Perdre la foi, est-ce
grave ?
Pourquoi perd-on la
foi ?
Alain
Houziaux
22 septembre 2005
Perdre la foi, c'est cesser de
croire au bien-fondé de ce que l'on croit (ou a cru) ou de ce
que l'on fait (ou a fait). Un professeur peut perdre la foi en ce
qu'il fait, un médecin « sans
frontière » aussi,
et également le militant d'un parti politique.
Ainsi, perdre la foi est une expression
très générale qui concerne autant ceux qui ont
cru à l'idéal communiste, que les chrétiens
eux-mêmes. On peut avoir foi en bien des idéaux
différents. Il se peut même que la foi soit plus intense
dans le domaine politique que dans celui de la religion. En effet, il
n'est pas certain que tous les « chrétiens » aient la foi. Se dire « chrétiens » caractérise le rattachement à une
culture, à une identité sociologique, à une
pratique religieuse. Les révolutionnaires à l'aube du
communisme, les instituteurs de la troisième
république, les militantes féministes avaient sans
doute davantage la foi dans leur mission et leur combat.
Pourtant nous évoquerons
principalement la perte de la foi religieuse. Dans ce domaine,
l'exemple le plus dramatique est sans doute celui de Judas, l'un des
douze disciples de Jésus. Tous les disciples ont eu foi en
Jésus et tous, sans doute, ont perdu cette foi lorsque
Jésus a été mis à mort. Mais c'est Judas
qui a eu le plus le sentiment de s'être trompé. Il avait
foi en Jésus et en son rôle messianique. Il a
certainement cru bien faire en acceptant de livrer Jésus aux
Romains puisque c'est Jésus lui-même, semble-t-il qui le
lui a demandé personnellement . Il pensait que Jésus
voulait sa mort et que celle-ci inaugurerait la venue du Royaume de
Dieu. Mais, le lendemain du Vendredi saint, il n'y avait pas de
Royaume de Dieu. Il n'a trouvé que la désolation et le
« sauve qui
peut » des autres
disciples. Judas n'a pas supporté de s'être
trompé et d'être considéré comme un
traître. Il s'est suicidé.
Perdre la foi que l'on
n'a jamais eue
Mais, disons-le tout net, il est rare que
l'on perde la foi c'est-à-dire que l'on passe d'une foi
réelle et authentique à une perte de cette foi. Le plus
souvent, on « perd la
foi » quand on ne l'a
jamais eu vraiment. On a fréquenté l'instruction
religieuse, on a fait sa première communion, on a même
été enfant de choeur, éventuellement on a
même eu quelques élans mystiques. Par la suite, ce que
l'on appelle la foi devient plutôt une forme d'adhésion
à une tradition et à une éducation.
Pascal Boyer, dans son livre Et l'homme créa les dieux, fournit une analyse tout à fait
intéressante à ce sujet. Il considère que la
plupart des
« croyants »
n'attachent pas une grande importance à leurs croyances. En
effet, celles-ci doivent être pensées comme des
habitudes et non comme des convictions. Il y a une grande
différence entre les deux. Les convictions peuvent être
soumises à l'expérience du soupçon et du doute.
En revanche les habitudes sont intégrées dans un tissu
social de pratiques et de conformismes. Elles constituent le tissu
sur lequel se brode la vie relationnelle et sociale. Elles sont
rarement mises en cause tout simplement parce que cela n'en vaut pas
la peine. On connaît le mot de Brunetière :
« ce que je crois, allez le
demander à Rome ».
On suppose que Brunetière entendait par là qu'il se
soumettait à l'autorité de Rome. Mais en fait, il n'en
est rien, son propos signifie tout simplement : ce que je crois,
je m'en fous, ce n'est pas mon affaire.
Et dans ce cas, la perte de la foi, n'est en
aucune manière un divorce, une rupture, ni même une
séparation. Elle est simplement l'expression ultime d'une
forme de désintérêt et d'indifférence. On
perd la foi sans même s'en rendre compte.
De fait, bien souvent, l'adhésion
à une religion n'est pas un fait individuel. Elle est
intégrée dans une structure sociale. Elle est
portée par le groupe familial et social auquel on appartient.
Et si, pour une raison ou pour une autre, on quitte ce groupe social,
la pratique religieuse s'étiole et disparaît sans autre
forme de procès.
Ainsi il faut souligner la différence
entre l'indifférence religieuse (qui rend compte cette
indifférence à la foi et à la non-foi),
l'agnosticisme (le fait de considérer la question de
l'existence de Dieu comme un indécidable) et l'athéisme
(le fait de nier qu'il y ait un Dieu). L'indifférence
religieuse est en fait une catégorie transversale qui concerne
à la fois les « incroyants » et les « croyants ». Bien des « croyants » (ou considérés comme tels) vivent dans
l'indifférence religieuse et lorsqu'ils passent à
l'incroyance, ils restent de fait dans cette même
indifférence religieuse. Et pour ces « indifférents » la question « perdre la foi, est-ce
grave ? » est sans
objet. Ce n'est ni grave, ni pas grave. C'est indifférent.
Perdre la foi, un
processus de prise de conscience ?
Ainsi, la perte de la foi n'est pas toujours
une épreuve. Mais le problème est tout différent
quand ce que l'on perd, c'est une foi vraiment profonde, celle que
l'on appelle « la foi du
charbonnier ». Cependant,
le cas est rare, surtout dans le contexte des religions
traditionnelles. En effet, puisque cette « foi du
charbonnier » est devenue
rare, les cas de perte de cette foi le sont aussi. Ils sont en
revanche plus fréquents dans les sectes où la foi est
plus souvent une implication de toute la personne.
Quand on perd la foi, comment cela se
passe-t-il et pourquoi ? Même si cela peut surprendre, on
peut faire le parallèle entre le processus qui
déclenche la perte de la foi et celui qui conduit à une
conversion à la foi. En effet, dans les deux cas, c'est un
« déclic » qui suscite le changement.
De fait, les conversions religieuses se font
souvent à la suite d'un événement-déclic
(un accident, un deuil, un échec d'amour-propre). Celui-ci
suscite une forme d'illumination et de prise de conscience subite qui
produit un retournement brutal. On se rend compte que l'on vivait
jusque là dans l'erreur et l'égarement et, du coup, on
se convertit à un chemin nouveau : la foi et quelquefois
la recherche de la sainteté. La conversion de Clovis en donne
un exemple. C'est après la mort de son fils qu'il s'est
converti et a rejoint le culte de sa femme Clotilde.
Et, de même, la perte de la foi se
fait souvent à la suite d'un déclic et d'une brusque
prise de conscience. On peut donner des exemples dans le domaine de
la foi religieuse mais peut-être encore plus dans celui de la
foi politique.
La publication du rapport de Khrouchtchev
sur Staline provoqua chez les militants communistes des
réactions comparables à celles des croyants religieux
lorsqu'ils reçoivent la révélation qu'il y a eu
imposture à propos d'un soi-disant miracle par exemple. Harry
Pollitt, alors secrétaire du Parti communiste britannique,
commença par refuser catégoriquement de croire aux
révélations de Khrouchtchev sur Staline. Le lendemain,
il se réveilla aveugle. Sa cécité, devant
laquelle les médecins restèrent perplexes, cessa au
bout d'une quinzaine de jours. Pendant ce temps, il avait
commencé à donner créance au rapport de
Khrouchtchev et à réviser l'image qu'il s'était
faite de Staline. Ainsi, la perte de la foi apparaît clairement
comme une forme de dé-couverte, certains diront de
des-aliénation. Un événement-déclic
dessille les yeux de celui qui était obnubilé et
aveuglé.
Perdre la foi, une
crise de confiance ?
Revenons à la foi religieuse. Je
distinguerai trois formes de foi et pour chacune d'entre elle, la
perte de la foi se fait différemment.
- La foi, quand elle est profonde et authentique,
relève souvent d'un besoin intime et irrationnel : le
besoin de croire. La foi s'alimente au besoin de croire. Ainsi le
croyant, s'il a un réel besoin de croire, continue à
prier et à demander une guérison même si sa
prière ne produit aucun effet visible. Et pourtant, on
considère souvent que les épreuves (la perte d'un
enfant par exemple) peuvent faire perdre la foi. Mais en fait, ce
n'est pas toujours le cas parce que c'est justement lorsque l'on
traverse des épreuves que l'on éprouve le besoin de
croire. S'il a la foi, le croyant trouvera toujours une explication
pour justifier le fait que sa prière n'a pas été
exaucée. Cela se vérifie en particulier à propos
des miracles de Lourdes. Les millions d'échecs
n'empêchent pas que des milliers de pèlerins continuer
d'aller à Lourdes et y retournent tout simplement parce qu'ils
ont en eux le besoin de croire. De même, on a pu constater que
les soldats, en temps de guerre, découvraient la foi tout
simplement parce que, au sein des épreuves qu'ils
traversaient, ils avaient besoin de croire. Et cette foi meurt
lorsque le besoin de croire n'est plus aussi vif. Bien souvent, la
paix revenue, les soldats perdent leur foi parce qu'ils n'ont plus le
besoin de croire. Dans ces conditions, peut-on dire que perdre la foi
soit grave ? Pas tellement puisque la foi ne répond plus
à un besoin.
- La foi peut aussi être une confiance a priori
et quasiment instinctive, de nature affective et foncièrement
irrationnelle. C'est la « foi du
charbonnier ». Ce
« charbonnier » ne sait pas pourquoi il croit, mais il croit. Il ne
sait pas non plus précisément ce qu'il croit, mais il
croit. C'est la foi chevillée au corps et non pas
chevillée à « ce que l'on
croit ». Le meilleur
exemple que l'on peut donner de cette foi, c'est celle de Pierre
lorsqu'il marche sur les eaux (Mat 14,28). La foi le porte,
comme on dit. Mais la foi en quoi ? On ne sait pas vraiment.
Cette foi est donc tout à fait différente d'un savoir
et même d'une conviction. On peut la caractériser comme
une forme d'assurance, de confiance, ou plus
précisément comme le sentiment d'être en
confiance. Pierre peut marcher sur les eaux par la foi.
Pour reprendre la formule de Castodiaris, la
foi est « un pont sur
l'abîme », l'exemple
de Pierre le montre bien. Elle fait l'impasse sur ce qui s'oppose
à cette foi. Elle tient par elle-même sans avoir besoin
d'être sous-tendue par quoi que ce soit. On croit parce qu'on
croit, sans se poser de questions ni sur ce que l'on croit
réellement, ni sur le fondement de ce que l'on croit. La foi,
tout comme l'amour, est aveugle. Celui qui croit en Dieu sait
très bien, au fond de lui-même, que ce Dieu peut
être une illusion. Mais « il ne veut pas le
savoir ».
Et c'est pourquoi, pour ne pas perdre la foi
(du moins celle du charbonnier), il ne faut surtout pas
réfléchir sur ce que l'on croit, ni même prendre
conscience de ce que l'on croit. La foi est, par nature même,
une foi dans l'incroyable (par exemple que l'on puisse marcher sur
les eaux, qu'un mort puisse ressusciter, qu'il puisse y avoir des
guérisons miraculeuses).
C'est lorsque le croyant prend conscience de
ce en quoi il croit qu'il perd la foi. Pour reprendre l'exemple de
Pierre, Pierre a pu, par la foi, marcher sur les eaux, tant qu'il
n'avait pas vraiment conscience de ce qu'il faisait et de ce qu'il
croyait (à savoir, justement, marcher sur les eaux). Et il
s'est écroulé et a perdu la foi lorsqu'il a pris
conscience que ce qu'il croyait était incroyable. Dès
que le croyant en vient à vouloir préciser ce qu'il
croit, il tombe dans le doute, ou bien il a l'impression de mentir.
Ainsi, les études de théologie font quelquefois perdre
la foi, du moins pour ceux qui ont cette foi du charbonnier, parce
qu'elles élucident le contenu de la foi. En revanche ces
études ne sont pas une épreuve mais bien plutôt
une stimulation pour ceux dont la foi est une conviction de la
légitimité de la prédication chrétienne.
Pour ceux-là, la foi est en fait un « savoir » et une adhésion à ce qu'ils jugent
vrai, juste et bon. Et cette foi ne se perd pas facilement.
Ainsi, on peut imputer la perte de la foi
à un retour du refoulé. Ce qui était
occulté et refoulé, c'était l'absence de
fondement de la foi et son caractère « absurde » et incroyable. Et lorsque le refoulé remonte
à la conscience, le pont (sur l'abîme) de la foi
s'écroule. Le croyant disait « Je crois bien que cela soit absurde ou
même parce que c'est absurde », et la perte de la foi se fait lorsque ce qui avait
été refoulé (le caractère absurde de la
foi) éclate pour lui au grand jour.
Dans ces conditions, perdre la foi est-ce
grave ? On peut poser la question d'une autre
manière : Perdre ses illusions, est-ce grave ? Nous
y reviendrons.
- A côté de cette forme de foi
(plutôt protestante et luthérienne), il en existe une
autre un peu différente (peut-être un peu plus du
type
« catholique »).
Elle est elle aussi exclusivement fondée sur la confiance,
mais cette confiance est plutôt une confiance en une
autorité. Lorsque Brunetière dit « Ce que je crois, allez le demander
à Rome », on peut
aussi comprendre qu'il s'en remet, pour ce qui est du contenu de sa
foi, à Rome et qu'il fait confiance à son
autorité. L'autorité à laquelle on fait
confiance peut aussi être celle de la Bible (que l'on
considère comme la Vérité). Ce peut être
aussi celle d'un maître spirituel ou d'un gourou. Et, dans ce
cas, la foi n'est pas tant de l'ordre de l'acceptation de certaines
vérités que d'une adhésion et d'une confiance en
l'autorité qui les enseigne.
Et la foi disparaît lorsque la
confiance dans le maître ou l'autorité est
ébranlée ou même disparaît. Cette confiance
peut disparaître pour des raisons aussi irrationnelles que
celles qui ont présidé à son apparition.
Là aussi, bien souvent, un déclic se fait. Et ce
déclic, c'est l'ébranlement de la confiance. Que l'on
nous permette à ce sujet de relater un souvenir personnel.
L'un de nos amis, d'ailleurs exceptionnellement intelligent et
cultivé, s'enticha pour un gourou qu'il suivit
aveuglément pendant quatre ans sans jamais remettre en cause
aucun élément de son enseignement, pourtant
passablement farfelu. Il en fut ainsi jusqu'au jour, où,
voyageant avec lui en voiture dans Paris, il se rendit compte que son
maître pouvait se tromper sur la localisation d'un monument et
sur la manière de s'y rendre. Du coup, cet ami perdit
immédiatement confiance en son gourou et quitta la secte en
disant « s'il peut se
tromper sur un point, il peut se tromper sur
tout ».
Mais la perte de la confiance peut aussi se
manifester lorsque l'on découvre des vérités
que, suppose-t-on à tort ou à raison, l'« autorité » vous aurait cachées. C'est ainsi que les
« révélations » faites par certains ouvrages (ceux de Drewermann et
Duquesne par exemple) ou certaines émissions de
télévision (comme celle du cycle Corpus Christi)
peuvent jeter le doute et ébranler la foi de manière
quelquefois définitive. On découvre quelque chose qu'on
ne savait pas jusque-là. En revanche, si on l'a toujours su,
cela ne vous fait pas perdre la foi.
Le philosophe Jean-Toussaint Desanti, pour
expliquer la perte de sa foi communiste insiste sur le même
point. Il met en avant l'importance de ce qu'il appelle
« la parole de
maîtrise ». En
effet, c'est l'autorité d'un maître (réel ou
fantasmatique) qui fait tenir un univers de croyance, clos sur
lui-même, protégé de remparts
idéologiques : une sorte de château fort au-dessus
du vide qui ne tient que lorsque l'on reste à
l'intérieur, porté par l'autorité du
maître, sans s'enquérir de ce qui se montre et se dit
à l'extérieur. La foi, tant qu'elle est confiance en ce
maître ou en cette autorité (que ce soit celle
du PC, de l'Eglise, de la secte ou du gourou), accepte, par une
forme d'aveuglement volontaire tout ce qui est enseigné
même si cela est contraire au bon sens et même à
la morale personnelle. La foi peut accepter les croyances les plus
bizarres et les pratiques les plus discutables au nom d'un
idéal qu'incarne un maître qui, lui, « sait ». Mais le château fort de cette croyance peut
s'effondrer radicalement et immédiatement si la confiance dans
le maître ou dans l'autorité de l'enseignement
donné vient à disparaître. Et elle peut
disparaître pour des raisons minimes et tout à fait
étrangères au contenu de l'enseignement
professé.
Perdre la foi, est-ce
grave ?
Lorsqu'elle procède ainsi d'un
effondrement de la confiance, peut-on dire que « perdre la foi, c'est
grave » ?
Assurément. Cette perte de confiance peut avoir des effets
tragiques. Certains, allant jusqu'au bout de leur
désenchantement, ont voulu disparaître avec lui. Le
perte de la foi politique a d'ailleurs souvent des
conséquences plus dramatiques que la perte de la foi
religieuse. Faudrait-il en conclure qu'elle est plus profonde et
fondamentale pour celui qui l'éprouve ? Jean-Claude
Guillebaud cite plusieurs cas de suicides de militants politiques
déçus qui n'ont pas pu surmonter leur
désillusion. D'autres se « sauvent » par une haine féroce de ce qu'ils avaient
adoré. Ce fut le cas entre autres de l'Abbé Meslier,
curé de la paroisse rurale d'Etrepigny dans les Ardennes et
décédé en juin 1729. Ce curé tout en
continuant à administrer les sacrements de son Eglise a
rédigé un Mémoire de 1200 pages
imprimées accumulant les preuves de la vanité et de la
fausseté des religions. Ses longues logorrhées sont une
manifestation de ce que Jean-Claude Guillebaud appelle l'inversion du
dogmatisme. Ce que l'on a professé avec une sorte
d'intransigeance véhémente est combattu par un autre
discours tout aussi totalitaire et sans nuance. D'autres changent
simplement de chapelle. Ainsi, après l'effondrement de la
confiance en Mao (après la chute de la bande des Quatre),
certains ex-maoïstes quittèrent le culte de Mao pour
celui de la Vierge Marie !
Ce qui fait mal quand on perd la foi, c'est
qu'on a le sentiment de s'être trompé (de foi, de
chemin, de combat) et, aussi, d'avoir été trompé
(par ses parents, par l'Eglise, par ses maîtres). Au fond,
c'est surtout cela qui est grave dans la perte de la foi. Si l'on n'a
pas ce sentiment, c'est moins grave. Celui qui perd la foi pourrait
continuer à respecter et à accepter le fait qu'il a
été croyant. Mais le tragique, c'est qu'il n'en est pas
ainsi puisqu'il se dit « Comment se fait-il que j'ai pu croire de
telles absurdités ? ». Il renie sa foi, et bien plus, il se renie
lui-même. En fait, la perte de la foi peut s'analyser comme une
désillusion. Les yeux s'ouvrent et la vérité de
ce que l'on croyait apparaît comme une illusion. L'abîme
sur lequel était jeté le pont de la foi saute aux yeux.
On s'en veut à soi-même.
La perte de la foi peut certes être
conçue comme un processus de désaliénation, ce
qui pourrait être considéré comme
bénéfique, mais elle doit plutôt être vue
comme une perte de confiance, ce qui l'est moins. La confiance est en
effet nécessaire à la vie et à l'action. Ainsi,
la désillusion n'a pas que du bon. Freud et Marx ont
considéré la religion comme une aliénation, une
illusion et un opium. Mais ni l'un ni l'autre n'ont contesté
les effets bénéfiques et soulageants de cette
« illusion » et de cet « opium ». Et ni l'un ni l'autre n'ont considéré
que la désillusion était automatiquement
bénéfique. Il faut en effet tenter d'évaluer les
effets, positifs mais aussi négatifs, d'un sevrage de cette
illusion. La foi que l'on a perdue est en effet quelquefois
remplacée par des manifestations de crédulité
bêtifiantes et dangereuses. Et la perte de la foi peut aussi
conduire, a contrario, à un scepticisme cynique, cruel et
violent. Marcel Gauchet a ironisé à juste titre sur les
« illusions du
désillusionnement ». Jean-Pierre Vernant, ancien communiste lui aussi,
insiste sur le fait que la foi en une transcendance (lorsqu'elle est,
non pas une doctrine, mais un mouvement infini) est une force de
résistance aux malheurs, aux totalitarismes politiques et aux
aliénations de toutes sortes. Même si la foi est une
aliénation, elle est aussi, lorsqu'elle est profonde, une
force de résistance à bien d'autres aliénations.
Et si on perd cette foi, on devient fragile et vulnérable.
De fait, la perte de la confiance peut avoir
pour corollaire la méfiance, l'absolutisme du soupçon,
la tentation réactionnaire, la perte du goût de
chercher, d'entreprendre et aussi de vivre. Même si
« un homme averti en vaut
deux », un homme qui n'a
plus confiance n'a plus goût à rien. La
désillusion peut être mortelle. Camus disait que lorsque
l'on avait perdu ses convictions, il fallait au moins garder ses
illusions. Ce propos, même s'il peut paraître
étonnant, relève d'une profonde sagesse.
De plus, la perte de la foi peut avoir une
autre conséquence tout à fait néfaste : la perte
de son identité ou plutôt de son sentiment
d'identité. Perdre la foi, c'est devenir un
déraciné. On voit par exemple avec quelle
difficulté les prêtres et les pasteurs
défroqués se réinsèrent dans la
société. Ils restent des « anciens
prêtres » ou des
« anciens
pasteurs ». De la
même manière des hommes comme Loisy ou Renan sont
toujours restés des
« anciens chrétiens » obsédés et hantés par leur
ancienne foi et leur ancienne identité. Celui qui a perdu la
foi garde souvent, peu ou prou, la nostalgie de ce qu'il croyait.
Ceci dit, rappelons que nous traitons
là de la perte de la « foi du
charbonnier ». Or celle-ci
est devenue assez rare et, en conséquence, perdre la foi, au
sens strict, l'est devenu aussi. En général, nous
l'avons dit, on ne perd pas la foi tout simplement parce que l'on ne
l'a jamais eue. On l'oublie, tout simplement. Et dans ce cas, perdre
la foi n'a rien de grave. Et lorsque la foi est une conviction
d'ordre idéologique, autrement dit lorsqu'elle est le choix
d'une vérité et l'adhésion à une
manière de voir, elle ne se perd que rarement. Elle ne se
laisse pas ébranler par les analyses de Corpus Christi parce
qu'elle ne porte pas sur l'histoire de Jésus mais plutôt
sur la vérité de sa prédication.
Après avoir
perdu la foi
Comment peut évoluer celui qui a
perdu la foi ? Je ferai à ce sujet cinq remarques.
- Nous avons dit que la perte de la foi peut susciter
un traumatisme. Mais il faut non seulement le constater mais aussi
l'admettre, la « perte de
la foi » peut aussi
être vécue de manière tout à fait positive
comme une nouvelle naissance, comme une découverte de la vraie
vie.
Un étude a été faite
sur les « conversions » à l'athéisme. Ce
phénomène touche essentiellement des adolescents et des
jeunes adultes de sexe masculin. Et on a pu constater que ces jeunes
gens avaient l'impression de retrouver une forme
d'authenticité et de devenir enfin eux-mêmes. Ils en
retiraient un sentiment de sérénité, de paix
intérieure et de réelle libération. Ils avaient
l'impression d'être libérés d'une hypocrisie ou
d'une illusion et d'être débarrassés d'un carcan
ou d'un mensonge. Ils avaient l'impression de cesser de se forcer et
peut-être même de tricher.
On peut faire la comparaison avec une
séparation entre deux conjoints. On s'acharne souvent (pour
quelle raison d'ailleurs ?) a vouloir concevoir cette
séparation comme un drame et un deuil. Mais beaucoup de
personnes, les femmes en particulier, reconnaissent la
considérer plutôt comme une libération et
même une résurrection.
La « séparation » (que ce soit la séparation conjugale ou la
séparation d'avec la foi ) ne fait pas forcément
souffrir. Bien au contraire, elle est la séparation de ce qui
fait souffrir. Etymologiquement « se
séparer », c'est se
placer à l'écart, comme l'indique « se » que l'on retrouve dans « se-duction » (conduire à l'écart) « se-cession » (aller à l'écart), « se-grégation » (s'écarter du troupeau). La
séparation, c'est se placer à l'écart de se qui
fait souffrir.
Le renoncement à la foi peut
être vécu comme une séparation (dans ce sens
positif), et mieux encore comme une illumination, c'est-à-dire
comme une irruption de la vérité.
Le désenchantement peut être
joyeux. Gilles Lipovetsky, dans son livre L'ère du vide (Gallimard 1983) considère les croyances
comme des handicaps et, pour lui, la nouvelle ère du vide a
quelque chose de jubilatoire .
- Deuxième remarque. Les conversions franches et
ouvertes à l'athéisme ne sont pas très
fréquentes. La plupart de ceux qui perdent la foi ne peuvent
se résoudre à l'accepter et à l'admettre. Ils
tentent d'inventer ce que l'on pourrait appeler une « théologie sans la
foi ». C'est
particulièrement fréquent chez les
ecclésiastiques et les théologiens. Il me semble que
tout le courant des théologiens de la mort de Dieu qui est
apparu au XXe siècle a été suscité par
des chrétiens qui n'ont jamais pu ou voulu s'avouer clairement
qu'ils n'avaient plus la foi en un Dieu digne de ce nom,
c'est-à-dire personnel, puissant et créateur. En fait,
ces théologies constituent une sorte d'athéisme
déguisé. Elles retirent à Dieu tous ses
attributs célestes et divins pour en faire le chiffre soit
d'une transcendance un peu abstraite, soit de la dignité de
l'homme, de son autonomie et de sa liberté. En fait elles
constituent un agnosticisme de fait puisqu'elles ne veulent rien dire
de Dieu.
On peut se demander pourquoi ces croyants
saisis par le doute ou même par une perte tout à fait
radicale de toute foi en Dieu n'ont pu se résoudre à
affirmer leur athéisme. Les raisons sont sans doute multiples.
Impossibilité de rompre le cordon ombilical avec la foi de
l'enfance ? Persistance d'un vague sentiment religieux ?
Persistance d'un attachement à la Bible et à
Jésus-Christ ? Ou plus simplement refus de « cracher dans la
soupe » qui continue
à être pour eux un gagne-pain et un lieu d'insertion
sociologique.
- Troisième remarque. Il ne faut pas se
hâter de dire que l'on a perdu la foi. La foi est polymorphe,
elle peut prendre des formes différentes et l'Eglise tout
à fait officielle le reconnaît elle-même.
Puisqu'elle a promulgué le dogme de la Trinité, cela
signifie que Dieu peut être reconnu de plusieurs
manières : comme un Dieu transcendant (le Père),
mais aussi incarné dans l'homme Jésus-Christ et enfin
présent aussi sous la forme de l'« Esprit » qui anime les hommes de bonne volonté. Nul
n'est obligé de croire en Dieu selon ses trois « hypostases » à la fois. Donc si l'on ne peut plus croire
en Dieu le Père tout puissant, créateur du ciel et de
la terre, on peut néanmoins trouver un chemin grâce
à Jésus-Christ, son enseignement, sa mort et sa
résurrection, et à défaut dans l'Esprit qui
appelle tout homme à avoir les ailes plus grandes que son nid.
- Quatrième remarque. Même lorsque l'on a
perdu la foi en Dieu, il nous reste le manque de Dieu, l'obsession de
l'absence de Dieu, l'angoisse de l'absence de Dieu. Et ce que nous
ressentons là peut être, me semble-t-il, aussi fort,
aussi vrai, aussi mobilisateur que la foi en Dieu. L'obsession de
l'absence de Dieu, c'est le sentiment du tragique et de l'absurde de
la vie. Et celui-ci nous fait chercher Dieu, attendre Dieu, appeler
Dieu, en son absence. C'est la mort des enfants, l'inacceptable des
suicides et le désespoir du monde qui nous font griller toutes
nos allumettes jusqu'à la dernière pour voir s'il n'y a
pas quand même, ici-bas, un signe de la présence d'un
Dieu. Cette obsession de Dieu, en l'absence de Dieu, est une forme de
quête angoissée. C'est courir le monde, la clé de
son obsession à la main, en l'essayant sur toutes les portes
que l'on rencontre pour tenter de les ouvrir, pour savoir si Dieu
n'est pas caché derrière. C'est refuser de se
résigner. Et c'est aussi une forme de fidélité
- fidélité à l'espérance de Dieu en
l'absence de Dieu. De fait, c'est souvent le désespoir qui est
le moteur de l'espérance.
La parabole des dix vierges (Mat 25) me
paraît une illustration de cette force d'obsession qui peut
nous propulser dans une quête inquiète. Les dix jeunes
filles attendent la venue de l'Epoux qui représente Dieu. Or
il ne vient pas. Pendant la première partie de la nuit, elles
l'attendent mais elles perdent la foi, toutes. Les lampes à
huile qui symbolisent cette foi s'éteignent. C'est alors que
cinq d'entre elles trouvent une deuxième ration d'huile pour
rallumer leur lampe : celle de l'obsession de l'absence de Dieu.
Elles ne croient plus en sa venue mais elles refusent d'accepter son
absence. Et tout est bien qui finit bien puisque l'Epoux arrive
enfin ! L'obsession de l'absence de Dieu est une « foi après la
foi ».
- Et pour terminer, une cinquième
possibilité d'attitude après avoir perdu la foi. Je la
donne sous la forme d'une anecdote. Je me souviens d'une visite que
j'ai rendue, il y a quelques années, à une vieille
religieuse catholique. Au cours de notre entretien, elle m'a
dit :
« Je vais vous faire un
aveu terrible. J'ai perdu la foi. Mais, voyez-vous, je continue quand
même à dire mes prières et à communier
à la messe. Oui, je le fais par fidélité aux
convictions de ma jeunesse. C'est vrai, maintenant je ne crois plus
en Dieu. Mais je sais très bien pourquoi. C'est parce que,
avec l'âge, mon esprit s'est engourdi, mon esprit s'est
ratatiné. Oui je me suis racornie. Mais, voyez-vous, je sais
très bien que c'étaient les convictions de ma jeunesse
qui étaient dans le vrai. C'est lorsque je croyais en Dieu que
j'avais raison parce que, à ce moment là, j'avais toute
ma tête, toute mon intelligence et tout mon coeur. Oui, je le
sais, c'est maintenant que je me trompe et que j'ai tort. Et c'est
pourquoi je veux rester fidèle à la
vérité de mes vingt ans et à la foi de ma
jeunesse ».
Je lui ai répondu : « Vous avez sûrement
raison » et j'ai
embrassé son vieux visage creusé de rides.
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Houziaux
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