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Alain Houziaux

 

L'homme est-il mauvais par nature ?

 

 

 

15 juin 2005
Je suis sûr que vous allez me répondre :
« Evidemment non ! ». Vous pensez sans doute que si l'homme devient mauvais, c'est parce que la société le corrompt, mais qu'en lui-même l'homme est bon. Vous pensez sans doute aussi que nul n'est méchant volontairement (comme le pense Platon) et qu'au fond de chacun d'entre nous, il y a sans doute un fond de bonté.

 

Il me semble que spontanément, nous sommes tous plus ou moins des disciples de Pélage, ce théologien chrétien (mais considéré comme hérétique !) du IVe siècle de notre ère. Pour Pélage, l'homme n'est pas mauvais par nature. Il peut toujours choisir entre le bien et le mal. Il est libre. Il peut, s'il le veut, être sans péché. L'homme n'est pas asservi au mal comme à une puissance qui le mettrait en esclavage malgré lui. Le Mal (ou le péché) n'est pas en lui-même une force, un pouvoir qui pourrait aliéner l'homme.

 

Plusieurs réponses possibles

 

Face à la question posée, nous allons présenter trois réponses différentes. Certains considèrent que l'homme est à la fois bon et mauvais par nature (ce serait plutôt la réponse juive). D'autres que l'homme par sa nature tend vers le bien (ce serait plutôt la réponse catholique). Et d'autres encore que l'homme est incapable, par nature, de faire le bien (ce serait plutôt la réponse des Réformateurs).

 

- Le Judaïsme considère que Dieu a créé l'homme avec deux « penchants », un penchant vers le bien et un penchant vers le mal. Et il ajoute que Dieu a créé l'homme avec un penchant vers le mal parce que ce penchant est utile à l'homme. C'est ce penchant vers le mal (sa volonté de puissance et son égoïsme) qui lui permet de dominer le monde, de le transformer, de tuer les animaux pour s'en nourrir, etc... Pour le judaïsme (comme pour Leibniz), le péché individuel de l'homme (son mauvais penchant) doit être conçu comme concourant au bien à l'échelle de l'univers.

 

Si l'homme n'avait pas en lui-même une forme de souci de lui-même, d'agressivité et de volonté de puissance, il ne pourrait pas subsister dans ce monde et il pourrait encore moins le cultiver, le transformer et le coloniser.

 

Pour que l'homme puisse transformer le monde et accomplir la mission que Dieu lui a confiée, il faut qu'il y ait en lui le germe de la volonté de puissance. Pour qu'il puisse vaincre et transformer le monde d'épines et de scorpions, il faut qu'il soit « vacciné » contre ces épines et ces scorpions et donc qu'il ait en lui une part du venin de ces épines et de ces scorpions. Faute de quoi, il ne pourrait pas résister à ce monde et mourrait prématurément sous ses assauts, comme Jésus-Christ.

 

Le judaïsme insiste également sur la responsabilité individuelle de l'homme. Il rappelle que, lorsque Dieu a créé l'homme, « Dieu vit que cela était bon ». Il ne croit pas que l'homme a besoin d'être sauvé par un Sauveur. L'homme est fait pour donner de lui-même, et lorsqu'il « reçoit » (c'est-à-dire lorsqu'il bénéficie de la grâce de Dieu par exemple), il « mange le pain de la honte », comme le dit le texte de la Cabale, parce qu'il ne fait rien pour mériter d'exister.

 

- Deuxième réponse possible : « l'homme est bon par nature ».

 

Ainsi Jean-Jacques Rousseau écrit « Tous les premiers mouvements de la nature sont bons et droits » (Dialogues de Rousseau juge de Jean-Jacques). Ils tendent à notre conservation et à notre bonheur.

 

De même, le catholicisme, à la suite de saint Thomas d'Aquin, considère que l'homme est naturellement attiré vers le bien et vers Dieu. « L'homme se sent attiré à rechercher le bien correspondant à sa nature ». L'homme, par son « inclinatio » naturelle, est instinctivement porté à ce qui conserve sa vie et celle de l'espèce, à ce qui permet la vie en société, à une appréhension rationnelle de la réalité, et aussi à la connaissance de la vérité sur Dieu.

 

L'homme, par sa nature même, donne à sa vie les normes qui correspondent à la volonté de Dieu. Il évite naturellement le mal, non pas parce que Dieu l'a ordonné, mais par une simple exigence de sa nature et de sa raison. Pour saint Thomas d'Aquin, « C'est la nature humaine qui par son ouverture universelle sur l'infini du vrai, du bien, de l'être, rend l'homme à la fois libre et capable de recevoir le don gratuit de Dieu ». Il est « capax Dei ».

 

- Et pourtant, quant à moi, à la question « L'homme est-il mauvais par nature ? », je répondrai « oui ». Mais j'ajoute immédiatement que s'il est mauvais, cela fait partie de sa condition naturelle, tout comme le fait qu'il ne peut vivre plus de cent vingt ans, tout comme le fait qu'il est inapte à sauter à plus de 2,50 mètres. Il est « mauvais », comme on peut être « mauvais » en mathématiques. « Mauvais » désigne ici une incompétence naturelle, une inaptitude plus ou moins innée. Il est mauvais par une sorte d'infirmité constitutive (les gens savants diront ontologique) que l'on peut considérer comme génétique et naturelle. Et c'est pourquoi il n'a pas à s'en sentir coupable ou responsable. Il n'y est pour rien. Cela n'est pas de sa faute. Il n'est pas mauvais volontairement. Il n'a pas la liberté de ne pas être « mauvais ».

 

Le fait que l'homme soit « mauvais », et qu'il le soit « par nature », cela rappelle l'idée de péché originel, si l'on comprend correctement cette idée.

 

Le mot hébreu que l'on traduit par « péché » vient du verbe « hata » qui signifie « manquer le but, s'écarter ». L'homme, par sa nature, même ne peut que « manquer » le Bien, et aussi la Vérité et aussi Dieu. Il ne peut que rester en écart par rapport au Bien, à la Vérité et à Dieu. Il est inapte à être bon, à connaître la vérité et à connaître Dieu, comme il est inapte à voir les infrarouges ou les ultraviolets.

 

Quoique je tente de faire, je n'y arrive pas. Je n'arrive pas à aimer vraiment, à pardonner vraiment. Je rate toujours la cible de ce que je voudrais atteindre. Je suis incapable d'être comme je voudrais. Et je n'arrive pas à me changer. Comme le dit saint Paul « Je fais le mal que je ne veux pas, et je ne fais pas le bien que je veux ».

 

L'homme est inapte à la perfection et au bien tout comme un objet taillé dans du bois courbe est inapte à être droit. L'homme est « incapable par lui-même de faire le bien » (c'est ce que dit la confession des péchés de Calvin et de Théodore de Bèze), de connaître la vérité (un peu comme s'il avait une « mauvaise » vue) et de connaître Dieu (en effet, il est « fini » et donc inapte à saisir l'infini de Dieu).

 

Il ne peut sauter plus haut que son ombre. Et même s'il a les ailes plus grandes que son nid, il ne peut utiliser ces ailes pour s'envoler hors de son nid, hors de son monde. Il reste rivé à sa finitude, à son « bois courbe ».

 

Luther caractérise le péché originel comme le fait de l'« incurvatio hominis in se ipsum », c'est-à-dire le recourbement de l'homme sur lui-même. Le péché originel, c'est le fait d'être recourbé sur soi-même, sur son « ego ». Et cette « incurvatio » fait que l'homme reste centré sur lui-même. Il est inapte à l'amour désintéressé et altruiste. Il ne connaît la vérité que déformée, un peu comme s'il ne connaissait que l'image et le reflet de cette vérité dans un miroir courbe, convexe ou concave. Et il est inapte à se dégager de lui-même pour être un avec Dieu et pouvoir le contempler face à face.

 

La Confession d'Augsbourg (1530) qui énonce la pensée de la Réforme suscitée par Luther, dit : « Après la chute d'Adam, tous les hommes qui naissent de manière naturelle sont conçus et nés dans le péché, c'est-à-dire que tous, dès le sein de leur mère sont pleins de désirs et de mauvais penchants, et que, par nature, ils ne peuvent avoir une vraie crainte de Dieu ni une vraie foi en Dieu ». C'est clair et explicite. Et, de même Calvin considère que le péché « enveloppe l'homme dès sa première naissance » (Institution de la Religion Chrétienne, Livre II).

 

L'homme a-t-il été créé à l'image de Dieu ?

 

Cette position n'est pas sans poser problème. Si l'homme est mauvais par nature et non par choix personnel, c'est donc que Dieu aurait créé l'homme mauvais, c'est-à-dire « taillé dans du bois courbe ». Pourquoi donc ?

 

La Bible (Gen 2,7) insiste sur le fait que l'homme a été créé non seulement à partir du souffle de Dieu mais aussi à partir de la poussière, signe de mort, de dégradation (on dirait aujourd'hui d'« entropie »), et aussi d'instinct de mort, de meurtre et de néant.

 

Selon les traditions juive et musulmane, Dieu a hésité à créer l'homme. Il n'était pas sûr que la création de l'homme, enclin au mal, soit une bonne chose. Et c'est pourquoi il a consulté les anges. Et ceux-ci lui dirent : « Vas-tu établir quelqu'un qui fera le mal et qui répandra le sang tandis que nous, les anges, nous célébrons tes louanges et nous te glorifions en proclamant ta sainteté » (Coran, sourate 2,30).

 

Et pour la tradition juive, les anges sont divisés à propos de la question que Dieu leur pose. Les anges d'amour sont « pour » la création de l'homme, convaincus que l'homme est capable d'amour et ils sont pour. Les anges de vérité sont « contre » parce qu'ils savent que l'homme sera menteur et inapte à connaître la vérité. Quant aux anges de justice, ils sont « pour » parce qu'ils jugent que l'homme est capable de justice. Et les anges de paix sont « contre », parce qu'ils savent que l'homme installera la guerre dans le monde.

 

Mais Dieu passe outre, il décide de créer l'homme et ordonne aux anges de se prosterner devant l'homme .

 

Il passe outre parce qu'Il veut aimer un être qui soit différent de Lui et qui soit indigne d'être aimé. Il passe outre aussi parce qu'Il pense que l'homme est supérieur aux anges justement parce qu'il doit supporter ses deux natures, celle qui l'incline vers le bien et celle qui l'incline vers le mal. C'est le fait que l'homme doive endurer ces deux natures contradictoires qui le rend supérieur aux anges. Alors que les anges ne peuvent que prier, adorer et obéir à Dieu (ils sont le reflet et l'image de Dieu), l'homme connaît les oppositions et les contradictions. Il peut aimer et haïr, construire ou détruire, obéir ou se rebeller .

 

Et la tradition juive de la Cabale ajoute que Dieu a créé l'homme taillé dans le bois courbe du mal parce qu'il ne pouvait faire autrement.

 

Si Dieu n'avait créé que des anges, il n'aurait pas créé des êtres vraiment différents de Lui. Il n'aurait créé que des êtres plus ou moins « confondus » en Lui.

 

Pour que Dieu puisse créer un être qui soit différent de lui et qui ne reste pas « confondu » en lui, il faut qu'il crée des êtres qui soient en écart par rapport à lui et à sa lumière. Il faut qu'il crée des êtres qui aient une part d'ombre. Victor Hugo dit que, sans sa part d'ombre et de « mauvais », l'homme, « à force de clarté, en Dieu serait rentré et n'aurait pas été », tout comme les anges. Victor Hugo précise que, pour créer quelque chose, la Perfection (Dieu) doit créer ce qui n'est point elle. Ainsi ce qui existe, le réel du monde et aussi de l'homme, ne peut exister (au sens fort) que comme une sorte d'écart par rapport à la Lumière divine. Il faut que l'Éternité parfaite et fluide se brise pour créer ce qui n'est point elle. Le monde et l'homme ne peuvent être qu'en écart par rapport à la perfection de Dieu.

 

Si Dieu peut être défini comme un Acte de création et d'extériorisation par rapport à lui-même, il ne peut créer qu'un être différent de lui et donc imparfait, « mauvais ». Pour le dire autrement, il ne peut aimer que ce qu'il a voulu et accepté différent de lui.

 

Au fond, le problème est de savoir si Dieu est d'abord créateur ou s'il est d'abord rédempteur et sauveur. S'il est d'abord créateur, il crée ce qui est à son image. En revanche, s'il est d'abord amour et salut, il aime, gracie et avalise ce qui, par nature, est différent de lui. Le judaïsme, le catholicisme et l'islam ont insisté sur le fait que Dieu était d'abord le créateur de la nature humaine. Le fait qu'il soit grâce est secondaire (Saint Thomas dit que la grâce suppose la nature et ne fait que la parfaire). Le protestantisme, au contraire, insiste sur le fait que Dieu est d'abord Grâce, Amour et Pardon pour un être, l'homme, qui est différent de lui et qui, par nature, est « mauvais », c'est-à-dire inapte à faire le bien et à le connaître.

 

Au fond, c'est ce qu'explicite clairement le récit relatif à Caïn et Abel. Abel offre un sacrifice qui est conforme au désir de Dieu. Il n'y a en lui rien de mauvais, et pourtant Dieu ne le protège pas puisqu'il le laisse tuer par Caïn. Caïn, lui, est mauvais : non seulement il n'offre pas un sacrifice qui agrée à Dieu mais il tue son frère. Et pourtant Dieu le protège : « Dieu mit un signe sur Caïn pour que quiconque le trouverait ne le tuât point » (Gen 4,15). Et l'humanité procède de la descendance de Caïn.

 

Dieu a-t-il créé l'homme libre de choisir entre le bien et le mal ?

 

On dit souvent que Dieu a créé Adam (l'homme) libre de choisir entre le bien et le mal, ou plus exactement entre l'obéissance et la désobéissance. Et Adam choisit la désobéissance, il croque le fruit interdit. Et dès lors, comme s'il avait été infecté de l'intérieur par la consommation de ce fruit interdit, il devient pécheur et transmet quasiment génétiquement ce péché à ses descendants. Ainsi on dit que l'homme a d'abord été libre et qu'il est devenu ensuite aliéné irréversiblement à une forme de désobéissance, et ce par son libre choix.

 

En fait je préfèrerais inverser l'ordre de ces deux facteurs.

 

Pour moi, l'homme a été créé de telle sorte qu'il soit autonome et en écart par rapport à Dieu. Dieu a créé l'homme de telle sorte qu'il soit différent de lui et qu'il puisse différer de lui. Et sa liberté est la conséquence du fait qu'il a été créé autonome et différent de Dieu.

 

Reprenons le récit biblique relatif à la désobéissance d'Adam et Ève (Gen 2-3). Au début, Adam et Ève sont pleinement dépendants de Dieu. Ils n'ont aucune autonomie. Ils ne vivent que de ce qu'ils reçoivent de Dieu et de l'Arbre de vie. Ils sont « à l'image de Dieu ». Ils sont comme une image sur un miroir, cette image n'ayant aucune existence propre. Elle n'existe qu'en tant que résultat de ce qui la constitue de l'extérieur. D'une certaine manière, dans un premier temps, l'homme n'est qu'un prolongement de Dieu. Tout comme les anges.

 

Mais Dieu ne peut se satisfaire de cet état des choses, car Dieu veut créer un être différent de lui et qui puisse différer de lui en ayant sa propre autonomie. Il veut créer un être ayant une existence propre et qui ne soit pas fusionnellement dépendant de lui. Et c'est pourquoi Dieu crée le serpent (Gen 3,1) qui va inséminer en Adam et Eve un esprit d'indépendance et de désobéissance. Ainsi, par l'intermédiaire du serpent, Dieu fait de l'homme un être autonome par rapport à lui. Il fait en sorte que l'homme soit en écart par rapport à lui.

 

Sur l'incitation de Dieu lui-même transmise par le serpent conçu comme un acolyte de Dieu, l'homme mange le fruit de l'Arbre de la connaissance du bien et aussi du mal. Il cesse d'être uniquement apte au bien et à la connaissance parfaite. Il devient libre par rapport à Dieu, un peu comme une fusée peut devenir libre par rapport à l'attraction terrestre. Il prend sa propre autonomie. Il n'est plus dépendant de Dieu. Il cesse d'être « à l'image de Dieu ». On peut dire qu'il devient majeur. Il devient apte à avoir sa propre initiative. Il est libre.

 


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