Dieu créateur du
ciel et de la terre
Alain
Houziaux
23 septembre 2004
Un soir, ou une nuit, en contemplant les
étoiles du ciel, nous nous
sommes sûrement tous posés cette question : comment
se fait-il qu'il y ait quelque chose plutôt que rien ?
Pourquoi y a-t-il des étoiles et des constellations
plutôt que rien ? Qu'est-ce qu'il s'est passé, tout
à fait au commencement, pour que notre univers apparaisse et
existe ? Certes il y a eu un big-bang. Mais quelle est la cause
de ce big-bang ?
Avant il n'y avait « rien », après il y a eu « quelque chose ». Après l'apparition de ce « quelque chose », tout est plus simple, même si cela reste
très étonnant. Le big-bang a engendré les
constellations et les étoiles. Certaines étoiles ont eu
des planètes. L'une de ces planètes, la nôtre, a
suscité la vie, d'abord celle des plantes, puis celle des
animaux puis celle des hommes. Certes cela est très
surprenant, mais on pourra peut-être un jour l'expliquer.
Mais quant à expliquer qu'au
commencement, il est apparu quelque chose alors qu'il n'y avait rien,
rien du tout, cela nous nous disons que jamais on ne pourra
l'expliquer. Et c'est pourquoi beaucoup se disent,
au commencement, Dieu a
créé les cieux et la terre Genèse 1,1.
Et c'est pourquoi, de toutes les
affirmations du Credo, celle qui nous apparaît la plus
accessible, c'est celle qui énonce que Dieu, c'est le
Créateur de l'univers.
Et pourtant, cela ne va pas de soi ni du point de vue scientifique ni
même d'un point de vue théologique.
Quelques questions
difficiles
Nous allons maintenant faire l'inventaire
de quelques problèmes
théologiques qui se posent à propos de
l'énoncé
« Dieu est le créateur du ciel et de la
terre ».
- Le fait que Dieu soit le créateur de notre
univers est-il une évidence ? Peut-on penser Dieu
autrement que comme créateur ? Peut-on croire en un Dieu
qui ne serait pas créateur ?
- Dire que Dieu est le créateur de l'univers
implique t-il que cette création soit une création
« ex
nihilo »,
c'est-à-dire
« à partir de rien » ?
- Pourquoi la création de l'univers et aussi,
semble-t-il, celle du Royaume prend-elle du temps ? Quelle est
la fonction du temps ?
- Combien de temps dure la « création » du monde ? Se poursuit-elle jusqu'à la
fin des temps ? Le récit de Genèse 1,1 &endash; 2,4 décrit-il un processus qui a eu lieu aux tous
premiers temps de l'histoire du monde ? Ou au contraire
décrit-il un processus qui doit se prolonger jusqu'à la
fin des temps, c'est-à-dire jusqu'à la venue du
Royaume ?
- Si Dieu est bon, pourquoi le mal ? Comment
articuler le fait que Dieu soit le créateur du monde et le
fait qu'il en soit aussi le rédempteur ?
- Quel est le rôle de l'homme dans la
création du monde ?
Peut-on concevoir un
Dieu qui ne soit pas créateur ?
Il faut d'abord insister sur un
point. Le fait que Dieu soit le
créateur de notre univers n'est en rien une évidence.
Tout dépend de ce qu'on appelle Dieu.
On peut tout à fait confesser
qu'« il y a
Dieu » ou que
« Dieu
existe » (ce n'est pas
tout à fait la même chose) sans pour autant
considérer que ce Dieu soit le créateur de notre
univers.
On peut d'ailleurs noter que dans la plupart
des religions anciennes, « Dieu » n'est pas présenté comme le
créateur exclusif du monde et que, en tout état de
cause, cette création n'est jamais présentée
comme une création « ex nihilo », c'est-à-dire « à partir de
rien ».
Il faut ajouter que dans la Bible, il n'y a
qu'un seul texte (le premier récit de la création de
Genèse 1) qui présente Dieu comme le
créateur du monde. Et encore, nous le verrons, les choses ne
sont pas si simples ! Le deuxième récit de la
création (Gen 2) ne présente pas vraiment Dieu
comme le créateur du monde. Quant au Nouveau Testament, il ne
présente jamais Dieu comme créateur.
Dans son ensemble, la Bible présente
Dieu comme Père, Juge, Lumière, Amour, Pardon, Sauveur,
Allié du peuple d'Israël et de l'humanité, mais
non pas comme Créateur.
- La première image que l'on peut avoir de
Dieu, (si on ne le conçoit
pas comme le créateur de notre univers), c'est celle que l'on
peut imaginer à partir d'un tableau de Magritte,
« l'Empire des
lumières ». Au
centre du tableau, il y a une maison et elle est complètement
environnée d'ombre et de nuit. Mais au delà de cette
nuit, il y a un ciel de lumière. Et ce ciel de lumière
n'atteint pas la maison. Il y a une opacité intrinsèque
au monde des hommes. Dieu pourrait être une infinie
lumière. Et, au sein de cette lumière, l'univers
constituerait une tâche d'ombre qui serait opaque à la
lumière et qui ferait obstacle à la lumière.
« La lumière brille
dans les ténèbres, mais les ténèbres ne
l'ont point accueillie »
Jean 1,5.
Dans cette manière de voir, Dieu est
l'Au-delà du monde et le Tout-autre par rapport au monde. Il
est la lumière alors que le monde est
enténébré. Il est la perfection alors que le
monde est imparfait. Il est l'immatériel alors que le monde
est matériel. On peut même dire : il est le
« Rien »
immense et inexistant alors que le
monde a une « existence » spatio-temporelle.
Et le monde apparaît comme un caillot,
ou un grumeau, ou même un défaut dans l'infinité
transparente, lumineuse et fluide du « milieu divin ». L'univers est un défaut dans la
pureté translucide et infinie du Rien, ou de Dieu, comme on
voudra.
- On peut donner d'autres images d'un Dieu qui ne serait pas créateur. On peut
tout à fait considérer Dieu comme une lumière
transcendante qui tombe droit, verticalement, sur le monde et qui
seule connaît et dévoile la vérité de ce
monde. Dans ce cas, par différence à l'image
précédente, Dieu atteint le monde. Non seulement il
l'atteint mais il le découvre et le met à nu. Il
révèle la vérité vraie du monde,
même si celle-ci est recouverte et oblitérée par
des paravents, des faux-semblants et des mensonges.
Si l'homme a un secret, Dieu le voit. Si le
monde a une cachette, Dieu la connaît.
L'homme, par le fait qu'il est à
l'intérieur du monde, ne connaît pas la
vérité du monde dans sa totalité, ou plus
exactement il ne la connaît que partiellement avec une erreur
de perspective, un peu comme une fourmi qui se promène sur une
nappe ne voit pas vraiment le dessin brodé sur la nappe. En
revanche, Dieu peut être défini comme une Lumière
ou un Regard qui provient de l'extérieur du monde et qui
saisit, de l'extérieur, la vérité du monde dans
sa totalité et son objectivité. De toute
éternité, Il connaît la vérité de
l'intégralité du monde dans l'intégralité
du temps. Et il en connaît (ou plutôt il en donne) le
sens, le dessein et le dessin.
Corollairement à cette manière
de voir, on peut concevoir Dieu comme un Jugement sur le monde qui
dévoile et qui met à nu la vérité du
monde. Et de fait, la théologie biblique conçoit bien
Dieu comme un Jugement.
Et on peut constater que cette fonction de
Juge n'est pas immédiatement compatible avec celle de
Créateur. Cela pose un problème que Dieu soit à
la fois Créateur et Juge. En effet, en principe du moins, le
Créateur est responsable de ce qu'il crée. Et
dès lors qu'il juge ce qu'il a créé, il se juge
lui-même.
- On peut aussi définir Dieu d'une tout autre
manière. On peut le
définir comme une Veille sur le monde ou comme une
Miséricorde et une Bénédiction sur le monde. Et
tout ceci n'implique pas que Dieu soit le créateur du monde.
On pourrait dire que Dieu « adopte » le monde sans l'avoir créé. Il lui
manifeste de l'amour sans l'avoir engendré.
Il y a plusieurs
manières de concevoir un Dieu créateur du
monde
Ainsi, on peut très bien concevoir
un Dieu qui ne soit pas le
créateur du monde.
Mais, si l'on veut concevoir Dieu comme le
créateur du monde, on peut concevoir son acte créateur
de différentes manières.
Nous exposerons d'abord deux ou trois
manières de concevoir le Dieu Créateur qui ont
été données par certains philosophes et certains
théologiens, mais qui ne sont pas à proprement parler
celles qui sont données par le premier récit de la
création de Genèse 1.
- On peut d'abord considérer que
Dieu n'est rien d'autre qu'une
puissance créatrice. Ainsi il n'aurait aucune existence en
lui-même. Il ne serait rien d'autre qu'un acte
créateur.
Je m'explique par un exemple. Dans
l'expression « il
pleut », « il » caractérise uniquement un processus de
production sans rendre compte en aucune manière d'un sujet
indépendant de ce qui se produit. Le « il » de
« il pleut » ne caractérise pas un sujet personnel et
indépendant de l'action qu'il produit. Si on analyse
grammaticalement
« il », ce
« il », ne
renvoie à aucun sujet reconnu comme indépendant.
« Il », en
lui-même, ne désigne rien, il ne désigne
« rien » d'autre qu'un acte de production, de
création.
De la même manière, dans
l'expression « il y
a » (par exemple
« il y a un pays, un
monde »), le
« il » de cette
expression ne désigne aucun sujet. L'expression
« il y
a » désigne
seulement une manière de caractériser le fait que
quelque chose existe.
Ainsi, l'expression « Dieu crée le
monde » signifierait
seulement « il se
crée un monde », ou
« il y a un
monde ». Dieu n'existerait
qu'en tant que processeur d'un processus de création. Il
serait seulement un
« il »
permettant de rendre compte du fait qu'« il s'est créé un
monde » et
qu'« il y a un
monde ».
Mais en lui-même, « Dieu » ne serait en rien, en lui-même, un Sujet
indépendant de son acte créateur.
Ainsi, penser Dieu en lui-même
n'aurait aucun sens. Et penser Dieu
indépendamment de l'univers, et avant l'univers, n'aurait
aucun sens non plus. Il n'y aurait pas de Dieu avant la
création. Il n'y aurait pas de Dieu indépendamment de
la création, ou plus exactement indépendamment de
l'acte qui fait advenir la création. Dieu ne serait que
puissance créatrice, processus de création, ou plus
exactement d'engendrement. Il ne pourrait être défini en
lui-même .
Même si cette conception de Dieu n'est
pas à proprement parler biblique, le texte biblique du
récit de la création de Genèse 1 pourrait
être lu dans ce sens. Par exemple le texte dit « qu'il y ait de la
verdure », puis il
ajoute : « il en fut
ainsi ». Et le
« il » de ce
« qu'il y
ait » et de ce
« il en fut
ainsi » a les mêmes
caractéristiques que le
« il » de
« il y
a » ou le « il » de « il
pleut ».
Il n'est pas dit à proprement parler
que Dieu crée la verdure. Il est seulement dit que la verdure
se produit, peut-être d'elle-même à la demande de
Dieu. Et la Parole qui fait que la verdure apparaît n'est pas
définie par son origine (c'est-à-dire par le sujet qui
la prononce) mais seulement par son effet, c'est-à-dire par ce
qui se produit à sa demande.
On retrouve cette manière de voir
chez les philosophes Plotin (205-210 après
Jésus-Christ), Wittgenstein (1881-1951) et chez le philosophe
contemporain Jean-Luc Marion.
Wittgenstein dit que « Dieu, c'est la manière dont tout a
lieu ». Ainsi, dire
« Dieu », c'est une manière de dire « il y a le
monde ». Le mot
« Dieu » serait une manière de rendre compte du fait
que « le monde
existe »,
c'est-à-dire du fait que le monde apparaît et se
fait.
De même, Jean-Luc Marion pense Dieu
comme un Acte pur de donation. Penser Dieu en lui-même, fusse
en disant seulement « Dieu
est » serait le
début d'une forme d'idolâtrie. Il faudrait penser Dieu
« sans
l'être ». Dieu
n'existe pas. Il fait exister.
- Par ailleurs, il faut noter que Dieu peut être l'« auteur » de l'existence du monde sans pour autant en
être le « créateur » à proprement parler.
Je m'explique en donnant un exemple. On a pu
dire que la mer avait fait exister les continents « en se
retirant ». Au
début la planète Terre était entièrement
recouverte par l'océan. Puis l'océan s'est
rétréci. Il a diminué de volume. Et les
continents sont apparus. Mais on ne peut pas dire que la mer ait
créé les continents. Elle ne fait pas exister les
continents en les créant. Elle les fait exister en se
retirant. De même on peut dire que la neige fait
apparaître le sol lorsqu'elle fond.
On peut considérer que, de
même, Dieu a fait apparaître le monde en se retirant,
c'est-à-dire en se rétractant, en « fondant ». « Dieu a
créé le monde comme la mer l'a fait des continents, en
se retirant ». Il y aurait
là une forme d'auto-effacement de Dieu qui aurait permis
qu'apparaisse quelque chose qui ne soit pas lui, à savoir le
monde.
Ainsi la tradition juive de la Kabale dit
que pour que le monde existe et advienne, il a fallu que
l'éternité de Dieu se fissure, se fracture, se brise,
se déchire pour que cette déchirure soit l'apparition
de quelque chose d'autre que lui.
La tradition juive de la Kabale explique
que, pour que le monde apparaisse, Dieu retire, au début, une
partie de sa lumière originelle.
On pourrait dire que Dieu se retranche en
lui-même. Il se retire en sa propre intériorité
et laisse de ce fait à l'univers une possibilité
d'autonomie et d'expansion. L'Infini se retire lui-même pour
devenir transcendant, séparé du monde et tout autre par
rapport à lui.
La philosophe Simone Weil (1909-1943) va
dans le même sens. Elle considère que, pour Dieu, l'acte
de création ne serait pas une expansion de ce qu'il est, mais
bien plutôt une renonciation et une abdication. Elle va
même jusqu'à considérer que, pour Dieu, son acte
de création serait une forme de crucifixion et de sacrifice
qu'il effectuerait par amour. Et Dieu laisserait hors de lui un
domaine qui auparavant était en lui et était lui. Et,
dans ce domaine, il n'interviendrait plus ou du moins il
n'interviendrait plus qu'à certaines conditions.
On pourrait donner une image encore plus
radicale. Certains théologiens « de la mort de
Dieu » ont pu parler d'un
auto-sacrifice de Dieu pour qu'advienne un monde accouché par
la mort de Dieu. Dieu serait « mort en
couches » pour que naisse
le monde.
Si Dieu est bon,
pourquoi le mal ?
Venons-en maintenant à la
conception la plus classique et la
plus habituelle du Dieu créateur, celle qu'exprime notre
article du Credo : « Dieu est le créateur du ciel et de
la terre ».
Le fait d'attribuer à Dieu la
création de l'univers, et aussi celle de notre planète
et de l'homme pose incontestablement des problèmes
théologiques.
- Premier problème. Comment Dieu qui est parfait peut-il créer
notre monde qui est imparfait ? Si Dieu est bon, pourquoi le
mal ?
On peut donner un premier
élément de réponse à cette question.
Si l'on conçoit Dieu comme
Créateur, il ne peut être créateur que d'un monde
différent de Lui. Sinon, ce qui aurait été
créé s'absorberait immédiatement dans Dieu
lui-même, et dans ce cas il n'y a pas création et Dieu
ne serait pas Créateur, c'est-à-dire créateur de
quelque chose de différent de Lui.
C'est ce qu'exprime clairement Victor Hugo
(Contemplations VI, 26). Sans sa part d'ombre,
c'est-à-dire d'imperfection, « la création, à force de
clarté, en Dieu serait rentrée et n'aurait pas
été ».
Ainsi le propre du Dieu créateur est
de créer un monde qui n'est ni éternel, ni figé
dans son unité, ni même parfait. Sinon, il ne s'agirait
pas d'une création, mais au mieux d'une duplication de Dieu
lui-même, et au pire d'un autisme de Dieu.
Faudrait-il franchir un pas
supplémentaire et dire que, pour qu'il y ait effectivement
création, il faut non seulement que Dieu crée un
univers qui soit différent de lui, mais aussi un univers qui
inclut en lui-même le mal ?
Pour aller dans ce sens, il y a ce texte
tellement énigmatique de Esaïe 45,7 :
« moi le Seigneur, je fais
la lumière et je crée les ténèbres ;
je fais le bien et je crée le mal ».
- Si on définit Dieu comme le créateur de
notre monde, un deuxième
problème théologique se pose. Si Dieu est le
créateur du monde, pourquoi faut-il qu'il le « sauve », comme si le monde était malade et
infecté par le mal ? On a l'impression que Dieu doit
immédiatement réparer le monde qu'il a lui-même
créé.
Si Dieu est compris comme le créateur
du monde, en principe le monde devait être conforme à sa
volonté, et dans ce cas il n'a pas besoin d'être
« sauvé ». Inversement si Dieu est compris comme le sauveur du
monde, c'est donc que ce monde n'est pas conforme à ce qu'Il
veut. Et, dans ce cas, on peut difficilement comprendre qu'Il en soit
le créateur.
Mais, en fait, si Dieu, paradoxalement en
apparence, est à la fois le créateur et le sauveur,
c'est parce que Dieu crée notre monde à partir d'un
pré-univers (le tohu-bohu de Genèse 1) qui
était déjà là avant que Dieu ne commence
à créer notre monde. Et Dieu doit « créer » notre monde en le « sauvant » de ce pré-univers.
En effet, selon la Bible, Dieu ne
crée pas le monde à partir de rien (comme s'il claquait
dans ses doigts pour le faire apparaître). Dieu crée le
monde en extirpant ce monde d'un milieu qui est une sorte de chaos
(un « tohu-bohu »), une sorte d'abîme (l'abîme d'un
océan) et aussi un milieu de ténèbres. Dieu
crée le monde en le sauvant de cet abîme de tohu-bohu et
de ténèbres.
De la même manière que le
potier crée son amphore en la sauvant (c'est-à-dire en
l'extirpant et en l'extrayant) de la glaise à partir de
laquelle il travaille, de la même manière Dieu
crée notre monde en le sauvant (c'est-à-dire en
l'extrayant et en l'extirpant) hors du « tohu-bohu ».
De la même manière, une
sage-femme fait naître et vivre un enfant en le « sauvant » du ventre de sa mère où il risquerait
de périr s'il y restait.
Qu'est-ce que le
tohu-bohu primitif ?
Explicitons donc
maintenant la manière dont le
premier récit de la création de Genèse 1
conçoit la création du monde.
- Donc, ce qui est clair, c'est que, selon le
récit biblique de Genèse 1,1 &endash; 2,4, la
création de notre monde ne se fait pas « ex nihilo ». Elle se fait à partir d'un « tohu-bohu » qui « était
là » avant la
création du monde.
Le texte biblique est clair :
Lorsque Dieu commença la
création du ciel et de la terre, la terre était
tohu-bohu, et la ténèbre à la surface de
l'abîme ; et le souffle de Dieu planait à la
surface des eaux (traduction de la TOB).
On notera que « tohu » signifie « désert improductif »
et que « bohu » signifie « buée, presque
rien ». Ce « tohu-bohu », c'est donc une sorte de milieu chaotique, informe
et quasi-vide. « Tohu-bohu » peut être traduit par « vague et vide ». Ce tohu-bohu est « un quasi-rien ». C'est un milieu virtuel qui n'existe pas en tant
que tel. C'est le milieu à partir duquel Dieu fait
émerger ce qui existe. Dieu « appelle à l'existence ce qui
n'existe pas »
(Rom 4,17).
Le texte biblique peut d'ailleurs être
rapproché de textes de la même époque ou
antérieurs qui, de la même manière, font
état d'un « milieu
originel » chaotique et
enténébré, à la limite de l'existence et
de l'inexistence.
- Donnons,
par exemple, celui-ci :
Il n'y avait alors ni existant
ni non-existant
Ni espace atmosphérique, ni ciel au-delà.
Se mouvait avec force quoi ? ou ? par qui ?
Il n'y avait ni mort ni non mort.
Pas de signe pour distinguer le jour et la nuit.
Mais lui, l'Unique, respirait puissamment,
et hors de lui rien n'existait.
Il y avait la ténèbre. Le tout n'était que masse
confuse d'eau.
Tout était vide et sans forme.
- On peut également citer un autre
texte que l'on peut comparer au
Psaume 104 :
Lorsque Tu te reposes à
l'horizon de l'occident du ciel,
*La terre est dans l'obscurité comme morte.
Lorsque tu te lèves à l'horizon, c'est la
lumière.
- La manière dont, selon la Bible, est apparu
notre univers à partir du
« tohu-bohu » primitif (antérieur à la
création) peut être aussi rapprochée de la
manière dont certains astro-physiciens d'aujourd'hui relatent
l'apparition de notre univers à partir d'un
pré-univers.
En effet, selon certains astrophysiciens
(Prigogine, Hawkings), il « existait », « avant » le big-bang, un pré-univers (une
« soupe
primitive »). E c'est
à partir de ce pré-univers (que l'on peut comparer au
tohu-bohu de la Bible) que notre univers est apparu.
Tout comme le tohu-bohu biblique, ce
« pré-univers » des scientifiques serait, lui aussi, un
« vide pas tout à
fait vide » (un
« vide
quantique »). Il
était indépendant de l'espace et du temps mesurables.
Mais il contenait en lui-même, virtuellement, la
capacité de susciter notre univers.
- La Bible évoque l'intervention de
Dieu comme celle d'un
« Souffle » (Genèse 1, 2 dit « le Souffle de Dieu voletait au-dessus des
eaux ») et d'une Parole
(celle de Dieu lorsqu'il dit « qu'il y ait la
lumière »). Les
théories scientifiques, elles, évoquent l'apparition
d'une « fluctuation » (comparable au « souffle ») dans le milieu en déséquilibre du
« vide
quantique » ou
également l'apparition d'une « information » (comparable à une « parole ») venue d'ailleurs. Le big bang serait dû
à cette « fluctuation » ou à cette « information » dans le milieu en déséquilibre du
pré-univers.
- Quoi qu'il en soit, il reste une
énigme : comment le
monde a-t-il été créé à partir de
ce « tohu-bohu » ou de ce pré-univers du « vide
quantique » ? Et
cette énigme, je l'appelle « l'énigme de l'allumette
initiale » : cette
« fluctuation » ou cette « information » dont parlent les scientifiques, d'où
viennent-elles ? Qu'est-ce qui les a créées et
suscitées ? Qu'est-ce qui est intervenu pour
déclencher le processus de la création du monde
à partir du tohu-bohu primitif. Qu'est-ce qu'il s'est
passé au sein du pré-univers (qu'on désigne
comme « vide
quantique ») pour que se
déclenche le big bang qui a généré notre
univers ? Mystère !
Le croyant est tout à fait en droit
de supposer que c'est « Dieu » qui est intervenu pour déclencher le big bang
à partir de la « soupe
primitive » et qu'il a mis
une « allumette » (la « fluctuation » ou l'« information » des scientifiques) sous le chaudron de la soupe
primitive pour que le rayonnement primordial (la lumière du
premier jour) puisse en jaillir. Il se peut même qu'Il ait
composé la « recette » de la soupe primitive (du tohu-bohu) de telle sorte
que l'univers puisse en jaillir.
L'énigme de cette « allumette », on peut l'appeler « hasard
improbable » ou
« information » ou « fluctuation ». Et on peut aussi l'appeler « Dieu » ou « Parole de
Dieu » ou « Souffle de
Dieu ». Les deux ne sont
pas incompatibles.
- Que se passe-t-il ensuite, une fois que le processus de la création a
été déclenché, « allumé » et initialisé ? Selon le récit
biblique, il y a pour chaque étape du processus
créateur, un acte de sélection : la sélection de
la « matière
première » du
pré-univers qui convient pour former ce qui doit être
formé à cet état de son travail créateur.
Dieu « ramasse » dans le tohu-bohu ce qui va pouvoir constituer le
monde. Et il fait exister le monde hors du tohu-bohu. Notons-le en
effet, le verbe « bara » que l'on traduit par « créer » peut plus précisément être
traduit par « créer
à partir de ».
Et à chaque étape de son
travail créateur, Dieu s'exclame, « cela est bon », et ce parce que cela constitue une étape
vers la création du Monde qu'il veut créer, à
savoir le Monde du septième jour.
- Mais, ce sur quoi il faut insister, c'est sur le fait que, selon le récit
biblique, la matière première originelle du tohu-bohu
ne disparaît pas complètement dans la création
(opérée par la Parole et le Souffle de Dieu) de
l'univers. En effet, ce tohu-bohu réapparaît le
cinquième jour sous la forme des grands monstres marins de
Gen 1,21.
Et c'est ici que la métaphore du
potier et de la glaise reprend son intérêt.
De même que la matière
première de la glaise se défend entre les mains du
potier lorsqu'il crée son amphore (la glaise lui
résiste, elle « fait
des siennes », elle
suscite des contre-coups, elle « fait ressort »), de même le tohu-bohu continue à
faire « un effet de
tohu-bohu » dans la
création de notre monde qu'opère le Dieu-potier. Et ce
serait là l'explication et la cause de ce que nous
considérons comme le mal.
Le « mal », dans notre monde, c'est un effet de la persistance
du tohu-bohu primitif « sous » et « dans » notre monde. L'action du Serpent (qui selon
certaines traditions juives, émane du tohu-bohu primitif
même s'il se manifeste dans notre monde), et aussi l'irruption
du Déluge, et peut-être même l'action de Satan
lui-même, puisqu'il est le Prince des Ténèbres
(ces Ténèbres constituant l'une des désignations
du pré-univers chaotique), peuvent être
considérées comme des « retours de
manivelle » du tohu-bohu
primitif dans notre monde.
On pourrait faire la comparaison avec les
éruptions volcaniques qui sont, elles aussi, sur notre
planète, des manifestations de son « tohu-bohu » primitif, puisque la terre était une boule de
feu avant qu'elle ne se refroidisse et ne devienne, par là
même, un monde viable et apte à engendrer la vie. Les
éruptions volcaniques détruisent et
désorganisent les pâturages et les habitations tout
comme les éruptions du tohu-bohu perturbent l'équilibre
du monde qui a été créé par Dieu à
partir du tohu-bohu.
Ce n'est qu'à la fin des temps que la
puissance néfaste du tohu-bohu pourra être
« anéantie » d'une manière ou d'une autre. On peut
considérer qu'elle sera effectivement anéantie purement
et simplement, ou qu'elle sera « résorbée » dans l'univers créé par Dieu, ou
qu'elle sera transcréée par Dieu de telle sorte qu'elle
puisse être absorbée dans le Royaume.
- Ainsi, le fait que le monde soit
créé à partir
d'un pré-univers (tohu-bohu, ténèbres,
océan primordial) qui reste sous-jacent et actif à
l'intérieur de notre monde permettrait donc de comprendre
l'existence du mal au sein de notre monde.
Mais, il faut bien le reconnaître, ce
tohu-bohu antérieur à la Création du monde pose
un grave problème. Ce tohu-bohu, d'où vient-il ?
Mais notons que les scientifiques n'expliquent pas non plus
l'existence du pré-univers, fut-il celui d'un « vide
quantique », qui serait
« antérieur » au déclenchement du big-bang.
Certains théologiens juifs proposent
une solution simple. Ils disent tout simplement que c'est Dieu qui a
créé le tohu-bohu (et aussi les ténèbres
et l'abîme de l'océan primordial). Ainsi, selon eux,
Dieu aurait créé, ex nihilo, le le tohu-bohu, et
seulement le tohu-bohu. En effet, c'est le tohu-bohu lui-même
qui aurait, ensuite, produit, de lui-même, notre monde.
Incontestablement, cette manière de
voir concilie le fait que Dieu soit le créateur ex nihilo de
« tout » sans être à proprement parler le
créateur de notre monde (qui inclut le mal).
Mais, à notre avis, cette
manière de voir peut difficilement être retenue. En
effet, la notion de création ex nihilo est apparue au
IIIe siècle après Jésus-Christ,
c'est-à-dire huit siècles après la
rédaction de notre texte biblique. Cette théorie
était totalement étrangère à la
manière de voir de l'époque.
Pourquoi l'apparition
du Royaume se fait-elle attendre ?
Nous en venons maintenant à un
tout autre problème,
même s'il est lui aussi lié au problème du mal.
Pourquoi Dieu n'a-t-il pas créé, dès le
commencement, un monde parfait ? Pourquoi n'a-t-il pas
créé tout de suite le « Royaume de
Dieu » ?
Pourquoi Dieu n'a-t-il pas
créé, dès le début, le Royaume de Dieu
défini comme un monde éternel, parfait, dépourvu
de tout mal. En quoi notre monde imparfait était-il utile et
nécessaire puisqu'il nous est promis qu'il doit être
suivi d'un autre monde qui lui sera le vrai monde
parfait ?
- En fait, à mon avis, il faut considérer que le projet de Dieu, ce
n'est pas la création de notre monde imparfait et inscrit dans
le mal. C'est bien la création du Royaume, éternel et
parfait, tout comme le projet d'un potier c'est de créer une
amphore définitive et parfaite.
Le récit biblique de
Genèse 1,1-2,4 est tout à fait explicite et il va
dans ce sens. L'objectif du Créateur, c'est bien la
création du Monde du septième jour. Et on peut
considérer que ce Monde du septième jour, c'est bien
celui du Royaume de Dieu que nous attendons pour la fin des temps.
En effet, nous pouvons considérer que
le récit de Genèse 1,1 &endash; 2,4
représente la description de l'histoire du monde dans son
intégralité, depuis le premier jour du commencement du
monde jusqu'au dernier jour de l'advenue du Royaume de Dieu de la fin
des temps. Et c'est pourquoi le monde du septième jour du
récit biblique représente bien, à mon sens, le
Royaume de Dieu qui nous est promis pour la fin des temps.
On peut considérer, plus exactement,
que le récit de Genèse 1,1 &endash; 2,4 relate la
construction par Dieu, en six (ou sept) jours, de la « maquette » de ce qu'Il va devoir accomplir « en vrai » jusqu'à la fin des temps. Dieu réalise
d'abord, en sept jours, une maquette. Mais le chantier qu'Il va avoir
à conduire en conformité avec sa maquette durera, lui,
l'intégralité du temps de l'histoire du monde et
s'achèvera à la fin des temps, par l'élaboration
d'un monde (le Royaume) conforme à l'ultime étape,
celle de l'�uvre du septième jour, de la maquette.
- Mais ceci dit, cette précision ne
résout pas notre problème : Pourquoi Dieu n'a-t-il pas créé
immédiatement le Royaume de la fin des temps ?
On peut tenter de répondre à
cette question par quelques remarques.
Rappelons d'abord que, si Dieu avait
créé immédiatement le Royaume, ce Royaume
« à force de
clarté, en Dieu serait rentré et n'aurait pas
été », ou
plus exactement n'aurait pas pu en sortir.
Et rappelons également que cette
création du Royaume doit se faire à partir d'un
état de fait : le tohu-bohu. Or, le tohu-bohu primitif ne
pouvait pas, en l'état, constituer la matière du
Royaume. Et, c'est pourquoi notre monde doit être
considéré comme le processus par lequel s'opère,
à partir du tohu-bohu primitif, la création de ce
Royaume.
C'est le temps qui peut être
considéré comme l'agent et le vecteur du processus
permettant la transformation du tohu-bohu en Royaume.
Ainsi le processus de l'histoire de notre
monde (celui qui se déroule dans le temps depuis quelques
milliards d'années) peut être considéré
comme un processus intermédiaire et médiateur entre le
tohu-bohu primitif et le Royaume ultime qui apparaîtra à
la fin des temps. Et, à la fin des temps, l'histoire du monde,
après s'être déroulée dans le temps, sera
récapitulée en une �uvre unique, éternelle et
parfaite : le Royaume.
On peut peut-être donner une
image : celle d'un sablier. Dans la vasque supérieure de
ce sablier, il y aurait le tohu-bohu originel. Et la vasque
inférieure, elle, serait celle du Royaume, ou plutôt du
monde prêt à devenir le Royaume et à constituer
le Royaume. Et le goulet entre les deux vasques aurait la fonction du
temps. Le temps aurait le rôle d'un « transformateur ». Le déroulement progressif de l'histoire du
monde au cours du temps permettrait de transformer peu à peu
le sable du tohu-bohu primitif pour le rendre apte à
constituer la matière de l'�uvre définitive du Royaume.
D'ailleurs le sablier est souvent présenté comme un
symbole du temps.
En fait, nous pouvons donner une autre image
qui conviendrait mieux que celle du sablier. C'est celle du moulin
qui, par sa meule, mout le tohu-bohu (cette meule étant celle
du temps) et qui transforme progressivement, au cours du temps et par
le temps, le tohu-bohu en un monde plus souple, plus fin et plus
homogène qui pourra devenir la matière du Royaume.
Le tohu-bohu était en dehors de
l'espace-temps. Et le Royaume sera, lui aussi en dehors de
l'espace-temps. Mais ce sont le temps et l'espace seuls qui
permettent la transformation du tohu-bohu en Royaume.
Le temps permet la transformation de ce qui
est « avant » le temps (ou « au-dessous » du monde) en ce qui est « après » le temps (ou au delà du monde).
En effet, selon le récit de la
Genèse, la première création de Dieu, c'est
celle de l'espace et du temps. Et c'est de loin cette création
de Dieu qui est la plus importante et la plus décisive. Le
récit biblique le montre bien. C'est le premier jour que Dieu
crée la « lumière du
jour » et, de la sorte,
l'espace et le temps. En effet cette lumière du premier jour
fait apparaître l'espace puisque la lumière se
répand dans l'espace, et aussi le temps puisque le temps se
compte en « jours » (le récit relatif au premier jour se conclue
par « il y eut un soir, il
y eut un matin »).
En fait, Dieu serait d'abord le
créateur du temps qui permet le changement, la progression,
l'organisation, l'auto-organisation et l'auto-complexification de
l'univers à partir du tohu-bohu primitif.
Certes Dieu est éternel, mais le
propre de sa « création », c'est la création du temps.
- Mais il reste une question. Selon notre image du sablier, la totalité du
tohu-bohu devrait pouvoir être incorporée au Royaume
après être passée par le filtre du temps qui
déroule l'histoire de notre monde. C'est ce que l'on pourrait
appeler la lecture la plus optimiste des choses.
Mais on peut aussi considérer que
notre goulet d'étranglement a aussi le rôle d'un filtre
et d'un tamis. Et dans ce cas, il subsisterait à la fin des
temps un ultime résidu qui serait ce que l'Ancien Testament
appelle le « sheol » et le Nouveau Testament le « monde des
ténèbres ».
Et cet ultime résidu ne serait jamais incorporé dans le
Royaume et, selon l'Apocalypse il disparaîtrait dans un
étang de feu. Il y aurait une partie du monde qui ne serait
pas sauvée.
Dieu, un chef
d'orchestre un peu particulier ?
Nous voulons maintenant présenter
une image que l'un des courants de
la théologie du XXe siècle
(la théologie du « process ») a donné du Dieu Créateur.
Pour cela, revenons une fois encore sur les
premiers mots du récit biblique de la création
(Gen 1,1).
Si l'on veut traduire mot à mot les
premiers mots de ce texte, il faudrait écrire non pas :
« au commencement, Dieu
créa », mais :
« au commencement,
créa Dieu ». Le mot
Dieu apparaît après le verbe « créer » comme si Dieu n'était pas antérieur au
processus de la création de l'univers, comme s'il était
plutôt la manière dont se fait ce processus. Comme si
Dieu était un acte intérieur au processus de la
création ou une manière de désigner le processus
de création.
On peut prendre l'image d'une automobile qui
progresse grâce à un moteur qui est à
l'intérieur de la voiture. On peut aussi donner l'image, plus
précise et plus poétique, d'un vers à soie qui
tisse et crée son cocon de l'intérieur. Dieu serait un
agent qui, de l'intérieur du monde, crée le monde.
On pourrait prendre aussi l'image d'un chef
d'orchestre qui, au lieu de s'imposer à l'orchestre, de
l'extérieur, serait l'un des acteurs de l'orchestre.
Précisons cette dernière
image. Tout à fait au commencement, il n'y avait pas de chef
d'orchestre. L'orchestre (c'est-à-dire le « monde ») fonctionne seul, et il ne produit que du tohu-bohu.
Il joue « au
hasard ». Et le chef
d'orchestre arrive pendant que l'orchestre joue. Petit à petit
le chef d'orchestre s'insère dans ce que produit l'orchestre.
Il veut tirer parti de ce que produit l'orchestre par lui-même.
Il oriente, il dynamise, il sélectionne ce qui fait sens dans
ce que produit l'orchestre par lui-même.
Certes, Dieu apprivoise le tohu-bohu, il
imprime sa marque dans l'évolution et le développement
de l'univers. Mais on peut dire aussi qu'il adapte son projet initial
en fonction de la manière dont se fait le développement
de l'histoire du monde. En effet, celui-ci se fait avec une certaine
liberté et une réelle autonomie.
Bien plus, selon cette image, le chef
d'orchestre (Dieu) ne peut rien créer sans passer par
l'orchestre. Seul l'orchestre, c'est-à-dire le processus
autonome de l'univers est à proprement parler créateur.
On peut même dire que Dieu n'est rien sans l'orchestre. Dieu a
besoin du monde pour réaliser son propre être et pour
réaliser son projet. Plus précisément il est,
à l'intérieur du processus de l'évolution du
monde, le « process » d'une tension vers le Royaume.
On a pu dire que Dieu ne jouait pas aux
dés mais qu'il sélectionnait les coups gagnants. Ceci
signifie qu'il est le processus de la sélection des coups
gagnants : en fonction des circonstances et des potentialités
qui se présentent, « Dieu » oriente, sélectionne et promeut ce que
l'univers produit par lui-même. On peut dire que
« Dieu se soumet
lui-même aux contraintes de son
oeuvre » pour en tirer le
meilleur parti.
Ainsi, par exemple, Dieu tire profit de la
désobéissance d'Adam et Eve, en leur confiant une
mission, celle de cultiver la terre et d'engendrer la vie. De
même Dieu tire profit de la mise à mort de Jésus
(qu'il n'a voulu en aucune manière). Il donne un sens à
ce drame en faisant de cette mort la forme la plus extrême d'un
sacrifice par amour et aussi la proclamation d'un salut pour tous les
hommes.
Donnons un autre point d'appui à
cette thèse. Le premier mot de la Bible, « bereshit » devrait être traduit non pas par
« au
commencement » mais par
« par une série de
recommencements ». Le
processus de la création et de l'évolution du monde et
de l'univers se fait « par
une série de recommencements » (sept d'après le récit biblique de
Genèse 1). Au coup par coup, pour chacune de ces
étapes, Dieu impulse un projet. Il dit « qu'il y ait la
lumière »,
« qu'il y ait des plantes
et de la verdure ». Mais
c'est l'univers lui-même qui, par son propre processus,
réalise ce qui se fait et se forme. Dieu propose et l'univers
dispose. Le texte biblique indique que, après que Dieu ait
énoncé son projet et sa demande, « il en fut
ainsi », « la terre produisit de la
verdure » sans qu'il soit
dit explicitement que c'est Dieu lui-même qui a
créé et formé cette verdure. Et il peut y avoir
un écart entre ce qui est demandé par Dieu et ce qui se
fait. Mais finalement, à chaque étape, Dieu finit par
dire que « cela
était bon », et il
bénit ce qui a été fait.
En hébreu, entre le verbe
« créer » et le verbe « bénir », il n'y a qu'une différence de lettre. Et, en
hébreu, « bénir » signifie : « que cela se multiplie, que cela
prospère ! ».
A chaque étape du processus de la création, Dieu
bénit (« Dieu vit
que cela était bon ») et appelle ainsi le processus de l'évolution
à se poursuivre par lui-même.
La place de
l'homme
Nous en venons à une
dernière question. L'homme
a-t-il une place dans le dessein créateur de Dieu.
La fin du récit de
Genèse 1 fait état de deux points qui vont dans le
même sens.
Après avoir créé le
monde en six jours, le Dieu créateur se retire en son repos
(en son sabbat) et confie à l'homme la fonction
d'être « à son
image ».
Et, de fait, selon la fin du deuxième
récit de la création (Genèse 2 et 3),
Dieu confie à l'homme la charge de cultiver le sol de la terre
(alors que précédemment c'est Lui qui l'avait fait
lui-même en suscitant par exemple la flore et la faune) et
à la femme la charge d'engendrer la vie (alors que
précédemment c'est Lui qui l'avait fait lui-même
en créant l'homme).
Et selon la chronologie du premier
récit de la création, ceci se passe à la fin du
sixième jour. C'est dire que ce sont l'homme et la femme qui
vont avoir la fonction et la charge de préparer l'apparition,
le septième jour, du Royaume.
C'est l'homme qui a la charge d'être
le vicaire, (le lieu-tenant, le tenant-lieu) de Dieu, de poursuivre
son travail créateur, c'est-à-dire de poursuivre la
culture et la fertilisation du monde imprégné de
tohu-bohu afin que celui-ci puisse être apte à former le
Royaume.
Ainsi Dieu nous crée
créateurs.
Mais, certes puisque la terre reste ingrate,
la tâche de l'homme sera pénible : l'homme fera son
travail à la sueur de son front, la femme enfantera dans la
douleur. Mais c'est l'homme et la femme qui ont vocation
d'écraser sous leurs pieds le serpent qui exprime les
convulsions du tohu-bohu toujours présent dans notre
monde.
Certains commentateurs juifs
considèrent même que c'est à l'homme de
réparer ce monde que Dieu n'a pu que créer mauvais et
que le Messie ne pourra inaugurer le Royaume que lorsque l'homme aura
pu effectuer les réparations nécessaires.
Adam et Eve ! Au boulot, pour l'honneur
de Dieu et le salut du monde !
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