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La solitude et l'amour

 

 

Alain Houziaux

 

 

La solitude, pourquoi ?

8 juillet 2005
On peut le constater
, il y a de plus en plus de personnes qui vivent seules. Et dans ce petit article nous commencerons par nous demander pourquoi. Puis nous poserons cette question de fond : l'homme est-il fait pour vivre seul ? Nous l'aborderons en commentant le récit biblique d'Adam et Eve. Pourquoi Adam a-t-il d'abord été créé seul avant que Dieu ne lui donne une compagne ?

Nous nous demanderons ensuite si la solitude doit être considérée comme une tentation ou au contraire comme une vocation.

Enfin nous nous interrogerons sur l'articulation de l'amour et de la solitude en mettant en exergue cette phrase de Rilke : « L'amour : deux solitudes qui s'inclinent l'une vers l'autre ».

 

La vie en solo

Mais d'abord quelques remarques à propos de ce phénomène de société : la « vie en solo ».

La « vie en solo » est à la fois subie et voulue. Elle n'est pas seulement l'effet du hasard. Elle est la résultante d'éléments personnels et individuels et aussi de circonstances extérieures : l'allongement de la durée des études retarde et aussi handicape la constitution d'un couple stable ; la fréquence des divorces augmente le nombre de personnes seules.

Mais il y a incontestablement aussi des éléments qui prédisposent à la « vie en solo » : le fait de vouloir être maître de sa vie, le refus des contraintes de la vie de couple, une certaine indépendance de caractère. Ce qui joue aussi, c'est le fait d'être très investi dans sa vie professionnelle et de rester très attaché affectivement à ses parents.

Mais ces facteurs sont loin d'être les seuls. Il y a aussi un phénomène de « trajectoire ». Entre vingt et trente ans, on s'est lancé (ou on a été lancé) sur la trajectoire « vie en solo ». Cela se fait un peu par hasard ou du fait des circonstances, mais une fois que l'on est pris dans cette trajectoire, le pli est pris et on est plus ou moins obligé ou tenté de le poursuivre. Au début, on alterne « vie en solo » et « vie en couple », puis les périodes de vie en couple sont de plus en plus rares et celles de vie en solo de plus en plus longues.

 

Mais notre sujet, c'est « la solitude ». Ce n'est pas le fait de vivre seul. La solitude et le fait de vivre seul, ce n'est pas la même chose. On peut vivre seul sans se sentir seul. Et, inversement, on peut éprouver en famille ou en couple un fort sentiment de solitude.

La solitude, c'est d'abord un sentiment, une sorte d'angoisse. Mais c'est aussi une aspiration : il y a un désir d'être seul. Et c'est également une attitude d'esprit. Certains, qu'ils vivent en couple ou non, gardent une manière de vivre qui est autonome, indépendante et même, pourrait-on dire, individualiste. Ils ont en toutes circonstances une forme de quant-à-soi et de solitude intrinsèque. Cela leur donne une grande force et, paradoxalement, une grande aptitude aux relations interpersonnelles.

On peut donc poser la question suivante : est-ce que nous sommes d'abord faits pour être seuls et pour vivre seuls ou d'abord faits pour vivre à deux et avec les autres ? Est-ce que nous sommes d'abord des êtres seuls et solitaires qui éventuellement, de surcroît, ont des relations d'amour et de couple avec autrui ? Ou sommes-nous d'abord des êtres faits pour l'amour et pour la vie de couple ? Et dans ce cas, le fait de vivre seul pourrait être considéré comme un échec, voire une faute.

 

Autrement dit : la solitude est-elle ou non notre condition naturelle ? Est-elle ou non notre situation la plus légitime ? Devons-nous apprendre à vivre seul ou au contraire à vivre avec les autres ?

Les deux options peuvent être défendues. En effet, d'une part Romain Rolland a écrit : « Tout homme qui est un vrai homme doit apprendre à rester seul au milieu de tous, à penser seul pour tous et au besoin contre tous ». Et, en revanche, la Bible dit dès ses premières pages : « Il n'est pas bon que l'homme soit seul » Gen 2,18.

Pour tenter d'instruire le débat entre ces deux thèses, nous allons tout simplement suivre le récit biblique Gen 2 de la création d'Adam et Eve.

 

 

Pourquoi Adam était-il d'abord tout seul ?

 

Rappelons l'histoire. Dieu crée l'homme Adam. Il le crée seul. Eve ne sera formée que plus tard. Adam est d'abord seul dans le jardin d'Eden que Dieu a créé pour lui. Il est seul avec Dieu. Dieu l'a voulu ainsi, du moins si l'on suit le récit de Genèse 2-3 .

Ainsi, la situation première de l'homme, c'est sa solitude. Par sa naissance, l'homme est seul et est fait pour être et rester seul. On peut dire qu'il a été fait par Dieu pour vivre seul.

Je sais que cette affirmation peut déconcerter. L'idée de couple et de relation à autrui nous apparaît comme constitutive de l'homme et du projet de Dieu pour lui. Mais le texte de Genèse 2 est clair. Dieu aurait pu créer simultanément Adam et Eve et il ne l'a pas fait. Et Adam aurait tout à fait pu rester seul.

Dieu aurait pu inventer un mode de perpétuation de l'espèce qui ne se fasse pas par accouplement. D'ailleurs Eve a été créée par une division d'Adam en deux, comme c'est le cas pour les organismes mononucléaires, par scissiparité. Cela montre bien que l'homme seul aurait pu procréer, si Dieu l'avait voulu, et pas forcément par clonage !

De la même manière, selon le mythe d'Aristophane dans Le Banquet (189c-193a) de Platon, les premiers êtres humains n'étaient pas non plus différenciés en hommes et femmes : ils étaient tous androgynes. L'espèce humaine se multipliait sans vergogne. Ces hommes étaient d'une force terrible et ils s'attaquèrent aux dieux. Et c'est pour les affaiblir que Zeus décida de les couper en deux, chacune de ces deux moitiés n'ayant qu'un seul sexe.

 

Donc, selon Genèse 2, Adam a été créé seul, sans Eve. La solitude est l'état dans lequel Dieu a voulu placer l'homme. Et il n'y a aucune raison de supposer que Dieu ait créé Adam dans cette situation pour faire son malheur.

Et ensuite, contre toute attente, Dieu découvre qu' « il n'est pas bon que l'homme soit seul ». On a l'impression que Dieu reconnaît que son dessein initial était une erreur et un projet impossible.

Adam s'ennuie. Selon Jean Rostand, ce qui différencie l'homme de l'animal, c'est le fait qu'il s'ennuie. L'homme s'ennuie quand il est seul. Dieu aurait pu le découvrir plus tôt ! Mais non. Dieu reconnaît que l'homme, dans sa réalité, ne correspond pas à ce qu'il a voulu pour lui. Il ne se comporte pas en conformité avec la situation (la solitude) dans laquelle Il l'a créée. Il est « en écart » par rapport à l'état dans lequel il a été créé. Ce n'était pas prévu au programme.

 

Mais cet écart, c'est celui de la liberté de l'homme. L'homme est libre d'être content ou mécontent de son sort ; il n'est pas comme l'animal complètement aliéné à la situation qui est la sienne. Et cet écart, c'est aussi le fait qu'il s'ennuie. L'ennui, au même titre que l'angoisse, naît de la conscience que l'on a de soi-même. Il naît du fait que l'on est « en écart » par rapport à soi.

En fait, c'est Dieu qui, en créant l'homme libre et conscient, l'a créé en écart par rapport à lui-même. C'est pourquoi il s'ennuie. Il s'ennuie d'être seul avec lui-même, en compagnie de lui-même. Comme le dit Valéry, « un homme seul est toujours en mauvaise compagnie ». Il doit se supporter lui-même. Il s'ennuie avec lui-même.

Si Dieu n'avait pas créé l'homme libre et conscient, il ne se serait jamais senti seul, et Dieu n'aurait pas eu besoin de lui donner une compagne.

 

Et voilà donc que, devant la solitude d'Adam, Dieu doit se remettre à la tâche, alors qu'il aurait pu considérer qu'il avait terminé son travail de Dieu.

Dieu incite d'abord Adam à se contenter du compagnonnage des animaux. Pour l'occuper, il lui demande de donner un nom à tous les animaux. Mais les animaux ne suffisent pas à désennuyer Adam. Ils ne sont pas pour lui des « aides semblables à lui ». Puisque c'est lui qui leur donne leur nom, il a avec eux une relation de dominant à dominé. Ce n'est pas une vraie relation. Adam continue à ne pas supporter la solitude.

Et c'est alors que Dieu décide de lui donner une « aide semblable à lui » : la femme Eve qu'il tire de la côte ou du côté d'Adam. Et la femme va apporter à l'homme la sexualité, l'amour et la connaissance du bien et du mal. Elle va dégrossir Adam.

Mais notons que Dieu n'a pas consulté Adam avant de lui faire ce « cadeau ». Je me souviens d'une bande dessinée qui, il y a quelques années, a fait ma joie. Dieu présente à Adam sa nouvelle petite « copine », déjà un peu coquine. Et Adam, un peu balourd ou peut-être déjà sage, s'enfuit à toutes jambes pour se réfugier dans les bras d'un Bon Dieu un peu étonné. Il croyait si bien faire ce bon Bon Dieu !

 

 

Accepter d'être seul pour accepter l'autre

 

Que peut-on conclure de ce récit ?

D'abord que Dieu a voulu créer l'homme autonome. Ensuite que la création du couple et de la relation à l'autre est une concession. Celle-ci est faite non pas au corps de l'homme (Adam aurait pu continuer à vivre et même à procréer sans sexualité), mais plutôt à sa « chair », c'est-à-dire à sa faiblesse, à son sentiment de solitude et aussi, notons-le, au fait qu'il a été créé, par Dieu lui-même, libre et conscient.

L'homme seul ressent d'abord la solitude comme un manque. Et ce manque est d'abord sans objet. On pourrait dire qu'il fonctionne « à vide ». L'homme est manque. Et, en créant la femme, c'est-à-dire l'autre, Dieu va faire que ce manque « à vide » se transforme et se cristallise en un « manque de l'autre ». De fait, l'amour est souvent une cristallisation sur autrui d'un « manque » personnel.

 

Mais voilà que les choses se compliquent. Dieu a donné une compagne à Adam pour le soulager d'une première blessure et d'un premier manque. Mais cette relation crée une seconde blessure et un nouveau manque.

Adam, par la manière dont est formée Eve à partir de sa côte, est blessé. Une part de lui-même lui a été arrachée. Il souffre d'incomplétude. C'est pourquoi il aspire, par l'union avec la femme, à se refaire une santé et une intégrité. Il aspire à refermer sa blessure et à retrouver son unité corporelle propre. De fait, lorsqu'il découvre Eve, ses premiers mots sont : « la voici, celle qui est chair de ma chair et os de mes os » Gen 2,23. Adam veut considérer Eve comme une part de lui-même pour qu'elle puisse refermer sa plaie vive. En fait il refuse la différence et l'altérité d'Eve. Certes, il souffrait de la solitude, mais il refuse aussi d'être « à deux », c'est-à-dire avec quelqu'un qui soit véritablement autre. Il aspire non pas à une vraie relation mais plutôt à une fusion.

 

Tout le problème est là. L'homme n'accepte pas vraiment la solitude. Mais il n'accepte pas davantage la différence. Et ces deux handicaps sont liés. C'est parce qu'Adam ne supporte pas sa solitude qu'il est tenté de « happer » et de « bouffer » Eve. Il n'a pas compris que seules la différence et l'altérité de l'autre peuvent distraire de l'ennui et de la solitude.

En fait, c'est parce qu'il n'accepte pas d'être seul qu'il n'accepte pas que l'autre soit autre.

De fait, notons-le dès maintenant, c'est le fait d'accepter sa solitude qui permet d'accepter l'autre en tant qu'autre. Si on n'accepte pas sa solitude, on est tenté de « bouffer » l'autre pour palier le vide de sa solitude et de son ennui. Mais si on l'accepte, on laisse l'autre être ce qu'il est. Ce qui n'empêche pas de l'aimer en tant qu'autre.

 

Par la suite, Dieu multipliera les efforts pour que l'homme retrouve et accepte sa solitude première, ou plutôt l'individualité et l'autonomie qu'il avait voulues pour lui. Il tentera de l'arracher à toute situation fusionnelle. Et c'est pourquoi il va donner à l'homme et à la femme deux vocations différentes : pour l'homme le travail et la transformation du monde, pour la femme l'enfantement.

Ultérieurement, les descendants d'Adam et Eve tenteront de recomposer une unité fusionnelle. C'est l'épisode de la construction de la Tour de Babel, par laquelle l'humanité tente de constituer une unité grégaire, fusionnelle et totalitaire. Et Dieu dispersa l'humanité sur toute la face de la terre. Et il donnera ensuite cette vocation à Abraham : « Quitte la maison de ton père ». Ta vocation est de marcher seul : Va vers toi. Sois et deviens un homme seul, autonome et indépendant.

Ensuite Abraham lui-même tentera à son tour de composer une unité fusionnelle avec sa femme et aussi avec son fils Isaac. Et là encore, Dieu tente de réinstaurer chacun dans sa solitude. Abraham appelait sa femme « Saraï », c'est à dire « ma princesse à moi ». Et Dieu dit à Abraham : « Tu n'appelleras plus ta femme Saraï, ma princesse à moi, mais Sarah, princesse » Gen 17,21. De même Abraham appelait son fils Isaac « mon unique, celui que j'aime ». Et Dieu lui demanda de trancher par le glaive le « cordon ombilical » qui l'unit à lui. C'est l'épisode du « sacrifice » d'Isaac Gen 22, qui est en fait le sacrifice du lien fusionnel qui unissait Isaac à Abraham .

De même, dans l'épisode du Jugement de Salomon I Rois 3,16-27, Salomon reconnaîtra pour vraie mère de l'enfant disputé celle qui accepte que son fils soit séparé d'elle.

Beaucoup plus tard, le même scénario d'émancipation et de rupture d'un lien fusionnel se reproduira à propos de Marie et de son fils Jésus. Marie doit consentir à ce qu'un glaive lui traverse le c�ur Luc 2,35, elle doit accepter que son fils Jésus non seulement s'émancipe d'elle, dès l'âge de 12 ans, lors de sa fugue à Jérusalem Luc 2,41-52, mais encore lui dise cette parole de coupure « Femme, qu'y a-t-il entre moi et toi ? » Jean 2,4.

Et Jésus renouvellera en d'autres occasions l'exhortation à couper par l'épée toute relation fusionnelle Mat.10,34-36.

 

 

La solitude, sa force et sa faiblesse

 

De ce survol des grandes scènes de la Bible, on retiendra les points suivants

D'abord une remarque de fond : " Ce n'est pas le diable qui rend l'homme solitaire, c'est sa ressemblance avec Dieu " . Notre ressemblance avec Dieu, c'est ce mystère qu'il y a en nous et qui résiste à autrui et à nous-même. L'Apocalypse dit qu'il est donné à chacun d'entre nous un "caillou blanc" (Apoc 2,17) sur lequel est inscrit un nom que personne ne connaît. Ce nom c'est celui de notre mystère. Et c'est aussi celui de notre solitude. Personne, même celui ou celle qui nous aime passionnément ne connaîtra notre nom de mystère. Et nous-même, même si nous aimons quelqu'un passionnément, nous ne pourrons jamais lui donner notre nom de mystère.

 

La solitude est notre condition première. Elle est aussi notre condition ultime. Comme Adam, nous sommes nés seul ; comme lui, nous mourrons seul. Rilke, dans ses Lettres à un jeune poète dit clairement que la solitude est notre condition première et incontournable. La solitude « n'est rien que l'on puisse choisir ou laisser. Nous sommes solitaires. On peut s'illusionner et faire comme s'il n'en n'était pas ainsi. C'est tout. Mais il vaut mieux comprendre que nous sommes seuls, il vaut mieux tout simplement partir de là ».

Tout comme Abraham, chacun est appelé à la solitude (on peut dire aussi à l'individualité). Il s'agit là d'un appel à être indépendant par rapport à ses parents (et à la tribu dont on est issu), par rapport à son conjoint (en ne cédant pas à la tentation du cocooning fusionnel) et par rapport à ses enfants (en ne cédant pas à la tentation de les « couver »).

Le premier des devoirs des parents vis-à-vis de leurs enfants est de leur apprendre à être seuls et à pouvoir vivre dans une situation de solitude. Il est de leur apprendre à « quitter leur père et leur mère » Gen 2,24.

On rejoint d'ailleurs là l'enseignement de Boris Cyrulnik à propos de la résilience, c'est-à-dire de l'aptitude à surmonter les traumatismes. Pour pouvoir être un sujet résilient, il faut avoir un « attachement sécurisant ». Et l'attachement « sécurisant », c'est celui qui vous permet de vous sentir en sécurité même lorsque l'autre n'est pas là. C'est celui qui vous permet de rester seul .

 

Cependant, il ne faut pas le nier, la solitude peut être aussi une épreuve, un manque. Le fait qu'Adam ce soit senti seul nous le rappelle si besoin était.

Cela peut paraître un pléonasme, mais, en fait, le problème de la solitude, c'est d'être seul avec soi-même. Cette immédiateté de soi à soi est un chemin de crête qui peut donner le vertige. Tout comme il fallait à Adam et Eve des vêtements pour les protéger d'eux-mêmes, il nous faut les autres pour nous divertir de ce que nous sommes. De la même manière que le silence devient vite assourdissant et intenable, la solitude, sans la médiation d'un autre, d'une tâche ou de la comédie sociale, est souvent une épreuve.

 

Au sujet des tentations de la solitude, il y a toute une littérature monastique, en particulier autour de la figure de saint Antoine et aussi des tentations du Christ, lorsqu'il était seul au désert Mal 4,1-11.

De fait, pour caractériser ces tentations de la solitude, on peut reprendre les trois tentations du Christ : changer les pierres en pain, se jeter dans le vide du haut du Temple, et enfin vouloir dominer. De même la première tentation de la solitude, c'est la boulimie, la peur du vide et la tentation d'accumuler pour meubler le vide : sortir pour sortir, multiplier les rencontres, accumuler les objets, les tâches, les activités... La deuxième, c'est le vertige, la dépression, l'obsession du suicide. Et la troisième, c'est le désir de se réfugier dans une tour d'ivoire, dans une forme d'orgueil un peu hautain et souvent quelque peu misanthrope.

 

 

Tu aimeras ton prochain

 

Nous en venons ainsi tout naturellement à la pierre de touche de notre propos. Comment peut-on articuler la solitude avec l'amour du prochain ? Nous insistons tant sur l'importance et la nécessité de la solitude qu'on peut se demander quelle est la place de l'amour dans notre propos.

Levons tout d'abord une ambiguïté. Il ne faut pas confondre la solitude avec l'égoïsme. La solitude, ce n'est pas l'égoïsme, c'est une forme d'autonomie. Abraham a été appelé à aller seul, mais on peut difficilement considérer qu'il a été égoïste. Jésus a pris très tôt son indépendance par rapport à sa famille, et pourtant il a porté jusqu'à son comble le don de sa vie pour les autres.

Pour pouvoir affronter l'amour, l'exigence du don de soi et aussi celle du renoncement à soi-même, il faut d'abord être constitué en individualité forte, autonome et indépendante.

Ce que l'on peut appeler l'« esprit de solitude », ce n'est pas l'égoïsme mais bien plutôt une forme de désintéressement par rapport au besoin d'être reconnu. C'est aussi le refus d'être happé par la comédie humaine et l'ambition sociale. La solitude, ce n'est pas l'indifférence aux autres ; ce serait plutôt ne pas avoir besoin des autres comme d'une forme de drogue.

En fait, ce à quoi nous sommes appelés, c'est à ne pas être dépendants des autres. Et cette indépendance, c'est le contraire même de l'égoïsme. En fait, c'est le fait d'être dépendant des autres qui constitue bien souvent une forme d'égoïsme. L'égoïste, c'est celui qui a constamment besoin d'être aimé. Et c'est aussi celui, qui, sous prétexte d'aimer les autres, ne cherche en réalité qu'à se désennuyer de lui-même.

En fait, c'est l'égoïste qui est dépendant d'autrui. Et c'est celui qui est indépendant des autres qui peut les aimer de manière désintéressée.

J'en conviens cependant, celui qui a le goût de la solitude peut devenir égoïste, comme le devenaient, il y a quelques décennies, les « vieux garçons » et les « vieilles filles ». Mais il faut ajouter que seul celui qui a le goût de la solitude peut connaître ce qu'est le véritable amour, c'est-à-dire une force d'arrachement à soi-même. L'amour qui n'est pas vécu comme arrachement risque de n'être qu'une satisfaction personnelle ou une forme de cocooning fusionnel. Ce fut, rappelons-le, la tentation d'Adam, du moins au début !

 

Notre insistance à considérer la solitude comme la condition de l'homme ne doit pas égarer. Disons-le clairement : ce à quoi l'homme est appelé, ce n'est pas à la solitude, mais à l'amour.

La solitude est notre condition et notre état naturel. Et l'amour est notre vocation surnaturelle et antinaturelle. Il ne faut oublier aucun de ces deux points. Ils soulignent l'écart et même la contradiction entre notre état naturel (la solitude) et notre vocation (l'amour pour l'autre). La relation à l'autre est une blessure et une greffe qui nous vident de nous-mêmes. Elle va à l'encontre de ce que nous sommes naturellement.

Le véritable amour pour autrui est une forme de sacrifice de son amour de la solitude. L'amour qui est une thérapie pour soigner son angoisse d'être seul, ce n'est pas vraiment l'amour, c'est une forme d'égoïsme.

 

J'ajouterai, quitte à paraître paradoxal, que l'amour pour le prochain peut être un acte profondément solitaire.

Aimer l'autre, c'est d'abord un engagement individuel, un don solitaire, un geste qui peut rester profondément secret.

On est seul avec son amour pour l'autre. Aimer vraiment, c'est ressentir très fort son impossibilité à communiquer et à exprimer son amour. Même la plus forte étreinte ne peut jamais exprimer ce que l'amour imprime en nous. Même notre chant le plus beau, même notre sacrifice le plus généreux laisseront toujours l'amour en nous qui veut se dire et ne peut se dire.

Dans la perspective du judéo-christianisme, l'amour, c'est un acte de don unilatéral et qui peut rester méconnu de celui à qui il est fait. Et c'est aussi le respect du mystère de l'autre. Dans le livre du Lévitique où il est donné pour la première fois, le commandement d' « aimer son prochain comme soi-même », fait suite à l'interdiction de découvrir la nudité de l'autre Lév.18. L'amour n'a donc rien ni de fusionnel ni de possessif.

 

Je vois de fait trois formes d'amour qui d'une part sont des actes solitaires et d'autre part respectent la solitude et l'altérité de l'autre :

- D'abord l'hospitalité : l'hospitalité, c'est l'accueil de l'étranger. C'est faire une place à l'autre en le considérant comme un étranger et en l'accueillant comme tel. C'est faire une place à l'autre en le considérant en tant qu'autre, sans que cela crée un lien, une communion avec lui. C'est lui faire une place en respectant son altérité et sa solitude.

- Ensuite la solidarité. La solidarité, c'est être avec l'autre lorsqu'il est seul face aux autres. C'est se placer de son côté, même s'il est très différent de vous, même si l'on n'est pas d'accord avec lui. C'est se placer du côté de l'autre uniquement parce qu'il est seul, et ce sans pourtant attenter à sa solitude.

- Enfin la prière pour autrui. Prier pour autrui, c'est un flux à sens unique. C'est une relation totalement désintéressée, sans communion et sans réponse d'autrui. Et c'est pourquoi on peut continuer à prier pour ceux dont on est séparé et pour ceux dont on s'est séparé.

Le plus bel exemple de cette prière, c'est celle d'Abraham pour les habitants de Sodome et Gomorrhe. Abraham se dresse seul devant Dieu pour intercéder pour les pécheurs de Sodome et Gomorrhe Gen 18,16-33. La dramaturgie du récit est tout à fait explicite. Abraham prie pour les autres, mais il est seul. La plus extrême souci d'autrui relève de la responsabilité individuelle et solitaire.

 

 

L'amour et la solitude

 

Nous en venons maintenant au point le plus intime de notre propos : l'amour et la solitude. Aimer l'autre authentiquement et pourtant être et se sentir seul. De fait non seulement l'amour n'est pas incompatible avec la solitude, mais la solitude est la condition de l'amour.

S'il y a tant d'échecs en amour, c'est parce qu'on oublie que, même quand on aime, il est normal de continuer à se sentir seul et à rester seul. L'amour ne résorbe pas le sentiment de solitude. Comme le dit Valéry avec humour : « Dieu créa l'homme et ne le trouvant pas assez seul, il lui donna une compagne pour lui faire ressentir le sentiment de solitude ». Cette boutade quelque peu misogyne est en fait une belle définition de l'amour. On se sent profondément seul quand on aime vraiment d'amour l'autre qui reste autre.

Comme le dit Serge Gainsbourg, en amour, on n'est jamais « un » ni même « deux ». En fait on est « quatre ». Faisons le compte : « Il y a toi, mon amour, ton amour, et moi ; et c'est pourquoi on ne se comprend pas ». Il y a toi, moi, ma manière de t'aimer et ta manière de m'aimer. Ça fait bien quatre.

 

Avant d'aller vers l'autre, il nous faut donc d'abord savoir être seul. Se précipiter dans une vie de couple pour fuir sa solitude est toujours un échec. Comme le dit plaisamment Anton Tchékov : « Si vous craignez la solitude, ne vous mariez pas ». C'est très juste. Seul celui qui est apte à être seul, qui s'accepte seul et qui aime être seul peut entreprendre de vivre en couple et d'aimer autrui.

Bien plus, aimer l'autre, c'est l'aimer en tant qu'il est « seul », lui aussi, dans sa solitude intrinsèque. C'est comprendre que, lui aussi, il est seul, il se sent seul et il aime être seul.

Ce qu'est l'amour, Rilke le dit à merveille dans ses Lettres à un jeune poète : « L'amour... : deux solitudes se protégeant, se complétant, se limitant, s'inclinant l'une devant l'autre ». « Aimer quelqu'un, c'est honorer sa solitude et s'en émerveiller ».

 

Cette nécessité de rester seul même dans une relation amoureuse, l'étrange légende de Mélusine nous la rappelle. Mélusine accepte d'épouser Raymondé à deux conditions : qu'il ne s'enquière jamais de l'origine de son épouse, et qu'il lui laisse la journée du samedi pour elle seule. Et lorsque Raymondé viole son serment, il découvre sa femme se baignant seule, dotée d'une queue de poisson. Un jour sur sept, elle était sirène. Mélusine lui pardonne une première fois d'avoir violé sa solitude. Mais après une deuxième injure, elle s'envole de la forteresse de Lusignan.

 

La nymphe Echo, celle qui aurait pu devenir la compagne de Narcisse, c'est un peu le contraire de Mélusine. Elle est profondément dépendante des autres. Elle n'existe qu' « en écho » par rapport aux autres. A la suite d'un châtiment envoyé par Junon, elle est privée de toute parole personnelle et peut seulement répéter les derniers sons émis par la voix de l'autre. Ainsi elle dépend de l'autre pour être heureuse. Et Narcisse la repoussera. Elle se laissera mourir.

Aimer quelqu'un, c'est lui être attaché. Ce n'est pas en être dépendant. Etre dépendant de quelqu'un, c'est ne plus souhaiter de liberté et ne plus pouvoir rester seul.

« Aimer purement, c'est consentir à la distance, c'est adorer la distance entre soi et ce que l'on aime ». Magnifique ! C'est de Simone Weil. Et Rilke le dit aussi de façon étonnante, belle et aussi plus humaine : « Quand on a pris conscience de la distance infinie qu'il y aura entre deux êtres humains, une vie merveilleuse côte à côte devient possible. Il faudra que les partenaires apprennent à aimer cette distance qui les sépare et grâce à laquelle chacun aperçoit l'autre entier, découpé sur le ciel ».

On connaît aussi le texte de Khalil Gibran sur le mariage : « Emplissez chacun la coupe de l'autre mais ne buvez pas à une seule coupe. Partagez votre pain mais ne mangez pas de la même miche. Chantez et dansez ensemble et soyez joyeux, mais demeurez seul, de même que les cordes d'un luth sont seules cependant qu'elles vibrent de la même harmonie ».

 

Aimer quelqu'un, c'est l'aimer à distance. C'est l'aimer en le contemplant comme une icône mystérieuse. Aimer, c'est trembler pour la solitude de l'autre et pourtant respecter cette solitude. Aimer, c'est vouloir voler vers l'autre pour l'embrasser et l'entourer et pourtant, déjà, sentir et accepter que l'autre s'en va seul. Et aimer, c'est aimer cela.

 

Cet amour pour l'autre, pour son altérité et pour son indépendance, peut prendre une forme extrême. Dans le Cantique des Cantiques, qui passe à tort pour un hymne au couple fusionnel, le jeune homme dit à la jeune femme : « Lève toi vers toi-même, ma compagne, ma belle et va vers toi-même » Cantique 2,10 et 13, traduction Chouraqui. Et au dernier verset du Cantique, la femme lui répond : « Fuis, mon bien-aimé, sois semblable à la gazelle et au faon sur la montagne des aromates » Cantique 8,14. Aimer l'autre, c'est aussi pouvoir lui dire : « tu peux partir seul sur ton chemin ». Aimer l'autre, c'est rester seul.

 

 

Concluons en deux mots

 

Ce qui caractérise l'homme, selon Kant c'est son « insociable sociabilité », c'est-à-dire ses tendances contradictoires à rechercher et à fuir la société.

Certes, nous ne pouvons pas nous passer des autres. Mais pourquoi ? Est-ce par égoïsme ? Pour ne pas se sentir seul ? Est-ce parce que « l'homme a désespérément besoin de ses semblables pour se forger une identité » ? Ou est-ce par besoin d'aimer ?

Pourquoi les solitaires sont-ils toujours suspectés d'égoïsme ? De fait, ce qui handicape toute valorisation de la solitude, c'est la confusion que l'on fait la plupart du temps entre solitude et égoïsme.

Et pourtant, nous avons voulu montrer dans cet article, qu'il peut en être tout autrement. Le véritable amour n'est en rien incompatible avec cette autonomie profonde que l'on peut appeler l' « esprit de solitude ». En effet, celui-ci est de l'ordre non pas de l'intérêt et de l'égoïsme mais du respect et même de la pudeur.

 


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