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Pourquoi doit-on souffrir ?

 

 

 

Alain Houziaux

 

16 mai 2007
Pourquoi doit-on souffrir ?
La question fait peur. D'abord parce qu'il est question de souffrance. Ensuite parce qu'il est question de devoir.

 

A-t-on le « devoir » de souffrir ? Pourquoi aurait-on ce devoir ? Pour expier les fautes que l'on a commises ? Pour avoir droit à la vie éternelle ? Pour « faire son salut » en accumulant quelques mérite ?

 

Cette manière de voir les choses, pendant très longtemps, c'était celle de la piété populaire. Pour avoir droit au paradis, il fallait expier les fautes que l'on a commises. La souffrance avait valeur de pénitence. Ainsi Surin (mort en 1665) écrit dans « Les cantiques spirituels de l'amour divin » : « Heureuse la pénitence, heureux les cris et les pleurs, car l'éternelle récompense paiera toutes les douleurs. Notre peine, terminée au Royaume de la paix, aboutit à la journée qui ne finit jamais » [1].

 

Et il est tout à fait probable que l'on a souvent compris les Béatitudes dans ce sens : Heureux ceux qui souffrent, car le Royaume de Dieu est à eux. Il faudrait donc d'abord souffrir pour avoir droit au Royaume. La souffrance serait une manière d'acquérir le droit d'accéder au « Paradis ».

 

On a pu ajouter que la souffrance était aussi une manière d'expier une sorte de faute originelle : celle d'exister. La théologie du péché originel serait une manière de théoriser un sentiment obscur : nous ressentons la vie comme une sorte de boursouflure pestilentielle et il nous faut payer par la souffrance la faute d'exister et d'être vivant.

 

Mais on peut aussi comprendre la question « Pourquoi doit-on souffrir ? » dans cet autre sens : Pourquoi est-il inévitable que nous souffrions ? Pourquoi la souffrance fait-elle nécessairement, ou en tout cas inévitablement, partie  de la naissance, de la vie et de la mort ? C'est en effet un constat : nous souffrons tous de notre naissance à notre mort. Donner la vie est aussi une souffrance (« tu enfanteras dans la souffrance » est-il dit à Eve). Le travail de la terre se fait aussi dans la souffrance (« tu travailleras à la sueur de ton front », est-il dit à Adam). Et aimer est aussi une souffrance, puisque l'amour est passion, c'est-à-dire souffrance, même s'il est aussi joie. Pourquoi ?

 

Les grandes religions ont des réponses différentes

Pour l'hindouisme, la souffrance serait consubstantielle au dynamisme inhérent à la nature. Toutes les germinations et toutes les transformations « travaillent », dérangent et torturent le milieu dans lequel elles s'opèrent. « Une même puissance nous produit, nous conserve et nous détruit ». Sans le mal, le bien ne pourrait pas exister. Il ne pourrait pas apparaître.

 

Selon la Bhavagata Purana (l'un des récits hindous de la création), Visnou, l'Etre suprême, charge Brahma de créer le monde. Ce dernier commence par créer son propre corps, réceptacle et source de toutes les virtualités du monde. Et celui-ci qui est fait à la fois d'ombre et de lumière. Et à partir de ce corps, Brahma crée tous les êtres qui, tous, par nature, appartiennent à la fois au bien et au mal, au vice et à la vertu, au bonheur et au malheur, au bien-être et à la souffrance. Le « bien » et le « mal » sont inextricablement liés dans toutes les créatures, que ce soient les génies, les hommes, les animaux, les plantes etc... [2]

 

Pour le bouddhisme, la souffrance est aussi liée au changement et à l'impermanence. L'univers est « travaillé » par une soif, un désir et même une passion de produire de nouvelles existences. Désespérément, pourrait-on dire, les causes produisent des effets qui eux-mêmes sont, à leur tour, les causes de nouveaux effets. Et cette succession infinie de « renaissances »  s'effectue dans la douleur. La souffrance vient du désir de vivre et de la passion de vouloir vivre.

 

Dans la pensée chinoise, le flux de l'énergie cosmique qui produit du « nouveau »  est, en lui-même, bon. Il ne fait pas souffrir. Ce qui est naturel et bon Mais ce sont les choses vieillies, obsolètes et décadentes qui, par une sorte de revanche et de vengeance, s'opposent à l'apparition de ce qui est nouveau. Elles refusent de suivre « l'ordre des choses ». Ainsi le mal et la souffrance apparaissent lorsque l'on s'oppose, par égoïsme ou désir propre, au changement, c'est-à-dire à la loi de la « nature profonde »  du monde et de l'histoire [3].

 

Les stoïciens diraient la même chose en appelant « nécessité »  (ananke) ou « destin »  (heimarmenei) cette loi du changement à laquelle il faut consentir, sauf à souffrir.

 

Pour le judaïsme, ce qui suscite le mal et la souffrance, c'est tout autre chose. C'est une désorganisation à l'intérieur de l'ordre voulu et créé par Dieu. Pour comprendre comment apparaît ce pouvoir désorganisateur, il faut savoir que, pour le Judaïsme biblique, Dieu crée le monde non pas « ex nihilo »  mais à partir d'un « tohu bohu »  primitif. Un peu de la même manière qu'un potier peut façonner une amphore à partir de la matière première d'une glaise informe. Et ce tohu-bohu, qui n'a pas été créé par Dieu [4], continue à faire des siennes dans le monde que Dieu a crée [5]. Et la tâche de Dieu est tout autant de contenir le désordre maléfique produit par ce tohu-bohu que de créer et de maintenir l'ordre de notre univers lui-même, Adam et Eve, les lieux-tenants de Dieu ont pour vocation de susciter la vie, de fertiliser le monde et de dominer le Serpent (cf Gen 3) et ceci ne peut se faire que dans la souffrance du fait de la résistance de matière première de ce monde à ce travail. Ainsi, comme pour Plotin, « le mal est comme l'ombre portée de la matière » [6]. Mais à la fin des temps, ce tohu bohu primitif sera aboli dans « les nouveaux cieux et la nouvelle terre » que Dieu créera.

 

Dans le sillage de la pensée juive, le philosophe contemporain Vladimir Jankelevitch, a pu présenter le mal (qui produit en particulier la souffrance) non pas comme une force en soi mais comme un déséquilibre à l'intérieur d'un équilibre bénéfique. Ainsi le raz-de-marée est une désorganisation dans l'équilibre existant entre la mer et la terre. De même la fièvre naît d'un déséquilibre dans l'équilibre entre les microbes et les anticorps. De même le vice naît d'un déséquilibre entre deux vertus (par exemple le courage et la prudence) également bonnes bien qu'opposées. Et de même la souffrance procède d'un déséquilibre à l'intérieur d'un bien.

 

Dans la pensée biblique, la souffrance peut être aussi considérée comme une mise à l'épreuve des fidèles, pour tester leur foi et leur confiance en Dieu. Celui qui sort vainqueur en est « « épuré », c'est-à-dire plus fort. La souffrance a ainsi une valeur formatrice.

 

Venons-en enfin au christianisme

Le plus souvent, à la différence des religions asiatiques, le christianisme a pensé la souffrance comme la conséquence du péché de l'homme et non pas comme la manifestation d'un mal qui serait inhérent au fonctionnement du cosmos et aux manifestations de la vie en général. Cette position peut surprendre puisque les animaux, les plantes et la Terre elle-même souffrent aussi, chacun à leur manière, sans pourtant être soumis au péché originel.

 

Comment donc expliquer qu'il y ait du mal et de la souffrance dans le monde ? Pour saint Thomas d'Aquin, le mal caractérise l'écart entre la chose telle qu'elle devrait être (de par son essence) et ce qu'elle est effectivement. Le mal (qui induit le péché et la souffrance) est donc seulement l'expression d'une carence et d'un manque. Il n'existe pas en lui-même. Très bien ! Mais reste à savoir pourquoi Dieu permet cette privation. La réponse que donne saint Thomas, c'est que l'univers créé est le meilleur possible par rapport à la totalité du monde, mais non pas par rapport à chacune de ses « parties » [7]. saint Thomas écrit : « La perfection de l'univers requiert qu'il n'y ait pas seulement des réalités incorporelles parfaites mais aussi des réalités corporelles imparfaites ; c'est pourquoi la perfection de l'univers exige que certains êtres puissent défaillir vis-à-vis du bien ». Et dès lors, Dieu n'empêche pas ces défaillances. Leibnitz dit à peu près la même chose et ajoute que Dieu choisit, parmi les mondes possibles, la combinaison qui inclut le maximum de choses compatibles (c'est-à-dire com-possibles) entre elles. Cela implique des compromis pour obtenir le moindre mal.

 

On pourra rester perplexe devant cette explication du mal et de la souffrance. Mais, en fait, le message du christianisme n'est pas là. A la différence de l'hindouisme, le christianisme n'est pas d'abord une théorie théologique tentant de rendre compte du monde tel qu'il est. Il ne donne aucune explication au mal et à la souffrance. Il est d'abord la promesse d'une rédemption hors du mal et de la souffrance.

 

Et il est aussi une prédication de la compassion. Et sur ce point on peut le rapprocher du bouddhisme. Le Christ est l'exemple même de cette compassion. Tout comme le bodhisattva, parvenu au stade ultime de l'« éveil » , décide de revenir sur terre pour aider tous les autres vivants à se libérer du cycle infernal des renaissances, de même le Christ renonce à sa divinité pour partager la souffrance des hommes et souffrir à leur place (cf Phil 2,7). Ainsi Dieu, en s'incarnant dans l'homme et en assumant sa misère et sa déchéance, veut le sauver et le réintroduire dans sa propre intimité.

 

Ajoutons quelques éclairages récents sur le problème de la souffrance

 

Pour Schopenhauer, tout comme pour les religions asiatiques, notre existence même se confond avec la souffrance et la douleur. La vie lutte sans fin pour advenir à l'existence [8]. Elle est un « vouloir », un combat (une « agonie »  au sens étymologique) dans un milieu qui lui résiste et qui finit par avoir le dernier mot : la mort. Et la souffrance est la conséquence et la forme même de ce « vouloir vivre ». De fait, tous les « individus »  sont poussés par le « vouloir vivre », celui-ci étant un principe universel, permanent, sans origine et sans signification. Ils sont donc habités en permanence par un désir, un manque, une soif. Et c'est pourquoi ils ne peuvent échapper à la souffrance. Et Schopenhauer ajoute que la souffrance que l'on éprouve est proportionnelle au développement de la conscience.

 

Ce vouloir vivre peut prendre la forme d'un vouloir-être-un « moi » , libre et autonome. Et Simone Weil, à la différence de Schopenhauer, considère que c'est cela qui constitue le péché. Et c'est ce « vouloir être par soi-même » et pour soi-même qui suscite la souffrance. Cette souffrance est alors celle de notre amour-propre contrarié par le « cours des choses ». Nous souffrons parce que nous voulons nous dresser contre « la nécessité ». Au contraire, si nous acceptions que notre « moi » soit « un produit aussi fugitif et aussi automatique des circonstances extérieures que la forme d'une vague de la mer » [9], nous souffririons moins.

 

Me permettra-t-on d'ajouter qu'à côté des souffrances du « vouloir être soi » , il y a aussi les souffrances de celui qui, ayant renoncé à vouloir « être soi », s'offre pleinement à Dieu, aux autres et à l'amour. En effet, celui-là est plus fragile que les autres. Il est plus vulnérable à la souffrance et aux forces de ce monde. La souffrance serait la conséquence d'une forme de « dé-création » de soi et d'abolition de son moi. L'existence de Jésus-Christ le montre bien. Sa vie n'a été qu'une longue souffrance et une longue « passion ». Il est mort à trente trois ans sous les coups de la violence du monde justement parce qu'il était sans défense. Simone Weil écrit [10] : « Un mécanisme aveugle, et qui ne tient nul compte du degré de leur perfection spirituelle, ballotte continuellement les hommes et en jette quelques uns au pied même de la Croix. Il dépend d'eux seulement de garder les yeux tournés vers Dieu à travers les secousses » .

 

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[1] Cité par Jean Delumeau, Une histoire de paradis, tome 3, collection Pluriel, Hachette Littératures, page 363.

[2] Cf Michel Delahoutre, « Le mal, jumeau du bien dans l'Hindouisme » in Encyclopédie des Religions, dir. Frédéric Lenoir et Yse Tardan Masquelier, tome II, Bayard 2000.

[3] Isabelle Robinet, « Le mal dans la pensée chinoise », in Encyclopédie des Religions.

[4] Cependant, la Kabbale juive du XVIe siècle après J.C. le considère comme le vestige d'un premier monde qui aurait été créé par Dieu mais qui n'aurait pas pu « prendre ».

[5] Ce retour de manivelle du tohu bohu primitif dans le monde créé par Dieu se fait quelque fois avec l'accord de Dieu lui-même.

[6] Shmuel Trigano, « Le problème du mal de la Bible à la Kabbale », Encyclopédie des Religions, op cit.

[7] St-Thomas d'Aquin, Somme Théologique, Question 48, article 2.

[8] Schopenhauer, Le monde comme volonté et représentation,  livre 14, parag. 57.

[9] Simone Weil, Pensée sans ordre concernant l'amour de Dieu.

[10] Simone Weil Attente de Dieu.

 

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