| Protestants dans la Ville
|
|
Jusqu'où peut-on
changer sa vie ?
Qu'est ce que se
convertir ?
Alain
Houziaux
26 décembre 2004
Arthur Rimbaud , le poète de Une saison en enfer, le trafiquant du Yemen, est-ce le
même homme ? Il y a un avant, il y a un après. Pour
un changement, c'est un changement ! Dans sa correspondant
« d'après », rien, absolument rien que l'on puisse
rapprocher du Rimbaud d'avant. Que s'est-il
passé ?
Jusqu'où peut-on changer sa
vie ?
« Changer sa
vie » , c'est une
chose. « Changer de
vie », c'en est
une autre. Et « se changer », une troisième.
Dans le désir de changer sa
vie, il y a quelque chose de dramatique et même de tragique.
C'est l'aveu d'un échec. C'est même le désir d'en
terminer, d'une manière ou d'une autre, avec la vie que l'on
traîne. Pour avoir une autre vie.
Ce dont on parle de plus en plus
aujourd'hui, ce n'est pas du désir de changer sa vie, c'est du
désir de se changer. Il suffit d'ouvrir les publications de
psychologie et de développement personnel. Se changer,
disent-ils, c'est apprendre à s'aimer, apprendre à
accepter les autres, vivre de manière moins dépendante
...
Il faut d'ailleurs noter,
à propos de ce désir de se changer , qu'il y a eu une évolution
considérable dans la manière de le concevoir. A
l'époque des instituteurs de la Troisième
République, se changer, c'était devenir moins
paresseux, plus honnête, plus propre, plus vertueux. Mais,
aujourd'hui, « se
changer » se
décline non plus dans le registre de la morale, mais dans
celui de la psychologie, pour ne pas dire du confort personnel. Se
changer, aujourd'hui, cela signifie mieux accepter sa vie, sans pour
autant la changer. C'est donc très différent
de « changer sa
vie ».
Ce dont on parle aussi beaucoup
aujourd'hui, c'est de « changer de
vie ». Mais
« changer de
vie », ce n'est
pas non plus « changer sa
vie ». Changer
de vie, c'est, par exemple, refaire sa vie avec un autre conjoint.
C'est aussi changer de métier, d'environnement. S'engager dans
la Légion. Partir élever des chèvres en
Lozère.
Mais on peut changer de vie tout
en restant le même. En revanche, « changer sa
vie » est
beaucoup plus décisif. C'est, par exemple, renoncer de
manière radicale à une vie dépravée. Cela
peut être « prendre de bonnes
résolutions » et les mettre sans délai en application. Cela
peut être aussi renoncer à une vie facile, à
l'alcool, à la drogue.
Changer de vie, c'est une mutation
d'ordre sociologique, géographique ou professionnelle. Se
changer, c'est une mutation d'ordre psychologique. Changer sa vie,
c'est une mutation d'ordre moral.
Changer de vie évoque
l'idée de « reconversion ». Se changer, celle de « transformation ». En revanche, changer sa vie évoque
une « conversion ». Cette conversion peut être
éthique, elle peut aussi être idéologique ou
religieuse.
Parler de « conversion », cela peut paraître aujourd'hui tout
à fait désuet. On n'en parle plus beaucoup, même
dans les églises ! Même le catéchisme des
églises traditionnelles ne prêchent plus la conversion.
Et pourtant, de par le monde, il y a de plus en plus de personnes qui
se convertissent, que ce soit dans les pays en voie de
développement (plus de 40 % de la population du
Guatémala est composée de convertis) ou dans les pays
dits développés, tels que les États-Unis
(où le courant des « born again », des pentecôtistes et des
évangéliques a pris une importance
considérable).
Donc, dans le cadre de cet
article, nous ne traiterons que d'une seule question : qu'est-ce
que changer sa vie ? Jusqu'où peut-on changer sa
vie ? Et, plus précisément, nous nous
demanderons : Qu'est-ce que se convertir ?
Je sais bien que les deux
questions ne se recouvrent pas exactement. Et pourtant, le fait de
changer sa vie (par différence à « changer de
vie » et
« se
changer ») me
paraît toujours peu ou prou une forme de conversion.
La conversion, est-ce
nécessairement une conversion religieuse ?
J'en suis persuadé, il y a
aujourd'hui, chez beaucoup, un désir de changer sa vie et
même de conversion. On peut le ressentir à 16 ans
et aussi à 75. On a l'impression que si on ne change pas
sa vie, la vie restera terne, fade, médiocre, insipide. La
conversion est une sorte de bouleversement auquel on aspire pour
donner du feu et de l'intensité à son existence.
On peut faire la comparaison avec
le désir de tomber amoureux. On a l'impression que si on
poursuit sa vie sans pouvoir tomber amoureux, on passera à
côté d'une expérience qui donne à la vie
une densité unique et un sens.
En fait, le désir de
conversion n'a rien de spécifiquement religieux. Tomber
amoureux fou est aussi une forme de conversion qui induit un
changement radical de sa vie et de sa manière d'être.
Le désir de conversion peut
s'exprimer sous des modes très différents les uns des
autres.
Dans l'Antiquité
pré-chrétienne, les conversions n'étaient pas
religieuses car les religions ne requéraient pas un changement
de la vie de leurs adeptes. Les véritables conversions
étaient philosophiques. Le philosophe était
lui-même un converti. Il changeait de costume, suivait un
régime alimentaire, abandonnait la vie du monde et pratiquait
assidûment les exercices spirituels.
Il peut y avoir aussi des
conversions politiques. On embrasse une nouvelle conviction, un
nouveau drapeau. On renie son passé. On donne à tous
des preuves de sa nouvelle conviction. On peut aussi se convertir au
naturisme, à l'écologie, aux régimes
végétariens, à la franc maçonnerie
...
Et il peut même y avoir
aussi des conversions sexuelles. On peut, du jour au lendemain,
décider de changer sa vie en s'avouant à soi-même
son homosexualité, en la proclamant devant les autres et en
décidant de vivre en tant que tel. Et ce changement est
vécu comme une « nouvelle
naissance » pour
utiliser une expression biblique.
Mais dans tous ces cas, la
structure et la dramaturgie de la conversion sont plus ou moins identiques. Invocation
d'une prise de conscience, voire même d'une « révélation » à l'occasion d'un
événement décisif de l'existence. Reniement du
passé. Proclamation publique de sa conversion. Acceptation
d'une éthique nouvelle. Et quelques fois allégeance
à une communauté ou une secte.
Il faut d'ailleurs insister sur un
point. Les conversions qui s'expriment sur le mode religieux ne sont
souvent en fait qu'une manière d'exprimer un désir de
changer sa vie sur un mode éthique et profane. C'est le
désir de renoncer à l'alcool ou à une vie
dissolue qui suscite bien des conversions religieuses. En fait, bien
souvent, on exprime sa conversion sur un mode religieux
(« je me donne
à Jésus ») pour la magnifier, la conforter et aussi refouler
le fait qu'elle s'effectue, en réalité, sur un mode
beaucoup plus profane (« je veux renoncer à
l'alcool »).
Ainsi, par exemple, le fait d'entrer dans un ordre monastique n'est
pas forcément dû à des motivations exclusivement
religieuses. Et c'est sans doute la raison pour laquelle l'aspect
proprement religieux de la vie conventuelle est englobé dans
une discipline (celle des trois v�ux monastiques) qui n'est pas
spécifiquement religieuse.
Nous voudrions maintenant
préciser en quoi consiste la conversion en insistant sur trois
éléments caractéristiques de sa dramaturgie.
- Premier trait : la
séparation
Se convertir, s'est se
séparer de son ancienne vie et aussi bien souvent de son
ancien milieu. La conversion est d'abord une rupture, un reniement,
un renoncement. « Je renonce à Satan, à ses
pompes et à ses oeuvres ». La conversion est d'abord une séparation.
Le premier moteur de la
décision de changer sa vie, ce n'est pas d'aller vers une vie
nouvelle dont on rêve et que l'on idéalise. C'est bien
plutôt de se séparer de la vie que l'on a jusqu'à
présent. Elle vous est insupportable. Il faut en changer.
Certes, le terme de
« séparation » peut surprendre. Toute séparation
semble être une épreuve et une souffrance. On pense
à la séparation du nouveau-né par rapport
à sa mère et aussi au travail de deuil lorsque l'on est
définitivement séparé de ceux que l'on
aime.
Mais la séparation ne fait
pas forcément souffrir surtout lorsqu'elle est
séparation de ce qui fait souffrir. Etymologiquement, se
séparer, c'est se placer à l'écart, comme
l'indique le préfixe « sé » que l'on retrouve dans « séduction » (conduire à l'écart),
« sécession »
(aller à
l'écart), « ségrégation » (s'écarter du troupeau)�
La séparation, c'est alors
l'acte de se placer à l'écart de ce qui vous fait
souffrir, vous aliène et vous gangrène.
Pour Platon, la conversion, c'est
le fait de détourner son regard des ombres du monde sensible
pour le tourner vers la lumière qui émane de
l'idée de Bien. Ainsi la conversion est une séparation
par rapport aux illusions du sens commun.
Dans le Judaïsme, la notion
de séparation est également fondamentale et fondatrice.
La création du monde ne se fait pas ex nihilo mais par une
séparation de ce que Dieu veut d'avec ce qu'il ne veut pas
(à savoir le tohu bohu primitif à partir duquel est
créé ou plutôt séparé le monde).
Comme le dit Maurice Blanchot dans l'Entretien infini,
« tout commencement est une
séparation ».
L'élection
d'Abraham , il vaudrait
mieux dire la vocation d'Abraham, est d'abord un appel à se
séparer d'une vie devenue insupportable. Même si
l'exégèse actuelle insiste à la suite de Marie
Balmary, sur le fait que l'appel entendu par Abraham serait d'abord
un « Va vers
toi », il est
aussi et surtout un « Quitte la maison de ton
père ».
Ce qui n'a rien à voir avec un simple changement de domicile.
Cela signifie plutôt : Sépare toi de ce lieu de
malheur, d'inceste, de promiscuité et de renfermement. Brise
les idoles de la maison de ton père. Le départ
d'Abraham, ce n'est peut-être pas une conversion au sens
strict, mais c'est bien un changement de sa vie et pas simplement un
changement de vie.
Comme le dit Lacoue-Labarthe, le
Dieu d'Abraham, avant d'être une promesse, est d'abord un
impératif de séparation. Il faut mettre un terme
à la vie que l'on mène. Il faut la quitter pour la
quitter, sans savoir ce qu'il y aura après. La conversion est
le contraire d'un acte de prudence.
De fait, le désir de
changer sa vie, ce n'est pas d'abord le désir d'être un
autre, c'est plutôt d'abord le désir de ne plus
être ce que l'on est. Le moteur de la conversion n'est pas dans
l'appel ou la promesse d'une vie meilleure, il est dans le rejet et
la dénégation de la vie infectée que l'on a
menée.
On saisit ainsi la
différence fondamentale entre le désir de changer sa vie et le
désir de se changer. Le désir de se changer serait le
désir d'aller vers soi et d'exprimer sa véritable
identité. Au contraire, le désir de changer sa vie,
c'est le désir de sacrifier sa vie empestée, de la tuer
et d'en faire une sorte de sacrifice sur l'autel de la vie convertie
à laquelle on aspire.
La conversion a donc à voir
avec le sacrifice. L'acte de se séparer de soi et de sa vie
(ce qui peut être comparé à une forme de suicide)
constitue non pas le prélude à la conversion, mais la
conversion elle-même. Se convertir, étymologiquement, ce
n'est pas se tourner vers un ailleurs, mais retourner sur ses pas
(rebrousser chemin) en piétinant la trace de ses pas
(d'ailleurs, une « conversion » en termes de ski, c'est une rotation de
180 degrés).
Cette volonté du converti
de piétiner ce qu'il a vécu jusqu'alors peut d'ailleurs
être ressentie douloureusement par ceux qui appartiennent au
monde renié. Le converti laisse derrière lui des
proches qui peuvent se sentir rejetés puisqu'ils appartiennent
au monde de l'« erreur » et du péché.
- Deuxième
trait : le « déclic » et le
« flash »
Le deuxième trait qui peut
caractériser la conversion, c'est l'illumination,
« le
flash » ou le
« déclic ». Mais, même si nous parlons
de
« deuxième » trait, cela n'implique pas que nous
décrivions plusieurs temps de la conversion qui se
succéderaient chronologiquement. En fait nous
spécifions plusieurs modes de conversion, chacun d'eux
suffisant à la caractériser en tant que telle.
Alors que la séparation
peut être considérée comme le mode juif de la
conversion, l'illumination en serait plutôt le mode gnostique,
mystique, ou plus simplement psychologique.
Prenons un exemple pour
caractériser ce que nous entendons par « illumination » : la conversion du fils prodigue
(Luc 15) lorsqu'il décide de changer sa vie et de revenir
à la maison paternelle. Le fils prodigue avait choisi la
liberté. Il se retrouve chez un éleveur de cochons,
à nourrir ses pourceaux sans avoir le droit de se nourrir
lui-même de ce qu'ils mangent. Trop, c'est trop. C'est le
« déclic ». Il « implose » en lui-même. Tout d'un coup, il est
« illuminé » par la prise de conscience de ce qu'est
devenue sa vie. Son goût de la liberté l'a réduit
à être un sous-cochon. La vérité explose,
elle se « dé-voile » (si l'on peut se permettre ce
pléonasme, puisque pour Heidegger, la vérité,
c'est ce qui se dévoile). Elle fait irruption. Et, l'instant
d'un « flash », tout lui devient évident : il faut
qu'il change sa vie. Et sa vie est d'ores et déjà
changée.
Le récit de la
conversion de Paul est
particulièrement significatif à ce sujet. Il prend
conscience qu'il a persécuté le Christ, un innocent. Il
devient aveugle. Mais, peu après, « il lui tomba des yeux comme des
écailles et il recouvra la vue » (Actes 9,18-19).
Le déclic, c'est
l'événement qui suscite la prise de conscience,
l'illumination, qui peut éventuellement être un
« flash » si elle est vécue comme
particulièrement brusque. Pour saint Paul, le « flash », c'est le fait de prendre conscience que,
en persécutant les chrétiens, il persécute un
innocent, Jésus-Christ. Le désir de changer sa vie, ce
n'est pas forcément le désir de devenir meilleur. Cela
peut être la prise de conscience, angoissée, que l'on
fait du mal.
Cette illumination est une
dé-couverte. Ce qui était couvert, occulté et
refoulé est mis à jour, généralement
soudainement. La vérité se dévoile. La
vérité devient évidente, elle se donne à
voir ( l'« évident », étymologiquement, c'est ce qui se
voit). La taie (ou les « écailles ») de l'�il qui occultait le regard tombe,
et on voit la vérité toute nue.
Et ce dévoilement, ce
« flash », c'est non seulement l'appel à la
conversion, mais la conversion elle-même.
Donnons quelques exemples de
conversion « par
déclic ».
Clovis est douloureusement frappé par la
mort de son fils. Et, selon le récit de sa conversion
donné par Grégoire de Tours, tout vacille pour lui. Il
s'interroge sur la vie et sur l'au-delà. Et il embrasse la foi
chrétienne qui lui donne la vision de l'au-delà de la
mort.
Saint Augustin , quant à lui, ressentait, de son
propre aveu, une forte confusion à vouloir et à ne pas
vouloir Dieu. Dans un jardin, il entend un enfant qui chante une
comptine « Prends
et lis ». Revenu
chez son ami Alypius, il ouvre la Bible et tombe sur
l'épître de Paul aux Romains : « Point de ripailles ni
d'orgies »
(Rom. 13,13-14). Et c'est l'expérience d'un
basculement.
Che Guevarra (celui qui deviendra le Che) est un jeune
bourgeois promis à la carrière de médecin et
fiancé à la fille d'un riche propriétaire
terrien. Au cours d'un voyage qui le conduit d'Argentine au
Vénézuela, il est converti par la découverte de
la misère et de l'injustice. Le film Carnets de voyage qui relate ses rencontres le montre, par une sorte
de baptême, traverser à la nage un fleuve d'Amazonie
pour quitter la rive des bien-portants et gagner celle des pauvres,
des lépreux et des exclus. A la fin de son voyage, un nouvel
être est né.
Simone Weil , lors d'un voyage au Portugal, tombe tout
d'un coup en arrêt devant le spectacle d'un groupe de femmes de
pêcheurs, sur une plage, vêtues de noir, dignes et
pauvres. Elles
« faisaient le tour des barques, en procession, portant des
cierges et chantaient des cantiques très anciens d'une
tristesse déchirante... Et, ajoute Simone Weil, j'ai eu soudain la certitude que le christianisme est
par excellence la religion des esclaves, que les esclaves ne peuvent
pas ne pas y adhérer, et moi parmi
d'autres ».
Bernard Egly , un jeune mennonite, prend le volant
après une soirée bien arrosée avec une amie de
rencontre. Il a un accident de voiture. Le visage de son amie est
couvert de sang. Il s'écrie : « O Dieu, si tu me sors de là, avec
mon amie, je te donne ma vie ». Il se convertit et change sa vie .
Jean Valjean , le héros des Misérables de Victor Hugo, vole les chandeliers de
Mgr Myriel, l'évêque de Digne. Celui-ci, devant les
gendarmes qui ont arrêté Jean Valjean, fait comme s'il
les lui avait donnés. Cette révélation de la
bonté détermine le mauvais garçon à
consacrer sa vie aux pauvres pour réparer son larcin.
Le
« flash », c'est l'irruption et l'effraction de
la vérité .
Et la vérité, c'est ce que l'on ne voulait pas savoir.
La vérité, c'est que la liberté est une illusion
(le fils prodigue), c'est que la débauche est une diversion
(Saint Augustin), c'est que nous sommes, chacun à notre
manière, des pauvres et des esclaves en mal de salut (Simone
Weil), c'est qu'un simple geste de bonté et de gratuité
peut résonner sans fin au c�ur d'un homme (Jean Valjean). On
pourrait multiplier les exemples.
Le flash naît d'un
événement (le
« déclic ») qui, semble-t-il, est fortuit, totalement inattendu
et totalement imprévisible. Mais, est-ce si sûr ?
On peut faire la comparaison avec l'éclair qui zèbre le
ciel. Il semble inattendu. Et pourtant, s'il y a éclair, c'est
parce qu'il y avait une tension telle qu'il ne pouvait qu'advenir.
Mais cette préparation n'est pas consciente. En fait, on est
préparé sans le savoir, non pas tant par une
quête spirituelle, mais plutôt par une prise de
conscience de l'absurde et de la déréliction de son
existence. En fait, c'est vrai, il y a certainement une forme de
préparation à la conversion. Mais, contrairement
à ce que l'on pourrait penser, elle ne se fait pas par une
sorte de quête spirituelle et intellectuelle, elle se fait par
le sentiment croissant, de plus en plus insoutenable, que la vie que
l'on mène est inadmissible et absurde. Mais ce sentiment en
dépit du fait qu'il soit très vif et très
profond, peut aussi être inconscient et refoulé.
L'illumination mystique, la prise
de conscience soudaine, la vérité qui éclate
sont ressenties comme un coup de tonnerre dans un ciel sans nuages.
Mais en fait, elles sont sans doute la cristallisation d'une
latence.
Pourtant, ensuite, le flash sera
identifié comme la seule et unique cause de la conversion. Il
sera reconnu comme un miracle, comme une parole venue d'ailleurs,
comme une lumière tombée d'en haut, comme celle qui
terrassa Claudel près d'un pilier de Notre Dame.
- Troisième
trait : la nouvelle naissance
Le troisième trait qui peut
caractériser, à côté des deux premiers, la
conversion, c'est l'expérience d'une « nouvelle
naissance ».
L'expression « nouvelle
naissance »
frappe par sa radicalité, bien plus par son
impossibilité. Même dans ses rêves les plus fous,
comment peut-on aspirer à « naître de
nouveau » ?
Et pourtant, on le sait, cette expression a fait fortune. Il doit
bien y avoir une raison.
Cette expression est d'abord
biblique. Le Nouveau Testament rend compte de cette nouvelle
naissance par trois termes grecs différents. Mais, on le
constatera, les sens de ces trois mots sont finalement très
proches.
-
« Palingenesia » , naître de nouveau (étymologiquement,
naître en sens contraire, en rebroussant chemin). Ce terme
s'applique à la vie individuelle (Tite 3,5) et aussi
à la restauration du monde tout entier (Matthieu 19,28)
lors du retour du Messie.
-
« Anagennao » , remettre au monde, engendrer de nouveau
(1 Pierre 1,3 et 23). Dieu, dit Pierre, nous
« a fait
renaître pour une espérance
vivante ».
- « Gennao »
(anôten), « naître de
nouveau ou d'en haut ». Ce terme se rencontre treize fois chez
Jean, et en particulier en Jean 3,5-7 où Jésus dit
à Nicodème « Ce qui naît d'un père humain est
humain ; ce qui naît de l'Esprit saint est esprit... Vous
devez tous naître de nouveau ».
On le voit, cette « nouvelle
naissance » n'a
rien à voir avec la première naissance naturelle. Elle
caractérise le fait de naître d'En Haut, de Dieu, de
l'Esprit. En fait, il s'agit plus de la genèse d'une vie
nouvelle que d'une nouvelle naissance. Cette expression radicalise la
différence entre un avant et un après, comme
l'explicite Paul (Éphésiens 2,11-13)
Comment peut-on
caractériser cette « nouvelle
naissance » ?
On peut certes considérer
que la conversion est le point d'arrivée d'un processus de
quête et de malaise, d'interrogation et de
déréliction. Mais, en fait, pour le converti, elle est
seulement un point de départ qui met à néant la
vie qui l'a précédé.
Pour le converti, la vie commence
le premier jour de sa conversion. Ce n'est qu'à ce jour qu'il
naît à la vie. Jusqu'à ce jour, il a perdu sa
vie. Pour lui, la vie qu'il a menée jusqu'alors, ce
n'était pas la vie. De même celui qui tombe amoureux
à 40 ans peut dire avec Edith Piaf : « Ma vie commence avec
toi ».
On remarquera d'ailleurs que dans
les initiations religieuses des peuples animistes, l'initié,
au terme du processus d'initiation, sort d'une grotte qui
représente le sein maternel, monte dans le lit de sa
mère et jette son premier cri de nourrisson. Il
« naît » effectivement de nouveau .
Saint Augustin va plus loin
encore. Il identifie le mouvement par lequel son âme s'est
arrachée au péché et a été
illuminée par Dieu à l'événement du fiat
lux de la création du monde .
La conversion se
différencie profondément d'un appel à aller « vers soi ». Il ne s'agit pas d'un appel à
découvrir sa véritable identité et à
aller vers elle.
Et, à ce sujet, il faut
différencier l'apostasie (le renoncement à la foi) de
la conversion religieuse. L'apostasie est vécue comme le
recouvrement de son identité propre alors que la conversion
religieuse est plutôt l'éradication de son moi pervers.
Celui qui rejette la religion qui a été la sienne
jusqu'alors a l'impression que ses convictions religieuses
n'étaient qu'un endoctrinement et une aliénation. Et en
rejetant la religion, il a l'impression de redevenir lui-même.
En revanche, celui qui se
convertit à la foi a l'impression de « se donner », au Christ par exemple. Il fait don de sa
personne. Il abandonne sa prétention à être
lui-même. La conversion n'a donc rien à voir avec le
« devient ce que
tu es » de
Nietzsche.
La conversion religieuse est une
sorte de suicide positif, un suicide pour la vie.
La conversion religieuse est
peut-être une forme de sublimation du désir de suicide.
Celui qui se convertit, c'est celui qui est au bout du rouleau.
Je sais bien il y a cependant des
personnes qui changent leur vie par idéal, par désir de
se rapprocher de la vie qu'ils voudraient avoir. Et pour eux, le
rejet de la vie passée n'est pas premier. Mais il y a aussi
des personnes qui changent leur vie par renoncement, par
ascèse et par besoin de « naître de
nouveau », d'une
manière radicale.
On est dans une impasse. Et on est
poussé soit vers le suicide, soit vers la conversion.
D'ailleurs on connaît des exemples de moines qui ont fait des
tentatives de suicide avant de se convertir. Est-ce que cela signifie
pour autant que, lorsqu'on est « au bout du
rouleau », on a
le choix entre se convertir et se suicider ? Y a-t-il une
troisième voie ?
Voyons les
caractéristiques de cette « nouvelle
naissance » ,
radicale, ascétique et le plus souvent religieuse.
- La conversion se veut de
l'ordre de l'irréversible et de l'irrévocable.
L'irréversible proclame « jamais plus » et abolit le passé.
L'irrévocable affirme « pour toujours » et vise l'avenir. Se convertir, c'est
décider que le passé est maintenant
irréversible, qu'il ne reviendra jamais au présent. Et
c'est aussi décider que l'on s'engage irrévocablement
dans une vie nouvelle.
- La conversion procède
aussi d'une volonté de consécration. La vie
consacrée à laquelle aspire le converti, c'est une vie
« sainte » (c'est à dire « sacrée » et « séparée »), peut-être même
séparée de la vie, en tout cas de la vie commune.
Une vie consacrée, c'est
une vie vouée à.... La conversion ne vise pas une vie
épanouie, ni même une vie profondément morale et
impeccable (c'est-à-dire sans péché). Les saints
ont quelques fois vécu de manière immorale (cf. les
starets de la tradition russe ou les convertis des courants
gnostiques et cathares). La vie consacrée pour laquelle opte
la conversion, c'est une vie sacrifiée,
dépossédée d'elle-même.
En fait, le mobile de la
conversion, c'est la conversion elle-même, et rien d'autre. Et
c'est en ceci qu'il y a une différence fondamentale entre la
conversion et la confession de foi. On peut se convertir sans
être sûr de sa foi. Les catégories du sacrifice,
de la conversion et de la consécration sont existentielles.
Elles ne sont pas à proprement parler religieuses.
- Enfin, la conversion induit
immédiatement un désir d'orthodoxie,
c'est-à-dire un désir de se conformer à des
règles. On se souvient que le fils prodigue, après sa
conversion demande à être un serviteur, un esclave sans
autonomie personnelle. Il en est de même pour celui qui se
convertit. L'étude de Christian Decobert montre que la
première démarche du converti est de souscrire à
des rituels, à des règles, à une discipline,
indépendamment du sens qu'ils peuvent avoir. Il veut qu'on lui
dise ce qu'il doit faire et ce qu'il doit croire.
Le premier désir du
converti est de suivre des règles alimentaires , sexuelles, financières. Il
jeûnera le Vendredi Saint. Il versera la dîme de ses
revenus. Il renoncera à sa sexualité. Il demandera le
baptême. Il s'instruira du catéchisme de ce qu'il doit
désormais croire. Ainsi Zachée dès qu'il s'est
converti, applique la Loi juive du partage de ses biens avec une
particulière rigueur (Luc 19,1). Ainsi, également,
saint Paul va se mettre au service du premier chrétien qu'il
rencontre, à savoir un certain Ananias qui le baptise
(Actes 9,18-19). Et il se met en suite, immédiatement, au
service de Barnabé (Actes 9,27). Saint Augustin,
dès sa conversion, entre dans un processus d'apprentissage du
christianisme, de ses rites et de l'Écriture.
Pourquoi ce besoin de
conformité, sinon de conformisme ? Sans doute par
insécurité et par besoin de sécurité. Le
converti est comme un égaré dans un monde nouveau. Il
lui faut changer sa vie non pas par lui-même, mais en se
moulant dans des comportements réglés de
l'extérieur, définis par une tradition et un
magistère . Et c'est ce qui fait le succès des sectes
et des religions d'autorité auprès des convertis. Le
libre examen et la foi personnelle sont aux antipodes de ce que
réclame la conversion. Et c'est pourquoi le protestantisme des
Églises réformées et luthériennes
accueille plus les nomades poursuivant une quête spirituelle
que les convertis en mal d'un catéchisme
énonçant les règles de ce qu'il faut
obligatoirement croire.
Conversion et récit de
conversion
Ainsi la conversion peut
être caractérisée de trois manière
différentes :comme une séparation par rapport à
un passé, comme un flash et une révélation sur
soi-même et sur sa vie, comme une naissance nouvelle.
Nous voulons insister sur un
dernier point .
Il faut faire la différence
entre d'une part le désir de changer sa vie qui peut rester un
simple désir, d'autre part l'expérience de la
conversion, et enfin le récit par lequel on relate sa
conversion. En effet, dans les Églises pentecôtistes et
évangéliques, lors des offices et des réunions
d'évangélisation, tout un chacun est appelé
à « rendre
témoignage » et à faire le récit de sa conversion.
C'est là une sorte de rite récurrent.
Le désir de changer sa vie
ne conduit pas forcément à une conversion. Il peut
rester un simple désir et mène plutôt à
une psychanalyse.
La conversion, elle, est de
l'ordre d'une expérience existentielle, vécue dans la
surprise, et souvent comme un miracle.
Enfin le « récit de la
conversion »
(tel qu'il se pratique en particulier dans les Églises
pentecôtistes et évangéliques) a un
caractère stéréotypé. Il est
relaté, la plupart du temps, selon un schéma quasi
immuable en trois séquences .J'étais dans le
péché, perdu, dévoyé et
déboussolé. Dieu m'a rattrapé et m'a
parlé. Maintenant je suis en sécurité et
protégé.
Le troisième terme de ce
« récit de
conversion »
peut surprendre. Le besoin le plus essentiel de l'homme serait-il non
pas celui de l'épanouissement mais celui de la
sécurité ?
S'il est vrai que beaucoup des
« esprits
religieux » sont
des nomades en quête d'une « religion à la
carte », il y en
a aussi, fort nombreux, qui ont seulement peur d'être libres et
seuls. Ils ont d'abord besoin d'être rassurés, conduits
et encadrés. On peut peut-être le regretter. Mais il
faut aussi savoir l'accepter.
Le sentiment religieux reste
lié à la crainte. Et le besoin de
sécurité est certainement lié au besoin de se
rassurer et de résorber cette crainte.
Retour vers Alain
Houziaux
Vos
commentaires et réactions
haut de la page
|
|
Les internautes qui souhaitent être directement informés des nouveautés publiées sur ce site
peuvent envoyer un e-mail à l'adresse que voici : Gilles Castelnau
Ils recevront alors, deux fois par mois, le lien « nouveautés »
Ce service est gratuit.
Les adresses e-mail ne seront jamais communiquées à quiconque.
|
|