Dieu, une
invention ?
Alain
Houziaux
11 octobre 2005
Parler de Dieu révèle
toujours nos préoccupations les plus ultimes, nos aspirations les plus profondes, nos doutes, nos
rêves et nos fantasmes . Les raisons pour lesquelles nous
croyons en Dieu et l'image que nous nous faisons de ce Dieu tiennent
à nos modes de pensée, aux rouages de notre
psychologie, aux traditions dans lesquelles nous avons
été élevés, aux stéréotypes
de notre culture.
Dieu serait-il alors une projection humaine,
une création de l'homme ? Dieu est-il une
invention ?
Une invention,
qu'est-ce que c'est ?
La notion d'invention est plus complexe que
l'on peut le penser de prime abord.
On a trop souvent tendance à penser
en termes de « ou bien, ou
bien ». Ou bien Dieu est
une invention, et dans ce cas il n'existe pas. Ou bien il existe, et
dans ce cas il n'est pas une invention. Mais les choses ne sont pas
si simples. En effet, aussi surprenant que cela puisse
paraître, ce que l'on
« s'invente » peut avoir une existence et des effets.
Prenons un exemple, celui des rêves.
Nul ne contestera que les rêves sont des inventions de notre
esprit. Et pourtant ils ont bien une forme d'existence. On peut
enregistrer cette existence sur des appareils techniques
branchés sur le cerveau. Et ils produisent des effets dans la
réalité. Celui qui a un rêve érotique peut
avoir une pollution nocturne tout à fait réelle. Ce
n'est pas la croyance au rêve qui produit la pollution. C'est
le rêve lui-même.
Cet exemple du rêve n'est pas anodin
pour notre propos. Pour l'anthropologue Tylor (1832-1917), les
rêves sont à l'origine des croyances religieuses
primitives. On rêve de son père qui est pourtant mort
depuis de nombreuses années, et on en vient à dire
qu'on a été visité par l' « esprit » de son père. Et cet esprit a une
influence tout à fait réelle dans la vie de son fils,
et il donne une forme d'« existence » au père, du moins pour le fils.
On peut prendre un autre exemple :
celui des hallucinations que l'on peut considérer comme des
rêves éveillés. Prenons l'exemple de celui qui
croit entendre des cloches sonner. On dira que c'est une illusion. Et
pourtant cette illusion a tout à fait une
réalité neurologique. Celui qui imagine que les cloches
sont en train de sonner entend réellement les cloches sonner
et les électrodes que l'on place sur son cerveau le confirment
scientifiquement. Ainsi l'imaginaire affecte réellement, tout
autant que le réel, le cerveau et peut produire des effets
réels sur tout l'équilibre psychosomatique et en
particulier sur les organes des sens. Ainsi celui qui entend que Dieu
lui parle ou celui qui voit la Vierge Marie ne l'invente pas. Dans sa
tête cela se passe réellement. Cela « existe » réellement.
Ainsi, la différence entre
subjectivité (autrement dit illusion, invention) d'une part et
existence objective d'autre part est très difficile à
faire.
Le Dieu des
animistes
A propos de la question « Dieu, une
invention ? », il est
temps maintenant de se demander ce que l'on entend par
« Dieu ». Le mot « Dieu » peut avoir des sens très différents.
Le problème de l'existence de Dieu ne se pose pas de la
même manière si l'on parle des dieux des animistes, du
Dieu des philosophes, du Dieu des théologiens et du Dieu de la
foi et des croyances religieuses de l'homme de la rue.
Commençons par le dieu des animistes
et des religions archaïques. L'étude des religions
primitives nous montre que l'idée d'« esprit », puis celle de « Dieu » sont apparues à partir de l'étonnement
devant les forces de la nature, le phénomène de la
germination, de la fécondation, de l'enfantement par exemple.
Ces phénomènes étonnent et ils sont alors
attribués à un « esprit » ou à un « Dieu ». La venue de la pluie qui fait pousser le
blé, c'est naturel, mais le lien de cause à effet n'est
pas évident. Et de même, le fait qu'une relation
sexuelle produise, neuf mois plus tard, la venue d'un enfant, ne va
pas non plus de soi. Et c'est pourquoi l'idée de
l'intervention d'un dieu ou d'un esprit s'impose.
Le dieu des religions
archaïques est-il une invention ?
Pour l'animiste, il n'y a pas lieu de
s'interroger sur l'existence en soi de Dieu ou des dieux. Ce serait
un faux problème. Le mot « Dieu » ne définit pas une existence en soi, mais une
fonction explicative. Les dieux ont pour fonction d'expliquer les
phénomènes naturels mystérieux (les orages, la
sécheresse, le mouvement des étoiles...), des
phénomènes mentaux énigmatiques (les transes,
les rêves...) et aussi le mal et la souffrance. (cf.
E.B. Taylor et James Frazer).
On induit une cause à partir des
faits que l'on peut constater. Mais il est totalement vain de se
demander si la cause existe en elle-même. Cette manière
de voir ne doit pas nous surprendre. Nous expliquons par la loi de la
pesanteur le fait qu'une pierre tombe à terre lorsque nous la
lâchons. Et, a contrario, nous expliquons qu'un pont tient
au-dessus du vide grâce à un rapport de forces. Mais
personne ne se demande si la loi de la pesanteur ou le rapport de
force ont une existence en tant que tels ni s'il est repérable
et identifiable comme un objet ayant une existence propre.
Le Dieu des
philosophes
Venons-en maintenant au Dieu des
philosophes. Les philosophes utilisent le mot « Dieu ». Mais reconnaissent-ils à ce Dieu une
existence propre ? Le problème n'est pas simple.
- Les philosophes peuvent utiliser le mot Dieu pour
caractériser une notion commune et profane : le hasard,
l'amour, le processus de l'histoire... On pourrait dire qu'il s'agit
là d'une manière de baptiser une notion profane. Dans
ce cas, on n'invente pas la notion que l'on baptise. Ce que l'on
invente, c'est le caractère divin de cette notion.
Donnons un exemple. Ce que l'on appelle
« Dieu » peut être tout simplement le hasard lorsqu'il
est « providentiel ». Dieu n'a pas alors d'existence propre. Le mot Dieu
désigne seulement une manière de voir et d'appeler le
hasard. Autre exemple : Pour Bergson, « Dieu » caractérise le processus de
l'évolution. Il n'a pas non plus d'existence propre. Il fait
corps avec « l'évolution
créatrice » de sa
création.
Peut-on dire que, dans ce cas, on s'invente
un Dieu ? Certes pas. On peut tout au plus dire que l'usage du
mot « Dieu » relève d'une manière de parler.
On utilise le mot « Dieu » pour désigner une réalité tout
à fait profane et acceptée par tous, croyants ou non
croyants. On décide, par convention, par commodité, ou
pour mieux se faire comprendre, d'appeler « Dieu » une idée ou une réalité
auxquelles on aurait pu tout à fait laisser son nom habituel.
Dieu n'est pas une invention, en tout cas pas plus que l'idée
de hasard ou d'évolution créatrice.
- Mais les philosophes peuvent aussi désigner
par « Dieu » une Instance spécifique qui, à la
différence du hasard et de l'évolution
créatrice, ne peut être désignée que par
le mot « Dieu » .
Peut-on dire que dans ce cas Dieu est une
invention des philosophes ? Je veux bien, mais il faudrait aussi
ajouter que la Justice, la Vérité, le Bien, le
Progrès, sont également des inventions, et de
façon plus générale tous les concepts et les
valeurs auxquelles on met une majuscule. Tous les concepts, toutes
les valeurs et de façon générale toutes les
idées seraient des inventions de l'homme.
En fait le problème « Dieu est-il une
invention ? » ne
devient sérieux et préoccupant que si l'on
précise que Dieu existe indépendamment des hommes et de
ce qu'ils pensent de lui. On peut donc se demander si, pour les
philosophes, Dieu existe indépendamment de l'homme. Mais cette
question ne se pose pas uniquement à propos de l'idée
de « Dieu ».
Les philosophes font référence
à des idées telles que la Justice, la
Vérité etc... Mais ils sont divisés sur la
question : ces idées ont-elles une existence en tant que
telle. Les platoniciens diront que oui et les nominalistes (Guillaume
d'Ockham, Berkeley, Condillac...) diront le contraire. Pour eux, ces
idées sont de purs « noms ». Alors que pour Platon les Idées (tout comme
les nombres d'ailleurs) ont une existence en elles-mêmes, que
les hommes les reconnaissent ou non.
- Enfin, « Dieu » est défini par certains philosophes et en
tout cas par les théologiens (la différence est
quelquefois difficile à faire), non pas comme une idée
(ayant ou non une réalité propre) mais comme un Etre
actif. Et, dans ce cas, on lui reconnaît une existence propre.
Il existe indépendamment de l'homme, Il existait avant
l'apparition de l'homme.
Et à mon sens, la question
« Dieu est-il une
invention ? » ne
prend son importance décisive que dans ce dernier cas.
Le Dieu des
théologiens est-il une invention ?
Posons donc la question : le fait de
reconnaître à Dieu une existence propre
indépendante de l'homme peut-il être
considéré comme une invention ? De tout temps, les
théologiens ont voulu prouver que leur Dieu défini
comme un Etre actif par lui-même n'était pas une
invention. Et ils l'ont fait en tentant de donner des preuves de
l'existence du Dieu.
Nous allons donc voir comment les
théologiens ont prétendu prouver l'existence de Dieu et
montrer qu'Il n'était pas une invention. Leur raisonnement
n'est pas toujours facile à suivre. Amis lecteurs, il faut
vous « accrocher » !
- Donnons d'abord la preuve de saint Anselme. Saint
Anselme, dans son Proslogion
définit Dieu comme étant « tel que rien de plus grand ne puisse
être pensé ».
Et pour prouver l'existence de ce Dieu, saint Anselme utilise une
argumentation (une preuve) qui vaut ce qu'elle vaut. Elle consiste
à dire : si « Dieu » tel que je l'ai défini n'existait pas, je
pourrais penser quelque chose de plus grand que lui et qui serait un
Dieu qui, lui, existe. Et donc, « Dieu » tel que je l'ai défini ne serait plus tel que
je ne puisse rien penser de plus grand. En conclusion, la
définition que j'ai donnée de Dieu implique qu'il
existe.
On pourrait dire avec saint Thomas que cette
preuve consiste à dire que « la signification du mot Dieu est
l'être même de Dieu » ou que la preuve de l'existence est dans la
manière dont il est défini. Et c'est pourquoi
l'argumentation de saint Anselme est considérée par
saint Thomas et par bien d'autres comme peu probante.
- La démonstration de Descartes est plus simple
et sans doute plus convaincante. Elle suit une voie anthropologique,
ce qui signifie qu'elle prouve Dieu à partir de l'homme. C'est
toujours la notion d'infini qui la sous-tend. Il dit « Je n'aurais pas l'idée d'une
substance infinie, moi qui suis un être fini, si elle n'avait
été mise en moi par quelque substance qui fut
véritablement infinie ».
G�the le dit aussi bien et même
mieux : « Si l'oeil
n'était de nature solaire, Jamais il ne pourrait apercevoir le
soleil. Si ne vivait en nous la force propre à Dieu, comment
le divin nous enchanterait-il ? ».
Il s'agit d'une preuve par les effets. La
cause est prouvée par les effets. Tout effet doit avoir une
cause du même ordre, et c'est pourquoi le fait que l'homme ait
le sens de l'infini ne peut avoir sa cause en l'homme lui-même
puisqu'il est fini. Il ne peut avoir sa cause qu'en Dieu. Donc Dieu
existe, et c'est lui qui donne à l'homme le sens de l'infini
et de Dieu lui-même.
- Saint Thomas d'Aquin prétend lui aussi prouver
que Dieu existe et il le fait par cinq « voies ». Il utilise lui aussi la voie de la preuve de
l'existence d'une cause à partir de ses effets. A la
différence de la preuve de Descartes, il s'agit là de
preuves cosmologiques. Saint Thomas prouve Dieu à partir des
caractéristiques du monde.
Citons seulement la première et la
cinquième de ces preuves. Ce sont les plus accessibles et
peut-être les plus probantes.
- Voici la première. Dans ce monde, certaines
choses sont en mouvement. Tout mouvement et, de façon
générale, tout changement est l'actualisation d'une
potentialité antécédente. Ainsi le bois qui est
froid peut devenir chaud grâce à la chaleur du feu. Mais
d'où vient cette chaleur ? Il faut qu'elle ait
elle-même une cause. Et comme on ne peut poursuivre infiniment
cette régression à l'infini des causes, il faut
admettre qu'il y ait un moteur premier qui est Dieu.
L'origine de cet argument remonte à
Aristote qui tire de l'existence du mouvement la
nécessité d'un « extrême qui soit moteur sans
être mobile, être éternel, substance et acte
pur » (Physique VIII).
Et Leibnitz, à sa manière, reprendra aussi cette
preuve.
On peut traduire cette preuve dans un
langage plus scientifique et plus actuel. Au fur et à mesure
que l'univers se déroule dans le temps, on peut constater une
forme de dégradation de l'énergie, appelée
entropie. Ainsi les astres se refroidissent petit à petit au
cours du temps.
C'est la loi de Clausius-Carnot. Cette
dégradation est la cause de l'évolution. Mais une
question se pose : d'où vient l'énergie qui
était au commencement des temps ? Il faut bien qu'il y
ait une cause première de cette énergie originelle.
C'est cette cause première que l'on appelle Dieu. Dieu est la
cause première qui produit à l'infini des causes sans
être lui-même dégradé par l'émission
de ces causes. On retrouve l'image biblique du buisson ardent qui
brûle sans se consumer (Exode 3).
Kant critiquera le caractère de
preuve de l'argumentation de saint Thomas d'Aquin. Il
considère en effet que l'on passe indûment du concept
rationnellement nécessaire d'une cause première
à son existence réelle.
- La cinquième preuve de saint Thomas d'Aquin
s'effectue non pas selon l'idée de cause, mais plutôt
selon celle de finalité. Les êtres (et plus
particulièrement les êtres vivants ajouterons-nous)
opèrent, bien qu'ils soient privés de connaissance, de
telle sorte qu'ils tendent toujours au meilleur. Et pour saint
Thomas, ils ne peuvent tendre à cette fin que parce qu'ils
sont dirigés par un être intelligent et connaissant,
comme la flèche par l'archer.
Ainsi le caméléon change de
couleur pour se fondre dans son environnement et se protéger
des prédateurs. De même, lorsqu'un environnement devient
pollué, les caractéristiques des animaux vivants dans
cet environnement changent pour qu'ils puissent résister
à cette pollution. Ainsi pour saint Thomas, ce ne peut
être que la main de Dieu qui suscite cette adaptation.
Voltaire reprendra cet argument à sa
manière. Il dit à propos du fonctionnement du monde,
« Croyez-moi, plus j'y
pense, et moins je puis songer que cette horloge existe et n'ait pas
d'horloger ». Rousseau le
reprendra également dans Emile (Profession de foi d'un vicaire
savoyard) : l'harmonie du
monde, dit-il, ne peut être le résultat d'un
mécanisme aveugle ; il faut poser une intelligence, une
« volonté puissante
et sage » à leur
origine.
- Tout cela paraît bien convaincant, n'est-ce
pas ?
Il faut cependant insister sur un point.
Toutes ces preuves présupposent que « Dieu peut être connu avec certitude
par la lumière de la raison
humaine »
(Vatican I, 1869-1870, Constitution Dei Filius).
Mais rien n'est moins sûr. Si Dieu est
Dieu, il est au-delà de l'homme et de son entendement. Et, par
conséquent, il ne peut donc être prouvé par
l'homme. C'est ce que dit le théologien protestant Karl Barth
.
- Prétendre connaître Dieu, et encore plus
le prouver, c'est concevoir et prouver un Dieu à l'image de
l'intelligence de l'homme. C'est faire de Dieu une invention de
l'homme. C'est en faire ce que la Bible appelle une idole.
- L'intelligence de l'homme n'est pas apte à
concevoir les choses divines. Ainsi Karl Barth prend le contre-pied
de l'argument de Descartes. Descartes dit : J'ai les ailes plus
grandes que mon nid (c'est-à-dire j'ai l'idée d'un
infini alors que je suis fini) et ceci me permet de donner une preuve
de Dieu. Karl Barth répond : je ne peux sauter plus haut
que mon ombre, donc Dieu n'est jamais à portée de ma
connaissance, de ma pensée et de mes preuves.
- Dieu n'a rien de commun avec l'homme . Et c'est
pourquoi Dieu en lui-même est hors de portée de l'homme.
Prétendre connaître Dieu, c'est, d'une certaine
manière, se placer au-dessus de lui.
Le Dieu de l'homme de
la rue
Venons-en maintenant au Dieu des
messieurs-dames-tout-le-monde. Faut-il le considérer comme une
invention ? Ce qu'il faut reconnaître en tout cas, c'est
qu'Il prend des formes diverses pas toujours cohérentes entre
elles, et incontestablement fonction des catégories mentales
humaines.
Lors des sondages d'opinion, une forte
proportion de personnes « religieuses », ou non, disent croire en Dieu. Il paraît
s'agir d'un sentiment spontané (en partie reliquat des
siècles de chrétienté) et vague,
informulé, qui revêt trois aspects principaux.
Le plus immédiat et sans doute le
plus répandu est le Dieu grand Horloger qui fait marcher
l'Univers (et l'a peut-être créé) et qui fait
avancer l'histoire. Il est extérieur, lointain, peu sensible
et influençable. C'est le Destin incompréhensible. Ce
« Dieu »
est masculin.
Il y a aussi le Dieu du Recours que l'on
invoque lorsque cela va vraiment mal. Il est un peu moins
répandu que le premier et reçoit néanmoins de
nombreuses suppliques et beaucoup de cierges. Il est surtout
féminin (cf la Vierge) et intervient aussi par ses saints
spécialisés. Il représente la Compassion, la
Tendresse, la Réparation, la Justice et l'Espérance.
Il y a enfin le Dieu de la Conscience
morale, Celui qui inquiète lorsque l'on fait quelque chose de
mal. Il prend souvent la figure du Jugement dernier que l'on
espère et que l'on craint tout à la fois, soit que l'on
dise « il faut bien qu'il y
ait quand même une Justice ! » soit que l'on craigne que le « misérable petit tas de
secrets » que l'on
traîne en soi ne soit connu et révélé au
grand jour devant le grand Justicier.
Ces trois figures divines sont très
disjointes l'une de l'autre mais cette distinction n'est pas
clairement perçue dans le public. Albert Schweitzer l'a
pourtant clairement mentionnée : « Le Dieu qui se révèle en
moi est différent de celui que je discerne dans l'Univers. Il
m'apparaît dans l'univers comme une force mystérieuse et
se révèle en moi comme une Volonté
éthique. Dans l'univers, il est une force impersonnelle, en
moi il se révèle comme une personnalité... Je
pressens bien qu'en définitive ils ne font qu'un, mais je ne
comprends pas de quelle manière ».
Le fonctionnement des
croyances
Après cette présentation du
Dieu des animistes, des philosophes, des théologiens et de
l'homme de la rue, il importe d'étudier comment fonctionnent
les croyances religieuses.
Nous avons tenté d'éclairer la
question « Dieu est-il une
invention ? » par des
arguments pour et contre. Mais, de toute manière, que l'on
considère ou non que Dieu est une invention, on doit
reconnaître que les croyances religieuses à son sujet se
forment en fonction des préoccupations des hommes et de leurs
fantasmes.
Les croyances religieuses peuvent
paraître bien farfelues et les croyances chrétiennes
tout autant que les autres : résurrection des morts,
ascension corporelle, naissance d'une vierge, résurrection de
la chair, descente aux enfers du fils de Dieu...
La question qui se pose est : pourquoi
les gens adhèrent-ils à de telles propositions ?
Qu'est ce qui les rend plausibles et « croyables » ?
On peut aussi se demander comment on peut
croire en un Dieu tout puissant alors qu'il n'empêche pas les
raz-de-marée et les tsunamis, en un Dieu qui ressuscite les
morts alors que tout le monde sait que les cadavres pourrissent, en
un Dieu qui s'incarne en l'homme alors que l'un est éternel et
spirituel, et l'autre mortel et charnel. Il faut donc non seulement
se demander « Dieu est-il
une invention ? »
mais aussi « Comment
naissent les croyances religieuses ? ».
Nous nous demanderons donc comment
fonctionnent les croyances (et en particulier les croyances
religieuses) et comment elles s'inventent et se forment.
On peut hasarder quelques propositions pour
répondre à cette question. Nous le ferons à
partir du dernier chapitre d'un livre de Pascal Boyer .
- Les croyances n'ont pas besoin d'être
confirmées par des faits relevant de la réalité.
« Dès que l'on a
une conviction, on a tendance à remarquer et à
mémoriser tout ce qui semble la confirmer, mais on remarque
beaucoup moins bien tout ce qui semble la réfuter. Les
éléments positifs nous rappellent l'hypothèse et
sont donc retenus comme preuves ; les éléments
négatifs ne sont pas pris en compte »
. Cela se vérifie en
particulier à propos des miracles de Lourdes par exemple. On
retient les cas où il y a eu guérison « miraculeuse » et on oublie les millions d'échecs. On
sélectionne les « coups gagnants »
même si leur nombre est tout
à fait minime.
Autre remarque allant dans le même
sens. Nous savons bien que, dans la vie courante, nous retenons
beaucoup mieux ce que nous croyons voir (autrement dit ce que nous
nous inventons) que ce qui aurait dû normalement être vu.
L'information que l'on crée soi-même est souvent mieux
mémorisée que celle qui est effectivement
perçue. De la même manière, on retient mieux ce
que l'on croit que ce qui est. On a la certitude d'avoir
effectivement entendu, vu et ressenti telle ou telle chose alors
qu'on l'a tout simplement imaginée.
De plus nous savons tous que nous ne faisons
pas toujours la différence entre ce que nous avons entendu
dire et ce que nous avons vu ou entendu nous-même. D'où
la difficulté d'évaluer la vérité
objective de l'information en question. C'est pourquoi certains
chercheurs en sciences cognitives considèrent que les
croyances se développent comme des épidémies. En
effet, par le moyen de la communication et du bouche à
oreille, certaines représentations et certaines croyances se
répandent dans une population et y perdurent quelquefois
pendant plusieurs années ou plusieurs
générations .
- On peut même aller plus loin. De façon
générale, les croyances fonctionnent dans leur propre
système, de manière tout à fait autonome,
totalement indépendamment de la réalité. Elles
fonctionnent de manière autiste. Il y a une forme de
schizophrénie à l'intérieur du sujet croyant. Et
cette schizophrénie est d'ailleurs valorisée et
même encouragée comme le montre le refus que les
théologiens font de tout concordisme, c'est-à-dire de
toute corrélation, entre les convictions religieuses et les
résultats scientifiques avérés par
exemple.
Le croyant ne souhaite pas que ses croyances
puissent être attestées, confortées et
vérifiées par des éléments ou des faits
qui peuvent être établis par des voies scientifiques et
historiques, c'est à dire indépendamment des croyances.
En fait les théologiens sont les derniers à croire et
à souhaiter que les convictions qu'ils professent puissent
avoir une vérité vérifiable. On peut
interpréter ceci de deux manières. On pourrait supposer
que, en fait, les théologiens ne croient pas aux convictions
qu'ils professent et sont donc tout étonnés qu'elles
puissent être vérifiées. Mais il vaut mieux dire
que, en fait, la croyance fonctionne, par principe, de manière
autiste, et qu'elle ignore à la fois les infirmations et les
confirmations venues d'ailleurs. Elle constitue un discours en soi.
C'est d'ailleurs là le cas de tout discours fondé sur
une conviction et une utopie. Pour rester pure et
inébranlable, la conviction oppose une fin de non recevoir
à tout ce qui ne relève pas de cette conviction. Que
l'astrophysique, l'archéologie ou, de façon
générale, la science confirme ou infirme ce que
professe le croyant, de toute manière, le croyant (du moins le
vrai croyant) dit : Je ne veux pas le savoir. Pour le vrai
croyant (celui qui a la « foi du
charbonnier ») la foi
repose sur la foi, un point c'est tout.
- Le système des croyances se développe
selon une pseudo rationalité tout à fait irrationnelle
et même absurde, et ce sans que cela soit le moins du monde
ressenti comme une forme de perturbation. On connaît la fortune
du mot attribué à Tertullien Credo quia absurdum qui
signifie non pas « Je crois
bien que ce soit absurde » mais « Je
crois parce que c'est absurde ». Le fait que la croyance puisse paraître
absurde et soit même reconnue comme telle ne la
dévalorise en aucune manière. Ainsi, par exemple, pour
qu'un mythe « fonctionne », il doit violer une ou plusieurs lois naturelles. Le
croyant opère une dissociation entre le champ de ses croyances
et le champ de la réalité .
En fait, les croyants ne se comportent pas
très différemment des enfants. Beaucoup d'enfants
entretiennent des relations durables et complexes avec des compagnons
imaginaires (Tarzan, les corsaires, les princesses). Ils construisent
à ces compagnons une personnalité propre et
cohérente et ils ont avec eux un jeu de relations qui a sa
logique propre. Mais les travaux de la psychologue Marjorie Taylor
montrent qu'il n'y a chez eux aucune confusion entre l'imaginaire
fantasmatique et le réel. On peut faire le parallèle
entre les relations que les adultes ont avec les dieux, les esprits,
les ancêtres et les saints (que les premiers chrétiens
appelaient des « amis
invisibles »). Ces adultes
ont tout un jeu de relations affectives avec ces personnages, mais
même s'ils les prient le dimanche d'améliorer leur sort,
dès le lundi matin, ils agissent en ne comptant que sur leurs
propres forces. S'ils se trouvent dans un bateau qui est en train de
couler, ils savent très bien que ces « esprits » et ces « saints », ou même le Dieu tout puissant ne peuvent pas
colmater la brèche du bateau, tout simplement parce que ce
naufrage relève de la réalité, alors que les
croyances, elles, mettent en relation avec un « autre monde ».
Mais, dira-t-on, il y a quand même des
croyances qui concernent la réalité et que la
réalité peut contredire de front. Comment ceux qui
professent ces croyances peuvent-ils alors s'accommoder de ces
démentis ? Comment par exemple les membres des sectes
apocalyptiques réagissent-ils lorsque la date qu'ils ont
prévue pour la fin du monde passe sans que rien ne se
produise ?
En fait, des études psychologiques
ont montré que la non réalisation de la
prophétie renforçait la foi des adeptes au lieu de
l'ébranler tout simplement parce qu'elle modifiait le souvenir
des convictions précédemment professées. Les
membres de la secte « oublient » qu'ils avaient cru que la fin du monde devait
intervenir pour telle date. Ils peuvent aussi reconnaître que
les choses ne se sont pas passées comme ils le croyaient, mais
ils imputent cet échec non pas au caractère
erroné de leurs croyances mais au fait qu'ils ne l'ont pas cru
avec suffisamment de force. D'autres raisons peuvent être aussi
invoquées. Ainsi, dans la tribu des Kwaio (dans les îles
Salomon), le fait que le sacrifice d'un cochon par exemple n'ait pas
produit l'effet escompté ne remet nullement en cause la
confiance dans l'utilité des sacrifices. Les Kwaio attribuent
l'échec au fait que l'animal a été
sacrifié, par erreur, à un ancêtre qui
n'était pas responsable du problème en question. Bien
plus, pour reprendre l'exemple des membres de la secte apocalyptique,
ceux-ci pourraient dire, de bonne foi d'ailleurs, qu'ils savaient au
fond d'eux-mêmes que la date prévue pour la fin du monde
n'était pas la bonne, et de même, les Kwaio diront qu'il
savaient bien que ce n'était pas à cet ancêtre
qu'il fallait offrir le sacrifice. Autrement dit, ils ont tendance
à réajuster le souvenir de ce qu'ils croyaient à
la lumière du fait qui le met en cause. Et tout ceci de bonne
foi .
- Autre point. Il ne faut pas exagérer
l'importance que les croyants attachent à leurs croyances
religieuses. En fait, les croyances bizarres sont tout à fait
acceptées sans problème parce que, bien souvent, les
croyants eux-mêmes n'y attachent que peu d'importance. Ce
point, qui peut étonner, demande certes à être
explicité.
Les croyances religieuses doivent être
pensées en termes d'habitudes et non pas de convictions. Il y
a une grande différence entre les deux. Les convictions
peuvent être soumises à l'épreuve du
soupçon et du doute. En revanche les habitudes sont
intégrées à un tissu social de pratiques et de
conformismes. Elles constituent le tissu sur lequel se brode la vie
relationnelle et sociale. Elles sont donc rarement remises en cause
tout simplement parce que cela n'en vaut pas la peine. Prenons un
exemple : la récitation du Credo (qui professe une somme
très importante d'articles de foi déconcertants) au
cours de l'office dominical. Cette récitation est plus une
habitude que l'exposé d'un catalogue de réelles
convictions. Elle constitue une pratique intégrée
à un rite social.
Même si ceci peut surprendre, il faut
accepter que la religion n'ait pas l'importance qu'on lui accorde
généralement. Elle paraît fondamentale parce
qu'elle concerne les dieux, la vie, la mort, les guérisons et
les malédictions. Mais, en fait, elle n'est pas isolée
d'un contexte de coutumes et d'habitudes. Les pèlerinages
à la Vierge, les rituels de la Semaine sainte, les
Premières communions et même la fréquentation de
la messe dominicale le montrent bien.
Et c'est pourquoi les croyants ne
s'interrogent pas sur leurs croyances. On n'adopte pas une croyance
après avoir fait l'examen des arguments pour et des arguments
contre. Et on n'abandonne pas une croyance après un
débat du même type. On n'évalue pas les croyances
en tant que telles. Elles constituent plutôt un mode
d'appartenance à un groupe et à une
collectivité. On connaît le mot de
Brunetière : «
Ce que je crois, allez le demander au
pape ». C'est une
manière non pas tant de se soumettre à une
autorité doctrinale, mais plutôt de dire « Cela n'a pas grande
importance ».
Ainsi les articles du Credo et de
façon plus générale, les énoncés
religieux sont en fait l'objet d'une sorte de négligence
intellectuelle, non pas tant parce que l'on craint l'épreuve
du doute, ni parce que ces croyances, parce qu'elles sont des dogmes,
seraient « hors de
question », mais tout
simplement parce que, pour le commun des mortels, elles ont peu
d'importance. On ne se pose pas la question de leur
vérité ou de leur non vérité. On s'en
remet, avec une sorte d'indifférence et de laxisme, à
la tradition du groupe social auquel on appartient. Ainsi la religion
n'est pas une affaire de conviction, elle est une forme
d'appartenance à un réseau d'habitudes.
- Ajoutons un autre point pour tenter d'expliquer
comment des croyances déconcertantes peuvent perdurer et
même être confortées : la « confortation » de l'incroyable, non pas par un croyable, mais par un
plus incroyable encore. Prenons là aussi un exemple. On
considère Jésus comme le Fils de Dieu. Soit. A
l'origine, ce titre était assez banal et n'avait pas besoin
d'être étayé par d'autres croyances ou par des
miracles visant à l'attester. Et pourtant, pour conforter le
fait que Jésus était le Fils de Dieu, on a
ajouté que Jésus était le fils d'une vierge
(premier miracle) et que cette vierge avait été
elle-même conçue sans péché, de
manière immaculée (deuxième miracle). Ainsi on a
un processus en cascade, la croyance ne pouvant être
confortée que par un plus irrationnel et un plus incroyable
encore. Il y a là, dans le domaine des croyances religieuses,
un goût de l'acrobatie théologique qui s'apparente
à ce que l'on appelle en exégèse la
« via
difficilior » qui
exprime en latin et de manière savante l'adage bien
connu : pourquoi faire simple quand on peut faire
compliqué ?
Il semble qu'il faille attribuer cette
« méthode de la
cascade » au goût du
merveilleux et du mystère qui est au coeur des croyances
religieuses. Et c'est pourquoi on ne gagne rien à simplifier
les articles de foi pour les rendre plus crédibles. C'est
méconnaître la racine du religieux qui est dans
l'étonnement devant le mystère et plus encore dans le
goût et le plaisir de l'émerveillement. Ce goût de
l'émerveillement et du merveilleux, nous le tenons sans doute
de notre enfance. Et c'est sans doute pour cela que les croyances
religieuses persistent surtout lorsque l'on est « tombé dedans »
en étant tout petit.
- Dernier point. Il faut dissocier le
phénomène des croyances religieuses du « sentiment de
Dieu ».
Beaucoup ont un sentiment plus ou moins
diffus qu'il y a une puissance au-dessus du monde et de la vie. Et
cela s'arrête là. D'autres, et ce ne sont pas
forcément les mêmes, ont des pratiques religieuses qui
s'articulent plus ou moins autour de croyances (la
résurrection du Christ, la naissance virginale...). Mais les
deux champs fonctionnent indépendamment et n'ont aucun lien
entre eux. Certains ont une sorte de
« sentiment de Dieu » mais n'ont aucune croyance à leur sujet.
D'autres ont des croyances à propos de Dieu mais n'ont aucun
sentiment religieux ni mystique de la présence de ce Dieu.
Conclusion
Cet itinéraire peut laisser quelque
peu perplexe. Mais en fait, c'est sans doute parce que la question
« Dieu, une
invention ? » n'est
pas vraiment pertinente.
Pour moi, Dieu ne relève pas d'une
croyance (ni même peut-être d'une foi) mais d'un parti
pris. Et je voudrais le dire par une sorte de parabole ou de petit
conte.
C'était sur un chemin de montagne. Un
homme montait. A la main, il portait un flambeau avec
détermination, et pourtant il faisait grand jour. Cet homme
trébuchait presque à chaque pas. Je m'approchai et je
compris pourquoi : il était aveugle. « Mais alors, lui dis-je, ce flambeau,
pourquoi vous en encombrer ? ».
L'aveugle me répondit :
« Dans ce monde, je ne sais
pas s'il fait jour ou s'il fait nuit. Mais j'espère qu'il fait
jour. En portant ce flambeau, je veux faire honneur à la
lumière que je ne vois pas. Je veux porter haut le flambeau de
la lumière et servir la vérité que je ne vois
pas. Je porte ce flambeau gratuitement, pour rien, par
espérance en la vérité de la lumière. Je
le porte par la foi. Mon flambeau dit l'amont de ma nuit, car, je le
crois, ma nuit a un seuil et peut-être un
au-delà ».
Ainsi cet aveugle porte et serre le flambeau
de la lumière par parti pris et par volonté.
La confession de Dieu (je
préfère parler de « confession » et de « proclamation » plutôt que de « foi » et de « croyance ») ne vient pas au terme d'une évaluation plus
ou moins rationnelle des bonnes et des mauvaises raisons de croire.
Elle est un choix préalable, un parti pris de départ.
Il en est d'ailleurs également ainsi dans le domaine des choix
politiques.
La proclamation de la foi n'est pas le
résultat d'une évaluation de son taux de croyance en
Dieu (un peu comme si on ne confessait Dieu qu'après avoir
pris le pouls de son degré de croyance). Le fait de confesser
Dieu vient d'une décision et d'un choix. Il est plus de
l'ordre de la volonté que du sentiment.
Saint Thomas le dit d'ailleurs
lui-même puisqu'il définit ainsi l'acte de foi :
« Un acte de l'intelligence
déterminé à un seul parti sous l'emprise de la
volonté ». Quant
à Pascal, il considérait la foi comme un pari,
c'est-à-dire comme un engagement durable, un acte de
volonté par lequel un homme choisit un chemin .
Retour vers Alain
Houziaux
Vos
commentaires et réactions
haut de la page