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Le chrétien doit-il être un idéaliste ?

 

Rester idéaliste, est-ce une tare ?

 

 

 

Alain Houziaux

 

12 janvier 2005
Nous aborderons la question « Rester idéaliste, est-ce une tare ? »
dans le champ qui est le nôtre : celui de la foi chrétienne.
Le chrétien est-il un idéaliste ? Ou plutôt doit-il être un idéaliste ? On répondra : c'est selon, cela dépend de ce que l'on entend par idéaliste... et par chrétien !

 

Donc, posons la question. Qu'est qu'un idéaliste ? Est-ce quelqu'un qui, comme on dit, « se fait des idées » ? Est-ce quelqu'un qui, comme on le dit aussi, « a encore des illusions » ? Est-ce un optimiste ? Est-ce quelqu'un qui voit la vie en rose ? Pas toujours. Il y a des idéalistes sceptiques et amers. Un idéaliste peut être très critique vis à vis de l'homme et de la société, justement parce qu'il est idéaliste, c'est à dire parce qu'il place très haut la barre de l'idéal.

 

Est-ce un être particulièrement vertueux, pacifique et irénique ? Pas forcément non plus. Torquemada et les Inquisiteurs étaient sans doute, à leur manière, de grands idéalistes.

 

Un idéaliste, est-ce quelqu'un qui croit en Dieu ? Ce n'est pas du tout certain non plus. Camus était athée et il était sans doute idéaliste. Claudel se disait croyant et il ne l'était sûrement pas. En revanche, un idéaliste, c'est sûrement quelqu'un qui a une foi. Che Guevara, dans le film Carnet de voyage, se définit comme un idéaliste. Il n'accepte pas la réalité de l'injustice et de la misère. Et c'est pourquoi il se lancera dans un combat révolutionnaire.

 

Un idéaliste, est-ce celui qui dit, comme en mai 68, « soyons réalistes, demandons l'impossible » ? C'est bien possible, et cela pose la question de la corrélation entre l'idéalisme et l'utopie.

 

Un idéaliste est-ce un redresseur de tort ? Robin des Bois, Nestor Burma, « Le Saint » sont-ils des idéalistes ?

 

De l'aveu même du Dictionnaire de la langue philosophique de Foulquié et Saint-Jean, l'idéalisme est un « mot très vague qu'on ne doit guère employer sans l'expliquer ».

 

 

Qu'est-ce donc qu'un idéaliste ?

 

- Commençons par le sens trivial. Le mot « idéaliste » a souvent une nuance péjorative. Un idéaliste, c'est un « rêveur », un « utopiste » et même un « naïf ». D'ailleurs, la formulation de la question « Rester idéaliste, est-ce une tare ? » fait référence, au moins indirectement, à ce sens dévalorisé. Être idéaliste à vingt ans, soit ! Mais après trente, ans, c'est considéré comme une tare.

 

Un idéaliste, dans ce sens trivial et quelque peu méprisant, est-ce aussi une « bonne poire » ? C'est bien possible. Du moins certains le pensent.

 

Un chrétien doit-il être une « bonne poire » ? A mon sens, c'est une question tout à fait sérieuse et pertinente. Un pasteur du siècle dernier commençait souvent ses conférences par cette citation du Larousse en six volumes : « bonchrétien : espèce de poire fort appréciée du public ». De fait, les marchands de primeurs vous diront qu'il existe effectivement une sorte de poire appelée « bonchrétien » . Et le pasteur ajoutait que le Larousse en deux volumes était plus bref mais aussi plus percutant : « bonchrétien : espèce de bonne poire ». C'est sans doute une vision peut-être un peu idéaliste du chrétien mais elle doit être retenue.

 

- Mais poursuivons notre enquête.

 

Etre idéaliste, c'est aussi croire que l'homme est bon, qu'il peut progresser, qu'on peut réformer la société...

 

Pour être plus précis, l'idéaliste c'est celui qui croit à la puissance des idées et du sentiment pour réformer ce qu'il y a de mauvais dans la nature et les sociétés humaines .

 

Par exemple un père idéaliste pense qu'il peut éduquer ses enfants non par la contrainte mais par la seule puissance de sa confiance et de son exemple. Un chef d'entreprise idéaliste croit, lui aussi à la valeur intrinsèque de chacun et à sa possibilité de donner de lui-même le meilleur de lui-même.

 

Ainsi l'idéaliste, c'est celui qui croit en des « valeurs ». Pour Kant, une valeur, c'est ce qui a de la dignité pour l'homme. Et la valeur ultime, c'est l'Humanité.

 

Les chrétiens se présentent souvent comme des humanistes. Ils défendent des valeurs généreuses et pourrait-on dire quelque peu « idéalistes » : la concertation, la réconciliation, la bonne volonté... Surtout dans l'orbite du catholicisme (c'est moins net dans le protestantisme), on parle souvent de « valeurs chrétiennes ». Serait-ce une raison suffisante pour considérer le christianisme comme une forme d'idéalisme ? Il faudra que nous y revenions.

 

- Autre définition possible de l'idéaliste. Un idéaliste, ce serait le contraire d'un pragmatique, d'un utilitariste. L'idéaliste ne se préoccupe pas des résultats. Il fait les choses « par idéal ».

 

Être idéaliste signifierait également refuser toute compromission, tout atermoiement, toute casuistique. L'idéal de l'idéaliste, ce serait en fait la radicalité. Il refuse de « faire la part des choses ». Et c'est pourquoi, il peut devenir un révolutionnaire.

 

Et en ce sens, on peut, là encore, se demander si le chrétien ne doit pas être un « idéaliste ». De fait l'enseignement de Jésus met l'accent sur cette radicalité. Il a le goût de l'absolu. Il faut aimer son prochain et aussi son ennemi. Et, de plus, il faut l'aimer « de tout son coeur, de toute son âme et de toute sa pensée », c'est-à-dire sans partage. Nous y reviendrons également.

 

- Et maintenant, faisons un détour par la psychanalyse.

 

La notion d'« idéal », et plus spécialement celle d'« idéal du moi » a un sens en psychanalyse. Pour Freud, l'appareil psychique se divise en trois instances : le ça, le moi et le sur-moi. Et ce dernier comprend l'« idéal du moi ». Et, par la suite, Freud distinguera le « sur-moi » de l'« idéal du moi ».

 

Le sur-moi profère des interdits. Il énonce « tu ne dois pas faire ceci ou cela ». Et la transgression de ces interdits suscite la culpabilité.

 

L'idéal du moi, lui, professe des exigences. Il énonce « tu dois faire ceci ou cela ». Et le non accomplissement de ces exigences suscite la honte .

 

Est-ce que cela peut éclairer notre propos ? Il me semble que oui. Un idéaliste est peut-être une personne ayant un « idéal du moi » particulièrement prononcé.

 

Et le chrétien ? Serait-il un idéaliste dans ce sens là ? Apparemment oui. Il a, ou du moins il devrait avoir, le sens des exigences, et d'ailleurs aussi celui des interdits.

 

Cela pose une question. Faudrait-il considérer la religion en général, et le christianisme en particulier, comme l'expression de l'idéal du moi des fidèles ? Cela ne me paraît pas à exclure a priori. De fait, pour le fidèle, les commandements de la foi constituent, tout comme l'idéal du moi, une sorte d'idéal par référence auquel il mesure ce qu'il est et ce qu'il fait.

 

Faisons une remarque à ce sujet. Pour caricaturer les choses, on pourrait dire que le judaïsme professe plutôt des interdits et le christianisme plutôt des exigences. Ainsi le judaïsme se construit plutôt à partir de la fonction du surmoi et le christianisme plutôt à partir de celle de l'idéal du moi.

 

En effet, la Bible juive (l'Ancien Testament) commence par un récit portant sur un interdit et sur sa transgression (la désobéissance d'Adam et Eve) et le Décalogue de Moïse est une suite d'interdictions. En revanche, les commandements du christianisme (« Tu aimeras le Seigneur ton Dieu et ton prochain ») se présentent plus comme des exigences que des interdits.

 

Faudrait-il donc considérer le chrétien non seulement comme un idéaliste mais comme un « idéal-du-moi-iste » ? Nous y reviendrons, mais disons d'ores et déjà qu'il serait tout à fait inexact de confondre Dieu avec l'idéal du moi et la foi en Dieu avec une exigence intériorisée.

 

- Venons-en aux définitions « universitaires » de l'idéalisme. Selon le Dictionnaire philosophique de Lalande , les mots « idéaliste » et « idéalisme » peuvent être entendus en deux sens différents, l'un philosophique et l'autre moral. L'idéalisme au sens philosophique se réfère à des idées. L'idéalisme au sens moral se réfère à des idéaux.

 

Pour répondre à la question : le chrétien doit-il être un idéaliste ? nous prendrons « idéaliste » d'abord au sens de l'idéalisme moral, puis dans celui de l'idéalisme philosophique. Ensuite, nous prendrons "idéaliste" dans des sens plus courants.

 

Dieu n'est pas un idéal

 

Nous commençons donc par le sens moral du mot « idéaliste ». L'idéalisme au sens moral, c'est le fait de se référer à des idéaux. L'iéaliste, c'est celui qui a des idéaux de nature morale.

 

Qu'est-ce qu'un idéal ? Un idéal est un but que l'on se propose et qui est conçu soit comme inaccessible soit comme très difficile à atteindre. « Les idéaux ont une force pratique et servent de fondement à la perfection de certaines actions ». On peut rapprocher les idéaux des valeurs. Un idéal, c'est « ce que l'on se représente ou se propose comme type parfait ou comme modèle dans l'ordre de la pensée ou de l'action ».

 

Le christianisme est-il un idéalisme au sens moral ? La réponse est claire et nette. C'est non. Le christianisme se réfère à Dieu et au projet de Dieu pour le monde. Mais il ne confond pas ce projet avec des idéaux moraux. Dieu ne doit en aucune manière être confondu avec des idéaux et des valeurs morales. Nous pouvons très bien avoir des idéaux, et c'est même tout à fait souhaitable. Mais la foi en Dieu ne se confond pas avec la foi en ces idéaux.

 

Le fait de se référer à des valeurs morales, c'est une chose ; le fait de croire en Dieu, c'en est une autre. Les valeurs morales relèvent de l'humanisme, c'est-à-dire de la foi en l'homme. Mais elles ne relèvent pas de la foi en Dieu.

 

A notre avis, il n'y a pas de valeurs chrétiennes. Il n'y a que des valeurs humanistes : la tolérance, le respect d'autrui, le sens du pardon, la non-violence... Il est certes possible que notre civilisation ait accepté ces valeurs parce qu'elle a été influencée par le christianisme. Je ne le nie point. Mais, aujourd'hui, ces valeurs sont devenues les valeurs de tous les hommes de bonne volonté, et bien sûr, entre autre, des chrétiens. Mais elles ne sont pas strictement et spécifiquement des valeurs chrétiennes.

 

Soyons clair. Nous n'avons rien contre l'idéalisme moral ni contre les valeurs, chrétiennes ou humanistes. En fait nous serions plutôt « pour ». Ce que nous refusons avec vigueur, c'est la confusion entre la foi en Dieu et l'idéalisme moral, et aussi entre le fait d'être chrétien et celui d'avoir des valeurs et des idéaux moraux.

 

Pourquoi ? Il y a plusieurs raisons

.

 

Si l'on confond la foi avec le fait de croire en des idéaux, cela pourrait laisser supposer que les athées ne peuvent être idéalistes. Et je suis persuadé du contraire. Il me semble que les athées sont souvent plus idéalistes que les croyants (peut-être justement parce que leur idéalisme leur tient lieu de foi) et que les croyants le sont moins que les athées (peut-être justement parce que leur foi leur tient lieu, hélas, d'idéalisme).

 

On confond trop souvent la foi avec la morale. Et les idéaux de la morale avec Dieu lui-même. Dieu ne peut être confondu avec rien et surtout pas ce avec quoi on le confond le plus facilement. Plus l'assimilation est tentante, plus elle doit être dénoncée.

 

Les idéaux sont des constructions de l'esprit humain. Et pourtant, on les confond souvent avec Dieu. Dieu, ce serait le Bien, la Justice, l'Amour. Mais Dieu est tout autre que toutes les images que nous nous faisons de lui. Il est sans nom et sans image. Quand on confond un idéal avec Dieu, cet idéal devient ce que l'Ancien Testament appelle une « idole ». On peut traduire le deuxième commandement du Décalogue (« Tu ne te feras pas d'images taillées... ») par : Tu ne te feras aucune image de Dieu ; tu ne le confondras avec aucun idéal.

 

Les valeurs morales sont l'honneur de l'homme. Mais elles naissent de l'esprit et du coeur de l'homme. On peut dire qu'elles sont endogènes. Ce sont des projections de ce à quoi l'homme aspire. En revanche, la foi chrétienne se présente comme une soumission à une parole exogène qui interpelle l'homme et qui lui vient d'ailleurs.

 

On confond trop souvent Dieu avec la voix de notre conscience et avec une aspiration à vivre de manière morale. Mais en fait, ce n'est pas du tout la même chose. Le Dieu de la foi chrétienne, ce n'est pas le Dieu de Kant. Il ne relève pas de la morale. Il n'a rien à voir avec un idéal moral. Le Dieu de la foi chrétienne, c'est un Dieu qui nous sauve et qui nous aime en dépit de notre péché et de notre misère morale. On pourrait dire : en dépit de notre absence d'idéalisme.

 

La confusion entre la foi et l'idéalisme moral vient sans doute d'une assimilation de « Dieu » avec le « surmoi » et l'« idéal du moi » au sens où l'entend la psychanalyse. Il est certain que pour beaucoup, Dieu a une fonction d'exigence et surtout de censure. Mais il ne faut pas oublier que la foi judéo-chrétienne est d'abord un appel à vivre libéré de tous les esclavages, y compris ceux du surmoi (et de ses censures) et même peut-être de l'idéal du moi (et de ses exigences).

 

Je sais bien que le Dieu de la Bible ordonne des commandements qui peuvent être comparés aux idéaux de la morale. Mais en fait un commandement n'a rien à voir avec un idéal. Pourquoi ? Un idéal, même s'il se laisse approcher, ne peut jamais être atteint. Comme le dit Louis Lavelle, un idéal, c'est une « valeur » qui ne peut jamais être réalisée même si elle doit toujours l'être.

 

Les valeurs et les idéaux procèdent de l'homme et de ce qu'il y a de meilleur en l'homme. En fait ils élèvent l'homme. En revanche, les commandements sont des impératifs qui procèdent « de Dieu » et qui sont ressentis comme inconvenants, intempestifs, contrariants et même quelquefois immoraux.

 

Un commandement percute l'homme, il lui tombe dessus, il le met au pied du mur. Autre différence : un idéal a une valeur générale, universelle et intemporelle ; au contraire, un commandement exige immédiatement d'être appliqué, mis en oeuvre, ici et maintenant.

 

La rencontre entre le jeune homme riche et Jésus (Mat 19) est significative à ce sujet. Le jeune homme demande ce qu'il faut faire pour avoir la vie éternelle. Il demande qu'on lui propose des idéaux les plus élevés possibles. Et Jésus répond par une exigence à mettre en oeuvre immédiatement : vendre tous ses biens et donner l'argent aux pauvres. Et le jeune homme ne pourra s'y soumettre justement parce que cela est contraire à son idéalisme moral. Son idéal, c'était d'utiliser ses biens de manière idéaliste. Et ce que lui demande Jésus, c'est de renoncer à ses biens, ce qui lui ôte la possibilité d'être un idéaliste.

 

Dieu est-il une idée ?

 

Reprenons la question « Le chrétien est-il un idéaliste ? » Et cette fois-ci, attachons-nous à l'idéalisme au sens philosophique.

 

Au sens philosophique, l'idéaliste, c'est celui qui affirme la primauté des idées sur le réel. Et c'est aussi celui qui définit et caractérise le réel à partir d'idées.

 

On peut donner un exemple simpliste. Quand un enfant dit « C'est pas juste ! », c'est un idéaliste. Il caractérise un fait par référence à une idée, celle de Justice. Cet enfant est un platonicien sans le savoir. Il est aussi un idéaliste, au sens philosophique. Il juge du réel à partir d'idées (ou plutôt d'Idées car les idéalistes affectionnent les majuscules), celle de Justice par exemple. Le Bien, la Vérité, le Beau sont des Idées pures. On ne peut rien trouver dans l'expérience et le réel qui n'en fournisse l'illustration. Et pourtant, on juge du réel et de l'expérience par référence à ces idées.

 

L'idéalisme, au sens platonicien, attribue à certaines idées une existence en soi (c'est-à-dire hors de l'esprit et hors les choses individuelles où elles se trouvent réalisées) et il les tient pour la réalité véritable et première. Pour l'idéaliste, il faut juger du réel en fonction des idées et non des idées en fonction du réel. C'est là le point capital.

 

L'idéaliste construit sa représentation du monde et de l'homme à partir d'Idées. Et il la construit par sa pensée et non pas par son appréhension de la réalité telle qu'il la perçoit.

 

Le christianisme est-il un idéalisme dans ce sens ? Nous répondrons : assurément oui ! En effet, il construit sa représentation du monde et de l'homme à partir d'une Idée, celle de Dieu.

 

La théologie est un système hypothético-déductif. Elle part d'une hypothèse a priori (celle que Dieu existe et qu'il a un projet pour le monde) et elle construit, à partir de cette hypothèse, sa compréhension du monde et de l'homme.

 

La conception théologique du monde, de la morale, de la politique, de la justice est construite par référence à l'idée de « Dieu » et au projet de Dieu pour le monde. Si on exprime ceci dans les catégories de la foi chrétienne, on dira « Dieu est Seigneur ». Et si on s'exprime dans celles de l'idéalisme platonicien, on dira « Dieu est une Idée première », il est le principe par référence auquel le monde et l'homme sont définis et caractérisés.

 

Dire que Dieu est une « idée », cela va en faire bondir plus d'un. Mais, nous l'avons dit, pour l'idéaliste platonicien, une Idée, ce n'est pas un fantasme de notre esprit, c'est une réalité et une vérité. « Pour Platon, l'Idée est plus réelle que le monde sensible, ou plutôt elle est seule réelle, tandis que le monde sensible est illusoire ».

 

La démarche théologique du christianisme est idéaliste parce qu'elle définit le réel par référence à des Idées. Elle commence par la pétition de principe d'une Idée, qui est aussi une conviction et une intuition : celle qu'il y a un Dieu et qu'il a un projet pour le monde. Et elle déploie sa compréhension du monde par référence à cette Idée a priori et première.

 

Le chrétien est-il un utopiste ?

 

Ainsi, nous le voyons, le mot « idéaliste » a des sens très variés et des emplois très différents. Et le chrétien peut être considéré comme un idéaliste dans l'un des sens de ce mot et pas dans l'autre.

 

Mais venons-en maintenant à des usages plus habituels du mot « idéaliste ». Pour beaucoup, être idéaliste, c'est être un utopiste. Cela pose tout le problème de la relation entre l'idéalisme et l'utopie.

 

Nous l'avons dit, « être idéaliste » peut signifier : refuser toute concession, tout compromis et tout « idéalisme » (si le réalisme est le sens du pragmatisme et des accommodements avec la réalité). L'idéaliste est alors celui qui prêche et met en pratique une attitude radicale et conforme à des principes que l'on peut juger utopiques. Et dans ce sens, on peut dire que l'enseignement de Jésus-Christ est bien une forme d'idéalisme et peut-être même d'utopie.

 

Qu'on en juge ! Ce qui est demandé aux chrétiens, c'est quand même un peu « idéaliste » ! En tout cas, c'est pour le moins « radical ». C'est accepter de « perdre sa vie » (parole reprise six fois dans les Évangiles), c'est aussi « porter sa croix » (cinq fois), « ne pas juger », « tendre la joue gauche », « pardonner au moins soixante dix sept fois », « aimer son ennemi », « renoncer à tous ses biens », « se rendre eunuque à cause du Royaume de Dieu ».

 

Les modèles de société proposés par les paraboles de Jésus feraient pâlir tous les programmes révolutionnaires : égalité de salaire pour tous les ouvriers quelle que soit la durée de leur travail ; accueil de tous, pauvres et brigands compris, au même banquet, etc...

 

Bien sûr, on dira « ce sont des images », « il ne faut pas les prendre au pied de la lettre ». Ce n'est pas du tout certain. A mon sens la pire des fautes n'est sans doute pas de transgresser ces exigences, c'est de chercher, par un exégèse lénifiante, à leur ôter leur tranchant, leur caractère absolu et radical.

 

Faut-il donc considérer les prescriptions prêchées par Jésus comme une forme d'utopie ? Faut-il considérer Jésus comme un utopiste ? Cela me paraît peu souhaitable, pour plusieurs raisons.

 

Dire qu'une exigence est utopique, c'est le plus souvent refuser de la prendre au sérieux. C'est dire qu'elle est inapplicable. En fait, c'est une manière de lui dénier toute efficacité et toute utilité.

 

Mais ce n'est pas toujours le cas : de tout temps, certains ont voulu mettre effectivement en application des prescriptions de l'Évangile. Et, dans ce cas, cela peut paraître tout à fait dangereux.

 

L'histoire l'a montré. On a vu des hommes se châtrer afin de devenir « eunuques pour le Royaume » (ce fut peut-être le cas d'Origène), certaines communautés religieuses ont exigé le célibat comme préalable au baptême (ce fut le cas dans certains milieux intégristes syriens du deuxième siècle) et ont imposé à tous les baptisés un communisme intégral et enrégimenté (c'est ce que fit Thomas Müntzer).

 

Donc, que faire des exigences de l'Évangile ? Quel statut faut-il donner aux paroles de Jésus ? En fait, pour caractériser ce statut, je préfère le concept de « parole prophétique » à celui d'« utopie ». La prédication de Jésus est plus celle d'un prophète que celle d'un utopiste.

 

La « cité utopique », c'est un « château en l'air » ou une prison de glaives. En revanche, la prédication prophétique, elle, est une parole qui entre dans la chair de la quotidienneté des hommes du commun. C'est une provocation, une interpellation, une contestation.

 

Ainsi, il faut faire la différence entre les idéalistes, les utopistes et, j'ajoute une troisième catégorie, les prophètes. Les utopistes ont souvent la tentation d'exiger de tous, et par tous les moyens, la mise en oeuvre concrète des exigences et des principes qu'ils prônent. Les utopistes ont souvent été de grands fanatiques. Pour eux, la fin justifie les moyens. Jésus n'a jamais été dans ce sens : sa fin, c'est annoncer la venue du Royaume de justice et d'égalité ; son moyen, c'est sa propre crucifixion

 

L'idéaliste refuse d'utiliser des moyens qui ne sont pas en cohérence avec les fins qu'il poursuit. Il est idéaliste quant aux fins et aussi quant aux moyens. L'idéaliste est aimanté par l'idéal du Royaume de Dieu, mais il sait qu'il ne pourra jamais effectivement l'instaurer sur terre. Il tend vers un absolu, mais il sait qu'il ne peut l'atteindre. Il poursuit une forme d'« asymptote » vers cet absolu.

 

L'utopiste, lui, est beaucoup plus paradoxal. Il construit le modèle d'un monde idéal et « utopique » (c'est-à-dire hors du monde). Mais il a la tentation de l'imposer et de le construire dans le monde. Il tente d'imposer le Royaume de Dieu sur terre. Il veut faire de son utopie une réalité. Ou bien, faute de pouvoir le faire, il se vautre dans la turpitude, à mille lieues de son utopie. Les utopistes ont été ou bien des intransigeants fanatiques, ou des laxistes sans retenue, ou quelquefois l'un et/ ou l'autre, comme en témoignent les Cathares.

 

L'utopie est soit inutile, soit totalitaire. Ou bien, elle est considérée comme « pas applicable », ou bien elle devient la justification d'un fanatisme sadique et quelquefois suicidaire.

 

La prédication de Jésus est celle d'un idéaliste ; c'est sûr, mais c'est d'abord celle d'un prophète. Il faut faire la différence entre les prophètes et les utopistes. Savonarole, Calvin, Torquemada, Muntzer et Robespierre étaient des utopistes. Mais Esaïe, Amos, Jésus et Martin Luther King étaient des prophètes.

 

Un prophète, au sens biblique, est d'abord un révélateur. Il dévoile le péché et il exhorte à la conversion. Il se situe à l'interface de l'utopie et du réel. Il utilise l'utopie non pas pour l'instaurer mais comme le détonateur d'une prise de conscience, d'une interpellation et d'un appel qui mettent en route. La prédication d'un prophète est dialectique et dynamique ; elle est de l'ordre de l'aiguillon. En revanche celle de l'utopiste est monolithique et fixiste ; elle est de l'ordre soit du rêve soit du joug.

 

Le prophète parle toujours au nom d'un Dieu ami des hommes, alors que l'utopiste parle au nom d'une théorie souvent réactionnaire et schizophrénique. La parole prophétique est de l'ordre non pas du pouvoir mais de l'autorité qui influence sans imposer, qui questionne sans détruire.

 

Il n'en reste pas moins qu'un juif ou un chrétien sera toujours sensible à ce que la notion d'« utopie » porte en elle-même d'appel à une vie toute autre, vraiment nouvelle et convertie à un mode d'organisation de la société qui soit celui des paraboles de Jésus.

 

Le chrétien ne devrait jamais se résoudre à ce que la prédication de Jésus ne soit qu'une utopie. Il devrait toujours espérer qu'un jour il aura le courage de renoncer à tous ses biens en faveur des pauvres et d'inviter chaque dimanche à sa table tous les brigands et les pauvres du quartier. Et c'est en ceci qu'il restera toujours, peu ou prou, un utopiste.

 

La gloire du « pour rien ».

 

« idéaliste » peut donc signifier « radical » et même « utopique ». Mais, nous l'avons dit au début de cet exposé, il peut aussi signifier « désintéressé ». Et, Dieu merci, ce n'est pas la même chose. C'est beaucoup moins ambigu.

 

L'idéaliste est un être désintéressé. Même si cela ne ressort pas de la définition philosophique de l'idéalisme, cela connote avec la manière populaire dont on l'appréhende. Un idéaliste, c'est le contraire d'un matérialiste qui raisonne en termes de profit et d'enrichissement. C'est quelqu'un qui agit « par idéal », sans motivation intéressée.

 

Et, dans l'optique de notre réflexion, la question est donc de savoir si un chrétien est un être fondamentalement désintéressé.

 

Apparemment non. Ce qui motive l'attitude du croyant et en particulier du chrétien, c'est l'espérance d'une récompense :le Paradis. Et ce serait plutôt l'athée qui serait vertueux de manière désintéressée.

 

Kant semble aller dans ce sens. Il affirme que la crainte (de l'Enfer par exemple) ou l'espérance (du Paradis par exemple) ôtent toute valeur morale aux actions. De fait, une conduite, si bonne soit-elle, perd son caractère moral si on la met en �uvre par crainte d'une sanction ou par espoir d'une récompense.

 

Et pourtant, j'en suis sûr, le christianisme radicalise l'exigence du désintéressement, de la gratuité et du pour rien. Donner, agir et servir « pour l'amour de Dieu » c'est donner, agir et servir pour rien, de manière désintéressée.

 

Certes, pendant longtemps, la religion a été une forme de crainte des dieux et elle n'avait rien de désintéressé. Certes, au Moyen Age, la foi chrétienne était motivée par l'espérance du Paradis et la crainte de l'Enfer. Mais aujourd'hui qu'on n'y croit plus, la foi, c'est « pour rien ». Le service de Dieu est désintéressé. La foi ne vise aucun profit. Et c'est cela sa légitimité et sa grandeur. Dans un monde où le profit et le libéralisme sont rois, la foi me paraît la forme la plus sûre du sens de la gratuité.

 

Le christianisme et spécialement le protestantisme (avec sa répétition inlassable du principe du salut par grâce seule) n'est peut-être que le vêtement religieux d'une éthique du « pour rien ». Et c'est peut-être en ceci qu'il serait une « religion de la sortie de la religion », pour reprendre l'expression de Marcel Gauchet. Il évoluerait vers ce qu'il y a de plus noble dans l'athéisme : la vertu « pour rien ».

 

Le protestantisme, par son insistance sur le salut par grâce seule, ne serait que la traduction pseudo-théologique de la morale sans obligation ni sanction de Kant. Si le protestantisme « repousse toute idée de mérite et s'en tient passionnément à la conception d'un salut entièrement gratuit, étranger à toute idée de récompense ou de châtiment à racheter, c'est parce qu'il s'agit de sauvegarder le désintéressement de la vie spirituelle ».

 

En fait, cette idée de service gratuit et désintéressé peut être considérée comme le sous-bassement à la fois moral, athée et glorieux de la prédication chrétienne. Les textes du Nouveau Testament le disent eux-mêmes : « Quelle est ma récompense ? C'est que, prêchant l'Évangile, je l'offre gratuitement » (Saint Paul, I Cor. 9,18). Il s'agit d'abord d'agir « par motif de conscience » (Rom 13,5). La plupart des textes de Paul qui pourraient faire croire à un motif intéressé ne résistent pas à l'examen.

 

Se convertir, renoncer, agir « à cause de Jésus », « à cause de son nom » ou « à cause de l'Evangile », est-ce vraiment autre chose que d'agir « par idéal » ?

 

Et cette idée de désintéressement parcourt déjà toute l'histoire de la foi chrétienne et même de la foi juive.

 

« Ne soyez pas des esclaves qui servent le Maître dans l'attente d'une portion (c'est-à-dire d'une gratification), mais comme des esclaves qui servent le Maître sans attendre de portion » (Simon le Juste, 3e siècle av. J.-C.)

 

« Si tu fais le bien , ne désire pas une récompense en ce monde. Car tu seras récompensé par Dieu. Si c'est possible, ne désire même pas une récompense dans le monde à venir. Mais sois bon uniquement pour aimer Dieu » (Isaac de Ninive) .

 

On peut encore citer ce magnifique texte de saint Jean Chrysostome : « ne réclame pas de récompense si tu veux en obtenir une. Plus grande est la récompense quand on n'agit pas par récompense » .

 

Je voudrais conclure en deux mots.

 

Il nous faut aimer sans savoir pourquoi, oublier l'offense de l'ingrat sans savoir pourquoi, mettre au monde des enfants sans savoir pourquoi, retrouver sa lune de miel à cinquante ans passés sans savoir pourquoi, raconter sa part de rêve à ses petits enfants endormis sans savoir pourquoi, et puis enfin quitter ce monde sans savoir pourquoi, en disant seulement, comme l'Ecclésiaste « la lumière est douce et il est agréable à mes yeux de voir le soleil ». Amen et merci pour la vie. En un mot comme en cent : vivre, aimer et servir pour rien.

 

La vie est faite pour être lancée, dépensée, donnée comme une offrande et un geste gratuit. La vie est faite pour être vécue pour rien., pour la seule gloire de la vie, pour la seule gloire de la grâce qui nous la donne.

 

Pour moi, la dignité et l'honneur de l'homme, c'est cette aptitude à la gratuité, au « pour rien », au « même si cela paraît absurde ». Pour moi, le propre du chrétien, c'est d'aimer « par idéal ». Et c'est d'agir, de servir et de vivre, même si cela ne sert à rien. Oui, même si cela ne sert à rien. Pour l'amour de Dieu. Pour la seule gloire de Dieu.
Soli deo gloria, comme le disait Calvin. Et en plus de cela, c'est ça qui donne de la joie et de la légèreté à la vie.

 

J'ai peur que ce sens du « pour rien » ne soit en train de se perdre dans un monde fondé sur le profit, la concurrence, le marchandage, la réussite et la promotion personnelle.

 

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