Le corps, un plaisir ou
un poids ?
Alain
Houziaux
Mais pourquoi diable
avons-nous un corps ?
17 juin 2006
« Être bien dans son
corps ». Tous les
magazines le conseillent et même l'exigent. Pourquoi ? Le
corps est devenu un enjeu idéologique, culturel, moral et
même politique. Etre contre le corps et le bonheur du corps,
c'est être réactionnaire, masochiste et calotin.
Il n'en a pas toujours été
ainsi. Dans l'histoire du christianisme, le péché
était identifié au péché de la chair et
à la sexualité. Pourquoi ? On peut se poser la
question. Pourquoi fallait-il que le Fils de Dieu naisse d'une
vierge ? Pourquoi les moines font-ils voeu de
chasteté ? La religion implique-t-elle le refus du
corps ?
Mais aujourd'hui, a contrario, la
quête spirituelle s'exprime par le corps, comme si le corps
était le seul lieu de l'authenticité et de
l'expérience vraie. Et le christianisme emboîte le pas
à cette manière de voir qui, elle aussi, peut poser
question.
Nous aborderons successivement trois
questions différentes.
� D'abord, nous
réfléchirons sur l'articulation entre le corps d'une
part, l'esprit et la liberté d'autre part. Et nous le ferons
à partir d'une réflexion sur les conformismes
d'aujourd'hui sur la vision du corps.
� Ensuite,
à partir du récit d'Adam et Eve, nous montrerons
comment le sentiment religieux et la relation à Dieu sont
influencés par la relation au corps et à la
sexualité.
� Enfin, sur
divers exemples, nous montrerons que le mépris et même
la haine du corps ce sont souvent conjugués avec le sentiment
religieux.
Le conformisme du
« corporellement correct »
A mon sens, il y a aujourd'hui un profond
conformisme dans la manière d'aborder la question du corps.
C'est ce que j'appelle le discours « corporellement
correct ».
- Le corps, c'est, dit-on, ce qu'il y a en nous de plus « naturel ». Or, le respect de la nature est devenu un devoir
sacré. Accepter son corps, c'est accepter, dit-on, ce qu'il y
a de plus vrai en nous. Tout le reste, et en particulier la vie de
l'esprit, la morale, la vie en société, serait plus ou
moins éduqué, rééduqué,
« artificialisé ». Mais le corps, dans sa biologie splendide, serait
le lieu et la révélation de la vérité de
ce que nous sommes. Et donc, haro sur les tabous traditionnels, les
convenances bourgeoises, les fausses pudeurs, les religions
aliénantes et culpabilisantes !
Mais, ce droit et ce devoir
d'être
« naturel » et
de laisser vivre le corps
« tel que » est
devenu une contrainte idéologique. C'est même devenu une
morale d'autant plus contraignante qu'elle prétend se fonder
sur le socle de la liberté et de l'authenticité. Et on
peut se poser la question : le corps est-il vraiment l'aire de
la vérité du « moi » ? Je n'en suis pas du tout certain. Quelle est la
vérité de ce corps « nature » (un peu comme on parle d'un yaourt « nature ») ? Les adeptes du naturisme sont-ils vraiment
plus eux-mêmes que les
« textiles » qui
restent habillés ?
Tout dépend de ce que l'on appelle
« être
soi-même ».
Être soi-même, est-ce « être bien dans son
corps » ? C'est
possible. Mais c'est surtout être bien dans sa tête et
bien avec les autres. Être soi-même, c'est être
bien avec soi-même. Et « soi-même », ce n'est pas « son corps ».
L'expression « être bien dans son
corps » me gêne. Je
ne suis pas dans mon corps. En revanche je comprends que l'on puisse
dire « je suis bien avec
mon corps » ou
« j'ai une bonne relation
avec mon corps ».
Est-ce le signe d'une dissociation de
l'esprit par rapport au corps ? C'est bien possible. Peut-on
penser l'esprit indépendamment du corps, il me semble que oui.
Certes on ne peut rien faire sans son corps mais cela ne signifie pas
pour autant que l'on n'est rien sans son corps. De nombreux penseurs,
en particulier Bergson et W. Jankelevitch pensent que la
conscience peut être considérée comme
indépendante du corps mortel.
Même l'idée que l'on ne peut
rien faire sans son corps n'est pas aussi évidente que cela.
Il se pourrait en effet que l'on puisse mettre en oeuvre ses
pensées sans avoir recours à son corps puisque des
pilotes de chasse peuvent, par leur esprit, donner des ordres qui,
à partir de leur cerveau vont directement au système
électronique de leur avion.
Nous voudrions d'abord nous opposer à
l'idée, si fréquente aujourd'hui, que « mon corps, c'est
moi ». Lorsque je dis
« je », cela n'a rien à voir avec mon corps. Mon
« je », c'est celui de mon regard, de ma pensée. Je
vois que, je pense que... Et par mon visage, j'exprime ce que
« je
suis ». Mais mon corps
n'exprime pas ce que je suis. Le corps, à partir du cou, est
conçu comme une altérité. Et c'est dû en
particulier au fait que, par mon regard, je n'embrasse pas mon corps
dans sa totalité. Sauf quand je suis devant une grande glace,
je ne vois pas vraiment mon corps, je ne me vois pas vraiment dans
mon corps.
Faudrait-il donc complètement
dissocier l'esprit du corps ? Il ne semble pas qu'il faille
aller jusque là. Ce qui fait le lien entre l'esprit et le
corps, c'est l'affectivité. Nous avons une relation affective
avec notre corps. Nous pouvons l'aimer, en avoir honte, souhaiter le
dominer, etc...
- Deuxième
remarque : on assiste
aujourd'hui, en particulier dans les médias, à une
confiscation de l'image qui est donnée du corps par la
question de la sexualité, et plus généralement
par celle de la liberté. Le droit au corps, c'est le droit
à faire ce que l'on veut de son corps. Les slogans
d'aujourd'hui, qui sont aussi des clichés, ce sont : mon
corps est à moi ; il est l'organe de ma jouissance, de
mon bonheur, de mon épanouissement, de mon affranchissement.
Mais cet amalgame médiatique entre le corps et le droit
à la liberté et au plaisir peut occulter le fait que le
corps puisse être aussi quelquefois un poids, une prison, une
honte et une tare.
En fait, disons-le tout net, le corps est
aux antipodes de la liberté. Le corps nous encombre et nous
désobéit. C'est d'ailleurs ce que dit Kant :
« Si l'enfant, à
peine sorti du sein maternel, semble, à la différence
de tous les autres animaux, entrer dans ce monde en criant, c'est
pour cette seule raison : c'est qu'il tient pour contrainte son
incapacité à se servir de ses membres ; il
proclame aussitôt sa prétention à la
liberté »[1].
Antonin Artaud le dit aussi à sa manière :
« L'homme est malade parce
qu'il est mal construit. Lorsque vous lui aurez fait un corps sans
organe, alors vous l'aurez délivré de tous ses
automatismes et rendu à sa véritable
liberté »[2].
Nous aspirons tous à avoir un corps
qui réponde exactement à nos désirs et à
notre bon plaisir. Mais, nous le savons bien, il n'en est pas ainsi.
Les capacités de notre corps sont en fait une limite à
notre liberté. Elles handicapent notre liberté.
Et c'est justement pour cela que l'on tente
de rendre conforme son corps à son bon plaisir par la
grâce de la chirurgie esthétique, de drogues diverses en
attendant de pouvoir le modifier à notre gré de
manière trans-génique.
Bien loin d'être le lieu de notre
liberté, le corps est souvent un esclavage. Qu'on le souhaite
ou non, il faut satisfaire ses besoins et ses désirs. Il faut
lui donner à boire, à manger. Il faut lui donner son
comptant de sommeil et l'activité physique qu'il
réclame. Qu'on en est envie ou non, il faut lui faire faire
son cross matinal et satisfaire ses besoins sexuels.
- Troisième aspect de
l'idéologie actuelle. Le
corps n'est pas seulement considéré comme le lieu du
naturel. Il est devenu un objet culturel. On en fait un moyen
d'esthétique, de raffinement et même de promotion
sociale. Je pense aussi bien sûr aux soins corporels, à
la chirurgie esthétique et au culturisme. Mais pas seulement.
Je pense à ce dandysme d'aujourd'hui, « le look ». Et le look, ce n'est pas seulement le goût
des modes vestimentaires, mais aussi celui des attitudes, des
« poses », des « postures ». Il y a toute une mise en scène des attitudes
corporelles. En fait le look est devenu une forme de travesti. La
« sculpture de
soi »[3] , c'est d'abord
la sculpture de son corps. On lui donne un style. Si une jeune
campagnarde apprend à marcher avec distinction, elle peut
changer de classe sociale ou du moins faire semblant. En tout
état de cause, le corps nous décale de ce que nous
sommes en vérité.
- Quatrième
remarque. On peut concevoir le corps
de deux manières différentes.
Le débat entre Luther et Calvin est
significatif à ce sujet[4]. Luther considérait le corps
plutôt comme un sujet et Calvin comme un objet. Il y a donc
deux manières différentes de considérer son
corps.
� Pour Luther,
le corps a en lui-même et par lui-même une force
spirituelle. Il est le lieu même de la réalité
des échanges. Et c'est pourquoi, pour Luther, le pain et le
vin de la Cène, qui peuvent être comparés au
corps du Christ, sont porteurs par eux-mêmes de l'esprit du
Christ incarné. De fait, le corps a en lui-même son
propre « esprit » qui peut d'ailleurs, éventuellement,
s'opposer aux desiderata de notre esprit. Il a sa vie propre,
relationnelle et même affective. Il a sa propre
spontanéité. Il a aussi ses inhibitions. Par exemple il
peut être pris de vertige. Le corps peut se refuser à
faire ce que je souhaiterais qu'il fasse.
Mon corps est effectivement un corps-sujet.
Il ressent, il jouit, il sursaute. Il a sa vie propre. Il a ses
désirs à lui et ses soifs à lui. Il est une vie
en lui-même, indépendamment de celle de mon esprit,
indépendamment de celle de « moi ». Je peux avoir « malgré
moi » des réactions
de pudeur, de honte et aussi de narcissisme. Le corps a une sorte de
jugement et d'opinion par lui-même. Et, comme le dit Albert
Camus, « le jugement du
corps vaut quelquefois celui de l'esprit »[5].
Mais, par son indépendance il peut
aussi se jouer de nous et nous échapper. Il peut prendre son
plaisir à mon
« moi »
défendant ! Son plaisir n'est pas forcément notre
plaisir. Comme le dit Lanza del Vasto, « Nous n'avons pas joui de nos plaisirs
mais nos plaisirs ont joui de nous ».[6] Nous sommes alors joués par notre
corps.
� Pour Calvin,
en revanche, le corps est la marque de notre faiblesse, de notre
finitude et de notre limitation. Calvin conçoit le corps comme
un tremplin. La relation que nous avons avec le corps doit rebondir,
au-delà du corps, vers le spirituel. C'est pourquoi, pour
Calvin, le pain et le vin de la Cène sont un appel vers un
au-delà des espèces, vers le Christ
glorifié.
De fait, on peut aussi concevoir le corps
comme un agent de production au service de l'esprit. Je conditionne
mon corps pour qu'il fournisse du travail et pour qu'il soit au
service de mon désir et de mon projet. Et, dans la même
optique, on peut aussi le considérer comme un instrument
à procurer du plaisir au service de notre désir de
jouissance.
Notre corps est alors un « corps-objet » et un « corps-outil ». Nous pouvons doper notre corps comme s'il
était une machine. Nous pouvons l'entretenir et le
ménager comme on ménage une monture. Nous pouvons aussi
le sommer de nous procurer du plaisir, même si, lui, n'en a pas
envie.
Et de fait, à côté d'un
plaisir spontané et naturel du corps, il y en a vingt autres
que nous contractons par contagion, que nous suscitons par convention
et sans conviction, par simple rivalité mimétique avec
les autres ou par challenge vis à vis de
nous-mêmes.
� Quelle que
soit la manière de concevoir le corps, il est certain qu'il
pose problème. Et on comprend que le judaïsme ait pu
s'interroger : pourquoi Dieu nous a-t-il donné un
corps ? Pourquoi ne nous a-t-il pas fait anges ?
La réponse est curieuse et
intéressante. Dieu nous a donné un corps pour que nous
éprouvions des contradictions. Ces contradictions sont notre
honneur et notre dignité. Mais il faut sans doute cesser de
penser que ces contradictions soient nécessairement celles
afférentes à la distinction entre esprit et
corps.
Elle est plutôt entre deux tendances
qui affectent globalement l'esprit-corps. Cette contradiction se fait
entre le désir d'arrachement et la propension à la
chute. L'homme est avant tout un lieu de « bascule » entre aspiration et retombée. Bascule entre
d'une part le plaisir qui nous fait décoller et d'autre part
le poids de « ces organes
si mal ajustés à son moi » qui nous donnent pesanteur et fatigue. Bascule entre
l'aspiration à faire l'ange même avec son corps et la
propension à faire la bête même avec son esprit.
Bascule entre l'illusion d'être esprit sans être corps et
celle d'être corps sans être esprit.
La sexualité
d'Adam et Eve
Nous voudrions maintenant aborder de
front un thème qui, de nos jours, est récusé et
sans doute aussi refoulé. Il s'agit des liens du corps avec le
honteux et le sacré[7]. De tout temps, le corps a
été considéré comme le lieu des
souillures, des tabous et de l'impureté. Il a à voir
avec le péché originel. Comme le rappelle St-Augustin,
« nous sommes nés
entre excréments et urine ». Et le corps a aussi à voir avec le
sacré. En effet c'est sur le corps que ce scellent les
initiations religieuses (cf la circoncision), les stigmates et les
extases mystiques. L'ambiguïté entre érotique et
mystique est bien connue.
Et, pour explorer cette question,
commençons par le commencement : l'histoire d'Adam et Eve
qui mangent le fruit de l'Arbre de la connaissance du bien et du mal
(Gen 2 et 3).
En fait, ce que montre notre récit,
c'est ceci : Adam et Eve sont initiés à la
sexualité. Et c'est ainsi qu'ils découvrent la honte.
Et c'est cette honte qui concourt à susciter en eux le sens du
sacré. Elle les incite à se cacher de Dieu et à
le craindre.
Aujourd'hui, les exégètes et
les théologiens oublient cette importance du corps et de la
sexualité dans le récit biblique. Ils veulent dissocier
complètement le lien entre la sexualité et le
péché originel. Il y a une raison à cela. Dans
le passé, on a sans doute trop insisté sur le lien
entre le péché et la sexualité. La
désobéissance d'Adam et Eve avait introduit le
péché originel dans l'humanité. Et ce
péché, c'était d'abord la convoitise sexuelle.
Il se transmettait de génération en
génération par le simple fait que tous les enfants
(à l'exception de Jésus) naissaient d'un coït de
leurs parents. Le péché originel était une tare
sexuelle et sexuellement transmissible.
Ensuite on a, par contrecoup, voulu oublier
la place de la sexualité dans ce récit biblique. On a
d'abord identifié la faute d'Adam et Eve à l'arrogance,
à l'orgueil et à l'égoïsme (Luther).
Aujourd'hui, on l'assimilerait plutôt à la
méfiance (Adam et Eve n'ont pas fait confiance à Dieu
et à ce qu'il interdisait).
Mais, ce faisant, on a oublié ou
plutôt voulu oublier, qu'un certain nombre de points du
récit biblique montrent que le corps et la sexualité y
ont une place fondamentale.
Ces points, ce sont les
suivants :
- Le
récit biblique relate une initiation[8]. Adam et Eve sont
initiés par le Serpent à la connaissance du bien et du
mal. Et la découverte de la sexualité a une place
fondamentale dans cette initiation.
- Le
texte le dit clairement : au commencement, Adam et Eve sont nus
et n'en ont point honte (Gn 2,25). Ensuite, à la fin du
récit (Gen 3,10), ils cachent leur sexe et se cachent
eux-mêmes devant Dieu. Le récit met donc clairement en
valeur l'apparition de la culpabilité et de la pudeur
liées à la prise de conscience du corps et de la
sexualité.
- Adam
et Eve sont initiés à la « connaissance du bien et du
mal ». Celle-ci
désigne en particulier la « connaissance » au sens biblique, c'est-à-dire
l'activité sexuelle. « Connaître une
femme », c'est avoir une
relation sexuelle avec elle. D'ailleurs dans d'autres passages de la
Bible, l'expression « connaissance du bien et du
mal » a, entre autres, une
signification sexuelle (cf. Deutéronome 1,39 et
2 Samuel 19,36)[9].
- Cette
initiation d'Adam et Eve à la « connaissance
sexuelle » est aussi une
initiation à la
« connaissance de ce qui est bien et de ce qui est
mal ». La conscience de la
nudité du corps est à l'origine d'un sentiment de
honte, de pudeur, et aussi de culpabilité. Adam et Eve cachent
leur sexe et se cachent de Dieu. Ils ont découvert ce qui est
bien et ce qui est mal.
- Le
fruit qu'Eve mange d'abord elle-même et qu'elle donne ensuite
à son compagnon peut être comparé à une
mandragore qui favorise à la fois le désir sexuel de
l'homme et la fertilité de la femme
(cf. Genèse 30,14-16 ; Cantique des
Cantiques 7,14). Des scènes tout à fait
comparables, où la femme donne à son compagnon un fruit
aphrodisiaque, existent entre autres dans le folklore de l'Egypte
ancienne. L'une d'entre elles a même fait l'objet d'un bas
relief datant de 1340 avant Jésus-Christ[10]. Le
récit de la Genèse doit être
interprété dans le même sens.
- Le
récit de l'initiation d'Adam et Eve est inspiré d'un
épisode de l'épopée de Gilgamesh, écrite
à partir de 2000 avant Jésus-Christ. Un passage de
cette épopée, celui relatif à Enkidou, a
directement influencé notre récit. Tout comme Adam,
Enkidou a été créé à partir de
l'argile, et il vit en compagnie des animaux, dans le simple
état de nature. Il est ensuite séduit par une femme,
une courtisane, qui l'initie à la sexualité. Et,
dès lors, il acquiert « raison » et « connaissance ». Et la femme lui dit : « Tu es sage, Enkidou, tu es comme un
dieu » (cf Gen 3,5
où le Serpent dit la même chose). Et Enkidou est alors
apte à être introduit à la civilisation urbaine
et à la vie religieuse du temple de la cité. La
courtisane a « dégrossi » Enkidou. Il quitte la vie naturelle et la compagnie
des animaux car il est maintenant sexué, civilisé,
moralisé, religiosisé et urbanisé. Merci
chérie ! Dans le récit biblique, le rôle de
la courtisane est dédoublé. Il est tenu à la
fois par le serpent (dont le symbolisme sexuel est patent) et par
Eve, car, rappelons-le, c'est elle qui , après avoir
été tentée par le serpent, tend le fruit
défendu à Adam.
Donc, Adam et Eve découvrent la
sexualité, et ainsi la pudeur et la honte. Et celles-ci
sont fondatrices d'une part de la relation avec l'autre et d'autre
part de la relation avec Dieu.
Reprenons ces deux
points.
- La
honte et la pudeur sont à l'origine de la vie culturelle et de
la civilisation. En étant initiés à la honte et
à la pudeur, Adam et Eve deviennent adultes et
civilisés.
L'un des mythes de Platon, rapporté
par le Protagoras, peut le faire comprendre. Les hommes,
comparés aux animaux, semblent avoir été
défavorisés par les dieux. Et même après
que Prométhée les ait dotés du feu et de la
connaissance des arts, ils restent cependant promis à une vie
misérable, pénible et isolée. Et c'est pourquoi
Zeus, craignant leur anéantissement, leur envoie la justice et
la pudeur pour qu'ils puissent vivre ensemble dans les cités.
La pudeur est donc un cadeau de Zeus. Et la Bible ne dit rien d'autre
puisque c'est Dieu lui-même qui revêt Adam et Eve
(Gen 3,21). La pudeur est une forme de dignité. Elle est
une forme atténuée de la honte (pudere veut dire
« avoir
honte ») et une
manière de prévenir la honte. Elle permet ainsi, au
même titre que la justice, la vie en société.
Elle est l'une des spécificités de l'homme par rapport
à l'animal.
- De
plus, le texte biblique le montre clairement, la honte de la
nudité suscite la crainte de Dieu. Elle est fondatrice du
comportement religieux. Adam et Eve ont découvert leur corps
et leur sexualité et leur première expérience de
Dieu a été leur désir de se cacher de
lui.
Qu'on le veuille ou non, le récit
biblique de Gen 2-3 fait état d'une honte du corps et de
la sexualité. Et la tradition, à tort ou à
raison, a associé ceci avec l'idée de
péché originel. Et même si le message de la Bible
toute entière et aussi celui du judaïsme et du
christianisme ont voulu être réhabilitation du corps,
cette dévalorisation « originelle » du corps a profondément marqué les
esprits jusqu'à nos jours.
De fait, dans toutes les civilisations, y
compris la civilisation juive, tout ce qui concerne la
sexualité est de l'ordre du tabou et a à voir avec
l'impureté. Les guerriers juifs, quand ils menaient une guerre
sainte, devaient rester chastes. Et la continence était
exigée pour certaines fonctions cultuelles
(Exode 19,15 ; 1 Samuel 21,5 ;
Lévitique 22,3). Les Esséniens du temps de
Jésus étaient eux-mêmes chastes et
« eunuques » pour le Royaume de Dieu. Et il est inutile
d'insister sur l'importance de la virginité et de la
continence dans le Christianisme.
Le corps, entre le
honteux et le sacré
Pour découvrir les liens complexes et
fantasmatiques entre le corps, le honteux et le sacré, rien
n'est plus éclairant que l'étude des
hérésies religieuses. En effet, celles-ci, bien
souvent, dévoilent l'inconscient et le refoulé de la
relation que nous avons avec le corps et la sexualité. Ce
qu'elles montrent c'est que, comme l'a dit Milosz « on se venge de son âme en polluant
son corps »[11]. Les
relations bien souvent infectées que l'on a avec son corps
procèdent d'une forme de dépit d'avoir une âme et
aussi de ne pas être seulement une âme.
Chez les gnostiques il y a un net refus du
corps, de la sexualité et de l'engendrement, mais aussi, du
moins chez certains, une pratique effrénée de
l'« amour
libre ». « L'attitude radicale adoptée
à l'égard de la chair permet, indifféremment, de
pratiquer une ascèse rigoureuse ou une "débauche" non
moins rigoureuse car l'une et l'autre de ces voies est chacune
libératrice »[12].
En effet, puisque le corps est le mal, on peut l'épuiser en
s'y adonnant sans réserve, on peut le consumer en le
consommant jusqu'à la lie. Il vaut mieux accéder
à son désir pour s'en immuniser que le refouler au
risque d'en devenir obsédé[13].
Dans l'Antiquité, on
considérait que les désordres sexuels
généraient une désorganisation de la
société et aussi de l'ordre du monde[14]. La
frénésie sexuelle est une forme de mise en
pièces de l'ordre régnant, qu'il soit moral, religieux
ou politique. Et à ce titre, elle est à la fois
révolutionnaire, iconoclaste et purificatrice. Elle suscite un
retour au chaos. Mais elle est aussi une manière de
« se plonger dans le
néant pour atteindre l'absolu »[15]. L'extase sexuelle est à la fois
postulation vers Satan et vers Dieu. Elle est sacrifice,
c'est-à-dire, au sens strict, production de
sacré[16].
Chez Verlaine, Baudelaire et surtout Antonin
Artaud, le corps est également « démonisé » et sacralisé. D'ailleurs Antonin Artaud a
été considéré comme un héritier du
gnosticisme et du catharisme.
Pour ce dernier, c'est Dieu lui-même
qui, en lui donnant son corps et en le livrant « au conditionnement de ses organes si mal
ajustés à son moi »[17] l'empêche de rejoindre ce qu'il est,
à savoir le « carrefour irréductible de toutes
choses ». Le corps est de
trop. Il l'empêche d'être transparent, sans
résistance ni opacité, dans le flux du monde.
L'obsession d'Artaud, c'est de se livrer
à un travail de
« râpe »
sur ce corps pourri et obscène pour enfin parvenir à la
pureté, la fluide transparence du néant[18].
Pour lui, la souffrance doit ronger le corps
pour en exhumer, intact, la pureté intégrale. Il faut
extirper Dieu de son corps par une intense mortification de celui-ci.
C'est pourquoi Jésus-Christ ne rejoint Dieu et ne devient Dieu
que par sa crucifixion. Cette crucifixion le défait de sa
chair et lui permet de s'en délivrer.
Artaud s'écrie : « Il n'est plus possible que le miracle
n'éclate pas. J'ai été trop supplicié. Je
me suis trop ennuyé au monde. J'ai trop travaillé
à être pur et fort. J'ai trop pourchassé le mal.
J'ai trop cherché à avoir un corps
propre »[19].
Bien sûr l'expérience d'Artaud
est pathologique, mais elle pose de vrais problèmes.
Pour lui, comme pour Platon d'ailleurs, le
problème n'est pas que nous soyons corporels : le corps
n'est pas mauvais en soi, il est neutre. Le problème, c'est
que Dieu ne le laisse pas être lui-même. Il veut faire du
corps son temple. Pour Artaud, Dieu, en se faisant chair, rend la
chair insupportable. Il est comme un cancer qui le ronge de
l'intérieur. De même pour Platon et pour la tradition
platonicienne, le problème est que l'âme soit
séduite par le corps et s'en rende captive
(Phédon 79c). Ce faisant, elle perturbe le fonctionnement
neutre du corps, elle crée des exigences morales,
ascétiques et masochistes.
Chez Simone Weil, il y a aussi une forme
d'obsession de la « dé-corporation » pour devenir transparente à Dieu et en Dieu.
On a pu la considérer (sans doute à tort) comme une
héritière du gnosticisme.
Pour elle, il faut épuiser
l'énergie du corps. Par la discipline et par l'ascèse,
par le dressage et la douleur, il faut faire en sorte que le corps se
détache de moi et devienne transparent, fluide, sans
désir, pleinement obéissant à la « nécessité », quasiment végétatif, dépourvu
d'instinct de conservation.
« Être rien pour
être à sa vraie place dans le
Tout » (Cahiers II).
« Mon Dieu, accorde-moi de
devenir rien. A mesure que je deviens rien, Dieu sème à
travers moi ». Il y a
union avec Dieu là où l'être propre n'existe
plus.
� Il est certes
tentant de faire une interprétation psychanalytique de cette
relation au corps chez les gnostiques, Artaud et Simone Weil. Mais il
me semble que le problème n'est pas à poser en ces
termes. Ce qu'il y a de pathologique chez eux est aussi significatif
d'une vérité plus ou moins occultée chez
beaucoup.
La vraie question, c'est celle-ci : une
religion peut-elle être autre chose qu'un dualisme entre le
corps et l'esprit ? Peut-elle être autre chose qu'une
forme de platonisme ?
Chez Platon, le corps est la prison de
l'âme et son tombeau (Le Gorgias 47) et le salut de
l'homme est indissolublement lié à la libération
de sa complicité avec la matière. Le philosophe
musulman Avicenne le dit aussi à sa manière. Pour lui
« l'âme descend d'un
lieu sublime, rare colombe jamais captivée. Elle vient au
monde contre sa volonté. Elle se remet à la faiblesse
d'un corps charnel. Elle verse des larmes qui ne s'arrêteront
pas de couler avant qu'approche le temps où elle partira pour
l'ailleurs »[20].
Tous les peuples ont tenté, par des
transes en particulier, de se libérer de leur corps pour
atteindre l'au-delà, le ciel, le « pays sans mal ». « La
destination de l'âme consiste à se libérer du
corps pour aller vivre dans l'autre monde, allégée de
tout poids terrestre »[21].
On trouve d'ailleurs des traces de cette
manière de voir même dans le Nouveau Testament. Paul
parle d'un homme (vraisemblablement lui-même) qui fut ravi dans
le troisième ciel
« fusse avec ou sans son corps, il ne sait, Dieu le
sait »
(2 Cor 12,2).
Cependant, il est incontestable que la
conception chrétienne du corps est aux antipodes du platonisme
et du gnosticisme. Elle se rapprocherait plutôt de celle de
l'animisme et aussi de l'aristotélisme. En effet, pour
ceux-ci, l'homme n'est pas une âme établie dans un
corps, il est un corps-âme. Pour le christianisme, le corps et
le souffle de vie viennent l'un et l'autre de Dieu et il est
impossible de les dissocier. L'esprit est l'unité
cachée du corps et le corps est l'expression intégrale
de l'esprit. Le corps devient le sacrement de Dieu. Et c'est pourquoi
Paul ne peut envisager de résurrection que corporelle
(1 Cor 15,39-49) même si le corps ressuscité
est non plus charnel mais spirituel.
La philosophie et la théologie
d'aujourd'hui retrouvent les intuitions de la pensée biblique
et scolastique sur l'importance du « coeur » pour dépasser la distinction entre esprit et
corps. Elle insiste sur l'importance primordiale de l'affect et de ce
qui est de l'ordre de l'amour pour fonder l'unité de la
personne.
Et pourtant, même si le christianisme
d'aujourd'hui encense souvent le corps pour en faire le temple de
l'Esprit, il n'en reste pas moins que dans sa liturgie et ses
rituels, on peut trouver, refoulées, les traces d'un
désir de briser et crucifier le corps et de faire de la
souffrance une forme de sacrifice et de sanctification. L'eucharistie
rappelle et répète le sacrifice du corps
écartelé et du sang versé par
Jésus-Christ sur la croix. La liturgie de la messe rappelle
que le chrétien est appelé à « s'offrir en sacrifice vivant et
saint ». Tout ceci est
significatif.
Ce qui montre également que, pour le
christianisme, le corps est toujours de fait, le lieux du
péché, c'est la promulgation récente par
l'Église catholique des dogmes de l'Immaculée
Conception et de l'Assomption de la Vierge Marie.
Le corps de Marie, pour qu'il soit digne
d'engendrer le Christ doit ne pas avoir été
maculé par le péché et donc avoir
été conçu de manière immaculée
(c'est le dogme de l'Immaculée Conception). Et, parce qu'il a
porté le Christ, il doit échapper à la souillure
de redevenir poussière (c'est le dogme de l'Assomption qui
affirme que Marie, immédiatement après son
décès, « fut
reçue avec son corps et son âme dans la gloire
céleste ».
Ces deux dogmes montrent que,
fondamentalement, le christianisme ne peut pas vraiment admettre que
le fils de Dieu puisse s'incarner dans une chair qui soit celle du
commun des mortels. Ainsi ils montrent que le corps est toujours
considéré comme infecté par le
péché. Dans les faits, le christianisme continue
à refuser que « la
Parole puisse être fait chair ».
En
conclusion
Qu'est-ce qui fait l'unité de
l'être humain ? Est-ce l'esprit ? Est-ce le
corps ? Est-ce l'unité des deux ? La réponse
n'est pas la même selon les cultures.
Pour les cultures animistes, l'homme est
esprit-corps et c'est en tant que tel qu'il communique à la
fois avec les dieux et les animaux, ceux-ci étant eux aussi,
conjointement, esprit et corps. Il n'y a pas de
spécificité et de particularité propres de
l'être humain, par rapport aux dieux ou aux animaux.
Pour la culture classique et moderne, de
Platon aux Lumières, il en est tout autrement. L'homme a une
spécificité et une dignité propres. Il y a une
coupure incontournable entre l'humain et d'une part le divin et
d'autre part l'animal. Et cette coupure se retrouve dans l'homme
lui-même. Il est écartelé entre son esprit
« divin » et son corps « animal ».
La culture post-moderne d'aujourd'hui refuse
cette dichotomie et retrouve ainsi les intuitions de l'animisme et
aussi du christianisme. Mais la prédication de l'unité
de l'esprit et du corps ne doit conduire à faire ni du
corps un dieu, ni de l'esprit une bête. Le christianisme
prêche, ne l'oublions pas, l'« assomption » du corps dans l'esprit et l'« incarnation » de l'esprit dans la nature corporelle. C'est
autrement plus exigeant.
________________________________________________________
[1] Kant, Anthropologie du point de vue
pragmatique, 82, in Oeuvres philosophiques, Gallimard 1986, tome III, page 1085.
[2] Antonin Artaud, Pour en finir avec le jugement de
Dieu, XIII, 104.
[3] C'est le titre d'un ouvrage de Michel
Onfray
[4] Cf André Dumas, Cours
professé à la Faculté Protestante de Paris,
1962-1963.
[5] Albert Camus, Le mythe de Sisyphe,
Gallimard 1942.
[6] Bhartri Hari, Centuries,
cité par Lanza del Vasto, Approche de la vie intérieure, Editions du Rocher, 1992, p 116
[7] Cf Odon Vallet, Le honteux et le sacré, Grammaire de
l'érotisme divin, Albin
Michel, 1998.
[8] Nous développons cette
thèse dans notre ouvrage Le tohu-bohu, le Serpent et le Bon
Dieu, Presses de la Renaissance, 1997.
[9] Ce n'est sans doute pas un hasard si les
deux seules références de la Bible à une non
connaissance du bien et du mal concernent des enfants avant leur
puberté et des vieillards qui n'ont plus de vie
sexuelle.
[10] Cf Bernhard Lang, Eugen Drewermann, interprète de la
Bible, Cerf 1994, page 70 et Robert
Graves et Raphaël Patai, Les
mythes hébreux, Fayard 1987,
page 96.
[11] Milosz, Maximes et pensées, Silvaire 1967.
[12] Jacques Lacarrière,
Les gnostiques, Idées, Gallimard, 1973, page 59.
[13] Odon Vallet, Le honteux et le sacré, Albin Michel, 1998, page 18.
[14] Les alliances contre nature des fils
des dieux et des filles des hommes relatées dans la
Genèse le montrent bien.
[15] Georges Bataille, Préface à Madame Edwarda
[16] Cf Georges Bataille, Mon coeur mis à nu
[17] Antonin Artaud, Bilboquet.
[18] Danièle André-Carroz,
L'expérience intérieure
d'Antonin Artaud, Librairie
St-Germain des Prés, 1973, page 119 et 164
[19] Antonin Artaud, Lettre à Pierre
Loeb du 23 avril 1947.
[20] Citation donnée par Van der
Leeuw, La religion dans son essence
et ses manifestations, Payot 1955,
page 258.
[21] Van der Leeuw, op cit page 302.
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