La solitude et
l'amour
Alain
Houziaux
La solitude,
pourquoi ?
8 juillet 2005
On peut le constater, il y a de plus en plus de personnes qui vivent
seules. Et dans ce petit article nous commencerons par nous demander
pourquoi. Puis nous poserons cette question de fond : l'homme
est-il fait pour vivre seul ? Nous l'aborderons en commentant le
récit biblique d'Adam et Eve. Pourquoi Adam a-t-il d'abord
été créé seul avant que Dieu ne lui donne
une compagne ?
Nous nous demanderons ensuite si la solitude
doit être considérée comme une tentation ou au
contraire comme une vocation.
Enfin nous nous interrogerons sur
l'articulation de l'amour et de la solitude en mettant en exergue
cette phrase de Rilke : « L'amour : deux solitudes qui
s'inclinent l'une vers l'autre ».
La vie en
solo
Mais d'abord quelques remarques
à propos de ce
phénomène de société : la
« vie en
solo ».
La « vie en solo » est à la fois subie et voulue. Elle n'est pas
seulement l'effet du hasard. Elle est la résultante
d'éléments personnels et individuels et aussi de
circonstances extérieures : l'allongement de la
durée des études retarde et aussi handicape la
constitution d'un couple stable ; la fréquence des
divorces augmente le nombre de personnes seules.
Mais il y a incontestablement aussi des
éléments qui prédisposent à la
« vie en
solo » : le fait de
vouloir être maître de sa vie, le refus des contraintes
de la vie de couple, une certaine indépendance de
caractère. Ce qui joue aussi, c'est le fait d'être
très investi dans sa vie professionnelle et de rester
très attaché affectivement à ses parents.
Mais ces facteurs sont loin d'être les
seuls. Il y a aussi un phénomène de « trajectoire ». Entre vingt et trente ans, on s'est lancé
(ou on a été lancé) sur la trajectoire
« vie en
solo ». Cela se fait un
peu par hasard ou du fait des circonstances, mais une fois que l'on
est pris dans cette trajectoire, le pli est pris et on est plus ou
moins obligé ou tenté de le poursuivre. Au
début, on alterne « vie en solo » et « vie
en couple », puis les
périodes de vie en couple sont de plus en plus rares et celles
de vie en solo de plus en plus longues.
Mais notre sujet, c'est « la
solitude ». Ce n'est pas
le fait de vivre seul. La solitude et le fait de vivre seul, ce n'est
pas la même chose. On peut vivre seul sans se sentir seul. Et,
inversement, on peut éprouver en famille ou en couple un fort
sentiment de solitude.
La solitude, c'est d'abord un sentiment, une
sorte d'angoisse. Mais c'est aussi une aspiration : il y a un
désir d'être seul. Et c'est également une
attitude d'esprit. Certains, qu'ils vivent en couple ou non, gardent
une manière de vivre qui est autonome, indépendante et
même, pourrait-on dire, individualiste. Ils ont en toutes
circonstances une forme de quant-à-soi et de solitude
intrinsèque. Cela leur donne une grande force et,
paradoxalement, une grande aptitude aux relations interpersonnelles.
On peut donc poser la question
suivante : est-ce que nous sommes d'abord faits pour être
seuls et pour vivre seuls ou d'abord faits pour vivre à deux
et avec les autres ? Est-ce que nous sommes d'abord des
êtres seuls et solitaires qui éventuellement, de
surcroît, ont des relations d'amour et de couple avec
autrui ? Ou sommes-nous d'abord des êtres faits pour
l'amour et pour la vie de couple ? Et dans ce cas, le fait de
vivre seul pourrait être considéré comme un
échec, voire une faute.
Autrement dit : la solitude est-elle ou non notre condition
naturelle ? Est-elle ou non notre situation la plus
légitime ? Devons-nous apprendre à vivre seul ou
au contraire à vivre avec les autres ?
Les deux options peuvent être
défendues. En effet, d'une part Romain Rolland a
écrit : « Tout
homme qui est un vrai homme doit apprendre à rester seul au
milieu de tous, à penser seul pour tous et au besoin contre
tous ». Et, en revanche,
la Bible dit dès ses premières
pages : « Il n'est pas
bon que l'homme soit seul » Gen 2,18.
Pour tenter d'instruire le débat
entre ces deux thèses, nous allons tout simplement suivre le
récit biblique Gen 2 de la
création d'Adam et Eve.
Pourquoi Adam
était-il d'abord tout seul ?
Rappelons l'histoire. Dieu crée l'homme Adam. Il le crée
seul. Eve ne sera formée que plus tard. Adam est d'abord seul
dans le jardin d'Eden que Dieu a créé pour lui. Il est
seul avec Dieu. Dieu l'a voulu ainsi, du moins si l'on suit le
récit de Genèse 2-3 .
Ainsi, la situation première de
l'homme, c'est sa solitude. Par sa naissance, l'homme est seul et est
fait pour être et rester seul. On peut dire qu'il a
été fait par Dieu pour vivre seul.
Je sais que cette affirmation peut
déconcerter. L'idée de couple et de relation à
autrui nous apparaît comme constitutive de l'homme et du projet
de Dieu pour lui. Mais le texte de Genèse 2 est clair.
Dieu aurait pu créer simultanément Adam et Eve et il ne
l'a pas fait. Et Adam aurait tout à fait pu rester seul.
Dieu aurait pu inventer un mode de
perpétuation de l'espèce qui ne se fasse pas par
accouplement. D'ailleurs Eve a été créée
par une division d'Adam en deux, comme c'est le cas pour les
organismes mononucléaires, par scissiparité. Cela
montre bien que l'homme seul aurait pu procréer, si Dieu
l'avait voulu, et pas forcément par clonage !
De la même manière, selon le
mythe d'Aristophane dans Le
Banquet (189c-193a) de Platon, les
premiers êtres humains n'étaient pas non plus
différenciés en hommes et femmes : ils
étaient tous androgynes. L'espèce humaine se
multipliait sans vergogne. Ces hommes étaient d'une force
terrible et ils s'attaquèrent aux dieux. Et c'est pour les
affaiblir que Zeus décida de les couper en deux, chacune de
ces deux moitiés n'ayant qu'un seul sexe.
Donc, selon
Genèse 2, Adam a
été créé seul, sans Eve. La solitude est
l'état dans lequel Dieu a voulu placer l'homme. Et il n'y a
aucune raison de supposer que Dieu ait créé Adam dans
cette situation pour faire son malheur.
Et ensuite, contre toute attente, Dieu
découvre qu' « il
n'est pas bon que l'homme soit seul ». On a l'impression que Dieu reconnaît que son
dessein initial était une erreur et un projet impossible.
Adam s'ennuie. Selon Jean Rostand, ce qui
différencie l'homme de l'animal, c'est le fait qu'il s'ennuie.
L'homme s'ennuie quand il est seul. Dieu aurait pu le
découvrir plus tôt ! Mais non. Dieu reconnaît
que l'homme, dans sa réalité, ne correspond pas
à ce qu'il a voulu pour lui. Il ne se comporte pas en
conformité avec la situation (la solitude) dans laquelle Il
l'a créée. Il est « en
écart » par rapport
à l'état dans lequel il a été
créé. Ce n'était pas prévu au programme.
Mais cet écart, c'est celui de la
liberté de l'homme. L'homme
est libre d'être content ou mécontent de son sort ;
il n'est pas comme l'animal complètement aliéné
à la situation qui est la sienne. Et cet écart, c'est
aussi le fait qu'il s'ennuie. L'ennui, au même titre que
l'angoisse, naît de la conscience que l'on a de soi-même.
Il naît du fait que l'on est « en
écart » par rapport
à soi.
En fait, c'est Dieu qui, en créant
l'homme libre et conscient, l'a créé en écart
par rapport à lui-même. C'est pourquoi il s'ennuie. Il
s'ennuie d'être seul avec lui-même, en compagnie de
lui-même. Comme le dit Valéry, « un homme seul est toujours en mauvaise
compagnie ». Il doit se
supporter lui-même. Il s'ennuie avec lui-même.
Si Dieu n'avait pas créé
l'homme libre et conscient, il ne se serait jamais senti seul, et
Dieu n'aurait pas eu besoin de lui donner une compagne.
Et voilà donc que, devant la
solitude d'Adam, Dieu doit se
remettre à la tâche, alors qu'il aurait pu
considérer qu'il avait terminé son travail de Dieu.
Dieu incite d'abord Adam à se
contenter du compagnonnage des animaux. Pour l'occuper, il lui
demande de donner un nom à tous les animaux. Mais les animaux
ne suffisent pas à désennuyer Adam. Ils ne sont pas
pour lui des « aides
semblables à lui ».
Puisque c'est lui qui leur donne leur nom, il a avec eux une relation
de dominant à dominé. Ce n'est pas une vraie relation.
Adam continue à ne pas supporter la solitude.
Et c'est alors que Dieu décide de lui
donner une « aide semblable
à lui » : la
femme Eve qu'il tire de la côte ou du côté d'Adam.
Et la femme va apporter à l'homme la sexualité, l'amour
et la connaissance du bien et du mal. Elle va dégrossir Adam.
Mais notons que Dieu n'a pas consulté
Adam avant de lui faire ce « cadeau ». Je me souviens d'une bande dessinée qui, il
y a quelques années, a fait ma joie. Dieu présente
à Adam sa nouvelle petite « copine », déjà un peu coquine. Et Adam, un peu
balourd ou peut-être déjà sage, s'enfuit à
toutes jambes pour se réfugier dans les bras d'un Bon Dieu un
peu étonné. Il croyait si bien faire ce bon Bon
Dieu !
Accepter d'être
seul pour accepter l'autre
Que peut-on conclure de ce
récit ?
D'abord que Dieu a voulu créer
l'homme autonome. Ensuite que la création du couple et de la
relation à l'autre est une concession. Celle-ci est faite non
pas au corps de l'homme (Adam aurait pu continuer à vivre et
même à procréer sans sexualité), mais
plutôt à sa « chair », c'est-à-dire à sa faiblesse, à
son sentiment de solitude et aussi, notons-le, au fait qu'il a
été créé, par Dieu lui-même, libre
et conscient.
L'homme seul ressent d'abord la solitude
comme un manque. Et ce manque est d'abord sans objet. On pourrait
dire qu'il fonctionne « à vide ». L'homme est manque. Et, en créant la femme,
c'est-à-dire l'autre, Dieu va faire que ce manque
« à
vide » se transforme et se
cristallise en un « manque
de l'autre ». De fait,
l'amour est souvent une cristallisation sur autrui d'un
« manque » personnel.
Mais voilà que les choses se
compliquent. Dieu a donné une
compagne à Adam pour le soulager d'une première
blessure et d'un premier manque. Mais cette relation crée une
seconde blessure et un nouveau manque.
Adam, par la manière dont est
formée Eve à partir de sa côte, est
blessé. Une part de lui-même lui a été
arrachée. Il souffre d'incomplétude. C'est pourquoi il
aspire, par l'union avec la femme, à se refaire une
santé et une intégrité. Il aspire à
refermer sa blessure et à retrouver son unité
corporelle propre. De fait, lorsqu'il découvre Eve, ses
premiers mots sont : « la voici, celle qui est chair de ma chair
et os de mes os »
Gen 2,23. Adam veut considérer Eve comme une part de
lui-même pour qu'elle puisse refermer sa plaie vive. En fait il
refuse la différence et l'altérité d'Eve.
Certes, il souffrait de la solitude, mais il refuse aussi
d'être « à
deux »,
c'est-à-dire avec quelqu'un qui soit véritablement
autre. Il aspire non pas à une vraie relation mais
plutôt à une fusion.
Tout le problème est
là. L'homme n'accepte pas
vraiment la solitude. Mais il n'accepte pas davantage la
différence. Et ces deux handicaps sont liés. C'est
parce qu'Adam ne supporte pas sa solitude qu'il est tenté de
« happer » et de « bouffer » Eve. Il n'a pas compris que seules la
différence et l'altérité de l'autre peuvent
distraire de l'ennui et de la solitude.
En fait, c'est parce qu'il n'accepte pas
d'être seul qu'il n'accepte pas que l'autre soit autre.
De fait, notons-le dès maintenant,
c'est le fait d'accepter sa solitude qui permet d'accepter l'autre en
tant qu'autre. Si on n'accepte pas sa solitude, on est tenté
de « bouffer » l'autre pour palier le vide de sa solitude et de son
ennui. Mais si on l'accepte, on laisse l'autre être ce qu'il
est. Ce qui n'empêche pas de l'aimer en tant qu'autre.
Par la suite, Dieu multipliera les
efforts pour que l'homme retrouve et
accepte sa solitude première, ou plutôt
l'individualité et l'autonomie qu'il avait voulues pour lui.
Il tentera de l'arracher à toute situation fusionnelle. Et
c'est pourquoi il va donner à l'homme et à la femme
deux vocations différentes : pour l'homme le travail et
la transformation du monde, pour la femme l'enfantement.
Ultérieurement, les descendants
d'Adam et Eve tenteront de recomposer une unité fusionnelle.
C'est l'épisode de la construction de la Tour de Babel, par
laquelle l'humanité tente de constituer une unité
grégaire, fusionnelle et totalitaire. Et Dieu dispersa
l'humanité sur toute la face de la terre. Et il donnera
ensuite cette vocation à Abraham : « Quitte la maison de ton
père ». Ta vocation
est de marcher seul : Va vers toi. Sois et deviens un homme
seul, autonome et indépendant.
Ensuite Abraham lui-même tentera
à son tour de composer une unité fusionnelle avec sa
femme et aussi avec son fils Isaac. Et là encore, Dieu tente
de réinstaurer chacun dans sa solitude. Abraham appelait sa
femme « Saraï », c'est à dire « ma princesse à
moi ». Et Dieu dit
à Abraham : « Tu n'appelleras plus ta femme Saraï,
ma princesse à moi, mais Sarah,
princesse » Gen 17,21. De même Abraham appelait son fils Isaac
« mon unique, celui que
j'aime ». Et Dieu lui
demanda de trancher par le glaive le « cordon
ombilical » qui l'unit
à lui. C'est l'épisode du « sacrifice » d'Isaac Gen 22, qui est en
fait le sacrifice du lien fusionnel qui unissait Isaac à
Abraham .
De même, dans l'épisode du
Jugement de Salomon
I Rois 3,16-27, Salomon
reconnaîtra pour vraie mère de l'enfant disputé
celle qui accepte que son fils soit séparé d'elle.
Beaucoup plus tard, le même
scénario d'émancipation et de rupture d'un lien
fusionnel se reproduira à propos de Marie et de son fils
Jésus. Marie doit consentir à ce qu'un glaive lui
traverse le c�ur
Luc 2,35, elle doit accepter que
son fils Jésus non seulement s'émancipe d'elle,
dès l'âge de 12 ans, lors de sa fugue à
Jérusalem Luc 2,41-52, mais
encore lui dise cette parole de coupure « Femme, qu'y a-t-il entre moi et
toi ? » Jean 2,4.
Et Jésus renouvellera en d'autres
occasions l'exhortation à couper par l'épée
toute relation fusionnelle Mat.10,34-36.
La solitude, sa force
et sa faiblesse
De ce survol des grandes scènes de
la Bible, on retiendra les points suivants
- D'abord une remarque de fond : " Ce n'est pas le
diable qui rend l'homme solitaire, c'est sa ressemblance avec Dieu "
. Notre ressemblance avec Dieu, c'est ce mystère qu'il y a en
nous et qui résiste à autrui et à
nous-même. L'Apocalypse dit qu'il est donné à
chacun d'entre nous un "caillou blanc" (Apoc 2,17) sur lequel est
inscrit un nom que personne ne connaît. Ce nom c'est celui de
notre mystère. Et c'est aussi celui de notre solitude.
Personne, même celui ou celle qui nous aime
passionnément ne connaîtra notre nom de mystère.
Et nous-même, même si nous aimons quelqu'un
passionnément, nous ne pourrons jamais lui donner notre nom de
mystère.
- La solitude est notre condition
première. Elle est aussi
notre condition ultime. Comme Adam, nous sommes nés
seul ; comme lui, nous mourrons seul. Rilke, dans ses
Lettres à un jeune
poète dit clairement que la
solitude est notre condition première et incontournable. La
solitude « n'est rien que
l'on puisse choisir ou laisser. Nous sommes solitaires. On peut
s'illusionner et faire comme s'il n'en n'était pas ainsi.
C'est tout. Mais il vaut mieux comprendre que nous sommes seuls, il
vaut mieux tout simplement partir de
là ».
Tout comme Abraham, chacun est appelé
à la solitude (on peut dire aussi à
l'individualité). Il s'agit là d'un appel à
être indépendant par rapport à ses parents (et
à la tribu dont on est issu), par rapport à son
conjoint (en ne cédant pas à la tentation du cocooning
fusionnel) et par rapport à ses enfants (en ne cédant
pas à la tentation de les « couver »).
Le premier des devoirs des parents
vis-à-vis de leurs enfants est de leur apprendre à
être seuls et à pouvoir vivre dans une situation de
solitude. Il est de leur apprendre à « quitter leur père et leur
mère » Gen 2,24.
On rejoint d'ailleurs là
l'enseignement de Boris Cyrulnik à propos de la
résilience, c'est-à-dire de l'aptitude à
surmonter les traumatismes. Pour pouvoir être un sujet
résilient, il faut avoir un « attachement
sécurisant ». Et
l'attachement « sécurisant », c'est celui qui vous permet de vous sentir en
sécurité même lorsque l'autre n'est pas
là. C'est celui qui vous permet de rester seul .
- Cependant, il ne faut pas le nier, la solitude peut être aussi une
épreuve, un manque. Le fait qu'Adam ce soit senti seul nous le
rappelle si besoin était.
Cela peut paraître un
pléonasme, mais, en fait, le problème de la solitude,
c'est d'être seul avec soi-même. Cette
immédiateté de soi à soi est un chemin de
crête qui peut donner le vertige. Tout comme il fallait
à Adam et Eve des vêtements pour les protéger
d'eux-mêmes, il nous faut les autres pour nous divertir de ce
que nous sommes. De la même manière que le silence
devient vite assourdissant et intenable, la solitude, sans la
médiation d'un autre, d'une tâche ou de la
comédie sociale, est souvent une épreuve.
Au sujet des tentations de la solitude, il y
a toute une littérature monastique, en particulier autour de
la figure de saint Antoine et aussi des tentations du Christ,
lorsqu'il était seul au désert Mal 4,1-11.
De fait, pour caractériser ces
tentations de la solitude, on peut reprendre les trois tentations du
Christ : changer les pierres en pain, se jeter dans le vide du
haut du Temple, et enfin vouloir dominer. De même la
première tentation de la solitude, c'est la boulimie, la peur
du vide et la tentation d'accumuler pour meubler le vide :
sortir pour sortir, multiplier les rencontres, accumuler les objets,
les tâches, les activités... La deuxième, c'est
le vertige, la dépression, l'obsession du suicide. Et la
troisième, c'est le désir de se réfugier dans
une tour d'ivoire, dans une forme d'orgueil un peu hautain et souvent
quelque peu misanthrope.
Tu aimeras ton
prochain
Nous en venons ainsi tout naturellement
à la pierre de touche de
notre propos. Comment peut-on articuler la solitude avec l'amour du
prochain ? Nous insistons tant sur l'importance et la
nécessité de la solitude qu'on peut se demander quelle
est la place de l'amour dans notre propos.
Levons tout d'abord une
ambiguïté. Il ne faut pas confondre la solitude avec
l'égoïsme. La solitude, ce n'est pas
l'égoïsme, c'est une forme d'autonomie. Abraham a
été appelé à aller seul, mais on peut
difficilement considérer qu'il a été
égoïste. Jésus a pris très tôt son
indépendance par rapport à sa famille, et pourtant il a
porté jusqu'à son comble le don de sa vie pour les
autres.
Pour pouvoir affronter l'amour, l'exigence
du don de soi et aussi celle du renoncement à soi-même,
il faut d'abord être constitué en individualité
forte, autonome et indépendante.
Ce que l'on peut appeler l'« esprit de
solitude », ce n'est pas
l'égoïsme mais bien plutôt une forme de
désintéressement par rapport au besoin d'être
reconnu. C'est aussi le refus d'être happé par la
comédie humaine et l'ambition sociale. La solitude, ce n'est
pas l'indifférence aux autres ; ce serait plutôt ne
pas avoir besoin des autres comme d'une forme de drogue.
En fait, ce à quoi nous sommes
appelés, c'est à ne pas être dépendants
des autres. Et cette indépendance, c'est le contraire
même de l'égoïsme. En fait, c'est le fait
d'être dépendant des autres qui constitue bien souvent
une forme d'égoïsme. L'égoïste, c'est celui
qui a constamment besoin d'être aimé. Et c'est aussi
celui, qui, sous prétexte d'aimer les autres, ne cherche en
réalité qu'à se désennuyer de
lui-même.
En fait, c'est l'égoïste qui est
dépendant d'autrui. Et c'est celui qui est indépendant
des autres qui peut les aimer de manière
désintéressée.
J'en conviens cependant, celui qui a le
goût de la solitude peut devenir égoïste, comme le
devenaient, il y a quelques décennies, les « vieux
garçons » et les
« vieilles
filles ». Mais il faut
ajouter que seul celui qui a le goût de la solitude peut
connaître ce qu'est le véritable amour,
c'est-à-dire une force d'arrachement à soi-même.
L'amour qui n'est pas vécu comme arrachement risque de
n'être qu'une satisfaction personnelle ou une forme de
cocooning fusionnel. Ce fut, rappelons-le, la tentation d'Adam, du
moins au début !
Notre insistance à
considérer la solitude comme
la condition de l'homme ne doit pas égarer. Disons-le
clairement : ce à quoi l'homme est appelé, ce
n'est pas à la solitude, mais à l'amour.
La solitude est notre condition et notre
état naturel. Et l'amour est notre vocation surnaturelle et
antinaturelle. Il ne faut oublier aucun de ces deux points. Ils
soulignent l'écart et même la contradiction entre notre
état naturel (la solitude) et notre vocation (l'amour pour
l'autre). La relation à l'autre est une blessure et une greffe
qui nous vident de nous-mêmes. Elle va à l'encontre de
ce que nous sommes naturellement.
Le véritable amour pour autrui est
une forme de sacrifice de son amour de la solitude. L'amour qui est
une thérapie pour soigner son angoisse d'être seul, ce
n'est pas vraiment l'amour, c'est une forme d'égoïsme.
J'ajouterai, quitte à
paraître paradoxal, que
l'amour pour le prochain peut être un acte profondément
solitaire.
Aimer l'autre, c'est d'abord un engagement
individuel, un don solitaire, un geste qui peut rester
profondément secret.
On est seul avec son amour pour l'autre.
Aimer vraiment, c'est ressentir très fort son
impossibilité à communiquer et à exprimer son
amour. Même la plus forte étreinte ne peut jamais
exprimer ce que l'amour imprime en nous. Même notre chant le
plus beau, même notre sacrifice le plus généreux
laisseront toujours l'amour en nous qui veut se dire et ne peut se
dire.
Dans la perspective du
judéo-christianisme, l'amour, c'est un acte de don
unilatéral et qui peut rester méconnu de celui à
qui il est fait. Et c'est aussi le respect du mystère de
l'autre. Dans le livre du Lévitique où il est
donné pour la première fois, le commandement d'
« aimer son prochain comme
soi-même », fait
suite à l'interdiction de découvrir la nudité de
l'autre Lév.18. L'amour
n'a donc rien ni de fusionnel ni de possessif.
Je vois de fait trois formes
d'amour qui d'une part sont des
actes solitaires et d'autre part respectent la solitude et
l'altérité de l'autre :
- D'abord l'hospitalité : l'hospitalité, c'est l'accueil de
l'étranger. C'est faire une place à l'autre en le
considérant comme un étranger et en l'accueillant comme
tel. C'est faire une place à l'autre en le considérant
en tant qu'autre, sans que cela crée un lien, une communion
avec lui. C'est lui faire une place en respectant son
altérité et sa solitude.
-
Ensuite la solidarité. La
solidarité, c'est être avec l'autre lorsqu'il est seul
face aux autres. C'est se placer de son côté, même
s'il est très différent de vous, même si l'on
n'est pas d'accord avec lui. C'est se placer du côté de
l'autre uniquement parce qu'il est seul, et ce sans pourtant attenter
à sa solitude.
- Enfin la prière pour autrui. Prier pour autrui, c'est un flux à sens
unique. C'est une relation totalement
désintéressée, sans communion et sans
réponse d'autrui. Et c'est pourquoi on peut continuer à
prier pour ceux dont on est séparé et pour ceux dont on
s'est séparé.
Le plus bel exemple de cette prière,
c'est celle d'Abraham pour les habitants de Sodome et Gomorrhe.
Abraham se dresse seul devant Dieu pour intercéder pour les
pécheurs de Sodome et Gomorrhe Gen 18,16-33. La
dramaturgie du récit est tout à fait explicite. Abraham
prie pour les autres, mais il est seul. La plus extrême souci
d'autrui relève de la responsabilité individuelle et
solitaire.
L'amour et la
solitude
Nous en venons maintenant au
point le plus intime de notre
propos : l'amour et la solitude. Aimer l'autre authentiquement
et pourtant être et se sentir seul. De fait non seulement
l'amour n'est pas incompatible avec la solitude, mais la solitude est
la condition de l'amour.
S'il y a tant d'échecs en amour,
c'est parce qu'on oublie que, même quand on aime, il est normal
de continuer à se sentir seul et à rester seul. L'amour
ne résorbe pas le sentiment de solitude. Comme le dit
Valéry avec humour : « Dieu créa l'homme et ne le
trouvant pas assez seul, il lui donna une compagne pour lui faire
ressentir le sentiment de solitude ». Cette boutade quelque peu misogyne est en fait une
belle définition de l'amour. On se sent profondément
seul quand on aime vraiment d'amour l'autre qui reste autre.
Comme le dit Serge Gainsbourg, en amour, on
n'est jamais « un » ni même
« deux ». En
fait on est « quatre ». Faisons le compte : « Il y a toi, mon amour, ton amour, et
moi ; et c'est pourquoi on ne se comprend
pas ». Il y a toi, moi, ma
manière de t'aimer et ta manière de m'aimer. Ça
fait bien quatre.
Avant d'aller vers
l'autre, il nous faut donc d'abord
savoir être seul. Se précipiter dans une vie de couple
pour fuir sa solitude est toujours un échec. Comme le dit
plaisamment Anton Tchékov : « Si vous craignez la solitude, ne vous
mariez pas ». C'est
très juste. Seul celui qui est apte à être seul,
qui s'accepte seul et qui aime être seul peut entreprendre de
vivre en couple et d'aimer autrui.
Bien plus, aimer l'autre, c'est l'aimer en
tant qu'il est « seul », lui aussi, dans sa solitude intrinsèque.
C'est comprendre que, lui aussi, il est seul, il se sent seul et il
aime être seul.
Ce qu'est l'amour, Rilke le dit à
merveille dans ses Lettres à
un jeune poète :
« L'amour... : deux
solitudes se protégeant, se complétant, se limitant,
s'inclinant l'une devant l'autre ». « Aimer
quelqu'un, c'est honorer sa solitude et s'en
émerveiller ».
Cette nécessité de rester
seul même dans une relation
amoureuse, l'étrange légende de Mélusine nous la
rappelle. Mélusine accepte d'épouser Raymondé
à deux conditions : qu'il ne s'enquière jamais de
l'origine de son épouse, et qu'il lui laisse la journée
du samedi pour elle seule. Et lorsque Raymondé viole son
serment, il découvre sa femme se baignant seule, dotée
d'une queue de poisson. Un jour sur sept, elle était
sirène. Mélusine lui pardonne une première fois
d'avoir violé sa solitude. Mais après une
deuxième injure, elle s'envole de la forteresse de
Lusignan.
La nymphe Echo, celle qui aurait pu devenir la compagne de Narcisse,
c'est un peu le contraire de Mélusine. Elle est
profondément dépendante des autres. Elle n'existe qu'
« en
écho » par rapport
aux autres. A la suite d'un châtiment envoyé par Junon,
elle est privée de toute parole personnelle et peut seulement
répéter les derniers sons émis par la voix de
l'autre. Ainsi elle dépend de l'autre pour être
heureuse. Et Narcisse la repoussera. Elle se laissera mourir.
Aimer quelqu'un, c'est lui être
attaché. Ce n'est pas en être dépendant. Etre
dépendant de quelqu'un, c'est ne plus souhaiter de
liberté et ne plus pouvoir rester seul.
« Aimer purement, c'est
consentir à la distance, c'est adorer la distance entre soi et
ce que l'on aime ».
Magnifique ! C'est de Simone Weil. Et Rilke le dit aussi de
façon étonnante, belle et aussi plus humaine :
« Quand on a pris
conscience de la distance infinie qu'il y aura entre deux êtres
humains, une vie merveilleuse côte à côte devient
possible. Il faudra que les partenaires apprennent à aimer
cette distance qui les sépare et grâce à laquelle
chacun aperçoit l'autre entier, découpé sur le
ciel ».
On connaît aussi le texte de Khalil
Gibran sur le mariage : « Emplissez chacun la coupe de l'autre mais
ne buvez pas à une seule coupe. Partagez votre pain mais ne
mangez pas de la même miche. Chantez et dansez ensemble et
soyez joyeux, mais demeurez seul, de même que les cordes d'un
luth sont seules cependant qu'elles vibrent de la même
harmonie ».
Aimer quelqu'un, c'est l'aimer à
distance. C'est l'aimer en le
contemplant comme une icône mystérieuse. Aimer, c'est
trembler pour la solitude de l'autre et pourtant respecter cette
solitude. Aimer, c'est vouloir voler vers l'autre pour l'embrasser et
l'entourer et pourtant, déjà, sentir et accepter que
l'autre s'en va seul. Et aimer, c'est aimer cela.
Cet amour pour l'autre, pour son
altérité et pour son
indépendance, peut prendre
une forme extrême. Dans le Cantique des Cantiques, qui passe
à tort pour un hymne au couple fusionnel, le jeune homme dit
à la jeune femme : « Lève toi vers toi-même, ma
compagne, ma belle et va vers
toi-même »
Cantique 2,10
et 13, traduction Chouraqui. Et au
dernier verset du Cantique, la femme lui répond :
« Fuis, mon
bien-aimé, sois semblable à la gazelle et au faon sur
la montagne des aromates »
Cantique 8,14. Aimer l'autre, c'est aussi pouvoir lui dire :
« tu peux partir seul sur
ton chemin ». Aimer
l'autre, c'est rester seul.
Concluons en deux
mots
Ce qui caractérise l'homme, selon
Kant c'est son « insociable
sociabilité »,
c'est-à-dire ses tendances contradictoires à rechercher
et à fuir la société.
Certes, nous ne pouvons pas nous passer des
autres. Mais pourquoi ? Est-ce par égoïsme ?
Pour ne pas se sentir seul ? Est-ce parce que « l'homme a
désespérément besoin de ses semblables pour se
forger une identité » ? Ou est-ce par besoin d'aimer ?
Pourquoi les solitaires sont-ils toujours
suspectés d'égoïsme ? De fait, ce qui
handicape toute valorisation de la solitude, c'est la confusion que
l'on fait la plupart du temps entre solitude et égoïsme.
Et pourtant, nous avons voulu montrer dans
cet article, qu'il peut en être tout autrement. Le
véritable amour n'est en rien incompatible avec cette
autonomie profonde que l'on peut appeler l' « esprit de
solitude ». En effet,
celui-ci est de l'ordre non pas de l'intérêt et de
l'égoïsme mais du respect et même de la pudeur.
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Houziaux
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