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La religion est-elle
une superstition ?
Alain
Houziaux
26 octobre 2004
Faut-il être un peu superstitieux
pour être vraiment croyant ? La question est provocante. Tous les vrais croyants
vous diront qu'il y a une différence totale entre la foi et la
superstition, et aussi entre la religion bien comprise et
l'idolâtrie, la magie, l'astrologie, la voyance et que sais-je
encore. La religion, c'est bien. Et la superstition, c'est mal.
La superstition a mauvaise presse. Certes, certains vous avoueront
qu'ils sont « un peu
superstitieux », mais ils
le feront toujours avec un demi-sourire, une sorte
d'auto-dérision. Etre superstitieux serait une faiblesse,
voire même une coquetterie.
Certes, on me dira que le mot
« religion », lui aussi, n'est pas toujours employé en
bonne part. Les vrais croyants vous diront qu'ils ont la foi, mais
ils ajouteront que la foi chrétienne n'est pas une religion.
Certains théologiens, Bonhoeffer par exemple, et aussi
Bultmann, ont prôné un christianisme non religieux. Et
ils ont fait la différence entre la foi et le sentiment
religieux.
On a en effet l'impression que la critique contre la religion a
marqué des points (surtout au XVIIIe siècle et au
début du XXe) non seulement parmi
les athées, les scientifiques et les rationalistes, mais aussi
parmi les croyants. Et c'est pourquoi les chrétiens, et les
chrétiens protestants en particulier, ont voulu faire la
différence entre d'une part la foi et d'autre part la
superstition et même la religion, la religion étant
considérée comme une forme de superstition même
si elle est consacrée par une institution et par une
pensée théologique.
On posera donc d'abord cette première
question : quelle différence y a-t-il entre la religion
et la superstition ? Et ensuite on tentera de répondre
à cette deuxième question : Peut-on être
croyant sans être un peu superstitieux ?
Donc, y a-t-il une différence
entre la religion et la superstition ? Dans un premier temps, on peut
répondre : oui. Etre religieux, c'est une disposition
intérieure, et c'est d'abord une forme de
vénération : la vénération de Dieu
ou des dieux. La religion pousse à l'adoration des dieux. Et
même si on craint ces dieux, on tente néanmoins
d'obtenir d'eux des manifestations de bienveillance. Et c'est
pourquoi on leur adresse des prières et on leur offre des
sacrifices.
En revanche, être superstitieux, c'est
se plier à des règles plus ou moins
incompréhensibles (ne pas passer sous une échelle,
jeter du pain dans un puits pour l'empêcher de se tarir, ne pas
entreprendre telle démarche à cause de la position des
astres dans le ciel...). Ici, la disposition d'esprit n'est pas la
vénération, c'est plutôt la crainte. La
superstition procède d'un sentiment de menace diffuse qui
suscite des croyances et des pratiques qui sont sans raison, et que
le superstitieux lui-même reconnaît comme étant
incompréhensible. En fait on peut être superstitieux
sans avoir l'esprit religieux, c'est-à-dire sans être
porté à la vénération des dieux, de
l'Au-delà. On peut être superstitieux tout en
étant tout à fait athée. La superstition
procède du respect d'un certain nombre de tabous. Elle est
constituée de pratiques extérieures, arbitraires,
formelles ayant en elles-mêmes un pouvoir magique sans faire
référence directement à un au-delà
d'elles-mêmes qui serait celui des dieux.
Mais en fait, la distinction entre religion
et superstition n'est pas aussi tranchée. Bien souvent, on
considère comme relevant de la superstition les pratiques des
religions qui sont celles des autres, et ce parce qu'on ne rentre pas
dans l'intention et la croyance qui suscite ces pratiques. Ainsi, par
exemple les protestants du XVIe siècle
considéraient que la prière pour les morts relevait de
la superstition et que la croyance en la transsubstantiation de
l'hostie était de nature superstitieuse.
Quant aux athées et aux philosophes
plus ou moins déistes, ils considéraient volontiers que
toutes les pratiques et les croyances religieuses relevaient de la
superstition. Spinoza considérait que la croyance aux
miracles, à la prédestination, à la
validité des prophéties relevaient de la superstition
et que le fait d'attribuer à Dieu une forme de volonté
et même de transcendance relevait aussi de la superstition. Et
Voltaire aurait dit peu ou prou la même chose.
Et bien sûr, à ce compte
là, toutes les religions relèvent de la superstition.
Et en conséquence, on ne peut pas être croyant sans
être d'une manière ou d'une autre superstitieux.
Ainsi cela pose une vraie question :
où finit la religion ? Ou commence la superstition ?
Est-ce que le fait de croire en un homme, Jésus de Nazareth,
fils de Dieu, naît sans père et ressuscité
après sa mort, c'est de l'ordre de la religion ou de l'ordre
de la superstition ? Est-ce que le fait de croire en un Dieu qui
peut infléchir le cours de l'histoire, faire des miracles,
répondre à nos prières, c'est de l'ordre de la
religion ou de la superstition ?
Et c'est ainsi que nous en venons
à notre deuxième question : Peut-on croire en Dieu
sans être plus ou moins superstitieux ?
Cette question a hanté et hante
toujours le christianisme. Le christianisme, non seulement celui de
la Réforme et du Protestantisme du XXe siècle, mais
aussi celui de la scolastique du XIVe siècle a
essayé de prôner une forme de foi épurée
de toute trace de superstition et même de religion.
Il l'a fait de trois
manières :
- Celle des pères de l'Eglise et de la
scolastique. Des théologiens
comme St Augustin, St Anselme, St Bonaventure, St Thomas d'Aquin et
bien d'autres ont tenté de constituer la foi comme un
théisme plus ou moins philosophique et rationnel, ne serait-ce
qu'en prenant des preuves de l'existence de Dieu. Dieu est
présenté comme un Principe transcendant, une sorte de
cinquième dimension par rapport à notre monde à
quatre dimensions (celle de l'espace et celle du temps). Il constitue
une sorte de référentiel extérieur au monde,
indépendant de l'espace et du temps. Les Réformateurs
diront que c'est par rapport à ce Référentiel et
à lui seul que l'on peut dire que le monde a une
"justification". Si l'on ne fait pas recours à ce Regard
transcendant qui donne un sens au monde, le monde est et reste en
lui-même absurde et sans justification.
- Celle de la mystique. La mystique est une forme d'extase devant un Dieu
sans nom et sans visage qui est seulement défini comme
l'Ailleurs, l'Au-delà, la Nuit, le Silence (chez St Jean de la
Croix) et le Rien (chez St Jean de la Croix et Maître Eckart).
La foi est une simple déance silencieuse vis-à-vis d'un
mystère incompréhensible et connaissable. Dieu ne peut
être défini que de manière négative : On
peut dire non ce qu'il est mais seulement ce qu'il n'est pas.
- Celle des théologiens de
l'incarnation. En disant que Dieu
s'est fait homme, on réduit la théologie (qui en
principe devrait être un discours sur un Dieu transcendant et
tout autre) à une anthropologie (un discours sur l'homme). On
ne croit plus en Dieu, on croit en l'homme, en l'homme
fait
« Dieu ». C'est
ce qu'exprime très bien Feuerbach qui écrit dans
Naissance du
Christianisme : « La religion, du moins le christianisme
est la relation de l'homme à lui-même, ou plus
exactement à son essence comme à un autre
être ». Et aussi
« Loin de rabaisser la
théologie à l'anthropologie, j'élève
plutôt l'anthropologie à l'état de
théologie ». De
fait, la plupart des pseudo confessions de foi d'aujourd'hui (celles
issues des camps scouts comme les autres) vont dans ce sens. On se
contente de valoriser l'homme, la vie, la liberté et l'amour
en habillant, in extremis, cette soi-disant confession de foi
purement profane, laïque, humaniste et éthique d'une
vague référence à Jésus-Christ,
présenté comme l'homme qui a vécu l'amour jusque
dans sa mort.
A mon sens, dans ces conditions, il serait
plus honnête de se reconnaître comme un humaniste
agnostique. A trop vouloir considérer le christianisme comme
la religion de la sortie de la religion, il n'a plus rien de
religieux. Il n'est plus en rien une forme de croyance en Dieu.
On en revient donc à la
question : Faut-il être superstitieux pour pouvoir
être véritablement croyant ?
Et nous répondrons : oui, sans
aucun doute. Une foi tout à fait indemne de toute
« religion » et superstition, ce n'est pas vraiment une foi en
Dieu. C'est un agnosticisme travesti. Si l'on ne croit ni en un Dieu
qui peut intervenir en ce monde, ni en un Dieu qui exige de nous une
manière de se comporter, ni en un Dieu qui peut nous sauver
d'une manière ou d'une autre, bref si l'on croit en un Dieu
totalement « démythologisé », « déreligiosé » et « désuperstitionisé » si l'on peut dire, on ne croit plus en Dieu. Et dans
ce cas, mieux vaut avoir l'honnêteté de le
reconnaître.
En fait, la foi, c'est un peu comme l'amour.
Si l'on veut aimer d'un amour parfaitement pur, c'est-à-dire
débarrassé de toute possessivité, de tout
érotisme, de tout désir d'être aimé, bref
de toute ambiguïté, on n'aime pas vraiment. De même
si l'on veut croire en Dieu sans que cette foi ne soit en rien une
forme de crédulité (de foi du charbonnier,
irrationnelle et enfantine) on ne croit plus en rien.
Les religions, avec leurs dogmes tels que la
naissance virginale, la résurrection ont pour fonction
d'être ce que Platon appelle des « mixtes » c'est-à-dire des médiations entre le
sensible (on pourrait dire la superstition) et l'Infini, l'Absolu (on
pourrait le théisme). Leurs structures, leurs rites et leur
dogme tiennent compte d'une forme de superstition naturelle à
l'homme mais leur intention vise l'au-delà d'un Dieu
transcendant.
En ce sens les religions éduquent la
superstition naturelle. On pourrait dire qu'elle les sublime.
Si l'on ne rentre pas dans le compromis
des formes religieuses, le besoin de
superstition risque de ressurgir (à l'extérieur du
giron des religions) dans des formes totalement médiocres et
quelquefois fanatiques. Ainsi, on constate que c'est souvent dans les
pays protestants (où on a prêché une foi
théiste, sécularisée et
démythologisée) que se multiplient les sectes et les
superstitions, alors que dans les pays catholiques (où le
magistère de l'Eglise a accepté le culte des saints,
des sources et des esprits), la propension à la superstition a
davantage été assumée et contrôlée
par les rituels et les dogmes de l'Eglise officielle.
Je ne veux pourtant pas dire que le
protestantisme libéral soit à rejeter. Mais il faut
qu'il reste, comme en France, la foi d'une minorité. D'une
certaine manière il professe une foi utopique.
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