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La psychanalyse

Le divan, l'angoisse et la foi

 

Alain Houziaux

 

25 avril 2005
La psychanalyse peut-elle guérir ?
Nous ne traiterons pas directement de cette question. Nous n'avons en effet aucune compétence pour tenter d'y répondre. En revanche nous traiterons de la question : La psychanalyse peut-elle tout guérir ? A-t-elle vocation à tout guérir ? Doit-elle tenter de tout guérir ? Nous aborderons ces questions de deux manières différentes.

 

Dans un premier temps, nous nous demanderons : la cure psychanalytique a-t-elle vocation à nous guérir de l'angoisse ? Et nous répondrons : Non. L'angoisse est l'honneur et la dignité de l'homme. Et nous tenterons de montrer que bien loin d'être une aliénation, elle est un mode de reconnaissance de la vérité incontournable de l'absurde de ce monde. Et cette conscience de l'absurde peut conduire en une foi en Dieu tout à fait authentique.

 

Dans un deuxième temps, nous nous demanderons : la cure psychanalytique a-t-elle vocation à guérir l'homme de sa foi ? La foi doit-elle être considérée comme une névrose obsessionnelle dont il nous faudrait guérir ? La cure psychanalytique a-t-elle vocation de nous en délivrer ? Le doit-elle ?

 

Et nous nous demanderons aussi : Y a-t-il une forme de foi compatible avec ce que la cure psychanalytique tente de guérir ? Et nous répondrons : oui.

 

La cure psychanalytique
doit-elle nous guérir de l'angoisse ?

 

Qu'est-ce que l'angoisse ? Pour Freud, l'angoisse naît du sentiment d'être en danger. Elle naît aussi de la résurgence de traces mnésiques refoulées d'événements traumatiques. Et pour Lacan, l'angoisse est liée au « manque ».

 

Daniel Widlöchen la définit ainsi : « L'angoisse est précisément l'expérience de l'inadéquation entre les questions que chaque individu pose au monde quant à sa propre origine et à sa destinée, et les réponses que ce même monde peut donner ». Il se reconnaît incapable de trouver des réponses aux questions qui le tourmentent. Pourquoi suis-je là ? Pourquoi est-ce que je vis ? Quelle est la raison de mon existence ? Les repères définis par le savoir et même les croyances apparaissent dérisoires. Cette définition nous paraît excellente ; c'est celle que nous retiendrons.

 

L'angoisse, c'est le fait que nous nous posions des questions, et, bien plus encore, le fait que nous soyons mis en question. L'angoisse, c'est le sentiment de l'absurde et de ce qui n'a pas d'explication.

 

Donc, la cure psychanalytique peut-elle nous guérir de l'angoisse ? Le doit-elle ? Pour aborder cette question, nous partirons d'un exemple biblique : Job. Il souffre. De quoi souffre-t-il ? Il reçoit la visite de trois amis qui tentent de le guérir ou plutôt de l'amener à se changer de telle sorte qu'il guérisse. Et Job résiste à cette cure .

 

L'angoisse de Job

 

Rappelons d'abord que même si le livre de Job fait partie des Écritures saintes du judaïsme (et du christianisme), Job, lui, n'est pas juif. Job, c'est l'homme dans toute sa splendeur et sa misère.

 

Le problème de Job n'est pas de demander que justice lui soit rendue, contrairement à ce que l'on pense souvent. Il est d'être saisi par l'angoisse. L'angoisse de Job, c'est d'être confronté à des questions sans réponse. C'est d'être confronté à l'absurde.

 

L'angoisse de Job, c'est d'abord celle du temps qui passe, de la mort qui approche et du mal qui est toujours là. « Notre vie sur terre passe comme une ombre » (Job 8,9). Lente approche de la mort. Le temps passe. L'homme passe. « Il s'effrite comme un bois vermoulu, comme un vêtement dévoré par la teigne » (13,28). Vieillissement, pourrissement de la chair. Job est rongé par le mal. « La nuit, le mal perce mes os et mes rongeurs ne dorment pas » (30,17).

 

L'angoisse, c'est d'être confronté à la vérité, et en particulier à celle de la réalité incontournable du mal qui l'attaque et le laisse sans ressources, démuni de tout. Philippe Nemo l'écrit : « L'impossibilité d'oublier la vérité, c'est bien là le premier caractère de l'angoisse ». Comme le dit Jacques Lacan, « La vérité de la souffrance névrotique, c'est d'avoir la vérité pour cause ». L'angoisse se noue quand on prend conscience de la vérité. La vérité, c'est que le monde est mauvais, absurde et chaotique. Et l'angoisse ne se résorbe que si, par une forme d'opium, d'illusion et de manque de lucidité, on oublie cette vérité.

 

L'angoisse et la panique se déploient suivant plusieurs registres (p. 43).La sensation de perdre tout repère : « L'homme ne voit plus la route » (3,23). Celle d'être enfermé, enserré, étranglé : « Avec violence, Dieu m'a pris par le vêtement, il m'a serré au col de ma tunique » (30,18). Tout se dérobe : « Sur le néant, je ne peux m'appuyer » (6,13). L'homme est réduit à son angoisse. Plus rien n'a d'importance. Les proches se réduisent à des fantômes. Ce qu'ils peuvent dire est frappé d'inanité, quand bien même on aurait soi-même tenu auparavant les discours qu'ils tiennent.

 

Et ajoutons encore ceci. L'angoisse suscite elle-même de l'angoisse. Expliquons-nous. L'angoisse, nous l'avons dit, c'est le sentiment de ce qui est sans explication. Or l'angoisse apparaît elle-même comme sans explication. Elle est différente de la peur qui, elle, s'explique. Et c'est pourquoi, le fait d'éprouver de l'angoisse, sans qu'il y ait à cela une raison ou une explication, suscite lui-même de l'angoisse.

 

L'échec de la technique thérapeutique

 

Les trois amis de Job tentent un traitement. Ce sont d'excellents théologiens qui ont réponse à tout. Ils peuvent en particulier expliquer tous les maux. Ils maîtrisent parfaitement une technique thérapeutique, de nature théologique, qui doit permettre à tout de rentrer dans l'ordre. Si Job accepte leur cure théologique, il sera guéri.

 

On peut tout à fait comparer cette cure théologique à une cure psychanalytique. Job doit élucider la cause de son mal. Et cette cause est en lui-même. Elle est dans une faute qu'il refoule et qu'il a néanmoins commise. Et cette faute, dans la perspective de la cure théologique, c'est la transgression d'un interdit de la Loi. Job doit découvrir quel interdit il a transgressé et de quelle manière il l'a transgressé. Il pourra ainsi reconnaître sa faute et cesser de la commettre. Et du coup, Dieu cessera de le punir. Sa souffrance disparaîtra. Tout rentera dans l'ordre. Donc pour les trois amis, la faute de Job, celle qui est à l'origine de sa souffrance, c'est qu'il se refuse à élucider quelle transgression il a commise. Il suffirait qu'il la reconnaisse pour qu'il soit guéri.

 

La démarche de la cure analytique est effectivement tout à fait comparable. Pour le psychanalyste, l'angoisse du patient naît du fait qu'il a commis une transgression et qu'il refoule le souvenir de cet acte. Et cette transgression, c'est le fait d'avoir désiré ou d'avoir effectué quelque chose d'interdit (sur un plan sexuel ou autre). Le patient doit donc élucider ce qu'il refoule. Il doit découvrir quel était le désir interdit qu'il a éprouvé. Et,cessant de le refouler, il cessera d'être angoissé. Tout rentrera dans l'ordre.

 

Donc, pour les thérapeutes, qu'ils soient théologiens ou psychanalystes, il faut d'abord reconnaître (c'est à dire à la fois élucider et avouer) le désir ou l'acte par lequel on a transgressé un interdit. Et ceci doit pouvoir suffire pour que la souffrance de l'angoisse cesse.

 

Mais Job résiste à cette cure. Il récuse la technique psychanalytico-théologique des amis. Ceux-ci n'arrivent pas à le faire rentrer dans le cadre du « élucide la source du mal, et tu seras guéri ».

 

En fait, il y a deux formes d'angoisse. L'une naît du refoulement du souvenir d'une transgression. Et il est possible qu'elle puisse céder à l'élucidation de cette transgression. En tout cas il est tout à fait souhaitable de tenter de la guérir. Mais l'autre naît du sentiment de l'absurde de l'existence. Et celle-ci me paraît, Dieu merci, incurable. Elle est l'honneur de l'homme. C'est l'angoisse et le sentiment de l'absurde qui donnent à Job son obsession de Dieu. La conscience de l'absurde peut être un chemin vers Dieu.

 

C'est l'angoisse devant l'incompréhensible et l'absurde qui nous donne l'idée d'un Dieu d'énigme, de mystère et d'arbitraire. Ainsi, qu'on me permette de le dire clairement, c'est l'angoisse et le sentiment de l'absurde qui conduisent à Dieu. Et de fait, nous accueillons souvent comme venant de Dieu ce qui est incompréhensible, illogique, inattendu, fortuit et hasardeux.

 

On le voit, dans le dialogue de Job avec ses amis, s'opposent deux conceptions radicalement différentes de Dieu. Pour les amis, Dieu est la métaphore de la Loi et de la Justice. Dieu est une Justice parfaitement huilée et prévisible. Il punit les méchants et récompense les bons. Il fait souffrir ceux qui refusent d'élucider leur faute. Et il guérit ceux qui la reconnaissent. Dieu est le symbole de l'ordre moral et de la cohérence rationnelle. Sa logique est parfaitement compréhensible.

 

Pour Job, en revanche, Dieu est non rationalisable. Il est une Puissance qui défie toute logique. Il est le symbole de l'arbitraire et du hasard. Il échappe à toute tentative de le comprendre. Il est le Dérouteur et l'Angoissant. Le Dieu de Job n'est ni bon, ni moral, ni juste. Il est nietzschéen. « Au-dessus de tout chose s'étend le ciel de la Contingence, le ciel de l'Innocence, le ciel du Hasard, le ciel du Caprice ». Dieu est tout cela.

 

L'angoisse : une manière de découvrir Dieu

 

Pour Job, Dieu est ingérable, incompréhensible, étranger à tout ce qu'enseignent les juges, les théologiens et les médecins. Dieu est irréductible à toute tentative de le comprendre et de le définir de manière cohérente, compréhensible et intelligible. Job le dit clairement, par un discours étonnamment subversif, plus subversif encore que celui du Magnificat de Marie : « Le Tout- puissant rend stupides les conseillers des pays et frappe les juges de démence. Il fait marcher nu- pied les prêtres et renverse les puissances établies... Il ôte l'esprit aux chefs d'un pays. Il les fait errer dans un désert sans piste » (12,16-25).

 

Dieu est celui à qui s'adressent nos « pourquoi ? », et qui les laisse sans réponse. Pourquoi y a-t-il du mal et non pas plutôt du bien ? Pourquoi suis-je sorti du néant pour être jeté dans ce carnaval étrange et douloureux de l'existence et de la comédie humaine ? « Pourquoi donner à un malheureux la lumière, la vie à ceux qui ont l'amertume au coeur ? Pourquoi ce don à l'homme qui ne voit pas la route ? » (3,20-23). Pourquoi ce monde-sans-raison ? Pourquoi ce monde-sans-pourquoi ? Pourquoi ce monde sans en vue de quoi ?

 

C'est l'angoisse qui nous fait dire « Pourquoi ? ». C'est elle qui nous fait nous adresser à Dieu comme étant l'Énigme des énigmes.

 

Dieu est perçu comme une Intention insondable, celle qui donne le monde sans raison, la vie sans en vue de quoi , le mal sans explication. Dieu est l'Intention de tout ce qui est sans pourquoi. Et cette Intention est elle-même en excès par rapport à toute raison, à toute théologie, à toute analyse.

 

La psychanalyse a donc une conception réductrice de l'angoisse. L'angoisse n'est pas seulement l'expression du refoulement du souvenir d'une transgression. L'angoisse est le don de Dieu, la marque de Dieu dans l'homme. C'est ce que Philippe Némo appelle l'« âme » de l'homme. C'est par son angoisse que l'homme porte en lui l'image de Dieu.

 

L'angoisse, c'est le sentiment du mystère et de l'absurde. C'est le sentiment d'un Dieu qui est à la fois Mystère et Absurde.

 

Job fait de son angoisse un cri, un défi, une protestation et une contestation. « Je prends ma chair entre mes dents »(13,14). La formule est saisissante. « Et c'est pourquoi je ne puis me taire, je parlerai dans l'angoisse de mon esprit, je me plaindrai dans l'amertume de mon âme » (7,11). « O Terre, ne couvre pas mon sang et que mon cri monte sans arrêt » (16,18).

 

Vivre sans angoisse son angoisse

 

Après que Job ait crié vers Dieu pour le convoquer et le blasphémer, Dieu répond. Il parle enfin. Et que fait-il ? Il met en lumière l'absurde du monde, son irrationalité, son désordre et son excès. Loin de remettre Job à sa place dans l'ordre du monde, il dévoile le tohu-bohu effréné et loufoque du monde.

 

On aurait pu supposer qu'Il allait être le Théologien absolu qui montre l'ordre caché du monde sous son désordre apparent. Il n'en est rien. On aurait pu supposer qu'Il allait se montrer le Super Psychanalyste qui va enfin dissoudre l'angoisse de Job en lui inspirant une lénifiante piété. Il n'en est rien. Dieu met en lumière devant Job ébahi le « safari-photo » d'un carnaval d'animaux grotesques, monstrueux (cf. le Béhémoth et le Léviathan), capricieux et cruels. Aussi inutiles qu'absurdes. Aussi folâtres que fous. Aussi vigoureux que vivaces. Aussi libres que libertaires. Aussi espiègles qu'impertinents. Aussi sauvages qu'indépendants.

 

Et au-dessus de toute cette vitalité inutile et de toute cette vigueur « à vide », il y a le ciel de l'innocence, du hasard et de l'absurde. Le monde est excessif, prodigue, ludique et impétueux. Il est absurde et gratuit.

 

Et il est sans angoisse

 

A Job qui aurait pu chercher un ordre caché sous un désordre apparent, Dieu met en lumière son désordre caché sous un ordre apparent.

 

Et Job, en consentant à cet absurde, consent à Dieu lui-même, le Maître de l'absurde. « Mes oreilles avaient entendu parler de Toi, mais maintenant mon oeil t'a vu » (42,5-6) Il voit Dieu dans l'absurde. Il voit la lumière de Dieu dans le feu d'artifice et le potlach du monde. Il voit le rire de Dieu dans le jeu endiablé du monde. Il voit la grâce de Dieu dans ce qu'il appelait le mal.

 

Il est guéri de son angoisse non parce qu'il devient sans angoisse, mais parce qu'il vit sans angoisse son angoisse. Le paradoxe n'est qu'apparent. Celui qui vivrait sans angoisse, ou qui du moins le croirait, en fait se cacherait son angoisse. Il la refoulerait. Il est donc infiniment préférable d'accepter pleinement son angoisse.

 

Accepter son angoisse, c'est consentir à ce que le monde soit absurde et même « mauvais », sans réponse à nos « pourquoi ? » L'angoisse de l'homme s'assume dans la comédie de l'univers et l'éclat du rire des dieux.

 

Ainsi à la question « la psychanalyse peut-elle tout guérir ? », je répondrai : je n'en sais rien, mais je crois et j'espère qu'elle ne peut guérir l'homme de son humanité. L'humanité de l'homme, c'est sa conscience angoissée de vivre sans savoir pourquoi. Cette blessure est son honneur, c'est l'image de Dieu en lui.

 

La foi, c'est le consentement à l'absurde parce que l'on sait que cet absurde a sa source en Dieu. Le monde est incompréhensible, injuste et absurde parce que son seul sens est en Dieu, l'Enigme de l'énigme. « Je ne sais, Dieu le sait ».

 

Je conclurai cette analyse du livre de Job par deux remarques :

 

L'angoisse est normale ou mieux existentielle. Elle n'est ni pathologique ni accidentelle. Et le psychanalyste devrait le reconnaître. Comme le dit le théologien Paul Tillich , l'angoisse révèle à l'être humain qu'il est un être fini, menacé par le non être. Elle est ontologique.

 

Le courage de la foi, c'est le courage de l'acceptation paradoxale de soi et de son angoisse. La foi, ce n'est pas vivre sans angoisse. C'est de vivre son angoisse sans angoisse. C'est de vivre l'absurde comme le corollaire du mystère. C'est de concevoir l'absence de sens de notre monde comme le fait même qu'il a son sens en Dieu seul. La grâce et l'absurde ne sont qu'un, tout comme, la lumière, pour la chouette, n'est que nuit.

 

La cure psychanalytique
doit-elle nous guérir de la foi ?

 

Nous en venons maintenant à la deuxième question que nous annoncions au début de ce texte. La cure psychanalytique peut-elle dissoudre la foi et faire perdre la foi ? Peut-elle « guérir » de la foi ? La psychanalyse considèrerait-elle la foi comme une névrose ou une aliénation dont il nous faudrait être guéri ?

 

Il est certain que la psychanalyse a un pouvoir démystificateur. Elle ne respecte aucun sanctuaire inviolable. Elle est une forme de déconstruction radicale. Le croyant doit-il donc rejeter la psychanalyse et la considérer comme l'ennemie de la foi ?

 

Notons-le, la foi a déjà eu à s'affronter à d'autres défis que celui de la psychanalyse. Il faut donc replacer dans le contexte de la « pensée du soupçon » le travail de déconstruction qu'on lui impute. Ainsi l'exégèse historico-critique a montré que les textes sacrés ne pouvaient être considérés comme une Parole de Dieu tombée d'en haut. De même, la science, l'archéologie et la cosmologie se sont attaquées successivement aux fondements de la foi biblique : la création du monde en sept jours, la sortie d'Égypte... Enfin l'étude comparative des religions a jeté le soupçon sur les dogmes les plus fondamentaux de la foi chrétienne (la naissance virginale et la résurrection du Christ en particulier) en montrant que les mêmes structures se retrouvaient dans d'autres religions.

 

Mais certains théologiens (Rudolf Bultman en particulier) ont dit que tout ceci pouvait avoir du bon. Ils ont considéré que l'exégèse historico-critique, la science et l'anthropologie ne sapaient pas la foi elle-même et bien au contraire l'aidaient à se différencier de la « religion ». En serait-il de même pour la psychanalyse ?

 

Mais ne nous rassurons pas trop vite et à trop bon compte. Il vaut mieux prendre notre problème à bras le corps.

 

La religion et la psychanalyse

 

Suivre une psychanalyse peut-il faire perdre la foi ? Telle que, la formulation de cette question est sans doute trop émotive. Elle situe trop la foi en position d'« assiégée ». Il vaut mieux la reformuler de manière plus neutre. Par exemple comme ceci : Comment le travail de la cure psychanalytique s'articule-t-il avec la foi ? Comment peut-il influencer la manière de confesser sa foi ?

 

Nous commencerons par donner quatre manières de concevoir cette articulation. Et nous dirons pourquoi nous les écartons. Ensuite, nous proposerons une cinquième voie.

 

Première manière d'articuler la psychanalyse avec la religion et la foi.

 

La foi serait une névrose obsessionnelle et la cure psychanalytique aurait pour tâche, entre autre, de soigner cette névrose. Pour le dire brutalement, la religion rendrait les hommes malades et névrosés et la cure pourrait se présenter comme le salut des damnés de la religion.

 

De fait, on a souvent considéré que la religion non seulement ne rendait pas les hommes heureux, mais les rendait de fait malheureux et névrosés. La religion favoriserait l'angoisse, la culpabilité, la peur d'un Jugement, la crainte des dieux etc... Bref la religion serait perverse de deux manières différentes : d'abord parce qu'elle est une illusion et une mystification et ensuite parce que cette illusion susciterait, entre autre, l'angoisse et le sens de la culpabilité.

 

Et ce serait là la thèse de Freud et de Marx entre autres. A ce sujet il importe de mettre les choses au point.

 

Freud considère que la culpabilité se forme indépendamment du fait religieux. Freud fait commencer l'histoire de l'humanité avant l'apparition de la religion. Et, pour lui, ce qui est premier (et donc antérieur à l'apparition de la religion), c'est le parricide (la victoire du fils sur son père). Pour Freud, si les hommes se sentent coupables, c'est parce que dans des temps immémoriaux, ils ont supplanté et exclu leur père pour conquérir les femmes. Ainsi, la source de la culpabilité, ce n'est pas la religion. La morale et la religion, bien loin d'être les causes du sentiment de culpabilité, seraient plutôt nées de ce sentiment.

 

Ainsi, pour Freud, la religion naît du malheur de se sentir coupable, sans que l'on puisse dire pour autant qu'elle suscite ce malheur. Pour lui, la religion serait d'abord l'expression d'un besoin de délivrance. Freud convient que, même si la religion est une illusion, elle suscite cependant un réconfort. Car l'illusion produit elle-même une « compensation » bien réelle. Elle produit un soulagement et un apaisement, justement parce qu'elle fait naître la foi en un Père bienveillant et tout-puissant. La religion produit une aide et une délivrance pour le sentiment de culpabilité. Et cette délivrance se fait par l'aveu (la « confession des péchés »), et par l'acceptation libre de la peine (deux Ave, trois Pater) donnée par le confesseur.

 

La religion est donc, pour Freud, une compensation illusoire mais néanmoins bienfaisante. Elle permet de se sentir « délivré », même si elle le fait de manière illusoire.

 

Marx, en revanche, considère que l'illusion religieuse est négative. Mais, ceci dit, son opinion est beaucoup plus nuancée qu'on ne le pense généralement.

 

Tout le monde connaît sa célèbre phrase : « La religion est un opium pour le peuple. » Mais, comme le fait remarquer Jacques Julliard, il faut la citer dans son contexte. Et celui-ci est en fait, un véritable hommage à la religion. Citons Marx précisément : « La misère religieuse est d'une part l'expression de la misère réelle et d'autre part la protestation contre la misère réelle. La religion est le soupir de la créature accablée par le malheur, l'âme du monde sans coeur, de même qu'elle est l'esprit d'une époque sans esprit. Elle est un opium pour le peuple. » Pour Marx l'opium, s'il altère la vision du réel, n'en soulage pas moins la douleur .

 

Il faut y insister, la critique que Marx fait de la religion ne porte pas sur le fait qu'elle est fausse, ni sur le fait qu'elle est une illusion, mais sur le fait qu'elle nuit à la production agissante de l'homme sur le réel. Elle dévie les aspirations de l'homme vers un au-delà illusoire. Elle détourne de l'action sur le réel qui, seule, pourrait assurer sa survie.

 

Ainsi, on le voit, ni Freud ni Marx ne considèrent la religion comme une névrose nocive qu'il faudrait soigner

 

- Deuxième manière d'articuler la psychanalyse avec la foi. Bien loin de détruire la foi, la psychanalyse pourrait être utile à la foi. Elle serait même une justification de ce qu'enseigne la foi. Suivre une psychanalyse ne ferait donc pas perdre la foi. Bien au contraire, cela permettrait de montrer le sens de certains des énoncés de son Credo.

 

Ainsi par exemple, la cure psychanalytique révélerait la vérité de ce que la doctrine chrétienne appelle le péché. Et elle le ferait en mettant à nu le narcissisme, le désir de toute puissance, et l'agressivité. Elle révélerait aussi la profondeur du sentiment de culpabilité et donnerait ainsi un bien-fondé à la réponse que la foi lui apporte, à savoir la prédication de la grâce et du pardon. Ainsi la psychanalyse apparaîtrait comme la servante de la théologie, tout comme l'était la philosophie pour les théologiens de la scholastique.

 

Mais, en fait, cette manière de considérer la psychanalyse me semble vouée à l'échec. La psychanalyse ne peut être une justification de la foi. Elle peut, tout au plus, rendre compte dans son langage de certains aspects de l'anthropologie chrétienne.

 

- Troisième manière, tout à fait différente, d'articuler la psychanalyse et la foi. Il faudrait en convenir, la cure psychanalytique a une fonction corrosive. Elle a quelque chose d'iconoclaste et de destructeur. Mais, elle s'attaquerait non pas à la foi elle-même mais seulement à l'habillage religieux de la foi. Elle laisserait la foi intacte. Bien plus, elle la purifierait. Elle ferait ainsi un travail analogue à celui de la démythologisation de Bultmann. Elle révélerait ce qu'il y a de secondaire et d'illusoire dans le sentiment religieux. Et ainsi elle permettrait à la foi de se débarrasser de sa gangue religieuse.

 

Mais cette voie me paraît tout aussi vaine que la première. L'échec de la théologie bultamnnienne montre qu'il n'est pas possible de radicaliser la distinction entre « la religion » et « la foi ». Il y a certes une différence entre les deux, mais il est impossible de dire où elle se situe précisément et en quoi consisterait le « résidu » de la foi pure. Ajoutons à ceci que l'on ne voit pas pourquoi la psychanalyse serait incapable de violer le sanctuaire de la foi elle-même. En effet, elle a l'audace de croire que tout doit et peut passer par son creuset. Et elle n'a sans doute pas tort.

 

- Quatrième manière d'articuler la psychanalyse avec la foi. Le travail de la psychanalyse et la confession de foi rendraient compte d'une même et seule réalité, même s'ils le font dans deux langages différents. Ce que la psychanalyse appelle « l'inconscient », la foi l'appellerait « Dieu ». Cette troisième voie n'est pas, comme la première, celle de l'apologétique , ce serait plutôt celle du « concordisme ». Par la cure psychanalytique, le sujet pourrait découvrir qu'il y a « de l'autre » en lui. Et cet « autre », ce serait ce que le discours théologique appelle l'image de Dieu. La psychanalyse nous révélerait que nous ne sommes pas les maîtres de nous-mêmes, et qu'il nous faut accepter de ne pas être tout-puissants. Et la théologie applaudirait en s'écriant : depuis trois mille ans, nous le disions déjà ; nous prêchions, bien avant la psychanalyse, la déconstruction de l'idolâtrie et des faux dieux ; nous disons la même chose que ce qu'enseigne la cure.

 

On pourrait également définir cette tentative de concordisme d'une manière un peu différente. La cure psychanalytique révélerait que l'homme est fondamentalement « manque » et que, pour reprendre le mot célèbre de Lacan, « jamais le manque ne lui manque ». La foi pourrait alors triompher en disant : vous ne m'apprenez rien ; ce manque est le manque de Dieu ; le manque (c'est-à-dire le Désir) et la foi sont une seule et même structure désignée par des mots différents. La foi ne ferait que nommer Celui qui fonde le manque et que vise le manque. Ainsi, en fait, la foi et la psychanalyse diraient la même chose.

 

Mais on peut répondre tout simplement à ce « concordisme » : d'une part, il n'y a aucune raison d'identifier le « manque » au manque de Dieu ; et d'autre part, la foi n'est pas d'abord un manque, mais plutôt une confession.

 

 

La foi comme « re-lecture »

 

Venons- en maintenant au mode d'articulation que nous proposons.

 

La cure psychanalytique n'est pas une préparation à la foi (une « preparatio fidei »). Elle n'est pas la servante de la foi. La foi n'est pas un complément à ce qu'élucide la psychanalyse. Mais elle est une « relecture » de ce que nous dévoile la cure psychanalytique.

 

Expliquons-nous sur cette notion de « relecture ». Et faisons-le par un exemple. On peut dire « Bienheureux les miséricordieux, car il leur sera fait miséricorde ». Et on peut dire aussi « Bienheureux les miséricordieux, car Dieu leur fait miséricorde ». La première proposition est un énoncé profane, la deuxième un énoncé de la foi.

 

Donnons un autre exemple. Je peux dire « rencontrer cet ami a été pour moi une grande surprise et un bonheur immense ». Et c'est un énoncé profane. Mais je peux dire aussi, comme une forme de relecture : « C'est la Providence qui l'a placé sur ma route ». C'est une relecture dans une optique religieuse.

 

La deuxième proposition est une interprétation de ce que dit la première. Elle est une « relecture » (avec un autre regard) de l'« analyse » faite par la première. Elle est une manière de comprendre ce que dit la première. Elle en est une relecture dans la lumière de la foi. Mais cette lumière ne montre rien de nouveau. Elle est seulement un éclairage différent et un langage différent sur la même « aire ».

 

Ainsi le discours de la foi donne une signification nouvelle et une lecture nouvelle de ce qui est dit par le discours profane. Et, ici, en l'occurrence, il est une manière de comprendre et d'interpréter ce qui a été découvert par l'« analyse » psychanalytique. Si celui qui suit une psychanalyse a la foi, sa foi suscite en lui une re-lecture de ce que la cure lui fait découvrir.

 

Développons ce point qui est fondamental pour nous

 

Voyons d'abord ce que nous montre la cure psychanalytique et ce qu'elle nous fait découvrir en tant que « science » profane. L'objectif de l'« analyse » est double. Il est d'abord de nous permettre de dé-couvrir ce que nous avions oublié et censuré et ensuite de nous permettre d'accepter cette vérité de ce que nous sommes, et en particulier d'accepter notre angoisse (comme nous l'avons dit dans notre lecture du livre de Job). Ainsi, l'objectif du traitement psychanalytique, c'est de nous permettre d'accepter notre « misère ».

 

Et c'est cette acceptation de soi-même et de sa misère que la foi va « relire » à sa manière. Elle dira que je peux m'accepter parce que je me sais accepté par Dieu, tel que suis, avec ma misère. Je m'accepte car je sais et j'accepte d'être accepté (par la grâce de Dieu), même si je suis un être de misère.

 

Ma foi relit, de son point de vue, ce que m'a dévoilé la cure (c'est-à-dire l'angoisse, le « manque , la misère, la solitude). Et elle relit aussi le fait que j'accepte désormais ce qu'elle m'a dévoilé. Elle dit : si j'accepte ce que je suis, c'est parce que je crois (c'est là ma foi) que je suis accepté comme je suis par la grâce de Dieu ; je m'accepte parce que j'accepte d'être accepté.

 

La cure psychanalytique nous apprend à dire : je m'accepte. La foi nous apprend à dire : je m'accepte, ou, pour le dire autrement, j'accepte d'être accepté tel que je suis.

 

Ainsi la foi ne dit pas là à proprement parler quelque chose de nouveau. Mais elle donne un sens nouveau à ce que suscite en moi la cure. Je lis le fait que je peux m'accepter moi-même avec ma misère comme une acceptation de la grâce de Dieu, c'est-à-dire comme une acceptation du fait que je suis accepté, tel que je suis, par Dieu.

 

Il n'y a pas concordisme entre les deux discours. La foi vient après coup relire ce que m'a fait découvrir la cure en lui donnant un sens et une interprétation « par surcroît ». La foi ne vient pas légitimer ce que m'a fait découvrir la cure. Elle vient seulement dire : ton acceptation de toi-même, tu peux l'interpréter comme une acceptation du fait que tu es accepté.

 

Insistons-y. Nous ne considérons absolument pas le travail de la cure comme un préambule nécessaire à la foi. La foi n'est en aucune manière ni suscitée ni légitimée par la cure. La foi est un « saut » complètement indépendant de la cure. Elle apporte seulement un éclairage tout autre sur le résultat du travail de la cure. Elle se pose comme un Ovni sur le champ découvert par la cure. Elle vient d'ailleurs.

 

Accepter d'être accepté

 

Avec Paul Tillich, je dirai donc que la foi, c'est accepter d'être accepté en dépit du fait que « ce que l'on est » est, pourrait-on dire, « inacceptable ». On peut en effet dire que ce qui est accepté est « inacceptable » puisque c'est tout à la fois le fait d'être angoissé, de se sentir coupable, d'être habité par des pulsions diverses.

 

Paul Tillich explicite ainsi sa définition de la foi : « Au centre du courage protestant de la confiance se trouve le courage d'accepter d'être accepté en dépit de la conscience de sa culpabilité », cette conscience étant, en fait, identique à l'« angoisse d'être soi » et d'être ce que l'on est. « Le courage d'être, ajoute Tillich, est le courage d'accepter le pardon de ses péchés non comme une affirmation abstraite mais comme l'expérience fondamentale de la rencontre avec Dieu ».

 

Il s'agit d'une traduction du message central de la théologie de Luther. Luther dit et répète : Notre vie est injustifiable, inacceptable, impardonnable ; et pourtant elle est justifiée, acceptée et pardonnée par la grâce de Dieu, « par grâce seule ». La foi, c'est donc d'accepter que notre vie, bien qu'elle soit injustifiable, soit cependant justifiée et légitimée par grâce seule.

 

Certes « accepter la grâce » peut paraître une notion abstraite. Mais cela se traduit, au niveau psychologique par une forme de paix intérieure, de détente, de disponibilité et de lâcher prise, ce qui corrobore ce que pourrait être l'effet de la cure psychanalytique.

 

Je voudrais préciser un point et lever une ambiguïté. Est-ce que l'acceptation de soi-même détruit et dissout l'« angoisse d'être soi » ? Certes pas, et j'ajouterai surtout pas. Nous l'avons dit dans notre analyse du livre de Job, cette angoisse est ontologique et elle est la dignité de l'homme. La cure psychanalytique devrait permettre de l'accepter mais surtout pas de la résorber. Et la foi elle-même, selon la définition que nous en donnons à la suite de Tillich, c'est bien l'acceptation d'être accepté en dépit de l'angoisse que l'on ressent d'être inacceptable, « de trop », sans raison d'être et sans pourquoi.

 

Doit-on pour autant considérer l'angoisse comme la racine de la foi. C'est une question sur laquelle on a beaucoup débattu. Nous nous sommes déjà expliqué sur ce point. Pour nous la foi n'est pas suscitée par l'angoisse. Elle est une lecture de l'angoisse, et une acceptation sans angoisse de l'angoise.

 

Je voudrais enfin préciser un dernier point et répondre à une objection que l'on pourrait m'adresser.

 

Au terme d'une psychanalyse réussie, on peut donc, supposons-le, accepter (c'est-à-dire consentir à) ce qu'il y a de médiocrité, de fragilité et éventuellement de vices dans sa vie. Soit. Mais, me dira-t-on, cela peut être considéré comme une forme de sagesse, mais sûrement pas une aire pour le saut de la foi. En effet, dire-t-on encore, pour pouvoir se jeter dans les bras de la grâce de Dieu, il faudrait d'abord se sentir sale, pécheur, injustifiable et inacceptable.

 

Je n'en suis pas sûr. Un tel ressentiment vis-à-vis de soi-même peut conduire au désespoir et même au suicide, mais sûrement pas à l'acceptation du fait d'être justifié par grâce seule. En effet, la foi, tout comme la sagesse, est une affaire d'acceptation et de consentement. Il y a certes une différence entre consentir à soi-même (la sagesse) et consentir à la grâce (la foi), mais elle n'est pas aussi immense qu'on pourrait le supposer. C'est pourquoi la psychanalyse, en éduquant au consentement, peut ouvrir au consentement à la grâce.

 

Je conclurai par ces mots : Entre la foi et la psychanalyse, on a vu d'abord un divorce. On a aussi recherché la voie d'un concordisme. Je voudrais quant à moi considérer la psychanalyse comme un travail de vérité qui peut permettre de découvrir ce que Jésus-Christ appelle l'« Unique nécessaire » (Luc 10,42).

 

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