnant son corps et en le livrant « au conditionnement de ses organes si mal ajustés à son moi »[17] l'empêche de rejoindre ce qu'il est, à savoir le « carrefour irréductible de toutes choses ». Le corps est de trop. Il l'empêche d'être transparent, sans résistance ni opacité, dans le flux du monde.

 

L'obsession d'Artaud, c'est de se livrer à un travail de « râpe » sur ce corps pourri et obscène pour enfin parvenir à la pureté, la fluide transparence du néant[18].

 

Pour lui, la souffrance doit ronger le corps pour en exhumer, intact, la pureté intégrale. Il faut extirper Dieu de son corps par une intense mortification de celui-ci. C'est pourquoi Jésus-Christ ne rejoint Dieu et ne devient Dieu que par sa crucifixion. Cette crucifixion le défait de sa chair et lui permet de s'en délivrer.

 

Artaud s'écrie : « Il n'est plus possible que le miracle n'éclate pas. J'ai été trop supplicié. Je me suis trop ennuyé au monde. J'ai trop travaillé à être pur et fort. J'ai trop pourchassé le mal. J'ai trop cherché à avoir un corps propre »[19].

 

Bien sûr l'expérience d'Artaud est pathologique, mais elle pose de vrais problèmes.

 

Pour lui, comme pour Platon d'ailleurs, le problème n'est pas que nous soyons corporels : le corps n'est pas mauvais en soi, il est neutre. Le problème, c'est que Dieu ne le laisse pas être lui-même. Il veut faire du corps son temple. Pour Artaud, Dieu, en se faisant chair, rend la chair insupportable. Il est comme un cancer qui le ronge de l'intérieur. De même pour Platon et pour la tradition platonicienne, le problème est que l'âme soit séduite par le corps et s'en rende captive (Phédon 79c). Ce faisant, elle perturbe le fonctionnement neutre du corps, elle crée des exigences morales, ascétiques et masochistes.

 

Chez Simone Weil, il y a aussi une forme d'obsession de la « dé-corporation » pour devenir transparente à Dieu et en Dieu. On a pu la considérer (sans doute à tort) comme une héritière du gnosticisme.

 

Pour elle, il faut épuiser l'énergie du corps. Par la discipline et par l'ascèse, par le dressage et la douleur, il faut faire en sorte que le corps se détache de moi et devienne transparent, fluide, sans désir, pleinement obéissant à la « nécessité », quasiment végétatif, dépourvu d'instinct de conservation.

 

« Être rien pour être à sa vraie place dans le Tout » (Cahiers II). « Mon Dieu, accorde-moi de devenir rien. A mesure que je deviens rien, Dieu sème à travers moi ». Il y a union avec Dieu là où l'être propre n'existe plus.

 

Il est certes tentant de faire une interprétation psychanalytique de cette relation au corps chez les gnostiques, Artaud et Simone Weil. Mais il me semble que le problème n'est pas à poser en ces termes. Ce qu'il y a de pathologique chez eux est aussi significatif d'une vérité plus ou moins occultée chez beaucoup.

 

La vraie question, c'est celle-ci : une religion peut-elle être autre chose qu'un dualisme entre le corps et l'esprit ? Peut-elle être autre chose qu'une forme de platonisme ?

 

Chez Platon, le corps est la prison de l'âme et son tombeau (Le Gorgias 47) et le salut de l'homme est indissolublement lié à la libération de sa complicité avec la matière. Le philosophe musulman Avicenne le dit aussi à sa manière. Pour lui « l'âme descend d'un lieu sublime, rare colombe jamais captivée. Elle vient au monde contre sa volonté. Elle se remet à la faiblesse d'un corps charnel. Elle verse des larmes qui ne s'arrêteront pas de couler avant qu'approche le temps où elle partira pour l'ailleurs »[20].

 

Tous les peuples ont tenté, par des transes en particulier, de se libérer de leur corps pour atteindre l'au-delà, le ciel, le « pays sans mal ». « La destination de l'âme consiste à se libérer du corps pour aller vivre dans l'autre monde, allégée de tout poids terrestre »[21].

 

On trouve d'ailleurs des traces de cette manière de voir même dans le Nouveau Testament. Paul parle d'un homme (vraisemblablement lui-même) qui fut ravi dans le troisième ciel « fusse avec ou sans son corps, il ne sait, Dieu le sait » (2 Cor 12,2).

 

Cependant, il est incontestable que la conception chrétienne du corps est aux antipodes du platonisme et du gnosticisme. Elle se rapprocherait plutôt de celle de l'animisme et aussi de l'aristotélisme. En effet, pour ceux-ci, l'homme n'est pas une âme établie dans un corps, il est un corps-âme. Pour le christianisme, le corps et le souffle de vie viennent l'un et l'autre de Dieu et il est impossible de les dissocier. L'esprit est l'unité cachée du corps et le corps est l'expression intégrale de l'esprit. Le corps devient le sacrement de Dieu. Et c'est pourquoi Paul ne peut envisager de résurrection que corporelle (1 Cor 15,39-49) même si le corps ressuscité est non plus charnel mais spirituel.

 

La philosophie et la théologie d'aujourd'hui retrouvent les intuitions de la pensée biblique et scolastique sur l'importance du « coeur » pour dépasser la distinction entre esprit et corps. Elle insiste sur l'importance primordiale de l'affect et de ce qui est de l'ordre de l'amour pour fonder l'unité de la personne.

 

Et pourtant, même si le christianisme d'aujourd'hui encense souvent le corps pour en faire le temple de l'Esprit, il n'en reste pas moins que dans sa liturgie et ses rituels, on peut trouver, refoulées, les traces d'un désir de briser et crucifier le corps et de faire de la souffrance une forme de sacrifice et de sanctification. L'eucharistie rappelle et répète le sacrifice du corps écartelé et du sang versé par Jésus-Christ sur la croix. La liturgie de la messe rappelle que le chrétien est appelé à « s'offrir en sacrifice vivant et saint ». Tout ceci est significatif.

 

Ce qui montre également que, pour le christianisme, le corps est toujours de fait, le lieux du péché, c'est la promulgation récente par l'Église catholique des dogmes de l'Immaculée Conception et de l'Assomption de la Vierge Marie.

 

Le corps de Marie, pour qu'il soit digne d'engendrer le Christ doit ne pas avoir été maculé par le péché et donc avoir été conçu de manière immaculée (c'est le dogme de l'Immaculée Conception). Et, parce qu'il a porté le Christ, il doit échapper à la souillure de redevenir poussière (c'est le dogme de l'Assomption qui affirme que Marie, immédiatement après son décès, « fut reçue avec son corps et son âme dans la gloire céleste ».

 

Ces deux dogmes montrent que, fondamentalement, le christianisme ne peut pas vraiment admettre que le fils de Dieu puisse s'incarner dans une chair qui soit celle du commun des mortels. Ainsi ils montrent que le corps est toujours considéré comme infecté par le péché. Dans les faits, le christianisme continue à refuser que « la Parole puisse être fait chair ».

 

En conclusion

 

Qu'est-ce qui fait l'unité de l'être humain ? Est-ce l'esprit ? Est-ce le corps ? Est-ce l'unité des deux ? La réponse n'est pas la même selon les cultures.

 

Pour les cultures animistes, l'homme est esprit-corps et c'est en tant que tel qu'il communique à la fois avec les dieux et les animaux, ceux-ci étant eux aussi, conjointement, esprit et corps. Il n'y a pas de spécificité et de particularité propres de l'être humain, par rapport aux dieux ou aux animaux.

 

Pour la culture classique et moderne, de Platon aux Lumières, il en est tout autrement. L'homme a une spécificité et une dignité propres. Il y a une coupure incontournable entre l'humain et d'une part le divin et d'autre part l'animal. Et cette coupure se retrouve dans l'homme lui-même. Il est écartelé entre son esprit « divin » et son corps « animal ».

 

La culture post-moderne d'aujourd'hui refuse cette dichotomie et retrouve ainsi les intuitions de l'animisme et aussi du christianisme. Mais la prédication de l'unité de l'esprit et du corps ne doit conduire à faire ni  du corps un dieu, ni de l'esprit une bête. Le christianisme prêche, ne l'oublions pas, l'« assomption » du corps dans l'esprit et l'« incarnation » de l'esprit dans la nature corporelle. C'est autrement plus exigeant.

 

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[1] Kant, Anthropologie du point de vue pragmatique, 82, in Oeuvres philosophiques, Gallimard 1986, tome III, page 1085.

[2] Antonin Artaud, Pour en finir avec le jugement de Dieu, XIII, 104.

[3] C'est le titre d'un ouvrage de Michel Onfray

[4] Cf André Dumas, Cours professé à la Faculté Protestante de Paris, 1962-1963.

[5] Albert Camus, Le mythe de Sisyphe, Gallimard 1942.

[6] Bhartri Hari, Centuries, cité par Lanza del Vasto, Approche de la vie intérieure, Editions du Rocher, 1992, p 116

[7] Cf Odon Vallet, Le honteux et le sacré, Grammaire de l'érotisme divin, Albin Michel, 1998.

[8] Nous développons cette thèse dans notre ouvrage Le tohu-bohu, le Serpent et le Bon Dieu, Presses de la Renaissance, 1997.

[9] Ce n'est sans doute pas un hasard si les deux seules références de la Bible à une non connaissance du bien et du mal concernent des enfants avant leur puberté et des vieillards qui n'ont plus de vie sexuelle.

[10] Cf Bernhard Lang, Eugen Drewermann, interprète de la Bible, Cerf 1994, page 70 et Robert Graves et Raphaël Patai, Les mythes hébreux, Fayard 1987, page 96.

[11] Milosz, Maximes et pensées, Silvaire 1967.

[12] Jacques Lacarrière, Les gnostiques, Idées, Gallimard, 1973, page 59.

[13] Odon Vallet, Le honteux et le sacré, Albin Michel, 1998, page 18.

[14] Les alliances contre nature des fils des dieux et des filles des hommes relatées dans la Genèse le montrent bien.

[15] Georges Bataille, Préface à Madame Edwarda

[16] Cf Georges Bataille, Mon coeur mis à nu

[17] Antonin Artaud, Bilboquet.

[18] Danièle André-Carroz, L'expérience intérieure d'Antonin Artaud, Librairie St-Germain des Prés, 1973, page 119 et 164

[19] Antonin Artaud, Lettre à Pierre Loeb du 23 avril 1947.

[20] Citation donnée par Van der Leeuw, La religion dans son essence et ses manifestations, Payot 1955, page 258.

[21] Van der Leeuw, op cit page 302.

 

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