le mal de vivre,
pourquoi ?
Le mal de vivre,
l'absurde et la désinvolture.
Alain
Houziaux
23 septembre 2005
Le mal de vivre, pourquoi ? Sur
un sujet aussi grave, commençons par deux citations pour nous
mettre en appétit avec un peu d'humour.
Le mal de vivre prend souvent la forme de la
mélancolie et de l'ennui et le romancier Alberto Moravia
présente l'ennui comme le moteur de l'histoire.
« Au commencement
était l'ennui, vulgairement appelé chaos. Dieu
s'ennuyant créa le ciel et la terre, l'eau, les animaux, les
plantes, puis Adam et Eve ; ces derniers, s'ennuyant à
leur tour dans le Paradis, mangèrent le fruit défendu.
Ils ennuyèrent Dieu qui les chassa de l'Eden. Caïn
qu'ennuyait Abel, le tua. Noé, s'ennuyant trop, inventa le
vin. Dieu ayant à nouveau pris les hommes en ennui,
détruisit le monde par le déluge ; mais ce
désastre également l'ennuya à tel point qu'il
fit revenir le beau temps. Et ainsi de suite. L'ennui du paganisme
suscita le christianisme ; l'ennui du catholicisme engendra le
protestantisme ; l'ennui de l'Europe fit découvrir
l'Amérique ».
Kierkegaard considère
également que l'ennui est inhérent à l'homme, et
il le met en relation avec l'angoisse.
« Adam s'ennuyait puisqu'il
était seul, c'est pourquoi Eve fut créée. A
partir de ce moment, l'ennui s'installa... Adam et Eve
s'ennuyèrent ensemble... Afin de se distraire, les hommes
eurent l'idée de construire une tour si élevée
qu'elle s'éloignait vers le ciel... Ensuite, ils furent
dispersés à travers le monde comme on fait aujourd'hui
un voyage à l'étranger, mais ils continuèrent
à s'ennuyer ».
Le mal de vivre, de
l'Antiquité à nos jours
De fait, le mal de vivre (on parle aussi de
mélancolie, de taedium vitae, de fatigue de vivre, et
aujourd'hui on parlerait plutôt de dépression) est
apparu très tôt. L'Antiquité y fait
fréquemment référence et nous verrons que la
Bible y consacre tout un livre : l'Ecclésiaste.
Et, déjà, on le met en
relation avec un disfonctionnement physiologique. On lui donne une
cause médicale. La santé physique et psychologique de
l'homme dépend de l'équilibre entre quatre
humeurs : le flegme (froid et humide), le sang, (chaud et
humide), la bile jaune (chaude et sèche) et la bile noire
(froide et sèche). Un excès de bile noire suscite,
selon Hippocrate, l'anxiété et l'abattement constant.
Par ailleurs, on met aussi le mal de vivre en relation avec
l'intelligence. Aristote en particulier le dit clairement :
« Tous les hommes qui
furent exceptionnels en philosophie, en politique, en poésie
ou dans les arts étaient manifestement
mélancoliques ». On
le met aussi en relation avec l'activité sexuelle, celle-ci
pouvant d'ailleurs être considérée à la
fois comme la cause et le remède de la mélancolie.
« Les mélancoliques,
pour la plupart, sont des luxurieux » dit Aristote.
Dans l'Antiquité, le suicide
était fréquent (Caton, Brutus, Sénèque,
Lucrèce, Epicure, Zénon, Pythagore...). Les
chrétiens eux-mêmes n'échappent pas au
désir de fuir la vie et le martyre volontaire semble à
beaucoup un moyen d'en finir avec cette vie haïssable. Par la
suite, le fait d'entrer dans les ordres ou de risquer sa vie en
partant en Croisade sera bien souvent, en fait, l'expression, chez
les chrétiens, du désir inconscient ou conscient de se
suicider.
Le mal de vivre (appelé aussi
l'acédie) fait des ravages, au début de l'ère
chrétienne dans les milieux monastiques, et l'acédie
fait partie, à côté de la tristesse, des huit
vices capitaux qui affectent les moines. A la fin du Moyen Age, ces
huit vices capitaux deviennent les sept péchés
capitaux. La tristesse disparaît et l'acédie cède
la place à la paresse, bien que ce ne soit pas la même
chose.
Le démon de midi (qui a ensuite
laïcisé ses activités) était d'abord le
démon de l'acédie. Il frappe le moine en particulier
lorsque le soleil est le plus pesant, ce qui affecte son
appétit pour le travail manuel et pour la prière, et
suscite aussi chez lui une forme de dégoût de la vie
monastique.
Saint Thomas d'Aquin étudie avec
beaucoup de finesse l'acédie et la met en relation avec le
sentiment de fadeur, c'est-à-dire avec une absence de
goût : plus rien n'éveille le goût. Il la
caractérise comme une expérience du non sens qui
affaiblit l'élan vital et la capacité
d'aimer. « L'acédie
est une tristesse alourdissante qui produit dans l'esprit de l'homme
une dépression telle qu'il n'a plus envie de faire quoi que ce
soit, à la manière des choses qui, mordues par l'acide,
deviennent froides. Et c'est pourquoi l'acédie produit un
certain dégoût de l'action. Il y en a qui disent
également que l'acédie est une torpeur de l'esprit qui
empêche de commencer à faire le
bien ».
Saint Thomas d'Aquin ajoute que
l'acédie affecte surtout l'activité des sens. Elle
s'attaque moins, dit-il, l'activité intellectuelle parce que,
à la différence du plaisir des sens, celle-ci est
infinie et infiniment renouvelée. En revanche, pour lui, le
sot s'ennuie. Mais reconnaissons-le, ceci n'est pas évident.
Venons-en maintenant, en sautant par-dessus
les siècles, à la manière dont la psychanalyse
freudienne explore le mal de vivre (appelé aussi la
mélancolie et la dépression). Freud le met en relation
avec la perte de la libido. « La mélancolie est
caractérisée psychiquement par un trouble de l'humeur
profondément douloureux, une suppression de
l'intérêt pour le monde extérieur, par une perte
de la capacité d'amour, par l'inhibition de toute action et
par l'abaissement du sentiment de soi qui s'exprime par des auto
reproches et des auto insultes ». Elle est le signe tangible d'un clivage profond
entre le « moi » et « l'idéal du
moi », entre ce que l'on
est et ce que l'on rêve d'être. Et l'idéal du moi
est alors érigé en instance persécutrice du moi.
Freud compare la mélancolie au deuil.
Dans les deux cas, il s'agit d'un sentiment de perte qui suscite le
même assombrissement et le même désinvestissement.
De même que celui qui est en deuil a le sentiment d'avoir
« perdu » le défunt, le mélancolique a le
sentiment d'avoir « perdu » l'amour et le goût de la vie. Mais dans le cas
de la mélancolie, il s'y rajoute une perte de l'estime de soi.
Au lieu de fixer sa libido sur un objet de substitution, le
mélancolique opère un retrait et une régression
narcissique en lui-même, et il éprouve à la fois
jouissance et souffrance dans ce retrait solitaire. Ce retrait en soi
est vécu comme un refuge et même une jouissance qui peut
le protéger, de manière fragile cependant, contre le
passage à l'acte suicidaire . Karl Abraham ajoute que le
mélancolique vit le sentiment de perte comme une
répétition d'un événement traumatique
qu'il a vécu dans sa petite enfance : le sentiment de
« perdre » sa mère quand elle s'éloigne de lui.
Et pour Abraham, c'est ce qui explique que la dépression se
vive comme une « régression » vers des attitudes infantiles.
Notons encore que, comme à
l'époque de l'Antiquité, on continue à mettre la
mélancolie en relation avec la sexualité. La perte de
la puissance sexuelle, tout comme le fait qu'elle soit incapable
d'atteindre véritablement son objet engendre des
psycho-névroses narcissiques et des comportements comme la
masturbation .
Et on continue également à
mettre la mélancolie en relation avec la lucidité et
l'activité intellectuelle. Freud note que le
mélancolique « a une
vision plus perçante de la vérité que ceux qui
ne sont pas mélancoliques ». Et il se demande avec humour pourquoi l'on doit
tomber malade pour avoir accès à la
vérité sur soi et sur le monde. L'étude de Kay
Redfield Jamison, en 1994, a aussi montré les liens entre
la dépression et le tempérament artistique.
Aujourd'hui, artistes, poètes, romanciers, compositeurs sont
trois fois plus soumis à la dépression et au suicide
que les scientifiques et les hommes d'affaires .
Les cinq causes du mal
de vivre
Ainsi, le mal de vivre peut être
analysé selon cinq paramètres :
- Il y a d'abord une déficience biologique dans
la production des deux principaux neurotransmetteurs, la
sérotonine et la noradrénaline, et cette carence
ralentit les fonctions cérébrales. Le but des
antidépresseurs est de stimuler cette production. D'autre
part, la production de cortisol (qui est une réponse à
une situation de stress) peut être cause de dépression.
L'autopsie des suicidés montre toujours une exceptionnelle
concentration de cortiso-tropine. Notons aussi, dans le même
sens qu'il peut y avoir une prédisposition
génétique à la mélancolie.
- Le mal de vivre est ensuite constitué par une
dévaluation de l'image de soi, un sentiment de
dévalorisation dont l'origine peut être dans la petite
enfance : le sentiment d'avoir été
dévalorisé par ses parents, rejeté par ses amis,
ses frères et s�urs, ce qui conduit à un sentiment
d'insécurité.
- Il se manifeste aussi par une carence
d'énergie vitale spécialement dans le domaine
relationnel. C'est le sentiment de solitude qui peut être
déterminant et celui-ci est indépendant du fait
d'être effectivement seul ou non. L'expérience prouve
que les mésententes dans les couples, bien loi de susciter des
dépressions et des suicides, entretiennent plutôt un
flux énergétique. C'est plutôt la perte de la
libido qui suscite le mal de vivre. Saint Thomas d'Aquin a eu bien
raison d'étudier le phénomène de l'acédie
dans son traité sur la charité. De fait, la
mélancolie handicape la faculté d'aimer, et c'est le
renouveau de l'amour qui est le contrepoison de la dépression.
Mais, pour saint Thomas, pour que cet amour soit réellement
opérant contre le mal de vivre, il faut qu'il ne soit jamais
rassasié et qu'il soit toujours une quête sans fin. Il
faut qu'il soit l'amour d'un mystère et d'un infini avec
lequel on n'en a jamais fini. Cette tension vers..., qui est aussi
attention intellectuelle, maintient, dit-il, l'éveil et le
désir. Il faut donc que l'amour soit à la fois affectif
et intellectuel. C'est sans doute exact puisque d'après les
travaux du neurologue Davidson, la dépression serait
suscitée par une mauvaise communication entre les deux
hémisphères cérébraux c'est-à-dire
par un déséquilibre entre la sensibilité et
l'activité intellectuelle. Trop de sensibilité conduit
à une forme de satiété et d'éc�urement,
et trop d'activité intellectuelle dessèche.
- Le mal de vivre atteint les gens malheureux mais
aussi les gens heureux ou plutôt ceux qui ont « tout pour être
heureux ». On peut
être jeune, beau, plein d'avenir et de succès en menant
une vie heureuse et réussie, et néanmoins être
tenté par le suicide. Le mal de vivre peut même
être considéré comme un sous produit de la
civilisation du bonheur.
De fait, ce que l'on pourrait appeler le
bonheur de vivre (maison avec jardin, mari cadre supérieur,
enfants propres et nets) peut conduire à la dépression,
au mal de vivre et quelquefois au suicide. On connaît le
phénomène du « baby blues », cette forme de dépression des mères
qui ont accouché d'un beau garçon, tout comme on sait
depuis longtemps que « homo
triste post coïtum ».
En revanche, pendant les périodes de guerre, de conflit et de
combat, on se suicide beaucoup moins car on ne s'ennuie pas. Dans les
camps de concentration, les prisonniers étaient
incontestablement éprouvés mais ils
n'éprouvaient pas le mal de vivre. Primo Levi ne s'est pas
suicidé pendant qu'il était en camp de concentration
mais après en être sorti.
- Enfin, ce qui est déterminant dans le
genèse du mal de vivre, c'est le sentiment de l'absurde et de
l'absence de sens. C'est le sentiment de la vanité. Job le
disait déjà. A quoi cela sert-il de rester
fidèle et vertueux ? A quoi cela sert-il de servir
fidèlement Dieu puisqu'il n'y a ni justice, ni
récompense, puisque Dieu lui-même reste ignorant du sort
de l'homme et des efforts de chacun. Rien ne sert à rien.
« Vanité des
vanités », comme le
dit l'Ecclésiaste. Plus encore que la peur de la mort et de
l'incompréhension du fait d'avoir à mourir, c'est la
peur de la vie et l'incompréhension du fait d'avoir à
vivre qui est ici déterminant. Comme le dit Albert Camus
« Commencer à
penser, c'est commencer à être
miné ». Et pour
certains, il n'y aurait que deux solutions : « le suicide, ou la vie de
l'abruti ».
Moïse et la
délégation
En dépit de ce constat amer, nous
voudrions maintenant aborder la question du mal de vivre, et plus
spécialement celle de la dépression
mélancolique, à propos de quatre personnages bibliques
(Moïse, Elie, Job et l'Ecclésiaste). Nous verrons quelles
sont les issues qu'ils proposent à cette phase critique.
Nous commencerons par Moïse. La
dépression naît en particulier lorsque l'on se sent
dépassé par la situation. On baisse les bras et on est
pris par le désir d'abandonner et de prendre la fuite. C'est
ce qui se passe pour Moïse. Mais rappelons d'abord dans quel
contexte survient cette « dépression ».
Sous la conduite de Moïse, le peuple
hébreu a quitté l'Egypte, a traversé la Mer
Rouge et est arrivé dans le désert. Et il y est depuis
fort longtemps. Le désert apparaît sans issue, la Terre
Promise semble un horizon qui recule sans cesse. Le peuple est
mécontent et il regrette l'Egypte, ses poissons, ses
concombres, ses melons, ses poireaux et ses oignons de l'Egypte
(Nombres 11,5). Et c'est ainsi que « Moïse entendit le peuple qui
pleurait, chacun dans sa tente et à l'entrée de sa
tente. Et il fut attristé » (Nombres 11,10-11). Il s'adresse à
Dieu : « Je ne puis
pas, à moi seul, porter tout ce peuple, car il est trop pesant
pour moi. Plutôt que de me traiter ainsi, tue-moi, je te prie
et que je ne vois pas mon malheur » (Nombres 11,14-15).
On retrouve les traits de la
dépression. Moïse sent qu'il ne peut pas venir à
bout de la situation dans laquelle il se trouve. Il ne se sent pas
à la hauteur et il se dévalorise. Il se sent incapable
vis-à-vis des autres. Il ne peut répondre à leur
attente et il en perd le goût de la vie. Comme c'est souvent le
cas dans ce genre de situation, il fait un constat de carence qui se
veut rationnel et objectif : la situation est sans issue. Mais
le jugement qu'il porte est essentiellement émotif même
s'il le développe sur un mode objectif et rationnel.
La réponse de Dieu
(Nombres 11,16-17) a une réelle pertinence psychologique.
« L'Eternel dit à
Moïse : assemble auprès de moi soixante dix hommes
des anciens d'Israël, de ceux que tu connais et qu'ils se
présentent à moi avec toi. Je prendrai de l'esprit qui
est sur toi et je le mettrai sur eux afin qu'ils portent avec toi la
charge du peuple ».
Dieu se montre un excellent
thérapeute. Il prend le patient là où il en est.
Il tient compte de la situation telle qu'elle est ressentie. Il ne
dit pas « mais voyons, tu
es fort et tu as accompli des hauts faits ; reprends donc du
poil de la bête, fais preuve de ton
autorité ». Bien
plutôt, il entre dans la peau de Moïse et propose une
issue acceptable par Moïse et qui va dans le sens de ce qu'il
ressent : « Réunis les anciens, de ceux que tu
connais, pour qu'ils portent avec toi la charge du
peuple ». Ce faisant, il
désindividualise le problème. Alors que Moïse
était saisi d'angoisse et de dépression parce qu'il
faisait de la situation son problème à lui, la
situation est considérée en elle-même, sans qu'il
n'y ait aucune recherche d'un coupable ni même d'un
responsable. La solution proposée (responsabiliser les anciens
du peuple) est d'une grande habileté stratégique :
les anciens sont mis dans le coup, ce qui cesse d'en faire des
opposants et des frondeurs. Mais elle est aussi excellente sur le
plan psychologique, vis-à-vis de Moïse. Elle propose
à Moïse quelque chose qui n'est pas au-dessus de ses
forces et qui va bien au contraire dans le sens de sa faiblesse. Elle
l'incite à ce que l'on appellerait aujourd'hui une
délégation allant dans le sens de la
collégialité. Mais elle ne dévalorise pas
Moïse, bien au contraire. C'est l'esprit de Moïse qui sera
confié aux anciens.
De la même manière,
Jésus, dans la situation de trouble et de dépression
dans laquelle il se trouve quelques heures avant sa mort et qui sera
portée à son comble au Jardin de Gethsémani,
réunit les douze au cours du repas eucharistique pour
instituer une forme de collégialité qui persistera
après sa mort. Il délègue aux disciples une part
de sa chair et de son sang, c'est-à-dire une part de
lui-même et de sa mission.
Élie et le
retour aux sources
La dépression peut aussi
apparaître lorsque l'on se sent attaqué, agressé,
persécuté par des forces hostiles. La violence des
attaques nous atteint toujours au plus fort de nous-mêmes quand
bien même on les considère comme injustes. C'est ce qui
se passe pour Elie.
Elie est sorti victorieux de son combat
contre les faux dieux (les baals), il a bien défendu l'honneur
du Dieu d'Israël. Mais la reine Jézabel (l'épouse
du roi Achab d'Israël qui protégeait le culte des baals)
veut venger les baals et mettre à mort Elie. « Elie voyant cela, se leva et s'en alla
pour sauver sa vie. Il laissa là son serviteur et alla dans un
désert. Après une journée de marche, il s'assit
sous un genêt et demanda la mort en disant : c'est
assez ! Maintenant, Eternel, prends mon âme car je ne suis
pas meilleur que mes pères » (I Rois 19,3-4).
Vanité des honneurs et des victoires.
Bien plus, après un succès et une réussite, on
peut être saisi par un sentiment de lassitude et de
désabusement. C'est peut-être une forme de
retombée après un intense effort et une situation de
stress particulièrement vive. Elie n'a plus envie de se
battre, quelles que soient les bonnes raisons qu'il aurait pour cela.
Trop, c'est trop ! Il a simplement envie de fuir. Et de ce fait
il se sent lâche, il se méprise. Il veut être seul
et abandonne son serviteur. Puis vient la dévalorisation de
l'image de soi : je ne suis pas meilleur que mes pères.
Même avant la crise, Elie, comme tout
homme, avait une relation ambivalente à la fois positive et
négative avec lui-même. Et il avait peut-être
aussi vis-à-vis de Dieu une relation ambiguë d'amour et
de haine. Et ces contradictions internes sont renforcées.
Freud dit en effet que « les causes déclenchantes de la
mélancolie... englobent des situations où on subit un
préjudice, une humiliation, une déception qui peuvent
induire dans la relation une opposition d'amour et de haine ou
renforcer une ambivalence déjà
présente ». Elie,
persécuté par Jézabel, se sent
persécuté par Dieu lui-même et sa relation
à ce Dieu devient agressive.
Et là encore, Dieu, sous la forme
d'un ange, se fait thérapeute. D'abord une cure de sommeil et
une nourriture reconstituante. Après avoir dormi, Elie trouve
à son chevet un gâteau et une cruche d'eau. Et alors il
décide de marcher jusqu'au Mont Sinaï, le lieu des
révélations de Dieu et de ses promesses.
Revenir, vidé de tout, à ce
qui, dans le passé, a été source de promesses,
de force et de commandement. Revenir à ce que l'on croyait
avant la crise de dépression. Retrouver ce qui alors vous
nourrissait. On peut dire qu'Elie, en remontant au lieu de la
révélation du Dieu de son enfance et de ses
pères, fait une sorte de régression. De fait, Freud
insiste sur le fait que la mélancolie induit un processus de
régression.
Mais cette régression a du bon. Elle
lui permet un nouveau départ. On peut dire qu'Elie redevient
un juif de la première heure.
Dieu se manifeste à lui sous la forme
d'un murmure de silence (1 Rois 19,12). De même que
nul ne peut Le voir en face, nul ne peut L'entendre par l'oreille.
Mais ce qui est clair, c'est qu'il est bien là. Comme le dit
le Talmud, « Dieu est
toujours du côté du persécuté. Si un juste
est persécuté par un méchant, Dieu est avec le
juste persécuté. Si un méchant est
persécuté par un méchant, Dieu est avec le
persécuté. Et si un méchant est
persécuté par un juste, Dieu est au côté
du méchant persécuté contre le juste
persécuteur ».
Elie a retrouvé le Dieu de son
enfance et de son « zèle » et, du coup, il se sent appelé à un
nouveau départ. Il ira oindre Hazaël pour roi de Syrie,
Jehu pour roi d'Israël et Elisée pour prophète
à sa place.
La pointe du récit est sans doute
dans cette régression d'Elie qui lui fait « remonter le cours du
temps » jusqu'à ce
qu'il revienne en amont de la crise qu'il a subie et puisse reprendre
ainsi le cours de sa vie à partir de là.
On a pu expliquer certaines guérisons
miraculeuses, et en particulier celles
« opérées » par la Vierge, par un processus de régression
tout à fait comparable. Expliquons-nous. Un malade a
spontanément tendance à retrouver des postures plus ou
moins infantiles. Il revient dans l'univers de son enfance. Le
pèlerinage, à Lourdes ou ailleurs, suscite et accentue
cette régression vers l'enfance et le merveilleux enfantin. La
Vierge symbolise pour le malade tel ou tel personnage de l'univers de
son enfance, et sa mère en particulier. Le malade est ainsi
replacé dans une situation antérieure à sa
maladie. Et ainsi, cela lui permet de reprendre son évolution
naturelle et saine. L'adulte reprend sa vie non pas à
zéro mais du moins à cinq ou dix ans. Il a l'impression
de retrouver sa mère alors qu'il croyait l'avoir perdue. On
peut donc comprendre que la régression qui lui fait retrouver
sa mère lui permet de repartir d'une bon pied.
La guérison d'Ezéchias, roi
d'Israël peut s'expliquer de la même manière.
Ezéchias était « malade à la
mort »
(2 Rois 20,1). Et Esaïe vient lui annoncer qu'il
pourra vivre de nouveau quinze ans. « Ezéchias dit à
Esaïe : à quel signe connaîtrai-je que Dieu me
guérira ? »
(2 Rois 20,8). « Alors Esaïe, le prophète,
invoqua l'Eternel qui fit reculer l'ombre (portée sur un cadran solaire) de 10° ». Autrement dit, il fait remonter le temps au temps.
Et ainsi il rajeunit Ezéchias et le replace dans une situation
antérieure à sa maladie. Ezéchias peut alors
reprendre sa vie.
De la même manière,
Jésus, lorsqu'il est tenté par Satan au terme d'un
jeûne de quarante jours, trouve la force de répondre
à Satan et de s'opposer à lui en remontant le temps et
en se ressourçant aux versets de la Bible juive de son
enfance. Il retrouve ce qu'il tenait pour sûr avant
l'épreuve de sa dépression et de sa tentation.
Job et la
révolte
La troisième situation de
dépression que nous décrirons, c'est celle de
l'angoisse devant l'incompréhensible. C'est celle que Job
éprouve.
Le problème de Job n'est pas
tellement celui de sa souffrance. C'est celui du pourquoi de sa
souffrance. Il ne sait pas pourquoi il souffre. Sa souffrance
est-elle une punition pour une faute ? Est-elle une forme
d'éducation ? Mais en vue de quoi ? Est-elle
seulement l'effet du hasard et de l'arbitraire d'un Dieu
incompréhensible ? Toutes ces explications sont
invoquées les unes après les autres tant par Job
lui-même que par les trois amis qui viennent lui prodiguer les
« j'ai réponse
à tout » de la
religion traditionnelle.
Job n'accepte aucune des explications et il
se révolte contre Dieu, contre lequel il porte plainte. Les
trois amis voudraient qu'il s'auto-accuse, qu'il recherche les fautes
qui justifieraient la punition de Dieu. Et lui, il accuse Dieu.
Ici, contrairement à ce qu'il s'est
passé pour Moïse et Elie, Dieu n'intervient pas. S'il est
thérapeute, c'est par son silence et son absence. Job doit se
débrouiller seul. C'est sur lui et lui seul qu'il peut prendre
appui. Et il le fait par la révolte, le refus et
l'imprécation. Il s'insurge face au vide. Il prend le vide
à parti. Il se dresse face au néant de Dieu. Il
s'arc-boute sur une série de « non » ! Non aux consolations mensongères. Non aux
illusions rassurantes et décevantes. Non aux discours
théologiques qui n'expliquent rien. Job est le
précurseur de tous les grands révoltés et de
tous les blasphémateurs. Mais l'absurde et la révolte
ne conduisent Job ni au désespoir ni à une forme
d'athéisme cynique et amer. Sa relation à Dieu reste
chevillée en lui sous la forme d'un combat qui
réitère le combat de Jacob avec l'Ange. Mais ici l'Ange
est l'Absence ou du moins l'Incompréhensible.
Très logiquement, le processus qui
fait sortir Job de sa mélancolie se fait en sens inverse de
celui qui, selon Freud, conduit à la mélancolie. Pour
Freud, la mélancolie, tout comme le deuil, naît du
sentiment de perte d'un objet aimé. Et ceci se traduit d'abord
par des reproches à l'objet aimé et par une relation
à la fois d'amour et de haine. Mais, dans la mélancolie
(à la différence du deuil), les reproches
vis-à-vis de l'objet aimé et disparu se mutent en
reproches contre soi-même et en une auto-dévalorisation.
Ainsi, comme le dit Freud , « ces auto-reproches sont des reproches
contre un objet d'amour qui sont renversés de celui-ci sur le
moi propre ».
Il est possible que Job, après avoir
perdu enfants, troupeaux et richesses ait commencé par une
phase d'auto-accusation et d'auto-dépréciation
mélancolique. En tout cas, s'il ne l'a pas fait explicitement,
c'est clairement ce que pouvaient susciter en lui les trois amis.
Mais il sort de cette mélancolie auto-accusatrice en exhumant
de l'auto-accusation l'accusation de l'autre qui en était
l'origine latente. Job exhume de son auto-accusation
mélancolique une accusation de Dieu vitupérante et
salvifique. L'origine de la mélancolie était dans
l'accusation de l'autre métamorphosée en accusation de
soi ; le salut hors de la mélancolie sera dans la
métamorphose de l'accusation de soi en accusation de
l'Autre.
Job ouvre le chemin de Camus qui
écrit : « Je
tire de l'absurde trois conséquences qui sont ma
révolte, ma liberté et ma
passion ». Ce qui fait la
grandeur de l'homme, ce qui fait son salut, c'est la révolte.
L'homme est la seule créature qui refuse d'être ce
qu'elle est. « Le
révolté métaphysique n'est donc pas
sûrement athée, comme on pourrait le croire, mais il est
forcément blasphémateur ».
La révolte transfigure le mal de
vivre et le sens de l'absurde. Elle fait du mal de vivre un moteur.
Elle lui ôte tout ce qu'il peut avoir de glauque et de plaintif
pour en faire un cri et une insurrection.
C'est sans doute le service que Dieu rend
aux hommes par son absence et son silence. Il donne un point
d'ancrage, un point d'Archimède situé hors du monde,
à notre révolte. Il donne un point d'appui ou
plutôt d'impact à notre révolte. En ceci il
permet la révolte là où il n'y aurait eu que le
marasme, la déliquescence et, pire que cela,
l'auto-dépréciation.
Le mal de vivre nous sauve de l'ennui. Et la
révolte nous sauve du mal de vivre. Moins de Prozac, plus de
révolte, quitte à ce que cette révolte soit
contre Dieu. Job le montre bien, le fossé n'est pas si grand
entre haïr Dieu et le confesser.
Le Dieu de Job est le même que celui
de Kierkegaard. Camus définit celui-ci avec une extraordinaire
perspicacité : « Par un subterfuge torturé,
Kierkegaard donne... à son Dieu les attributs de
l'absurde : injuste, inconséquent et
incompréhensible ».
L'absurde de ce monde, le cruel non sens de l'existence, bien loin
d'être une négation du Ciel et de la Transcendance peut
bien plutôt être compris comme le miroir et le reflet
d'un Dieu de caprice, de hasard et d'irrationalités.
Plus que le bonheur, le sentiment de
l'absurde érige la figure de Dieu et appelle à se
dresser passionnément devant Lui. Et ceci nous sort de la
mélancolie.
L'Ecclésiaste,
la vanité et sous le soleil
Nous en venons maintenant à
l'Ecclésiaste. Il s'agit bien d'un traité sur le mal de
vivre et plus précisément sur la mélancolie.
L'Ecclésiaste décline ce qu'il
y a de plus profond dans la mélancolie : le
« rien ne sert à
rien ». Le mal de vivre a
sans doute des racines médicales, psychologiques et
sociologiques. Mais c'est le déshonorer que de le
réduire à cela. Le mal de vivre, c'est de ne pas savoir
pourquoi l'on vit. Le mal de vivre, ce n'est pas être
malheureux, c'est le sentiment de l'absurde. On peut avoir le
sentiment de l'absurde en étant heureux. L'Ecclésiaste
le dit clairement : « J'ai dit en mon coeur : viens donc
que je t'éprouve par la joie (et que je goûte au
bonheur) ; et voici cela aussi est
vanité »
(Ecclésiaste 2,1-2). « Vanité des vanités et tout
est vanité ». Tout
est vain, inutile et absurde, même le bonheur.
C'est, pourrait-on penser, du Cioran avant
la lettre. Pour Cioran, tout découle d'un constat fondamental
: mieux aurait valu le néant que l'existence, car tous nos
maux viennent de ce que nous sommes et du fait qu'il y ait quelque
chose plutôt que rien. « N'être pas né, rien que d'y
songer, quel bonheur, quelle liberté, quel
espace ».
Il y a cependant une différence entre
Cioran et l'Ecclésiaste. Cioran regrette que ce qui existe ne
soit pas néant. L'Ecclésiaste, lui, constate que tout
ce qui existe, est en fait néant et vanité. Le propos
de Cioran est plutôt ontologique. Comme Valéry il voit
l'être comme un défaut dans la pureté et la
limpidité du non être. En revanche le propos de
l'Ecclésiaste est plutôt de l'ordre de l'absurde et de
l'absence de sens. Ce que conteste l'Ecclésiaste, ce n'est
pas, comme Cioran, le fait qu'il y ait de l'être et non pas du
non être, mais c'est plutôt que cet être n'ait pas
de raison d'être et soit quasi du néant.
L'Ecclésiaste est en fait plus proche de Camus que de Cioran.
Tout est vanité signifie d'abord
« tout est bulle de savon,
feu de paille, vapeur vaporeuse ». Cela signifie que tout est passager, rien ne dure,
tout est inconsistant, rien n'est taillé dans le roc. Tout
disparaît, tout s'évapore, tout est passager, le bonheur
comme le malheur. Tout finit par passer.
Et « tout est
vanité » signifie
aussi « au fond, tout nous
est indifférent »
ou pour le dire plus crûment « on s'en fout ». Tout est fumisterie.
La troisième signification de
« vanité des
vanité », c'est
« cela ne sert à
rien ». « On s'en fout », c'était le registre de la dérision et
du mépris. En revanche, « cela ne sert à
rien », c'est plutôt
celui de la mélancolie.
Et la quatrième signification, c'est
« tout revient au
même ». Au fond il
n'y a pas de vraie différence entre le bonheur et le malheur.
Et il n'y a pas non plus de vraie différence entre les saints
et les pécheurs, entre les croyants et les non croyants, entre
les gens heureux et les gens malheureux. C'est le registre de
l'in-différence, c'est-à-dire de l'absence de vraie
différence.
On s'est demandé comment le livre de
l'Ecclésiaste, avec un tel message, a pu être
accepté dans le canon des Ecritures saintes du judaïsme
et du christianisme.
A ce sujet, notons d'abord que, d'une
certaine manière, l'expression « tout est
égal » est
profondément évangélique : tout est
égal, cela signifie que l'ouvrier de la onzième heure
est l'égal de l'ouvrier de la première. Les deux
recevront le même salaire. Vanité du travail,
vanité des efforts, vanité de la bonne volonté.
Le bonheur, le malheur et aussi la grâce atteignent de la
même manière ceux qui font des efforts et ceux qui n'en
font pas, ceux qui sont pécheurs comme ceux qui sont saints.
« Dieu fait lever son
soleil de la même manière sur ceux qui sont justes comme
sur ceux qui sont injustes » (Mat 5, 45).
Au fond, le message de l'Ecclésiaste
est peut-être le préalable à la
compréhension de l'Evangile. D'ailleurs la plupart des
conversions les plus radicales ont souvent été
précédées par une conscience aiguë de
l'absurdité de toute chose. C'est le cas en particulier pour
Saint Augustin et Pascal.
Notons ensuite un autre point. S'il est vrai
que le « vanité des
vanités » est le
refrain du livre, on y trouve également très
fréquemment l'expression « sous le
soleil ». Elle revient
vingt neuf fois. Vanité des vanités, et tout est
vanité, mais c'est « sous le
soleil ».
Il y a sans doute là la clé de
la possibilité d'un retournement du mal de vivre.
« Sous le
soleil » fait
référence à la lumière, certes, mais
aussi à la transcendance. Le soleil, c'est l'infini de
l'éternité. En langage savant « sous le
soleil » pourrait
être traduit par
« sub specie aeternitatis » (sur le mode de l'éternel), mais avec une
connotation plus sensible et même sensuelle. « Sous le
soleil », c'est
l'éternité faite chaleur et lumière.
L'Ecclésiaste nous conduit
insensiblement du « vanité des vanités, tout
est vanité » au
« sous le soleil, tout est
vanité ».
Il prend au sérieux le mal de vivre
et le sentiment de la vanité. Il ne l'escamote pas. Bien au
contraire, il prend appui sur lui pour faire découvrir la
dimension du soleil et de la transcendance.
Comment se fait cette
évolution ? Celui qui dit « vanité des
vanités »
découvre qu'il y a aussi une forme de vanité du
sentiment de la vanité. Tout est vain, y compris le sentiment
de la vanité. Celui qui dit « tout est
vanité » est
lui-même pris à son propre piège et
découvre que, sous le soleil, il y a une vanité de
tout, y compris de la vanité.
Dire « sous le soleil, tout est
vanité », c'est une
autre manière de dire « tout est
vanité », mais
c'est aussi une manière autre. C'est par
référence à ce soleil que l'Ecclésiaste
dit « tout est
vanité ». C'est la
référence au soleil éternel et somptueux qui
conduit à un sentiment de petitesse, de relativité et
de fugacité de toutes choses. Le soleil, c'est en quelque
sorte le regard de Sirius qui voit avec quelque distance, quelque
hauteur et quelque sourire, le sempiternel labeur des petites fourmis
que sont les humains qui �uvrent en grignotant le temps, qui
s'agitent, se prennent au sérieux, se disputent,
s'impatientent et se croient le centre du monde.
Ce qui est particulièrement pertinent
dans le message de l'Ecclésiaste, c'est qu'il prend au
sérieux le mal de vivre et ne prétend pas apporter
quelque consolation facile venue d'ailleurs. Il ne dit pas
« mais voyons, ce n'est pas
si grave, il y a le soleil, les petits oiseaux et les
fleurs ». La
démarche est tout autre. La référence au soleil
n'est d'abord rien d'autre qu'une explicitation du sentiment de
vanité. Puis elle devient un éclairage et une
lumière sur ce sentiment de la vanité. Enfin la
lumière du soleil devient l'objet premier de l'attention et du
plaisir, et le sentiment de la vanité en devient la
conséquence bienheureuse.
L'absurde est le plus sûr levier de la
transcendance. L'absurde est un sentiment métaphysique. Il
ouvre ce dans quoi il est enfermé. D'abord il broie du noir,
enfermé à l'intérieur d'un cocon nocturne, puis,
à force de broyer ce cocon, il l'ouvre de l'intérieur.
Il débouche alors sur un vide lumineux. L'absurde, c'est la
vie qui se décentre, qui change de centre. La transcendance
surgit de l'absurde poussé à bout.
C'est le sentiment de l'absurde, beaucoup
plus que celui du sublime, qui conduit à une sorte de vertige
qui nous ouvre à l'infini et à
l'éternité. Pascal, entre autres, l'a bien compris.
L'absurde de notre petit monde, perdu, tel une bulle de savon, dans
l'infini fluide et vierge conduit à un sentiment d'infini. Il
nous rend attentif à l'infini éternel qui est au-dessus
et au-delà de toutes choses. Pour reprendre les mots de Victor
Segalen il nous rend « attentif à ce qui n'a pas
été dit, soumis à ce qui n'a pas
été promulgué, prosterné devant ce qui
n'est pas encore ».
Comme l'écrit Romano Guardini,
« la mélancolie...
tend à l'absurdité du désespoir. Mais c'est de
cette même mélancolie que surgit l'élément
dionysiaque. C'est sans doute la mélancolie qui a les
relations les plus profondes avec la plénitude de
l'existence... Elle fait l'expérience de la douleur
causée par la fugacité des choses : l'objet
aimé lui est enlevé, la beauté vivante n'est
jamais là qu'en passant, la beauté a la mort pour
voisine. Mais, comme par une défense suprême contre ce
mal, la nostalgie de l'éternel, de l'infini, de l'absolu lui
est donnée. La mélancolie est la douleur causée
par l'enfantement de l'éternel dans
l'homme ».
Dans la tradition juive, le livre de
l'Ecclésiaste est lu lors de la fête de Souccoth.
Souccoth, fête des cabanes, des huttes, des abris provisoires
et fragiles. Chacun doit édifier sous le soleil puis sous les
étoiles sa dérisoire hutte. Un fois par an, il faut
abandonner toutes les possessions, tous les biens, toutes les
sciences, toutes les sagesses, bref toutes les vanités et,
pour toute une semaine, vivre sous une simple hutte. Et cette
fête de la fragilité et de la précarité
est aussi celle de la joie.
Le lendemain du dernier jour, on reprendra
la vie quotidienne, et il faudra continuer à faire ce que l'on
a à faire, comme si de rien n'était. « Tout ce que ta main trouve à
faire, fais-le avec la force que tu as », mais sache que tout est soumis au jugement de la
vanité (Ecclésiaste 9,10) .
Quelle différence y -a-il entre le
« vanité des
vanités » du mal de
vivre et le « tout est
vanité sous le soleil » de l'Ecclésiaste ? Le « vanité des vanités sous le
soleil », c'est l'absurde
transfiguré en gratuité. La vie est alors vécue
comme une absurdité gratuite, généreuse et
festive. Le mal de vivre est introverti, l'absurde sous le soleil est
extraverti, festif, dionysiaque. C'est l'une des formes du potlach.
Et l'on peut passer de l'un à l'autre par un simple changement
de regard.
Il suffit d'aimer la vie comme cela, sans
raison, même si cela paraît absurde. Aimer sa
dulcinée, sans savoir pourquoi. Travailler, semer et
moissonner, sans savoir pourquoi. Partager et donner, sans savoir
pourquoi. Oublier les offenses, sans savoir pourquoi. Mettre au monde
des enfants, sans savoir pourquoi. Retrouver sa lune de miel à
cinquante ans passés, sans savoir pourquoi. Raconter sa part
de rêve à ses petits-enfants, sans savoir pourquoi. Et
enfin quitter ce monde, sans savoir pourquoi, en disant
seulement : « c'était bien. Amen et
merci ».
Entre l'absurde du mal de vivre et l'absurde
du bonheur de vivre sans savoir pourquoi, il n'y a même pas
l'épaisseur d'une feuille de papier à cigarette, mais
seulement un changement de regard.
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