Revenir à la
vie
Peut-on se remettre
d'un malheur ?
Alain
Houziaux
18 décembre 2004
Comment peut-on se remettre d'un
malheur, d'un deuil, par exemple, ou
bien d'une séparation, d'un divorce ou d'une rupture avec l'un
de ses enfants ?
Certaines ruptures peuvent être aussi
terribles que des deuils, surtout lorsque c'est l'autre qui prend
l'initiative de la séparation. On a des idées noires,
on cherche à s'occuper, on n'y arrive pas. On va au
cinéma et même pendant le film on est encore poursuivi
par ses obsessions. On devient comme fou. Comment peut-on se remettre
de cette épreuve et de ce traumatisme ?
Nous procéderons en deux temps
nettement disjoints.
- D'abord, dans un premier temps, nous
partirons d'un texte biblique : le récit des
pèlerins d'Emmaüs. Jésus vient d'être
crucifié. Deux de ceux qui ont cru en lui quittent
Jérusalem. Comment ces deux pèlerins vont-ils pouvoir
se remettre de ce malheur ? Nous les suivrons pas à pas
jusqu'à la fin de leur deuil. Et nous verrons, sur cet
exemple, quelles sont, selon la prédication chrétienne,
les étapes d'un processus de « résilience », puisque ce terme est maintenant utilisé par
les psychologues pour caractériser la capacité de
surmonter un traumatisme.
- Ensuite, dans un deuxième
temps, nous verrons comment, selon des psychologues tels que Boris
Cyrulnik, peut se mettre en �uvre un processus de résilience.
Et nous comparerons les propositions des psychologues et celles de la
prédication chrétienne sur la manière de se
remettre d'un malheur.
1
Le récit des
pèlerins d'Emmaüs
Donc, voyons d'abord comment
les pèlerins d'Emmaüs ont pu se remettre de leur
deuil
.
Rappelons d'abord le texte
biblique :
Trois jours après la mort
de Jésus, deux de ses disciples allaient à un village
nommé Emmaüs. Ils s'entretenaient de tout ce qui
s'était passé. Pendant qu'ils discutaient, Jésus
s'approcha et fit route avec eux et il leur dit :
- De quoi parlez-vous ?
Ils s'arrêtèrent tout tristes. L'un d'entre eux
nommé Cléopas lui dit :
- Quoi, tu ne sais pas ce qui s'est produit ces derniers jours
au sujet de Jésus de Nazareth qui était un
prophète puissant en oeuvres et en paroles. Nos grands
prêtres et nos chefs l'ont livré pour être
condamné à mort. Nous espérions que ce serait
lui qui délivrerait Israël. Mais cela fait trois jours
qu'il a été crucifié et lui, nous ne l'avons
toujours pas revu.
Alors Jésus leur dit :
- Mais ne deviez-vous pas le savoir ? Le Christ ne
devait-il pas endurer ces souffrances ?
Et commençant par Moïse et par tous les prophètes,
il leur expliqua dans toutes les Écritures ce qui le
concernait. Lorsqu'ils furent près du village où ils
allaient, Jésus fit mine de vouloir aller plus loin. Alors les
deux hommes le pressèrent en disant :
- Mais reste donc avec nous car le soir est proche.
Et il entra pour rester avec eux. Pendant qu'il était à
table avec eux, il prit du pain, prononça la
bénédiction et le leur donna. Alors leurs yeux
s'ouvrirent et ils le reconnurent. Ils se levèrent à
l'heure même, retournèrent à Jérusalem et
ils retrouvèrent l'assemblée des autres disciples.
Luc 24.
Donc Jésus a été
crucifié. Les deux disciples ont quitté
Jérusalem. C'est fini pour Jésus, et c'est fini aussi
pour eux. Ils rentrent chez eux, ils vont s'enterrer dans l'ennui et
la solitude, ils n'ont plus d'espoir.
Comment vivre quand on n'a plus d'espoir,
quand la vie devient vide, vide de sens, vide de tout ? Les deux
hommes ressassent leur déception, ils n'ont plus rien à
faire. Que vont-ils faire de tout ce temps que sera leur
vie ?
Apprendre à vivre même si on
n'a plus d'espoir
Quand on n'a plus d'espoir, le plus urgent,
ce n'est peut-être pas de retrouver l'espoir, mais plutôt
d'apprendre à vivre même si on n'a plus d'espoir.
Mais, que faire pour cela ? Quand on
est déboussolé, il faut fractionner le temps. Se donner
des tâches toutes simples à très court terme.
Pour chaque jour, une tâche simple, précise, un peu
physique et presque mécanique. Les deux pèlerins se
sont donné un but pour la journée qui vient :
rentrer chez eux, faire cette marche de trente kilomètres, un
point, c'est tout. Après on verra bien.
Et pendant que les deux hommes marchent, un
troisième les rejoint. Un inattendu, un inconnu, un
inespéré, une diversion. Nous, nous savons que c'est
Jésus lui-même ressuscité. Mais, eux, ils ne le
savent pas.
L'inconnu engage la conversation avec nos
deux disciples. Et ceux-ci lui disent leur déception. Oui,
disent-ils, nous espérions que ce Jésus qui vient
d'être crucifié serait celui qui délivrerait
Israël du joug des Romains. Nous avions tellement confiance en
lui.
Quand on n'a plus d'espoir, ce qui nous
encombre, c'est le passé, les regrets. On aurait du faire
ceci, on n'aurait pas du faire cela. Il n'y a rien de plus lourd que
la meule du remord face au rictus figé sur les lèvres
d'un mort.
Le travail du
souvenir
Et ce qui nous assaille aussi, ce sont les
questions, les incompréhensions. Pourquoi donc Jésus
a-t-il voulu mourir ? On dirait qu'il l'a voulue cette
crucifixion ! Il a eu une attitude suicidaire ! De fait,
quand on ne comprend pas l'autre, on dit souvent qu'il a eu une
attitude suicidaire.
Quand on souffre, on rabâche ses
frustrations, ses récriminations, on s'enferre dans ses
oeillères, on s'enferme dans sa manière de voir ce qui
s'est passé. Il en est ainsi dans les séparations et
dans les divorces. Mais aussi quelquefois dans les deuils.
Mais voilà, grâce à
l'inconnu qui les a rejoints, les deux disciples vont commencer
à comprendre d'une nouvelle manière ce qui s'est
passé. En effet, il leur explique pourquoi Jésus a
voulu lui-même être crucifié. Il leur donne les
raisons de Jésus. Cela les apaise. Ils peuvent enfin
comprendre ce qui s'est passé. Ils cessent de rabâcher
leur histoire à eux.
Il faut faire une différence
fondamentale entre d'une part le travail du souvenir et d'autre part
le rabâchage, c'est-à-dire la mémoire
obsessionnelle.
Se souvenir, c'est un travail difficile.
Mais cela peut nous aider à comprendre, et à faire
notre deuil. Se souvenir c'est se rappeler ce qui s'est passé,
l'histoire des malentendus et des souffrances, mais d'une
manière nouvelle. Cela demande un changement de regard. C'est
redécouvrir l'histoire, mais selon le regard de l'autre, de
celui que l'on considère comme le responsable du malheur. Et
de fait, c'est souvent un tiers qui peut nous aider à faire ce
travail de souvenir, d'interprétation et de
compréhension.
Re-comprendre cette histoire du point de vue
de l'autre. C'est particulièrement nécessaire pour
pouvoir accepter le suicide de quelqu'un qui nous est cher. Il faut
tenter de se raconter la vie de ce fils chéri mais de son
point de vue à lui. Ce qui compte, ce ne sont pas nos torts ou
notre absence de torts. C'est lui, l'autre, ce qu'il a vécu
selon sa manière de voir à lui : ce qui le faisait
souffrir, pourquoi il en est arrivé là. Et cela, il
faut essayer de l'accepter. Bien sûr, nous ne pouvons pas nous
réconcilier avec le fait qu'il se soit suicidé, mais
nous pouvons nous réconcilier avec ce qu'il a vécu,
lui, dans sa chair pour en venir là. Et nous le pouvons parce
que nous l'aimons, lui, tel qu'il était avec ses angoisses et
ses cauchemars.
Et le même travail de
compréhension, il faut aussi le tenter vis-à-vis de
celui qui a voulu nous quitter, pour comprendre l'histoire telle que,
lui, il l'a vécue avec ses yeux à lui, avec son c�ur
à lui. Au fond c'est peut-être cela le pardon. En tout
cas, c'est comme ça que nous pouvons commencer à nous
guérir.
Ce sont les autres qui re-suscitent la vie
en nous
Venons-en maintenant à
une nouvelle étape sur ce retour vers la vie.
Les deux hommes continuent à marcher
vers Emmaüs, ils ont compris pourquoi Jésus avait agi
ainsi, pourquoi il avait voulu mourir. Mais lui, l'inconnu qui marche
avec eux, ils ne l'ont toujours pas reconnu. Et, lorsqu'ils
approchèrent du village où ils se rendaient,
« Jésus fit mine
d'aller plus loin » Il
fait une échappée, pourrait-on dire. Et, les deux
disciples s'élancent alors vers lui, le rattrapent et lui
disent : « Reste avec
nous car le soir approche ». Et Jésus entra pour prendre le repas avec
eux dans une auberge.
Pour ceux qui sont en deuil, la vie reprend
souvent ainsi.
Dans Le
songe d'un homme ridicule,
Dostoïevski raconte comment un homme décidé
à se suicider est dérangé au dernier moment par
une petite fille qui, affamée, est venue lui demander de
l'aide. Et l'homme ne se suicidera pas. De fait, « Ce sont souvent les autres qui
re-suscitent la vie en nous et ainsi nous ressuscitent
». Quand ça va
mal, il faut se laisser déranger par les autres.
Donc, les disciples décident de
retenir cet inconnu pour le repas du soir. Ainsi, tout d'un coup, ils
expriment un désir, à propos de quelqu'un d'autre. Eux
qui n'avaient plus de goût pour rien, ils retrouvent un
appétit et même un projet. Même au plus profond du
malheur, il y a toujours à un moment ou un autre, une
résurrection de la chair. La chair, c'est l'appétit, le
désir, la faim. Ce qui nous ressuscite en premier, ce n'est
pas le courage ni même la volonté, c'est ce qu'il y a de
charnel en nous. Manger quelque chose de bon, boire un peu de Muscat
de Frontignan et puis se tenir chaud ensemble autour d'un repas
partagé. Retrouver la tendresse pour ses petits enfants, par
exemple.
C'est souvent lorsque l'on est passé
par une épreuve que l'on retrouve la force et la chaleur de la
tendresse. Ce qui nous reste devient l'essentiel de la vie. Nous
sommes portés par la vie, malgré tout. Comme le dit
André Malraux, « une
vie ne vaut rien, mais rien ne vaut une
vie ».
Rien ne vaut la vie qui nous reste à
vivre. Oui, aujourd'hui, c'est le premier jour de la vie qui nous
reste. Il y a quelqu'un en nous, quelqu'un qui n'est pas nous et qui
demande à ressusciter. On peut l'appeler le Christ. Il
s'acharne à nous ressusciter, malgré nous. Car, bien
souvent nous ne voulons pas ressusciter, comme si c'était de
notre devoir de continuer à payer le malheur par le malheur,
comme si c'était nécessaire de rester dans le malheur,
comme si se remettre du malheur, c'était une faute, comme si
c'était mal.
Mais non ! Nous avons le droit de
ressusciter, nous avons même le devoir de ressusciter. C'est
pourquoi nous pouvons prier ainsi : Notre Dieu, notre Père, ne
nous induis pas dans la tentation de croire qu'il faut que nous
restions dans le malheur. Bien au contraire, délivre-nous du
mal et du Malin, qui veut nous faire croire qu'il faut que nous
restions dans le malheur.
Tu peux partir, mon
bien-aimé
Et maintenant, venons-en à une
nouvelle étape. Ainsi, les disciples acceptent de ressusciter
et ils passent à table avec Jésus, toujours incognito.
Ils partagent le pain et le vin avec cet inconnu. Celui-ci prend du
pain, il prononce la bénédiction, il le leur donne. Ce
sont les gestes de Jésus, les paroles de Jésus. Ils se
sentent bien là tous les trois. C'est un peu comme si
Jésus était encore là. C'est comme s'il
n'était pas mort. La vie reprend comme avant. On s'adapte au
manque, à l'absence. Dernièrement une vieille dame m'a
dit : « Même
quand on ne peut pas accepter, on peut quand même
s'adapter. » Et elle avait
perdu deux enfants.
C'est ce que dit un texte bien connu souvent
cité lors des services funèbres. Dans ce texte c'est
celui qui est mort qui parle à ceux qui sont en deuil. Et il
leur dit : « Vous ne
me voyez plus. Mais, même si je ne suis pas là, faites
comme si j'étais là. Parlez de moi comme lorsque
j'étais là, prenez votre repas comme avant. Et alors je
serais là au milieu de vous. » Et de fait, dans l'auberge d'Emmaüs,
Jésus est bien là avec ses disciples, il est vraiment
là à table, avec eux.
Et tout à coup les disciples le
reconnaissent. Ils reconnaissent que l'inconnu, c'est Jésus.
Et aussitôt après, le Christ disparaît dans la
lumière et dans le mystère. Il disparaît
définitivement, totalement, comme s'il avait terminé
tout ce qu'il avait à faire. Comme s'il avait rejoint les
pèlerins d'Emmaüs non pas pour leur montrer qu'il
était ressuscité mais seulement pour leur faire
accepter qu'il n'était plus là et qu'il était
mort.
Et, de fait, cette fois-ci les disciples
acceptent la disparition de Jésus et son départ
à tout jamais. Ils ont terminé leur deuil. C'est cela
la fin du deuil : accepter que l'autre soit parti pour toujours,
le laisser partir.
Faire son deuil, revenir à la vie,
c'est pouvoir se dire ceci : « Oui, te laisser partir, toi mon
père qui est mort un soir de décembre, et puis aussi,
toi ma femme qui m'a quitté pour un autre, et puis, toi aussi,
mon fils qui ne veut plus me voir. Mon bien-aimé, je te laisse
aller. Je l'espère, ailleurs tu as ressuscité. Amen et
merci pour ce que tu as été. Amen et merci pour ce que
tu m'as donné. Et puis maintenant aussi, je peux le dire
enfin : amen pour la chambre vide, pour le lit refermé et
les larmes versées ». Ne plus attendre la lettre qui n'arrive pas, le
téléphone qui ne sonne pas, le mot de repentir qui ne
vient pas.
Le Cantique
des Cantiques, ce chant d'amour si
plein de rendez-vous manqués, se termine curieusement. La
jeune fille dit au jeune homme comme un adieu sans au revoir et sans
tristesse : « Tu peux
partir mon bien-aimé, fuis, je te laisse aller. Sois semblable
à une gazelle, à un jeune faon sur les montagnes
embaumées ».
Il n'y a pas de paroles plus simples et plus
belles pour dire que l'on accepte la résurrection de l'autre
loin de soi - et aussi, humblement, sa résurrection
à soi, loin de l'autre, le bien-aimé.
2
La résilience
est-elle une vertu chrétienne ?
Nous venons de présenter un
itinéraire par lequel deux
personnes se sont remises de leur malheur. Et c'est là une
illustration de ce que prêche le christianisme à propos
de la question qui nous intéresse : revenir à la vie,
comment ?
Nous voudrions maintenant voir quels sont
les enseignements de la psychologie d'aujourd'hui sur cette
même question et les comparer avec la prédication
chrétienne.
En psychologie, l'aptitude à revenir
à la vie après un traumatisme, c'est ce qu'on appelle
la « résilience » depuis que Boris
Cyrulnik a mis ce concept à
l'honneur.
La résilience caractérise le
fait de « surmonter les
événements de la vie
difficiles ». Le mot
« résilience » vient de l'anglais resilience caractérisant
l'aptitude à « rebondir ». Le terme de « résilience » a d'abord été employé en
physique des matériaux pour caractériser la
résistance au choc. Il évoque donc la souplesse et
l'adaptation. Et, depuis quelques décennies, il
caractérise, en psychologie, la disposition de certains sujets
à traverser, sans dommages sensibles, les
événements traumatiques de la vie.
Boris Cyrulnik caractérise la
résilience comme « la capacité à
réussir, à vivre, à se développer
positivement, de manière socialement acceptable, en
dépit du stress ou d'une adversité qui comporte
normalement le risque grave d'une issue
négative ». La
résilience peut être comprise par l'image du
« ressort ». Pour Cyrulnik, « la notion de résilience souligne
l'aspect adaptatif et évolutif du
moi ».
Faut-il éviter les
épreuves ?
La psychologie et la prédication
chrétienne indiquent l'une et l'autre des chemins de
guérison et de survie pour surmonter un traumatisme ou une
épreuve.
Mais, avant même de pouvoir comparer
ces deux chemins, il nous faut poser une première
question : l'épreuve (le traumatisme, la souffrance, le
malheur) a-t-elle le même statut pour le processus de
résilience et pour la prédication
chrétienne ? Le christianisme et la psychologie la
conçoivent-ils de la même manière ?
La prédication chrétienne,
surtout dans le passé, a considéré qu'il y avait
une forme d'utilité de l'épreuve et même de la
souffrance. Les psychologues de la résilience pensent-ils de
même ? La résilience qu'il tente de favoriser
est-elle une capacité à ne pas subir de traumatismes ou
plutôt une capacité à en tirer partie ?
Conçoivent-ils la résilience comme un processus
permettant de ne pas souffrir lors des épreuves de la
vie ? Autrement dit, la résilience est-elle ou non une
forme d'invulnérabilité à l'épreuve et
à la souffrance ?
La réponse n'est pas évidente.
Pour certains, la notion de résilience est incontestablement
très proche de celles d'invulnérabilité et
d'autoprotection. La résilience permet de passer à
travers la souffrance et de résister à la souffrance.
Elle permet donc de ne pas être éprouvé par
l'épreuve. En revanche, pour Boris Cyrulnik par exemple,
« ce que signifie la
résilience... n'a rien à voir avec
l'invulnérabilité ». Il la conçoit donc plutôt comme une
capacité de rebondir après l'épreuve. Mais cela
ne signifie pas pour autant que l'épreuve ait une
utilité .
Quoi qu'il en soit et quelle que soit la
manière dont on définit la résilience, il semble
bien clair que jamais un psychologue ne dira que la souffrance peut
être utile et nécessaire.
Et qu'en pensent les
théologiens ? On doit le constater, sur la question du
statut de l'épreuve et de la souffrance, le judaïsme et
le christianisme ont peut-être des positions
différentes.
Le judaïsme n'ignore pas la notion
d'épreuve. Mais, pour lui, il n'y a épreuve que pour
qu'on puisse manifester sa capacité à lui
résister. L'épreuve est une sorte de test qui permet de
faire la preuve de ses qualités et de ses vertus. La
souffrance n'est jamais valorisée en tant que telle. Il n'y a
donc aucune nécessité de souffrir. Le livre de Job le
montre clairement puisqu'il critique la position des amis de Job qui
considéraient que la souffrance avait une valeur
pédagogique.
Les Patriarches, Abraham, Isaac, Jacob et
Joseph, tout comme Moïse et David, peuvent être considérés comme
des sujets résilients. Ils ont eux-mêmes bien des
ressources qui leur permettent de passer à travers les
épreuves.
Joseph, en particulier peut paraître
comme un sujet particulièrement résilient. Il tire
partie des épreuves sans jamais vraiment les subir. Il
était haï par ses frères qui le vendirent à
des marchands madianites. Il fut ensuite acheté par un
officier du Pharaon qui lui confia l'administration de ses biens. La
femme de cet officier le fit jeter en prison parce qu'il
résistait à ses avances. Mais, grâce à ses
qualités personnelles, il réussit à s'en sortir
et finit par devenir le premier ministre du Pharaon. Ainsi, en toutes
circonstances, Joseph réussit à « changer le mal en
bien »
(cf Gen 50,20).
De fait, le Judaïsme peut, d'une
certaine manière, être considéré comme une
éthique de la résilience : aptitude à
l'autonomie, sens de l'adaptation, débrouillardise,
énergie, force de caractère, vitalité, amour de
la vie, refus du dolorisme et du masochisme. Et le peuple juif dans
son ensemble paraît être un modèle de
résilience face aux traumatismes qu'il a subis tout au long de
son histoire.
Mais le christianisme a une position plus
ambiguë. Pour lui l'épreuve peut avoir un sens et une
utilité. On l'a d'ailleurs souvent critiqué sur ce
point en le taxant de dolorisme et de masochisme. La critique a
été sans doute excessive. Mais incontestablement, elle
touche à un point sensible. Pour la prédication
chrétienne, la dramaturgie du retour à la vie implique
que l'épreuve ait été effectivement subie.
Ainsi, selon le Symbole des Apôtres
(le Credo), Jésus a d'abord souffert et il est mort. Et
ensuite seulement, il est ressuscité des morts. Autrement dit,
il n'est pas passé à travers l'épreuve. Il n'a
pas été invulnérable à l'épreuve.
Il l'a effectivement subie.
La prédication chrétienne est
constante sur ce point. La force de Dieu s'accomplit dans la
faiblesse de l'homme (2 Cor 12,9). Pour que la force de
Dieu fasse ses preuves, il faut que l'homme soit faible par
lui-même. Et c'est pourquoi Paul proclame : « Je
me plais dans les faiblesses, dans les outrages, dans les privations,
dans les persécutions, dans les détresses »
(2 Cor 12,13).
Les épreuves ont-elles
une utilité ?
On peut bien sûr se demander pourquoi
le christianisme valorise ainsi l'épreuve en tant que telle.
Il est bien difficile de répondre à cette question. Je
hasarderai quatre réponses possibles.
- Première explication
à l'importance accordée à l'épreuve par
le christianisme.
La prédication chrétienne ne
se différencierait pas de l'enseignement des religions en
général et en particulier des religions primitives.
Dans celles-ci, dit Mircea
Eliade « les souffrances, aussi bien physiques que
psychiques sont homologuées aux tortures indispensables
à toute initiation ; la maladie... est
considérée comme une épreuve initiatique. Il
faut "mourir" à quelque chose pour pouvoir renaître,
c'est à dire guérir ; on meurt à ce qu'on
était avant ; on meurt à la condition profane.
Celui qui guérit est un autre, un nouveau-né... Il
s'agit de dépasser un mode d'être pour déboucher
sur un autre, supérieur. »
Ce texte expliquerait pourquoi, pour la
prédication chrétienne, l'épreuve et même
la « mort » sont nécessaires. S'il faut qu'il y ait
« mort », c'est pour qu'il puisse y avoir ensuite une vie qui
soit totalement nouvelle. Il faut qu'il y ait mort pour qu'il puisse
y avoir « nouvelle
naissance ».
On peut peut-être traduire cette
manière de voir dans des termes plus compréhensibles
aujourd'hui. Le fait de subir une épreuve peut changer en
profondeur et faire voir la vie de manière tout à fait
nouvelle. L'épreuve peut être, pour celui qui la subit,
l'occasion d'un « flash », c'est-à-dire d'une sorte d'illumination et
de prise de conscience, qui le décide à changer de vie
et à embrasser une vie nouvelle. Le traumatisme subi à
l'occasion de la mort d'un être cher peut ainsi induire une
forme de conversion. Clovis s'est
décidé à embrasser la foi chrétienne
à la suite de la mort de l'un de ses fils. Che Guevara s'est
décidé à abandonner sa vie de jeune bourgeois
après avoir été traumatisé par le sort
des lépreux d'un hôpital d'Amazonie. Pendant la
dernière guerre mondiale, certains ont découvert la foi
chrétienne pendant leur séjour dans des camps de
concentration. De même, le fils prodigue a décidé
de revenir chez son père et d'abandonner sa vie de patachon
à la suite d'une prise de conscience douloureuse chez son
dernier employeur. Ainsi l'épreuve constitue un déclic.
Elle est un tremplin qui permet de découvrir
une « vie
nouvelle ».
Et, puisque nous comparons le processus de
la résilience et l'itinéraire que propose le
christianisme, nous pouvons nous demander : la vie à
laquelle conduit le processus de résilience peut-elle
être considérée comme une vie effectivement
nouvelle ?
D'une certaine manière
« non » ; et d'une certaine manière « oui » . Dans certains cas, la résilience est
présentée comme un processus d'adaptation au
traumatisme. Et il n'y a pas à proprement parler
« vie
nouvelle ». Mais, dans
d'autres, le survivant a l'impression d'avoir vaincu la mort qui a
failli le prendre. Et il se considère alors à sa
manière, comme un « born again », un « né de
nouveau ».
- Deuxième manière de donner une
utilité à l'épreuve dans le judaïsme et le
christianisme.
L'épreuve est un test qui nous permet
de faire la preuve de notre capacité à la surmonter.
Nous l'avons dit, cette manière de concevoir l'épreuve
est fondamentale dans l'Ancien Testament. Ainsi, par exemple, Job est
soumis à plusieurs épreuves avec l'aval de Dieu
(même si c'est Satan qui enlève à Job ses
troupeaux et ses enfants) de façon à ce qu'il puisse
faire la preuve qu'il croit en Dieu « pour rien », malgré ses épreuves. L'épreuve
est considérée comme utile parce qu'elle permet
à celui qui la subit de prouver qu'il a une foi
« éprouvée » qui résiste aux épreuves. Et cette
conception se retrouve aussi dans le Nouveau Testament et elle a
été souvent reprise par la prédication
chrétienne. Le martyr, dans la tradition chrétienne
ancienne, c'est celui qui accepte de subir la torture et la mort pour
témoigner de la vérité et de la force de sa foi.
Sa souffrance et son acceptation de la souffrance ont valeur de
témoignage. Et celui qui résiste à
l'épreuve et ne renie pas sa foi hérite de
la « couronne de
vie » Jacques 1,12.
Un peu dans le même sens, Boris
Cyrulnik dit que celui qui a survécu à une
épreuve a un sentiment de puissance et de victoire, même
s'il a quelquefois aussi honte de sa fierté . Comme Jean
Genêt, il peut faire de son « trauma » une légende, un récit
héroïque ou une �uvre d'art .
- Troisième explication de la
place donnée à l'épreuve par le
christianisme. La souffrance serait
une expiation nécessaire et utile. Nous la mentionnons pour
mémoire car, aujourd'hui, plus aucun prédicateur ne la
présente « telle
que », même si elle
reste présente, consciemment ou non, chez beaucoup.
Il est bien évident que les
psychanalystes ne diront jamais rien de tel pour accréditer la
nécessité de l'épreuve. Il faut cependant
remarquer que la notion d'expiation n'est pas du tout absente chez
les psychologues de la résilience, mais sous une toute autre
forme. Les personnes qui ont pu échapper à une
épreuve (la Shoah par exemple) se sentent souvent coupables
d'être des survivants alors que certains de leurs proches ont
pu périr. Et ils peuvent être tentés de vouloir
expier leur survivance sous une forme ou sous une autre.
- Quatrième réponse
possible pour expliquer la position du christianisme vis-à-vis
de l'épreuve.
Dans la Bible, l'épreuve est souvent
considérée comme purificatrice. Si on met du minerai
aurifère dans un creuset, cela peut permettre d'obtenir un peu
d'or pur. Cette image est fréquemment utilisée dans la
Bible pour expliquer que Dieu soumet l'homme à des
épreuves pour le purifier (Zach 13,9 ;
Job 23,10 ; I Pierre 1,7
; I Cor 3,13). Dans un sens proche, on peut dire qu'il
faut être passé par le creuset de la souffrance pour
découvrir ce qui compte vraiment et ce sur quoi on peut
compter.
Dans la Bible, l'épreuve peut aussi
être considérée comme une correction ayant une
intention éducative d'amélioration
(1 Cor 11,32 ; Apoc 3,19 ;
Heb 12,4-11). Dans ce sens l'épreuve peut être
considérée comme un « écrouissage ». L'épreuve est considérée comme
une forme de « sanctification ». Elle nous permet de découvrir en nous
l'image du Christ (2 Cor 13,5).
Ainsi l'épreuve elle-même
serait un facteur de transformation et pourrait de ce fait conduire
à une vie plus humaine sinon plus chrétienne. De fait,
la souffrance nous apprend à être plus humble et plus
compréhensif vis-à-vis d'autrui. Elle rabote notre ego
et nos jugements tout faits et trop rapides. Il faut le
reconnaître, tant que l'on n'a pas souffert, on vit dans le
faux et dans le faux-semblant et on n'a pas éprouvé ce
qui compte vraiment. La souffrance nous conduirait ainsi à la
découverte de vérités qui résistent et
qui sont insubmersibles. La souffrance serait un chemin
nécessaire pour parvenir à la foi et à la
découverte de Dieu. « On ne parvient à Dieu, dit le
poète Artaud, qu'après avoir traversé un
déchirement et une angoisse ».
On peut en effet constater que ceux qui sont
passés par une épreuve décisive vivent la suite
de leur vie comme une grâce de Dieu et un bienheureux sursis,
avec une forme de détachement, de
sérénité et de dé-préoccupation.
La blessure aurait donc une utilité,
sans que cela puisse pour autant signifier qu'elle ait
été voulue par Dieu. Elle serait seulement
utilisée par Dieu et par notre aptitude à rebondir. On
peut donner une métaphore : le mode de la formation de la
perle par l'huître. L'huître forme sa perle de nacre
à partir d'une blessure suscitée par exemple par un
grain de sable qui l'a agressée. L'épreuve serait donc
nécessaire. La « perle » se formerait seulement à partir du
traumatisme subi.
Les psychologues de la résilience
considèreraient-ils, eux aussi, qu'il y a une utilité
de l'épreuve en tant que telle ? C'est loin d'être
évident.
Certes, disent-ils, le travail de
mémoire et de « mise
en paroles » permet
souvent de transformer la blessure en source d'engagement , et le
malheur en créativité, comme ce fut le cas pour Cioran.
Mais ce n'est pas à proprement parler l'épreuve
elle-même qui est bénéfique, c'est le
« travail » (le « tricot » dirait Cyrulnik) que l'on fait à son sujet.
Pourtant, Boris Cyrulnik lui-même
mentionne la métaphore de la perle de l'huître, et, avec
son goût des oxymores, il reconnaît que toute situation
extrême en tant que processus de destruction renferme
paradoxalement un potentiel de vie. Mais il ne pense pas pour autant
que l'épreuve elle-même soit source de changement et de
résilience. Et à propos de la métaphore de la
perle, il insiste sur le fait que ce sont les mécanismes de
défense de l'huître qui produisent la perle, et non pas
l'agression ! Sa lecture est donc différente de celle du
christianisme.
- Que conclure sur ce point ? Les
psychologues de la résilience ne valorisent jamais
l'épreuve en tant que telle. D'ailleurs, ils n'ont sans doute
pas tort. Il faut bien le reconnaître, les tentatives du
christianisme pour justifier l'épreuve et la « crucifixion » paraissent bien aléatoires. Et c'est sans
doute pourquoi, aujourd'hui, dans les Eglises chrétiennes, il
est en fait proscrit de parler d'une nécessité de la
souffrance. De nos jours, la prédication chrétienne
hésite de plus en plus à lui donner un sens et une
utilité. Il n'y a donc rien d'étonnant à ce que
les psychologues de la résilience n'aillent aucunement dans ce
sens.
Aujourd'hui, nous semble-t-il, le
débat entre la psychologie de la résilience et la
prédication chrétienne ne peut plus porter à
proprement parler directement sur cette problématique de la
nécessité et de l'utilité de la souffrance. Les
divergences entre les deux « disciplines » portent sans doute davantage sur un autre point que
l'on peut situer ainsi : La réflexion chrétienne
se demande « que faire de
la souffrance ? »
même si elle ne sait pas comment répondre à cette
question de manière convaincante ; et, en revanche, la
psychologie de la résilience se demande, elle, « comment se remettre de la
souffrance ? ». La
différence du vocabulaire employé pour
caractériser le choc subi est significative. La psychologie
parle de « traumatisme » et de « maltraitance » (ce qui est radicalement négatif) alors que
la prédication chrétienne parle d'« épreuve » (ce qui laisse supposer qu'il faudrait continuer
à y voir une « mise
à l'épreuve » dont il faudrait tirer partie).
De fait, la psychologie et la
prédication chrétienne n'ont sans doute pas les
mêmes « valeurs » de base. Et cela se sent dans la manière de
concevoir les modalités du processus de guérison. La
psychologie utilise un vocabulaire de combat contre le traumatisme et
le christianisme un vocabulaire qui montre que l'épreuve, en
elle-même, doit être prise en compte. La psychologie
valorise les concepts de
« défenses », de « ressources
personnelles »,
d'« agonisme
psychique » (aptitude
à se battre) voire d'aptitude à l'« invulnérabilité » alors que la prédication chrétienne,
dans l'esprit des Béatitudes, soulignerait plutôt la
valeur décisive de l'humilité, de la non
résistance, voire même du « consentement » à l'épreuve.
La résilience et la
foi
Continuons à tenter de cerner le
concept de résilience et de l'articuler avec
l'idéologie sous-jacente à la prédication
chrétienne.
Nous nous demandons maintenant : les
psychologues peuvent-ils considérer la foi religieuse comme un
facteur positif favorisant la résilience ?
Cette question, me semble-t-il, n'est pas
abordée directement par Cyrulnik. Mais, puisque la foi peut
être considérée comme une forme d'attachement
à un « Autre », nous pouvons tenter d'y répondre, par
analogie, en nous demandant : l'attachement à l'autre et
la confiance en cet « autre » peuvent-ils être considérés par
les psychologues de la résilience comme un facteur
positif ?
La réponse n'est pas évidente.
Certains considèrent la résilience comme un trait de
tempérament personnel et comme une forme d'autonomie interne.
Ils parlent d'autoprotection et même d'« ego-résiliency ». Boris Cyrulnik parle de « ressources internes
imprégnées dans le
tempérament ». Mais
il est vrai que d'autres insistent aussi sur l'importance d'un
soutien provenant d'un tiers. La résilience serait liée
au fait de se sentir en sécurité et en
sûreté, en particulier grâce à un
« autre ». Cyrulnik insiste sur ce point. Selon certains , il
faut, pour développer la résilience, favoriser la
construction d'un « attachement » sécurisant, ce qui pourrait, peut-être,
ouvrir une porte du côté de la foi religieuse.
Mais voilà qui complique les choses.
Cet « attachement » peut lui-même être
considéré comme problématique. Il n'est pas
forcément toujours souhaitable. Ce qui peut favoriser la
résilience, c'est seulement l'attachement « sécurisé » et « autonome » qui permet d'accepter la séparation d'avec
celui auquel on est attaché. Mais l'attachement
« insécurisé » (celui qui ne permet pas d'accepter cette
séparation), lui, ne la favorise pas. On fait ainsi la
différence entre l'« attachement
craintif » et
l'« attachement
détaché ».
Il faut donc se demander : la foi
peut-elle être considérée comme un attachement
« sécurisé » et « autonome » ou, au contraire,
« insécurisé » ?
Il faut différencier la foi de la
superstition. La superstition peut être
considérée comme une forme d'attachement
insécurisé. Elle réclame sans cesse des preuves
et des miracles. Elle reste profondément inquiète. En
revanche, la foi pourrait plutôt être
considérée comme une forme de confiance. Elle n'a pas
besoin d'être sécurisée par des signes. D'une
certaine manière, la foi serait auto
référentielle. La foi s'appuierait sur la foi. Elle
serait donc une attitude « autonome ». La foi ne serait peut-être pas d'abord une
confiance en Dieu, mais plutôt d'abord le sentiment
d'être en confiance grâce à Dieu. La foi serait
donc une aptitude à l'autonomie. Ainsi elle pourrait
être un "attachement détaché" c'est-à-dire
un facteur de résilience.
Donc, sur la place de la foi dans le
processus de résilience tel que le conçoit la
psychologie, nous en viendrions à une conclusion plutôt
positive. Mais ceci serait-il accepté par les analystes de la
résilience ? Et on peut aussi se demander si la
conception de la foi que nous présentons ici serait
acceptée par tous les théologiens
chrétiens !
La résilience et
l'amour
Dernière question pour tenter
d'articuler la résilience et le christianisme : la
résilience et l'amour. L'amour pour le prochain peut-il
être un facteur de résilience ? Ou au contraire
constitue-t-il un handicap ? La question mérite
d'être posée. Pour pouvoir être heureux et passer
à travers les traumatismes de la vie, faut-il être
indifférent à autrui et au monde ?
A première vue, il semble que l'amour
et la résilience soient deux notions tout à fait
différentes, voire même incompatibles.
L'amour est une émotion forte,
quelquefois passionnelle. Il peut conduire au sacrifice de soi. La
résilience, elle, en revanche, pourrait être
considérée comme une aptitude à ne se laisser ni
entamer ni émouvoir. L'amour est une forme de don et
même d'abandon de soi-même. La résilience, de son
côté, peut être considérée comme une
forme de self defence.
Mais, remarquons-le, l'amour a des formes
diverses. Certaines sont sans doute incompatibles avec la
résilience (ainsi par exemple l'amour qui consiste à ne
pas résister à autrui et même au méchant).
Mais d'autres ne le sont pas. Et parmi celles-ci, il y a
l'amour-reconnaissance, c'est-à-dire l'amour-gratitude. Ainsi,
par exemple, le sentiment de reconnaissance vis-à-vis d'un
défunt est un puissant moteur pour faire son deuil et
dépasser le traumatisme de ce deuil. Le rituel des services
funèbres protestants le sait bien puisque ces services sont
considérés comme des services d'« action de
grâce »,
c'est-à-dire de reconnaissance.
Mais, il faut bien le reconnaître, la
notion d'amour en tant que telle ne semble pas intervenir
fréquemment dans la réflexion des psychologues sur les
facteurs de résilience. Ce qui joue un rôle, mais ce
n'est pas la même chose, c'est l'influence positive
des « tuteurs de
résilience », par
exemple le conjoint ou le thérapeute. Ils ont une fonction
d'étayage et ils donnent un sentiment de
sécurité. C'est dans ce sens que Françoise Dolto
accorde une place significative aux liens affectifs que le
traumatisé peut avoir avec un modèle de
référence auquel il pourra s'identifier.
Quoi qu'il en soit, le rôle que les
psychologues peuvent concéder à l'affectivité
est assez loin de la conception évangélique de l'amour.
En effet, pour la prédication chrétienne, l'amour est
plus un déséquilibre, un sacrifice et un don gratuit
fait à l'autre qu'une mannière de retrouver son propre
équilibre et de se forger des résistances.
En conclusion
On doit constater que les « valeurs » sous-jacentes au discours de la psychologie et
à celui de la foi ne sont pas les mêmes. Le bilan de
notre confrontation et de nos rapprochements est
mitigé.
La psychologie présente comme
facteurs de résilience d'une part le tempérament et les
ressources internes du sujet (son « ressort ») et d'autre part son aptitude à se
« tricoter » son retour à la vie dans la situation et
l'environnement où il se trouve.
La prédication chrétienne, en
revanche, insiste sur l'importance de la disponibilité
à une parole venue d'ailleurs qui console, donne un sens
à l'épreuve subie et permet la résurrection
(c'est ce que fait Jésus avec les pèlerins
d'Emmaüs).
En fait, l'échec partiel de notre
mise en parallèle nous rappelle la difficulté de tout
concordisme entre la prédication religieuse et les processus
décrits et éventuellement proposés par les
sciences humaines.
Et pourtant, même s'il est difficile
de voir dans le processus de résilience un analogue de la foi
et de l'amour au sens chrétien de ces termes, on peut
néanmoins y voir sûrement une magnifique mise en �uvre
de la deuxième vertu théologale, à savoir
l'espérance. C'est déjà cela, et c'est beaucoup.
Retour vers Alain
Houziaux
Vos
commentaires et réactions
haut de la page