Protestants dans la Ville

Page d'accueil    Liens    

 

Gilles Castelnau

Images et spiritualité

Libres opinions

Spiritualité

Dialogue interreligieux

Hébreu biblique

Généalogie


Claudine Castelnau

Nouvelles

Articles

Émissions de radio

Généalogie


Libéralisme théologique

Des pasteurs

Des laïcs


Alain Houziaux

réflexions et poèmes

l'auditoire


Roger Parmentier

Articles

La Bible « actualisée »


Réseau libéral anglophone

Renseignements

John S. Spong

JULIAN MELLADO

Textos en español

Textes en français

 

L'indifférence, la désinvolture et le détachement

 

 

 

 

Alain Houziaux

 

14 mars 2005
Devenir indifférent, est-ce bien ou mal ?
Est-ce une force ou une faiblesse ? Est-ce une vertu ou une faute ?

 

Dans le monde occidental et chrétien, l'indifférence est désapprouvée. On la considère comme une absence de conviction, comme une forme de tiédeur, et, également, aujourd'hui, comme un refus de se reconnaître solidaire du clan dont on est issu.

 

On considère également l'indifférence comme le contraire de l'amour, parce qu'on pense d'abord à l'indifférence par rapport aux autres. Mais ce n'est pas la seule forme d'indifférence. On peut aussi être indifférent à la peur, à la souffrance. Et aussi aux honneurs, à l'argent et à la réussite. Et certains, à la fin de leur existence, peuvent aussi devenir indifférents à la vie et à la mort. Et enfin, on peut aussi être indifférent à soi-même.

 

L'indifférence peut être vue de manière positive. Ainsi, par exemple, on peut parler d'indifférence aux tentations, par exemple à celles du pouvoir, de la luxure ou de l'orgueil. L'indifférence est alors une force, une indépendance, une liberté.

 

Au vu de cette variété d'emplois et d'acceptions, on saisit déjà l'ambivalence de l'indifférence. Est-elle une forme d'insensibilité ou plutôt de sagesse ? Est-elle une absence de compassion à l'égard d'autrui ? Ou plutôt une capacité de se préserver de la médiocrité du monde et de la peur de la mort ?

 

Les différentes formes d'indifférence

 

Essayons d'y voir un peu plus clair dans ces différentes formes d'indifférence.

 

- Il y a d'abord l'indifférence « circonstancielle », celle qui n'est pas générale. On est indifférent à tel ou tel être ou tel ou tel événement. Et le contraire de cette forme d'indifférence, c'est alors l'attention à..., l'intérêt pour..., le désir de... Dans ce sens, l'indifférence peut être simplement une sorte de distraction.

 

Il y a ensuite l'indifférence par égoïsme. L'indifférence par rapport aux autres est la conséquence d'un égoïsme et d'un égocentrisme.

 

A contrario, il y a aussi l'indifférence à soi-même par intérêt, par amour et même par passion pour l'autre, ou pour une valeur (la patrie, une idéologie politique...). Quand on est éperdu d'amour, on ne s'intéresse plus à soi, on n'a plus de quant-à-soi, on est prêt à sacrifier son intérêt propre et même sa personne. Dans ce sens, l'indifférence à soi est la conséquence par ricochet de sa passion.

 

- Dans un autre sens très différent, l'indifférence est proche de l'insensibilité, de l'apathie et de l'impassibilité. On n'éprouve ni douleur, ni crainte ni désir. On est alors indifférent au monde, à tout et aussi à soi-même. C'est une forme de vide, certains diront de mort. L'indifférence, dans ce sens, c'est dire « tout m'est égal » ou tout simplement « bof », « tout revient au même », « c'est du pareil au même ». On dit « bof, ils sont tous les mêmes », qu'ils soient de gauche ou de droite, bourgeois ou paysans. Et nous verrons comment articuler cette forme d'indifférence avec le désespoir.

 

Dans un autre sens encore, l'indifférence se rapproche du détachement. Elle est alors une forme de liberté et d'indépendance, d'insouciance et même de désinvolture. Etre indifférent, dans ce sens, c'est aussi être dé-préoccupé des résultats de ce que l'on fait et du profit personnel que l'on peut en tirer. On fait ce que l'on a à faire, mais sans être esclave ni de ses mobiles, ni de ce que l'on recherche, ni des bénéfices escomptés. Et cette forme de détachement, c'est aussi la sérénité du vieillard à la fin de sa vie, lorsqu'il a l'impression que tout est joué pour lui et que la scène appartient à d'autres. L'indifférence est alors une forme d'apaisement et de sagesse.

 

Enfin, nous verrons que la notion d'indifférence, dans le sens de détachement, peut être appliquée celui qui vit en union avec Dieu dans une forme de béatitude. L'indifférence « à tout », y compris à Dieu lui-même, est alors le but de la vie mystique, du moins dans le bouddhisme et dans certaines formes hétérodoxes du christianisme.

 

Mais, cette indifférence « à tout » est souvent une attitude un peu théorique, même lorsqu'elle est de nature mystique. Madame Guyon, qui portait pourtant au plus haut la sainte indifférence du quiétisme, savait néanmoins gérer sa fortune en femme d'affaire avisée et avait un esprit polémique acéré vis-à-vis de ses adversaires.

 

L'indifférence, la distraction et le fanatisme

 

Nous allons donc reprendre successivement les différentes formes d'indifférence que nous venons d'évoquer.

 

Dans son sens le plus banal, l'indifférence n'est en rien une conquête plus ou moins ascétique. Elle est plutôt une faiblesse, un laisser-aller et une déficience. Dans ce sens, l'indifférence est le contraire de l'attention à l'autre et de l'amour du prochain.

 

Mais, nous allons le voir, même dans cette acceptation courante, l'indifférence est difficile à caractériser. Donnons quelques exemples tirés des paraboles de Jésus .

 

Commençons par la parabole du bon Samaritain (Luc 10,25). On connaît l'histoire. Sur la route de Jérusalem à Jéricho, un blessé gît à demi-mort dans un fossé. Un prêtre et un lévite passent sur la route. Ils ne s'arrêtent pas. Apparemment, ils sont indifférents au blessé. Ils rentrent chez eux après avoir accompli leur office cultuel à Jérusalem. Ils sont en congé. En s'abstenant de soigner le blessé, ils collaborent à l'�uvre de mort commencée par les bandits. L'indifférence est ici une non assistance à personne en danger. C'est une absence d'intérêt, d'attention et de considération pour l'autre.

 

Mais on peut s'interroger. Est-ce vraiment de l'indifférence ? On peut considérer que le prêtre et le lévite n'ont pas voulu se souiller au contact d'un demi-mort (puisque c'était interdit, dans certains cas, pour les membres du clergé). On pourra dire aussi qu'ils n'ont pas voulu prendre le risque d'être pris pour les agresseurs du blessé (la loi juive prescrivait que celui que l'on trouvait près d'un blessé était réputé avoir été son agresseur). On pourra aussi dire qu'ils étaient distraits, qu'ils avaient l'esprit ailleurs.

 

En fait, la distraction et l'indifférence sont souvent très proches. L'indifférence peut être la cause de la distraction et inversement, lorsque l'on a l'esprit ailleurs (ou nulle part), c'est la distraction qui est la cause de ce qui est considéré comme une forme d'indifférence.

 

De fait, l'indifférence est souvent une retombée, un effet secondaire d'une focalisation sur quelque chose d'autre. C'est le fait d'être préoccupé par ailleurs qui suscite par ricochet de la distraction ou de l'indifférence pour le reste. On est obnubilé par un être ou par un événement, et, du coup, tout le reste rentre dans le brouillard.

 

C'est l'histoire de la parabole de la brebis perdue (Luc 15,4). Un berger abandonne 99 brebis dans le désert pour aller chercher celle qui s'est perdue. Il semble prêt à sacrifier tout son bien pour un seul animal qu'il n'est même pas sûr de retrouver. Mais en fait, il ne se rend pas compte de son indifférence au troupeau tant il est focalisé sur la brebis perdue.

 

On peut retrouver cette même indifférence par contrecoup d'une « passion » dans la parabole de ce marchand qui vend tout ce qu'il a pour acheter une perle d'un grand prix (Mat 13,45). C'est sa focalisation sur la perle qui le rend indifférent au reste. L'indifférence est alors le contrecoup d'une obnubilation et d'une passion. Une seule chose vous obsède et tout le reste vous devient indifférent.

 

Dans ces deux derniers exemples, c'est le fait de s'attacher à un « unique nécessaire » (pour parler comme Luc 10,42) qui rend indifférent à tout le reste. Et, dans ce cas, on devient également indifférent au bon sens, à la prudence, et aussi à son propre intérêt. Le berger et le marchand sont indifférents par imprudence alors que le prêtre et le lévite se sont montrés indifférents au blessé par une forme de prudence excessive.

 

Ce qui est intéressant dans les deux exemples que nous venons de donner (la passion pour la brebis perdue ou pour la perle qui entraîne l'indifférence vis-à-vis de tout le reste), c'est que l'Évangile présente comme positif ce que nous, nous présentons comme une forme d'indifférence inconsidérée. Nous découvrons ainsi l'ambivalence de l'indifférence. Elle peut être vue de manière négative mais aussi de manière positive. L'Évangile présente comme un détachement louable ce que nous présentons comme une indifférence blâmable. En fait, l'indifférence et le détachement, c'est souvent la même attitude mais présentée différemment, soit négativement et en mauvaise part, soit positivement et en bonne part.

 

Dans la tradition du christianisme, l'indifférence est valorisée en tant que contrecoup de l'attachement au Christ et à Dieu. Elle est alors présentée comme une forme de détachement et même de sacrifice. Pour la perle, on sacrifie les richesses de ce monde et, de même, tout ce qui est « vanité » : les biens, les honneurs et même les affections. Jésus nous y encourage d'ailleurs : « Il n'est personne qui ait quitté, à cause du Royaume de Dieu, maison, femme, frère, parent ou enfant et qui ne reçoive beaucoup plus dans ce temps-ci et, dans le siècle à venir, la vie éternelle » (Luc 18,30). Est-ce du sacrifice, du détachement, de l'indifférence ou du mépris et un manque caractérisé d'amour ? C'est l'une des ambiguïtés du message du christianisme.

 

La très curieuse parabole des vignerons homicides (Luc 20,16-19) présente cette même ambiguïté. Suivant la manière dont on la lit, on peut la trouver tout à fait scandaleuse ou tout à fait édifiante. Rappelons l'histoire. Un vigneron part au loin et laisse sa vigne à des ouvriers sans scrupules. Lorsque ce maître envoie des serviteurs pour quérir le produit des vendanges, ceux-ci sont battus et blessés par les journaliers. Alors le maître décide d'envoyer son propre fils. Bien évidemment, ce fils risque d'être lui aussi battu, blessé, et même tué. D'ailleurs il le sera. On peut vraiment dire que le maître semble tout à fait indifférent à son fils qui, pourtant, compte sans doute pour lui plus que la perception du produit de la vigne.

 

Certes, on dira qu'il faut tenir compte de la signification allégorique de cette parabole. Les fruits de la vigne représentent ce que Dieu attend d' Israël. Mais quand même ! Comment donc Dieu peut-il sacrifier son propre fils pour tenter de récolter des fruits, même s'ils sont légitimes ?

 

Cette parabole met en valeur un point significatif. De fait, on peut se montrer indifférent même à ce qui a effectivement une importance fondamentale pour vous. On occulte ce qui compte. On s'en laisse distraire. On ne le « voit » plus même si cela vous « crève les yeux ».

 

Comment expliquer cette attitude ? Si on veut trouver une explication positive, on dira que c'est l'amour (pour la brebis perdue, pour la perle qui représente Dieu, ou pour Israël dans notre dernier exemple) qui suscite l'indifférence à tout le reste. Mais on peut aussi dire que c'est la « pulsion de pouvoir » qui suscite cette froide indifférence qui peut aller jusqu'à oublier la hiérarchie des valeurs. Le propriétaire de la vigne veut à tout prix parvenir à ses fins. Le berger veut à tout prix retrouver sa brebis perdue. Le marchand veut à tout prix obtenir sa perle. C'est alors que commence le règne de la « rationalité instrumentale ». On fait alors usage des autres de manière technique et instrumentale. On les utilise ou on les sacrifie pour parvenir à ses fins. On envoie son propre fils au casse pipe sans se rendre compte de ce que l'on fait. On est aveuglé.

 

C'est ce que l'on appelle le « syndrome du Pont sur la rivière Kwaï » (ou de « la Tour de Babel »). Pour pouvoir poursuivre la construction de sa tour, le roi Nemrod utilise les hommes comme des moellons. La pulsion de pouvoir suscite une indifférence froide et une forme de cruauté sans aucune conscience de culpabilité. C'est le phénomène du fanatisme. Paradoxalement, le fanatisme induit une forme d'indifférence. Les extrêmes se rejoignent.

 

Nous avons là un premier versant de l'indifférence. Nous sommes passés peu à peu de la simple distraction vis-à-vis de ce qui peut paraître secondaire à l'indifférence par ricochet d'une passion exclusive pour une « perle » puis à une indifférence qui est la conséquence d'une pulsion de pouvoir qui nous rend aveugle.

 

L'indifférence, la liberté et le sens de la gratuité

 

Nous en venons maintenant à une toute autre manière, beaucoup plus positive, de caractériser l'indifférence. L'indifférence n'est plus alors une distraction et une forme d'oubli. Elle est plutôt une forme de liberté.

 

Partons d'un exemple. Socrate boit la ciguë devant ses amis. Un tableau de David a rendu célèbre cette scène, plus sans doute que le récit qu'en a fait Platon à la fin du Phédon. Socrate fait face à la mort avec détachement, sérénité et indifférence. Il fait « bonne figure ». Il a « de la tenue ». L'indifférence est ici le signe d'une liberté, on pourrait même dire d'une désinvolture, d'une élégance et d'une impertinence vis-à-vis des juges, du destin contraire et aussi de la mort. Au fond, c'est lui, Socrate, qui maîtrise la situation par son courage et sa dignité. Ce n'est pas la mort qui vient à lui, c'est lui qui va à la mort.

 

La vie comme la mort lui sont indifférents. Il le dit lui-même à ses juges : « Voici l'heure de nous en aller, moi pour mourir, vous pour vivre. De mon sort ou du vôtre, lequel est le meilleur ? Personne ne le sait, si ce n'est la divinité ». Socrate est détaché de la vie comme de la mort.

 

L'indifférence est ici une forme de liberté. Molina, jésuite espagnol (1536-1600) identifiait l'indifférence et la liberté. Être libre, c'est, à l'occasion d'un choix, ne pas être emporté vers un côté plutôt que vers un autre. C'est ne pas se faire imposer ses choix.

 

Descartes l'approuvait sur ce point. « L'indifférence me semble signifier proprement cet état dans lequel se trouve la volonté lorsqu'elle n'est pas poussée d'un côté plutôt que de l'autre par aucune perception du vrai et du bien ». Lorsque l'on n'est poussé ni d'un côté ni de l'autre, c'est la liberté seule qui préside au choix.

 

La liberté est alors une forme d'indépendance d'esprit. Socrate est indifférent au sort qu'on lui impose. Il domine ce qu'on lui impose. Il se sent dé-préoccupé de la vie comme de la mort. L'anglais, qui traduit « indifférence » par « unconcern », dirait que Socrate est « unconcerned ». Il est au-dessus de tout cela. Il ne se sent pas vraiment « concerné » ou impliqué. Peu lui chaut. Dans ce sens, l'indifférence est une vertu aristocratique, une forme de dignité.

 

Ainsi, on le voit, l'indifférence a un lien avec la liberté. Elle caractérise ce que l'on appelle la « liberté d'indifférence ». On est libéré de tout ce qui angoisse et asservit. On est dégagé du quotidien qui dévore et détaché des affaires des hommes mesquins. On est libre même vis-à-vis de la mort. Cette liberté d'indifférence est une forme d'élégance .

 

Dans un sens assez proche, l'indifférence peut également prendre la forme du « désintéressement ». Selon la définition du Robert, le désintéressement, c'est le détachement de tout intérêt personnel, c'est l'oubli de soi. C'est le contraire du fait d'être « intéressé » dans le sens de « grippe sou », « cupide », égocentrique. C'est être libre vis à vis de tout espèce d'intérêt et de profit personnels, que ce soit en termes d'argent, d'orgueil ou d'amour propre.

 

Agir de manière désintéressée, c'est ne chercher aucun intérêt personnel à ce que l'on fait. Lorsque saint Paul prêche l'Évangile, il le fait, dit-il, « pour rien », gratuitement, à cause du Christ, à cause de l'Évangile, pour la seule gloire de Dieu. Il le dit lui-même : « Quelle est ma récompense ? C'est que, prêchant l'Évangile, je l'offre gratuitement » (I Cor 9,18), « par motif de conscience » (Rom. 13,5). Il est indifférent (dit-il !) à toute gloire personnelle, à toute recherche d'une récompense. Il est également indifférent au jugement d'autrui et aussi à l'éventualité d'une critique, d'une sanction. D'une certaine manière, il est indifférent à lui-même. Il est dé-préoccupé de lui-même. Mais il n'est pas dé-préoccupé de ce qu'il fait.

 

En effet, l'indifférence par rapport à son quant-à-soi et à son « ego », ce n'est pas l'indifférence à ce que l'on fait, loin de là. C'est être indifférent au résultat de ce que l'on fait. On agit pour rien, par simple devoir de conscience. Et, de la sorte, on met en application la devise de Guillaume d'Orange : « Il n'est pas nécessaire d'espérer pour entreprendre ni de réussir pour persévérer ».

 

Le chapitre 11 du livre de l'Ecclésiaste peut être considéré comme une exhortation à cette forme d'indifférence : « Jette ton pain à la face des eaux ». Donne sans compter, sans te préoccuper du résultat. Sème indifféremment le matin et le soir, sans te préoccuper de ce qui peut pousser. Sème avec indifférence, sans voir l'aurore des moissons ni le rayon des victoires. Sème dé-préoccupé du résultat et de ton intérêt. Sème sur les bons terrains, sème aussi sur les mauvais. Sème lorsque le vent est favorable, et aussi lorsqu'il est défavorable. Sème quand le ciel est clair et aussi lorsque les nuages sont lourds.

 

Ce texte exprime bien cette forme de liberté pleine d'allant et de générosité, indifférente aux stratégies, aux calculs, aux économies et aux précautions. Ici, dans ce sens, l'indifférence n'est pas si loin de l'amour, ou du moins d'une forme d'amour totalement gratuit. Nous sommes loin de la froide cruauté.

 

Cette forme de générosité gratuite et d'indifférence à tout profit est-elle une illusion ? Hegel et Adam Smith le pensent. Pour eux, il n'y a pas de gratuité ; on agit toujours par intérêt personnel et par désir d'être reconnu.

 

Mais, Dieu merci, Kant pense le contraire. Pour lui, la vertu peut et doit être désintéressée. En effet, pour Kant, toute crainte d'une sanction et tout espoir d'une récompense quelle qu'elle soit ôte toute valeur morale aux actions . Sans le savoir, il rejoint la Bhagavad Gita (II, 47) : « C'est l'action qui te concerne, jamais ses fruits ; que le fruit de l'action ne soit jamais ton motif ». Agir de manière désintéressée, c'est agir en étant indifférent au fruit de l'action et à l'estime que peut vous attirer l'action. C'est agir par simple devoir, en conformité avec sa vocation et avec ce que la nécessité (le Karma dans la tradition du Bouddhisme) vous prescrit de faire .

 

Simone Weil dirait que c'est agir par simple obéissance. C'est faire ce que l'on a à faire de manière consciencieuse, mais sans être animé par un désir. Jésus dirait que c'est agir « comme un serviteur qui agit de manière inutile » (Luc 17,10).

 

On peut rapprocher le « désintéressement » et l'« unconcern » (le fait d'être libre, indépendant et dé-préoccupé par rapport à ce que l'on fait). De fait, ils sont très proches mais avec un accent différent. Le désintéressement, c'est une forme d'indifférence par rapport à son intérêt personnel. Et le fait d'être « unconcerned », ce serait plutôt une forme d'indifférence par rapport à ce que l'on fait. Mais les deux sont une forme de liberté intérieure.

 

L'indifférence (que ce soit dans l'un ou l'autre de ces deux sens) n'est pas incompatible avec l'engagement. C'est un engagement dans l'indépendance, et en particulier dans l'indépendance par rapport à la passion. C'est rester fidèle à soi-même et à ce que l'on a à faire en étant indifférent aux circonstances, aux modes, aux pressions et même aux motivations. C'est un engagement sur fond de scepticisme, de gratuité et quelquefois de sacrifice.

 

Mais cette forme d'indifférence n'est aucunement un encouragement à la passivité et à l'inaction. Il faut continuer à agir même si, pour la Gita, l'action est une manière d'être considérée comme inférieure par rapport au détachement intérieur sur lequel nous reviendrons.

 

L'indifférence et le consentement à l'absurde

 

Saint Paul recommande clairement cette attitude de « liberté d'indifférence ». A sa manière, il recommande d'être « non concerné » : « Que désormais, ceux qui ont des femmes soient comme n'en ayant pas, ceux qui pleurent comme ne pleurant pas, ceux qui achètent comme ne possédant pas, ceux qui usent de ce monde comme n'en usant pas ! Je voudrais que vous soyez sans inquiétude » (1 Cor 7,29).

 

Ce que demande Paul, c'est que nous continuons à vivre, à agir, à nous marier et à commercer avec une sorte de détachement, en évitant de s'enliser dans les préoccupations de ce monde. Mais cela ne veut pas dire pour autant qu'il faille renoncer à la vie conjugale, au commerce... Il s'agit seulement de relativiser leur importance, parce que, comme il le dit, « la figure de ce monde passe ».

 

Mais la liberté d'indifférence peut aussi prendre une autre forme, celle du « comme si de rien n'était ». Peu importe que l'on soit à la veille de sa mort ou de la fin du monde. « Anyway », on continue comme avant. On sait que l'on peut mourir demain et, néanmoins, on plante un pommier « comme si de rien n'était ». On vient d'apprendre une terrible nouvelle, mais on décide de fêter néanmoins Noël avec ses enfants « comme si de rien n'était ». On traverse un champ de mines et on le fait en sifflotant « comme si de rien n'était ». On est au-dessus du volcan, mais on danse, « comme si de rien n'était ». J'aime beaucoup cette expression « comme si de rien n'était ». C'est Till l'espiègle, c'est Gavroche. C'est aussi les quatuors de Schubert : une forme de courage guilleret, tragique et sans illusion tout à la fois, comme si ce que l'on continuait à faire avait toujours de l'importance, alors que, de fait, cela n'en a plus.

 

L'indifférence prend ici la forme de la désinvolture. Et la désinvolture est une forme de consentement libre à la mort, à l'inutilité de la vie, à sa vanité et à son absurdité. On continuera à faire comme si de rien n'était puisque, de toute manière et quoi qu'il en soit, tôt ou tard, le Rien aura raison de nous. Nous sommes éphémères et mortels, « étrangers et passagers sur la terre » (Héb 11,13). On peut dire à la fois « tout est déjà perdu », mais aussi « tout est déjà gagné » puisque l'on n'a plus rien à perdre.

 

L'indifférence est une forme de consentement au destin et à l'inéluctable. « Celui qui sait que la vie est sans but et que la mort est inéluctable est bien indifférent à la lutte contre la nature et aussi au concept de péché » (Anton Tchekhov, Lueurs)

 

Pour le dire autrement et dans un vocabulaire moins raffiné : « on s'en fout d'attraper la vérole pourvu qu'on tire un coup ». Indifférence aux conséquences, désinvolture vis-à-vis de la morale, consentement au destin et à la mort. La désinvolture, c'est traverser les risques et les embûches par la seule grâce de son quant-à-soi et de sa liberté intrinsèque .

 

Dans ce sens, l'indifférence vient de la conscience de l'absurde et de l'indifférence à l'absurde. Mais prenons-y garde. L'indifférence, même en ce sens, ne doit pas être confondue avec la mélancolie (ce que l'on appelait au Moyen Age l'« acédie » et aujourd'hui la dépression). Celle-ci, selon saint Thomas d'Aquin, est « une tristesse accablante qui produit dans l'esprit de l'homme une dépression telle qu'il n'a plus envie de faire quoi que soit... L'acédie produit un certain dégoût de l'action... une torpeur de l'esprit ».

 

Il ne faut pas non plus confondre l'indifférence avec le désespoir. Les deux notions sont tout à fait différentes. Ainsi par exemple, le fait d'être indifférent ne conduit pas à lui seul au suicide. Le suicide procède d'un choix pour la mort plutôt que pour la vie. L'indifférence, elle, refuse le choix. Elle se moque de la vie comme de la mort. En fait l'indifférence est plutôt une alternative au suicide. C'est une réaction de défense permettant d'éviter le suicide. L'indifférent est vacciné par son indifférence même, contre tout désir, y compris le désir de se suicider.

 

Il faut même aller plus loin. L'indifférence n'est pas incompatible avec un certain bonheur de vivre. On est indifférent au sens de la vie, mais on est aussi indifférent à son non-sens, à son absurdité.

 

La plus grande utilité de l'indifférence, c'est l'indifférence à la quête du sens. Le fait de chercher un sens à la vie et à ce que l'on fait conduit à des consolations illusoires et mensongères qui, un jour ou l'autre s'effondrent d'elles mêmes. Les religions se bâtissent souvent sur ces illusions. L'indifférence à la quête du sens est un chemin bien plus vrai, plus sûr et plus proche, me semble-t-il, de la vraie foi. L'indifférence, tout comme la foi, accepte l'absurde et se dé-préoccupe de l'absurde.

 

L'homme de foi, tout comme le disciple de Nietzsche et de Camus n'est pas hanté par la question du tragique et du non sens de l'existence. Si j'ose dire, il ne prend pas au tragique le tragique de l'existence. L'absurdité n'est pas pour lui synonyme de souffrance, de malheur, de désespoir et de désir d'en finir. Elle va de pair avec la gratuité et le sens du « pour rien ».

 

Comme l'a dit Camus, il faut imaginer Sisyphe heureux. Il poursuivra son labeur inutile et qu'il sait inutile avec une forme d'indifférence. Mais il le poursuivra. Le bonheur, c'est de faire son travail. Le fait qu'il soit absurde n'a pas d'importance.

 

Face à la mort qui vient et à la seule souveraineté qui importe, celle de la vanité de toute chose et de toute entreprise, il nous reste cette tentative de vivre, et pour certains d'aimer, pour rien, dans une souveraine indifférence par rapport à quelque mobile que ce soit. L'indifférence, dans son sens le plus positif, a incontestablement un lien avec la gloire du « pour rien ». Et ce « pour rien » peut être écrit avec une majuscule, comme si « pour Rien » pouvait être considéré comme l'identique à « pour Dieu », « pour la gloire de Dieu ».

 

Pour rester dans le registre de la « liberté d'indifférence » et du consentement à l'absurde, citons ces vers très connus d'Angélus Silesius (1624-1677) dans le Pèlerin chérubinique : « La rose est sans pourquoi, elle fleurit parce qu'elle fleurit. Elle ne prête pas attention à elle-même. Elle ne se demande pas si on la voit ».

 

La vie est sans pourquoi. Elle est indifférente à elle-même. Elle vit sans savoir pourquoi. Elle meurt sans demander pourquoi. Elle vit et elle meurt pour rien et sans pourquoi, indifférente à ceux qui prétendent savoir pourquoi.

 

L'indifférence, l'insouciance et l'amour

 

Nous sommes à la croisée des chemins. Le concept d'indifférence semble caractériser des attitudes fort différentes allant de la cruauté la plus blâmable au désintéressement le plus louable. En fait, cela s'explique. L'indifférence est une attitude neutre qui permet l'apparition d'autres attitudes très différentes et même contradictoires. C'est une forme de « laisser passer » qui peut ouvrir le champ à des forces négatives, mais qui peut aussi rendre plus facile l'exercice de vertus positives telles que l'esprit de liberté.

 

Elle peut aussi en favoriser d'autre : par exemple l'espérance.

 

Bien sûr, à première vue, cela surprend. Mais, notons-le, l'espérance (à la différence de l'espoir) peut être caractérisée comme une forme de disponibilité et de confiance en l'avenir et par là même comme une forme d'indifférence à l'avenir. A Dieu vat. A la grâce de Dieu. Quoi que l'avenir me réserve, peu importe, de toute manière, je traverserai les difficultés. L'Évangile prône d'ailleurs clairement cette forme d'indifférence: « Ne vous souciez pas de ce dont vous serez vêtus ni de ce que vous mangerez et boirez » (Mat 6,25). « Toutes choses concourent au bien de ceux qui aiment Dieu » (Rom 8,28).

 

Autre attitude positive favorisée par l'indifférence : le pardon. L'indifférence est un catalyseur du pardon. Certes l'indifférence n'a rien à voir avec le pardon. Mais elle est une forme de non-jugement, d'abolition de la mémoire et de la rancune qui peut favoriser le pardon. Elle ne conduit pas automatiquement au pardon, mais elle peut le faciliter.

 

Autre attitude positive favorisée par l'indifférence : la dé-préoccupation vis à vis de soi-même. Elle nous détache de la susceptibilité et de l'égoïsme. L'indifférence, en ce sens, est bien une forme de liberté et plus précisément de liberté vis à vis de soi, de distance vis à vis de soi-même. L'indifférence peut ainsi favoriser la sérénité. La sérénité est une forme de consentement à soi-même, à son inutilité et à sa médiocrité au sens latin du terme.

 

L'indifférence délivre de l'orgueil, de l'envie, de la cupidité et de la jalousie. Et elle délivre aussi de la peur, de la servilité. Pour illustrer ceci, on peut citer cette merveilleuse prière de Jean Grenier (1897-1971).

« O Toi qui ne fais aucune différence entre les êtres et pour qui le jour et la nuit sont équivalents,
Délivre moi du mal, c'est-à-dire de la croyance que quelque chose soit à éviter
et par conséquent de la peur et du scrupule
Délivre moi du bien, c'est à dire de la croyance que quelque chose puisse être désiré
et par conséquent de l'envie, de la jalousie, de la cupidité et de l'orgueil »
.

 

Autre question : l'indifférence peut-elle se conjuguer avec l'amour ? On dira que le paradoxe est un peu gros. Mais est-ce si sûr ? L' amour, le véritable amour, peut être indifférent par rapport à ce que l'autre peut vous apporter et même par rapport aux caractéristiques, aux qualités et aux défauts de l'autre.

 

L'amour connoté par l'indifférence, c'est « l'amour détaché », comme le dit Simone Weil. C'est l'amour quand on peut dire qu'il va de soi, qu'il coule de soi-même comme l'eau coule d'une fontaine. On est comme traversé par l'amour. Et aimer, dans ce sens, c'est aimer sans mobile, sans désir. C'est aimer sans dire « je » ni même « toi ». C'est aimer sans choisir qui on aime. On aime « comme ça », par nature, tout comme une émeraude est verte . C'est une forme d'amour impersonnel. L'amour émane de soi comme une sorte de rayonnement indifférent qui va vers tous et vers chacun indifféremment. Et c'est cet amour indifférent qui est l'image de l'amour de Dieu qui fait lever son soleil indifféremment sur les justes et sur les injustes (Mat 5,45) et qui ne fait acception de personne (Rom 2,11).

 

L'indifférence et la dépersonnalisation

 

On l'aura constaté, les formes de l'indifférence que nous évoquons maintenant se rapprochent de plus en plus du détachement.

 

Et, dans ce sens, j'en viens maintenant à une forme d'indifférence qui peut être considérée comme une absence à soi-même et même une dépersonnalisation. Pour la caractériser, je partirai de l'exemple de Meursault, le héros et narrateur du roman d'Albert Camus L'étranger.

 

Peut-on dire que Meursaut soit indifférent à tout ? Meursaut, aime-t-il sa mère ? Pourquoi a-t-il tué cet Arabe qu'il ne connaissait pas ? On ne sait pas. Est-il un monstre ou un « innocent », un peu comme l'Idiot de Dostoïevski ? Au fond, ce qui caractérise Meursaut, c'est qu'il parle de lui avec la même indifférence et le même détachement que s'il était un autre. Meursaut est étranger à ce qui se passe. Il est aussi étranger à lui-même. C'est ce qu'a bien compris Sartre quand il compare la « conscience » de l'Étranger à une vitre qui serait transparente aux choses et opaque aux significations. Il n'a d'opinion sur rien. Il ne ressent rien face aux autres et aux événements qui surviennent dans sa vie. Meursaut semble un automate pris dans une mécanique. Même quand il dit « je », il est un élément neutre au récit. Il est une « non personne ». Il est transparent.

 

L'indifférence est ici une forme de détachement par rapport au moi. On cesse d'être sujet, volonté et même liberté. Le « moi » se dissout. C'est un sentiment que l'on peut aussi éprouver à la suite d'une fatigue qui éreinte le corps ou d'une grande lassitude qui dissout l'esprit. On devient indifférent et insensible à tout. Alors que dans l'ennui et l'angoisse, on est encombré par son moi, dans l'indifférence et la lassitude, on est comme absorbé par la vanité de toutes choses et la « tendre indifférence du monde ».

 

On est un bouchon porté et emporté par la vague des circonstances. Comme le dit Simone Weil : « Ce que nous croyons être notre moi est un produit aussi fugitif et aussi automatique des circonstances extérieures que la forme d'une vague de la mer ». On n'agit pas, on est agi.

 

Nous sommes là très proche de ce que la Bhagavad Gita appelle l'« action non agissante ». L'action se fait en soi sans venir ni de soi ni d'une décision personnelle. Elle n'est pas un acte personnel. Parvenir à cette « action non agissante ». vous rend proche du « nirvana ». « Celui qui peut voir l'inaction dans l'action et l'action dans l'inaction, celui-là est sage parmi les hommes. Il est indifférent au succès et à l'insuccès. Même en agissant, il n'est pas lié. » (Bhagavad Gita IV, 18,20-21).

 

Selon Roger Bastide, l'ascèse vers l'indifférence et la dépersonnalisation est une caractéristique de la vie mystique. Et cette ascèse est progressive. La première étape est l'indifférence au désir ; puis vient l'indifférence au discernement et au jugement, ce qui fait disparaître toute vie intellectuelle et ne laisse subsister que la vie affective. Une troisième étape permet de se délivrer de cette dernière, à la fois par l'indifférence à l'opinion des autres et aussi par l'indifférence aux autres. Il ne reste alors qu'une sourde conscience c�nesthésique et physiologique de soi-même. Enfin celle-ci peut elle-même disparaître dans une indifférence et une impassibilité absolue.

 

On peut tenter plusieurs explications de ce processus de « dé-création de soi ». On peut y voir une perversion et une disparition de l'instinct de conservation qui conduit vers une dissolution de la personnalité. On peut y voir aussi une forme de régression vers un état quasi f�tal. On peut y voir également la perte de l'élément social de la personnalité.

 

L'indifférence et le détachement mystique

 

Il y a dans la mystique et le quiétisme toute une tradition de la « sainte indifférence » et du détachement qui va dans le sens de cette dépersonnalisation.

 

Maître Eckhart (1260-1327) a consacré un bref traité au détachement. Nous le résumons et le commentons brièvement.

 

Pour Maître Eckhart le détachement est la plus haute des vertus. Il est supérieur à l'amour, à l'humilité et à la miséricorde, car lui seul nous unit étroitement à Dieu. L'union avec Dieu passe par le détachement. En effet la nature de Dieu est caractérisée son détachement immuable. De fait, Dieu a souvent été considéré comme une forme de tendre indifférence vis-à-vis du monde de fureur et de passion.

 

Maître Eckhart écrit : « L'homme qui est devenu ainsi dans un total détachement, est tellement emporté dans l'éternité que rien d'éphémère ne peut l'émouvoir ; il n'éprouve rien de ce qui est charnel ; il est mort au monde car il n'a de goût pour rien de terrestre... Son esprit est insensible à toutes les vicissitudes de la joie et de la tristesse ».

 

Le détachement, en tant qu'état le plus haut de l'esprit, ne possède point de repères auxquels il pourrait se rapporter, il n'a pas de support et « il se trouve dans un néant pur ». Celui qui est détaché n'a même pas de relation avec Dieu parce qu'il est unifié avec Dieu. Si le détachement du coeur humain est parfait, il sera alors « connaissance sans connaissance, amour sans amour, lumière sans lumière ». Pour Maître Eckhart, la première des Béatitudes : « Heureux ceux qui ont l'esprit de pauvreté » célèbre en fait l'homme détaché de toutes choses.

 

Pour Maître Eckhart, le Christ est toujours demeuré dans cet immuable détachement. Au moment même de la Passion, seul souffrait en lui « l'homme extérieur », mais « l'homme intérieur » n'était pas troublé. « L'homme extérieur peut avoir une activité alors que l'homme intérieur demeure totalement immobile, libre et insensible ». On peut, dit-il, comparer l'homme à une porte tournant autour d'un gond. Le gond immobile est celui de l'homme intérieur, indifférent à tout. Et la porte qui s'agite est l'homme extérieur.

 

On peut tout à fait faire le parallèle entre le détachement chez Maître Eckhart et l'indifférence prônée par le bouddhisme. Pour le bouddhisme, nous souffrons parce que nous nous attachons aux choses, parce que nous les désirons et nous accrochons à elles. Mais lorsque nous relâchons cet attachement, lorsque nous cessons de nous préoccuper des autres et de ce qu'ils pensent de nous, nous devenons libres .

 

Le christianisme orthodoxe prône lui aussi le renoncement aux biens de ce monde, au besoin de sécurité, de réputation, de succès et d'accomplissement en ce monde. Mais, à la différence du bouddhisme, il considère que le détachement vis à vis des biens de ce monde est la conséquence d'un attachement exclusif à un idéal spirituel et à Dieu lui-même. Comme nous l'avons dit, l'indifférence au monde est alors le contrecoup de l'attachement à la « perle » (Mat 13,45) et à l' « unique nécessaire » (Luc 10,40). Au contraire, pour le bouddhisme, il importe de devenir indifférent même au désir du nirvâna, c'est-à-dire même à la « perle » et à l' « unique nécessaire ». C'est seulement ainsi que celui-ci peut être atteint. Et cela se comprend puisque ce nirvâna est un néant radical. L'attachement à rien ne peut être qu'un détachement de tout y compris de ce rien.

 

En revanche, le christianisme, lui, reste une forme d'attachement au Christ et à Dieu. Certes, Maître Eckhart pourrait peut-être aller jusqu'à penser que seul le détachement vis à vis de Dieu lui-même permet la ressemblance avec Dieu. Certes, Luther pourrait peut-être aller jusqu'à penser que la foi est en fait une dé-préoccupation de tout y compris du salut et de la mise en �uvre d'une attitude correcte en vue de ce salut. Certes encore, Simone Weil pourrait prôner non seulement la totale indifférence à soi-même, mais aussi l'extinction de toute vie personnelle. Mais, dans l'ensemble, le christianisme, même dans ses courants hétérodoxes, mystiques et quiétistes, n'a pas préconisé l'indifférence avec la même radicalité que le bouddhisme.

 

Conclusion

 

Que peut-on conclure de ce rapide survol des différentes formes d'indifférence ?

 

D'abord, notons-le, l'appréciation de l'indifférence varie considérablement selon les cultures. L'Occident reste très attaché à l'idée d'engagement pour les autres et de ce fait comprend mal que le monde asiatique fasse la part si belle à l'indifférence.

 

Ensuite, nous l'avons montré, l'indifférence peut être comprise de manières différentes. Elle peut être une « dé-création » de soi et de tout désir. Elle peut être aussi conçue comme une forme de sagesse et de plénitude. La première acception serait plutôt celle de Simone Weil, la seconde, celle de Camus.

 

Ce que nous avons aussi noté et qu'il ne faut pas oublier, c'est que l'indifférence, lorsqu'elle est le contrecoup de la pulsion de pouvoir, peut devenir une froide ignorance des autres et aussi de toutes les valeurs qui font la dignité de l'homme. On peut anéantir les autres par indifférence. Mais, a contrario, il faut aussi insister sur le fait que l'indifférence est sans doute la seule attitude qui puisse véritablement éradiquer en nous la pulsion de pouvoir. Celui qui est indifférent est débarrassé de la pulsion de pouvoir et, incontestablement, il s'agit là d'une forme de salut par rapport au vice premier et au péché originel de l'homme : la volonté de puissance.

 

Retour vers Alain Houziaux
Vos commentaires et réactions

 

haut de la page

 

 

Les internautes qui souhaitent être directement informés des nouveautés publiées sur ce site
peuvent envoyer un e-mail à l'adresse que voici : Gilles Castelnau
Ils recevront alors, deux fois par mois, le lien « nouveautés »
Ce service est gratuit. Les adresses e-mail ne seront jamais communiquées à quiconque.