Marie Madeleine
était-elle
la compagne de Jésus-Christ ?
Alain
Houziaux
24 octobre 2005
L'une des thèses sous jacente au
Da Vinci Code de Dan Brown
est que Jésus aurait eu une
compagne, Marie Madeleine, et une enfant, Sarah, avec elle.
Nous allons voir si cette thèse a
quelque chance d'être crédible. Mais, disons-le tout de
suite, l'enquête que nous allons mener ne nous conduira
à aucune certitude. En revanche, elle nous fera
découvrir le monde mystérieux de la pensée
gnostique des premier et second siècles après J.C.
Et puisque cette littérature, et en particulier l'Evangile
selon Thomas, suscite aujourd'hui beaucoup de curiosité et de
fascination, le voyage ne sera peut-être pas sans
intérêt.
Pour appuyer sa thèse, le Da Vinci
Code se base sur deux phrases d'un Evangile apocryphe du milieu du
IIe siècle après J.C.,
c'est-à-dire nettement postérieur aux Evangiles
canoniques qui, eux, ont été écrits
entre 60 et 90 après J.C. Il s'agit de
l'Evangile de Philippe , un texte du courant gnostique du
Christianisme primitif.
On ne sait pas trop quand est apparu le
gnosticisme. C'est un courant de pensée profondément
influencé par la pensée grecque et le paganisme. Les
premières manifestations du gnosticisme ont été
antérieures à la naissance du christianisme. Son
fondateur, Simon le Mage, n'était pas chrétien. Ce
n'est qu'ultérieurement, au second siècle de notre
ère, que le gnosticisme est devenu l'un des courants
hérétiques du christianisme. Il a donné
naissance à de nombreux textes dont l'Evangile de Philippe qui
date au plus des années 150 aprèsc J.C.
Jésus-Christ
a-t-il eu une vie secrète ?
Mais commençons par le
commencement : quelle est la place de Marie Madeleine dans les
Evangiles "canoniques" et aussi dans les Evangiles apocryphes
(c'est-à-dire non canoniques).
Les Evangiles canoniques (Matthieu, Marc,
Luc et Jean) évoquent de fait, à plusieurs reprises, la
figure de Marie Madeleine, aux côtés de Jésus.
Mais ils ne font état d'aucune liaison entre eux.
Dans les premiers temps du christianisme, et
en particulier à partir du début du second
siècle, co-existaient plusieurs courants. L'un d'entre eux est
devenu officiel et a été considéré comme
orthodoxe. Et c'est lui qui a constitué le canon des
écrits du Nouveau Testament contenant les Evangiles de
Matthieu, Marc, Luc, Jean. Les autres ont été
considérés comme hérétiques et parmi
ceux-ci, il y avait le courant gnostique. Et c'est au sein de ce
courant gnostique qu'ont été rédigés
plusieurs Evangiles et en particulier l'Evangile selon Philippe. Cet
"Evangile" fait partie des recueils découverts à Nag
Hammadi .
De fait, cet Evangile selon Philippe fait
référence à Myriam de Magdala (Marie Madeleine)
et la présente comme la compagne de Jésus.
Il dit d'abord (sentence 32) :
"Trois marchaient toujours avec le Seigneur : Marie, sa
mère, et la soeur de celle-ci, et Myriam de Magdala que l'on
nomme sa compagne, car Myriam est sa mère , sa soeur et sa
compagne". Et quelques pages plus bas (sentence 63), cet
Evangile précise : " Le Seigneur aimait Myriam
(c'est-à-dire Marie Madeleine) plus que tous les disciples et
il l'embrassait souvent sur la bouche. Les autres disciples le virent
aimant Myriam et lui dirent "Pourquoi l'aimes-tu plus que
nous ?". Le Sauveur répondit "Comment se fait-il que je
ne vous aime pas autant qu'elle ?" ".
Nous allons tenter de comprendre comment
l'Evangile de Philippe a pu tenir ces propos et de quelle
manière on peut les éclairer. Cela nous permettra,
sinon de conclure que Jésus avait une compagne, du moins de
découvrir certains aspects de la pensée gnostique.
Qui était Marie
Madeleine ?
D'après les Evangiles canoniques, qui
était Marie Madeleine ? Peut-on dire que,
déjà dans ces Evangiles, elle a une place
particulière auprès de Jésus ?
Marie (dite Madeleine) faisait partie des
femmes de Galilée qui suivaient Jésus et l'assistaient
de leurs biens, par gratitude pour une guérison obtenue. Le
surnom de Madeleine, accordé à Marie signifie
probablement qu'elle était originaire de Magdala
(Mat 15,39). Jésus l'avait délivrée de la
possession de sept démons (cf Marc 16,9), ce qui ne
signifie pas forcément qu'elle était une
pécheresse.
On peut se poser la question : Marie
Madeleine était-elle également Marie de Béthanie
(la soeur de Lazare et de Marthe qui, selon Luc 10,38-41,
écoute religieusement Jésus pendant que Marthe
s'affère à préparer un repas pour Jésus)
et également la pécheresse anonyme de Luc 7, 36-50
(celle qui essuie de ses cheveux les pieds de Jésus) ? On
peut en douter. L'Evangile de Jean distingue soigneusement Marie
Madeleine de Marie de Béthanie. Et on ne peut pas davantage
identifier Marie Madeleine à la pécheresse de
Luc 7 car lorsque Luc présente Marie Madeleine en
Luc 8,2, il ne fait aucun lien avec la pécheresse de
Luc 7. Les trois femmes étaient donc vraisemblablement
distinctes.
Il n'en reste pas moins que ces trois femmes
ont été par la suite souvent confondues et que cela a
concouru à forger le profil de Marie Madeleine et à
faire d'elle l'image et le prototype de la pécheresse
(peut-être même de la prostituée) repentante et
pardonnée.
Ce qui est clair en tout cas, c'est que les
Evangiles donnent une grande place à Marie Madeleine. Elle
fait partie des femmes qui assistent à la crucifixion de
Jésus et découvrent le tombeau vide. De plus et
surtout, selon Matthieu, Marc et Jean, Marie Madeleine est parmi les
femmes qui, en premier, reçoivent l'annonce de la
Résurrection. Et ce, avant les disciples. Selon l'Evangile
selon Jean, elle a même reçu la faveur de la
première apparition de Jésus en personne
(Jean 20,1-18). Et c'est elle qui va ensuite annoncer la
résurrection du Christ aux disciples, et en particulier
à Pierre.
Ce n'est pas un hasard. Le récit de
l'Evangile de Jean est très attentif aux
préséances au moment de la Résurrection car
elles sont significatives du rang qui, dans l'Eglise primitive, doit
être reconnu à Pierre, à Jean (le disciple que
Jésus aimait), et à Marie Madeleine. Il a voulu donner
à Marie Madeleine une place première.
Le christianisme primitif était
composé de courants très diversifiés. Pierre
avait la primauté dans l'Eglise officielle
judéo-chrétienne, et c'est pourquoi il a la
première place dans le livre des Actes et dans l'ordre des
apparitions du Ressuscité donné par la première
confession de la résurrection du Christ, celle de Paul dans
1 Cor 15. En revanche, le courant dit johanique (auquel
appartient l'Evangile selon Saint Jean) reconnaissait plutôt la
place de Jean et de Marie-Madeleine .
Ainsi, si l'Evangile de Jean a
accordé une place fondamentale à Marie-Madeleine, c'est
parce que le courant "johanique" (auquel il appartient) voulait se
différencier de l'Eglise officielle qui se réclamait de
Pierre. Ce courant avait une théologie spécifique sans
doute déjà influencée par le gnosticisme.
De fait, dans la littérature
gnostique du second siècle (Evangile selon Thomas, Sagesse de
Jésus-Christ, Pistis Sophia, Dialogue du Sauveur, Evangile de
Marie, Evangile de Philippe), Marie Madeleine a une place
fondamentale et même première. Dans cette
littérature, les conflits entre Pierre et Marie Madeleine sont
significatifs des conflits entre le courant du christianisme
"orthodoxe" (symbolisé par Pierre) et le courant gnostique
(représenté par Marie Madeleine).
Donnons quelques exemples. Dans l'Evangile
selon Thomas, "Simon Pierre dit aux disciples : que Marie
(Madeleine) sorte de parmi nous, car les femmes ne sont pas dignes de
la Vie". Dans la Pistis Sophia, Pierre se fâche parce que
Jésus dialogue principalement avec Marie Madeleine. Dans les
Dialogues du Sauveur, Marie Madeleine fait partie, avec Jude et
Matthieu, du petit groupe qui reçoit une instruction
particulière du Seigneur et elle est louée comme une
femme qui " connaît le Tout".
Enfin, dans l'Evangile selon Marie (Marie
étant Marie Madeleine et non Marie, mère de
Jésus), Marie Madeleine est privilégiée
très clairement par rapport à Pierre à qui elle
doit tout expliquer. « Pierre dit "Est-il possible que le
Maître se soit entretenu ainsi avec une femme ?...
L'a-t-il vraiment choisie et préférée à
nous ?". Alors Marie pleura... Lévi pris la parole et dit
"Pierre, tu as toujours été un emporté ; je
te vois maintenant t'acharner contre la femme, comme font nos
adversaires. Pourtant si le Maître l'a rendue digne, qui es-tu
pour la rejeter ? Assurément le Maître la
connaît très bien, il l'a aimée plus que
nous" ».
Donc, de deux choses l'une. Ou bien Marie
Madeleine a effectivement eu une place importante dans le
christianisme primitif des années 40 à 50
après J.C. mais ce rôle a été ensuite
minimisé par l'Eglise officielle (sauf par le courant
johanique). Ou bien le gnosticisme, pour des raisons qu'il nous
faudra essayer de comprendre, a voulu lui "créer" un
rôle primordial en dépit du fait qu'elle était
femme, ou peut-être , nous le verrons, justement parce qu'elle
était une femme.
Quoi qu'il en soit, insistons sur le fait
que, dans les Evangiles gnostiques, le Christ et la Marie Madeleine
constituent des constructions théologiques, et il en est de
même pour la présentation qui est donnée de leurs
relations. Tout cela n'a aucune valeur historique et ne nous dira
rien sur les relations effectives de Jésus avec Marie
Madeleine. Rappelons que l'Evangile de Philippe a été
écrit plus de cent vingt ans après la mort de
Jésus.
Il nous faut donc nous demander pourquoi,
dans les Evangiles gnostiques, la première des disciples de
Jésus est une femme, alors que, selon les Evangiles
canoniques, les disciples de Jésus étaient tous des
hommes. Et pourquoi, selon l'Evangile de Philippe, Jésus lui
donne des baisers sur la bouche.
L'enseignement
ésotérique de Jésus
Avant de tenter de répondre à
ces questions, il faut préciser un point. Dans les Evangiles
gnostiques, l'Enseigneur (le Christ) révèle un
enseignement secret et "ésotérique" à un
disciple particulier et privilégié, qu'il soit homme ou
femme. Cela peut nous étonner. En effet, nous semble-t-il,
Jésus a voulu prêcher pour tous, juifs et païens,
justes et injustes, et non pas seulement pour quelques uns. N'a-t-il
pas dit "Le soleil se lève sur les justes comme sur les
injustes et Dieu donne la bénédiction de la pluie sur
les bons comme sur les méchants" ? (Mat 5,45).
Pourtant, cette tradition d'un enseignement
de Jésus réservé à quelques disciples
privilégiés est déjà présente dans
les Evangiles canoniques eux-mêmes. La ponctuation "que celui
qui a des oreilles pour entendre entende" serait la marque d'un
enseignement révélé aux seuls disciples ou
seulement à certains d'entre eux. Cet enseignement portait sur
des éléments qui risquaient d'être mal compris et
qui pouvaient avoir une incidence politique .
Par la suite, les écrits gnostiques
ont considérablement amplifié le mode d'un enseignement
de Jésus réservé à un initié, par
exemple à Thomas dans l'Evangile selon Thomas, et à
Marie Madeleine dans l'Evangile selon Marie et l'Evangile selon
Philippe. Et c'est dans ce contexte que l'on peut comprendre les
baisers de Jésus à Marie Madeleine mentionnés
dans l'Evangile selon Philippe. Ils sont sans doute la marque du
caractère confidentiel et intime de l'enseignement qui lui est
dispensé. Dans la tradition juive de cette époque, le
baiser est la communication d'un souffle, le pneuma, qui a pour
fonction de faire naître en chacun l'"être spirituel"
c'est-à-dire l'être venu du souffle (pneuma en grec,
spiritus en latin) de Dieu . D'ailleurs, il est écrit dans
l'Evangile de Philippe (sentence 31) : "Celui qui se nourrit de
la parole qui vient à la bouche va vers son accomplissement.
L'homme accompli devient fécond par un baiser et c'est par un
baiser qu'il fait naître. Et c'est pourquoi nous nous
embrassons les uns les autres et nous nous donnons mutuellement
naissance par l'amour qui est en nous".
Cette sentence éclaire sans
ambiguïté la signification des baisers de Jésus
à Marie-Madeleine. En écoutant l'enseignement, Marie
Madeleine "se nourrit de la parole qui vient à la bouche". On
notera d'ailleurs que la sentence 31 qui donne le sens des
baisers précède immédiatement la
sentence 32 qui présente Marie-Madeleine comme la
"compagne" de Jésus.
La sexualité
chez les gnostiques
Ainsi les baisers de Jésus à
Marie Madeleine n'impliquent vraisemblablement rien de sexuel. Mais
voyons maintenant en quel sens Marie Madeleine (une femme !) a
pu être désignée comme la "compagne" de
Jésus. Pourquoi est-ce une femme qui reçoit, de
manière privilégiée, l'enseignement du
Maître ?
Ceci pose la question de la place de la
femme, de la sexualité et du corps chez les gnostiques. Il
nous faut faire à ce sujet un peu de théologie
gnostique.
Pour les gnostiques, l'être humain a
été précipité de la lumière de
l'au-delà dans ce monde qui, lui, est considéré
comme fondamentalement mauvais. Il importe qu'il le quitte au plus
tôt pour rejoindre le monde de la lumière. Les
gnostiques ont donc une hostilité déclarée
vis-à-vis du monde et n'ont que mépris vis-à-vis
du corps et de la sexualité. L'un des écrits
gnostiques, le livre de Jehu le dit clairement (II,45) :
"Marchez et trouvez un homme ou une femme en qui sera tarie la source
principale du mal : avoir couché avec une personne du
sexe opposé".
Mais, paradoxalement, ce refus du monde et
du corps a pu aussi peut-être faire de l'excès sexuel
une forme d'exercice et d'obligation. L'excès est
recommandé dans le but d'épuiser les
possibilités de la chair et par là même d'en
être libéré. Il faut que les âmes
acquittent leur dette vis-à-vis du monde et soldent tout leur
dû en épuisant tout ce qui est de corps et de chair pour
qu'elles puissent ensuite être remises en liberté et
retourner dans l'au-delà, c'est-à-dire dans le monde de
la lumière d'où elles viennent.
Mais il faut noter que cette conception
n'est jamais attestée par les écrits gnostiques
eux-mêmes. Seuls les Pères de l'Eglise (tel
Irénée de Lyon) en font état dans leur
écrits polémiques.
En tout état de cause, ce "devoir de
luxure" ne peut concerner en rien Jésus puisqu'il est
présenté par les textes gnostiques comme le Fils de
Dieu. Il n'est en rien soumis à la chair et est
déjà un être spirituel. Son corps physique n'est
en fait qu'un corps "pneumatique" et "psychique".
D'ailleurs, dans l'Evangile de Philippe,
Marie Madeleine est présentée comme étant
à la fois "la mère, la soeur et la compagne de
Jésus". Ceci montre bien qu'il faut vraisemblablement
reconnaître à chacun de ces termes un sens uniquement
spirituel. Si la relation que Jésus avait avec Marie Madeleine
était de nature sexuelle, elle serait vraiment calamiteuse et
doublement incestueuse ! On notera d'ailleurs que les Evangiles
canoniques et les écrits de Paul donnent déjà un
sens symbolique à des mots tels que "mère",
"frère", "soeur", "époux", "fiancé" .
Marie Madeleine, figure
de la Sagesse (Sophia)
Mais tout ceci ne répond pas à
la question : Pourquoi est-ce à une femme que le Christ
dispense, de manière privilégiée, son
enseignement alors que le gnosticisme était semble-t-il
misogyne et globalement ascétique ?
Notons d'abord qu'il y a eu un
précédent dans le courant gnostique. Cela nous mettra
peut-être sur la voie.
Celui que l'on considère en
général comme le fondateur du gnosticisme, Simon le
Mage, contemporain de Jésus (le livre des Actes le mentionne)
vivait avec une femme nommée Hélène. Ils
formaient un couple, au sens sexuel du terme. Certains
théologiens orthodoxes de l'époque et, semble-t-il,
Simon lui-même présentent Hélène comme une
prostituée. Selon Simon, elle incarne la Sagesse (la Sophia)
divine et déchue, qui est descendue dans le monde, alors que
lui, Simon, se déclarait être lui-même Dieu le
Père .
Ce précédent, pourrait-on
penser, à première vue, éclaire la relation
entre Jésus et Marie Madeleine. On pourrait considérer
qu'il y a un parallélisme entre le couple
Simon-Hélène et le "couple" Jésus-Marie
Madeleine. De fait, l'Evangile de Philippe présente
Jésus comme le Fils de Dieu et Marie Madeleine comme une
incarnation de la Sagesse (Sophia en grec) et aussi comme la
"compagne" de Jésus. De plus, elle a été, elle
aussi, souvent présentée comme une ancienne
prostituée.
Mais n'allons pas trop vite. Pour
éclairer notre problème, il importe d'abord de dire un
mot de cette Sagesse-Sophia (également appelée
Ennoïa). Nous entrons là dans les dédales de la
mythologie gnostique. La Sophia est une émanation de Dieu qui
s'incarne dans le monde. La Sophia jaillit hors du Dieu Un, le
Père, et, à la demande de celui-ci, elle descend dans
le monde (les régions inférieures). Mais là,
elle tombe dans le piège que lui tendent les forces du chaos
qui cherchent à lui prendre la portion de lumière qui
est en elle. Elle est retenue captive sans pouvoir remonter vers le
Père. Elle est enfermée dans la chair humaine et elle y
migre pendant des siècles, d'un corps féminin à
un autre et elle devient finalement prostituée. Et, pour
Simon, elle s'est finalement incarnée en Hélène
et, pour l'Evangile de Philippe en Marie Madeleine (cf
Sentence 55). Mais Dieu lui-même vient, en apparence
d'homme, pour la relever et la délivrer de ses liens. Et le
Christ, qui est le Fils du Père, participe en sa
qualité de Sauveur au retour de la Sophia auprès de
Celui qui l'a engendrée.
On peut maintenant comprendre pourquoi, dans
les Evangiles gnostiques, la première disciple de Jésus
est une femme, Marie Madeleine. C'est parce qu'elle représente
une incarnation de la Sophia déchue dans le monde. Et de fait,
Marie Madeleine a sans doute eu très tôt l'image d'une
femme pécheresse (peut-être prostituée) convertie
par le Christ et guérie par lui de ses démons. Marie
Madeleine avait ainsi toutes les caractéristiques voulues pour
devenir une incarnation et une figure symbolique de la
Sagesse-Sophia. Elle était femme, elle avait été
possédée par les démons et elle en avait
sauvée et délivrée par Jésus
(Marc 16,9).
Marie Madeleine, en tant que femme et
pécheresse de surcroît, représente la perdition
dans le monde. Mais par son acceptation de la connaissance que lui
apporte Jésus, l'Enseigneur issu de Dieu, le Fils du
Père, elle mue au cours d'une évolution positive,
quitte l'absurdité de la matière et atteint la
connaissance et le salut . Le baiser de Jésus à Marie
Madeleine représente le baiser rédempteur du Sauveur
à la Sophia.
D'ailleurs le texte de la sentence 55
de l'Evangile de Philippe le montre clairement. Ce texte commence par
dire "La Sagesse (Sophia) que l'on croyait stérile est la
mère des Anges". Et il ajoute immédiatement "La
compagne du Fils est Myriam de Magdala. L'Enseigneur aimait Myriam
plus que tous les disciples, il l'embrassait souvent sur la bouche".
Si la Sophia cesse d'être stérile, si elle devient la
mère des Anges et est délivrée de l'esclavage de
la chair, c'est parce que l'Enseigneur embrasse sur la bouche Marie
Madeleine qui en est l'incarnation. Si Marie Madeleine est
considérée comme la "compagne" du Fils, c'est parce
qu'elle est l'incarnation de la Sophia. Ils sont l'un et l'autre,
chacun à leur manière, des incarnations du Dieu Un. Et
le Fils de l'Homme vient dans le monde pour être le
Rédempteur de la Sophia.
La sentence 54 qui
précède immédiatement le texte que nous venons
de citer éclaire aussi cette lecture. Elle présente le
Christ comme un teinturier qui rend blanches les couleurs qui ont
été jetées dans un chaudron. Et c'est ainsi
qu'en l'embrassant sur la bouche, il rend blanche et immaculée
Marie (la Sophia) qui "en a vu de toutes les couleurs" dans le
chaudron du monde de la chair !
Nous aurions donc là une clé
pour comprendre la sentence énigmatique de l'Evangile de
Philippe. Le Christ est le Rédempteur qui communique le
souffle de son baiser et de son enseignement à la Sophie
dévoyée et perdue que représente Marie
Madeleine, et ce pour la conduire au salut.
Mais ce serait sans doute trop facile d'en
rester là.
En effet, un autre texte imputé au
courant gnostique semble, à première lecture, faire de
Jésus un gourou un peu ambigu et même quelque peu
fornicateur. Epiphane, théologien orthodoxe du IIIe
siècle et adversaire acharné des gnostiques,
écrit avec beaucoup d'indignation qu'un écrit gnostique
intitulé Les grandes questions concernant Marie (et qu'on n'a
jamais retrouvé) rapportait que "Jésus fit à
Marie (Madeleine) une révélation en l'emmenant à
la montagne et en priant ; puis il sortit de ses côtes une
femme et commença à s'unir à elle, et ainsi, en
vérité, prenant sa semence, il montra que "c'est ainsi
que nous devons faire si nous devons vivre". Et lorsque Marie s'est
écroulée au sol, confuse, il la releva et lui dit
"Pourquoi as-tu douté, ô femme de peu de foi" "
Peuchère ! Que Marie ait été
troublée, cela se comprend !
Un autre texte gnostique semble
également faire état d'une relation (sexuelle ?)
de Jésus avec une femme Salomé qui peut sans doute
être identifiée à Marie Madeleine. C'est
l'Evangile de Thomas. Il convient de citer ce texte en entier
(sentence 65). « Deux se reposeront sur un lit :
l'un mourra, l'autre vivra. Salomé dit "Qui es-tu homme ?
Est-ce en tant qu'issu de l'Un que tu es monté sur mon lit et
que tu as mangé à ma table ?". Et Jésus
répond : "Je suis celui qui vient de Celui qui m'est
égal. Quand le disciple est désert, il sera rempli de
lumière ; mais quand il est partagé, il sera
rempli de ténèbres" ».
Comment comprendre ces textes quelque peu
dérangeants ? La suite de notre propos va permettre,
espérons-le, d'en éclairer le sens.
La chambre
nuptiale
Nous rentrons là dans le
mystère de ce que l'Evangile de Philippe appelle "la chambre
nuptiale", et pour le comprendre, il faut remonter à Adam et
Eve ou même à Adam avant l'engendrement d'Eve.
Pour les gnostiques, le premier homme (Adam)
était androgyne (à la fois homme et femme) ou
plutôt il était "ante sexuel" (antérieur à
la division de l'humanité en deux sexes). Il était
l'Homme (Anthropos) ni masculin ni féminin. Et lors de la
chute, la différenciation sexuelle entre Adam (masculin) et
Eve (féminin) est apparue. Il y a eu une
différenciation sexuelle entre les deux "côtés"
de l'Homme, le côté masculin (Adam) et le
côté féminin (Eve).
Il s'agit là d'une théorie
directement issue d'un mythe de Platon. Le premier Homme (Anthropos)
était céleste et à l'image de Dieu. Mais lors de
la chute, il a été coupé en deux
côtés, masculin d'une part et féminin d'autre
part, et il est devenu terrestre. La chute dans le monde et
l'immersion dans le péché sont identifiés
à la sexualisation de l'Homme. Et le salut, pour les
êtres sexués est de reconstituer l'unité
primordiale de l'Homme.
Dans l'un des courants du Judaïsme
tardif (et représenté en particulier par le philosophe
juif Philon d'Alexandrie, contemporain de Jésus), cette
idée est déjà présente. Et elle est
appliquée à la lecture des deux premiers chapitres de
la Genèse. Il y aurait deux figures d'Adam : d'abord
celle de Genèse 1,27 qui caractérise l'Homme
parfait (Anthropos), à l'image de Dieu, à la fois
mâle et femelle, et ensuite celle de Genèse 2 selon
laquelle Adam, aux côtés d'Eve, est à l'origine
de la chute.
Ajoutons que cette conception peut permettre
de comprendre le sens de l'un des titres, celui de "Fils de l'Homme",
donné à Jésus-Christ par le christianisme
primitif tant orthodoxe que gnostique. On s'est beaucoup
interrogé sur la signification de ce titre. En fait, il faut
très vraisemblablement le mettre en relation avec l'Homme
(Anthropos) d'avant la chute et d'avant la différenciation
sexuelle. Le Christ est considéré comme la
manifestation et l'incarnation de cet Homme (Anthropos). Il est cet
Homme lui-même ou du moins son "fils", c'est-à-dire son
expression. Et c'est à ce titre qu'il vient sauver les humains
enfermés dans la chute. De fait, selon les Evangiles
canoniques, Jésus-Christ a, semble-t-il, la conviction
d'accomplir la mission de ce Fils de l'Homme, c'est-à-dire de
l'Homme avant la chute. Et cette mission est de venir dans le monde
pour sauver les pécheurs. L'Homme d'avant la chute vient au
secours des hommes et des femmes d'après la chute. Et cette
théologie du Christ Fils de l'Homme est
particulièrement présente, on ne s'en étonnera
pas, dans l'Evangile de Jean, celui qui est le plus influencé
par la pensée grecque.
Venons-en maintenant à l'influence
que cette conception a pu avoir dans la pensée gnostique et en
particulier dans l'Evangile de Philippe. C'est ce qui nous permettra
de comprendre le sens du mystère de la "chambre nuptiale".
Pour le gnosticisme, comme pour le mythe de Platon, la chute de
l'Homme est dans la différenciation sexuelle , et le salut
pour les hommes et les femmes d'ici-bas est de devenir (ou de
redevenir) l'Homme androgyne (l'Anthropos). Et le Christ, le Fils de
l'Homme, c'est-à-dire la manifestation issue du Dieu Un et de
l'Homme d'avant la chute, a pour mission de conduire vers le salut
les hommes empêtrés dans la chute de la division
sexuelle. Et il le fera en leur enseignant à reconstruire en
eux et entre eux par l'accouplement (pas forcément sexuel)
entre mâle et femelle, l'Homme (Anthropos) androgyne
primordial.
Il est intéressant de citer dans ce
contexte le "logion" 114 de l'Evangile de Thomas. Il dit "Toute
femme qui se fera Homme (Anthropos) entrera dans le Royaume", ce qui,
apparemment, n'est pas très valorisant pour la condition
féminine.
Voyons comment Pierre Geoltrain ,
spécialiste de la pensée gnostique, interprète
ce texte : "Cette parole (qui serait aujourd'hui
qualifiée de machiste) nous renvoie en fait à ce qui
est à l'origine de la déchéance humaine, aux
yeux des gnostiques : non pas la création d'Adam à
partir de la matière, mais bien la séparation entre
sexes masculin et féminin qui entraîne à la fois
l'ignorance (puisque Adam et Eve n'ont plus droit à l'Arbre de
la Connaissance) et la mort (puisque l'humanité voit sa vie
désormais limitée). Dès lors, tout ce qui
exprime la possibilité de l'androgynie, de la non distinction
du masculin et du féminin est, pour les gnostiques, un pas
vers le retour à l'unité première qui permettra
à l'âme d'être sauvée". Ainsi, pour devenir
Homme (Anthropos) et être ainsi sauvé dans le
Plérôme du Royaume, l'être humain doit
intégrer la polarité qui lui est complémentaire,
le masculin chez la femme et le féminin chez l'homme.
L'Evangile de Philippe, lui aussi, expose
que les maux de l'humanité sont la conséquence de la
différence des sexes et de la destruction de l'Anthropos. Il
explique "lorsque Eve faisait encore partie d'Adam, la mort
n'existait pas. Quand Eve a été séparée
d'Adam, la mort s'est mise à exister. Si Adam devient à
nouveau complet et retrouve sa forme ancienne, la mort cessera
d'exister" (sentence 71).
L'Evangile de Philippe utilise l'image de la
"chambre nuptiale" comme métaphore de l'union entre l'homme et
la femme permettant la réinstauration de l'Anthropos
(l'androgyne primitif). "Ce qui donne consistance à
l'Anthropos, c'est une relation intime et durable. Faites
l'expérience d'une étreinte pure... Parmi les esprits
impurs, certains sont masculins, d'autres féminins. Les
masculins sont ceux qui s'unissent aux âmes qui habitent une
forme féminine, les féminins sont ceux qui s'unissent
aux âmes qui habitent un corps masculin" (Evangile de Philippe,
sentences 60 et 61).
La conclusion de l'Evangile de Philippe
(sentence 126) va dans le même sens : "Ceux qui
étaient séparés pourront de nouveau s'unir et se
féconder. Tous ceux qui pratiqueront l'étreinte
sacrée allumeront la lumière, ils n'engendreront pas
comme on le fait dans les mariages ordinaires qui se font dans
l'obscurité".
Ainsi, dans le Plérôme, et plus
précisément dans la chambre nuptiale céleste,
les élus s'unissent avec leur conjoint respectif (on pourrait
dire leur "moitié"). Mais est-ce que cette conception du salut
donne une force rédemptrice à l'union sexuelle
d'ici-bas ? Hélas, rien n'est moins sûr ! Dans
l'Evangile de Philippe, le mariage ici-bas ne peut être que le
signe et la préfiguration de ces épousailles
célestes. Les relations sexuelles d'ici-bas
(l'"étreinte ordinaire") restent une tache. Le mariage
d'ici-bas est souillé alors que le mariage céleste et
immaculé est un vrai mystère (Evangile de Philippe,
sentence 122).
Le Christ et Marie
Madeleine ont-ils connu la chambre nuptiale ?
Faudrait-il en conclure que Jésus et
Marie Madeleine aient, dans la chambre nuptiale, voulu reconstituer
l'Homme (l'Anthropos) pour être ainsi sauvés ? A
mon avis, il n'en est rien.
La relation entre Jésus et Marie
Madeleine (ou Salomé dans l'Evangile de Thomas) ne doit pas,
à mon sens , être comprise selon la forme de la chambre
nuptiale, ni celle de l'"étreinte ordinaire"(selon les termes
de la sentence 122) ni même celle du "mariage
céleste". En effet cette chambre nuptiale est faite pour les
êtres humains qui sont mâles ou femelles. Elle doit leur
permettre de retrouver leur moitié pour recomposer
l'Anthropos. Or le Christ est le Fils de l'Homme, c'est-à-dire
une manifestation et une régénérescence de
l'Anthropos androgyne primordial. Il est lui-même l'Anthropos
qui a pris la forme ou plutôt l'apparence d'un homme masculin.
De ce fait, il n'a besoin de s'accoupler ni avec Marie Madeleine ni
avec Salomé pour reconstituer l'Anthropos. De plus, puisqu'il
est le Fils de l'Anthropos, il n'est pas vraiment masculin. Il n'a
donc pas à s'accoupler avec Marie Madeleine pour lui
communiquer l'élément masculin qui lui manque.
Ainsi, la relation du Christ et de Marie
Madeleine doit être comprise tout autrement que par la
métaphore de la chambre nuptiale. Jésus, l'Enseigneur,
et Marie Madeleine ne sont pas sur le même plan. Leur relation
n'est pas une relation de couple. Elle est à sens unique. Le
Fils de l'Homme fait naître l'Anthropos en Marie Madeleine par
une relation unilatérale qui n'est pas celle de la chambre
nuptiale. Par ses baisers, le Fils de l'Homme communique à
Marie Madeleine le souffle de l'Anthropos qui est en lui.
Comme le dit la sentence 120 de
l'Evangile de Philippe "L'Enseigneur est le Fils de l'Homme... le
Fils de l'Homme a reçu la puissance d'engendrer". On peut dire
que le Christ engendre l'Anthropos en Marie. Mais, pour se faire, il
n'a pas à s'accoupler avec elle. Selon nous, la relation entre
le Christ et Marie Madeleine doit sans doute être comprise
selon le schéma Fils de l'Homme - Sophia. Le Christ qui
est le Fils du Père participe en sa qualité de Sauveur
et de Fils de l'Homme au retour de la Sagesse auprès du
Père qui l'a engendrée. Puisque "la Sophia est
stérile sans le Fils" (Evangile de Philippe,
sentence 36), le Fils doit engendrer dans la Sophia son salut et
sa fécondité. Mais la notion d'engendrement est tout
autre que celle d'union sexuelle. D'ailleurs, un autre texte
gnostique, la Pistis Sophia (sentence 113) dit que Marie
Madeleine, au contact de l'enseignement de Jésus (l'Evangile
de Philippe pourrait dire "grâce aux baisers de Jésus")
"sent grandir en elle l'Homme (Anthropos) et, s'identifiant à
lui, elle comprend le Tout".
Ainsi, rien ne peut laisser supposer dans
les Evangiles gnostiques que Jésus et Marie Madeleine ont
connu la chambre nuptiale que ce soit celle d'en bas ou celle d'en
haut.
Et le texte apparemment scandaleux des
Grandes questions concernant Marie, pas plus que celui de l'Evangile
de Thomas (concernant le Christ et Salomé) ne s'opposent
à cette lecture.
Dans le premier, le Christ montre à
Marie Madeleine ce qu'il doit le faire (s'accoupler pour reconstituer
l'Anthropos) mais cela ne signifie pas qu'il a à le faire avec
Marie Madeleine. Il montre seulement ce que doit faire le commun des
mortels (dont il ne fait pas partie). Le deuxième texte
énonce que, de deux personnes se reposant sur le même
lit et partageant la même table, l'une accueillera le Fils de
l'Un et l'autre non. Cela signifie que de deux personnes participant
à la même condition (se reposant sur la même
couche et partageant la même table), l'une sera au
bénéfice de l'engendrement de l'Homme en elle et
l'autre pas. L'une sera sauvée et l'autre non (ce que l'on
peut rapprocher de Mat 24,40 et Luc 17,34). L'une, ajoute
le texte, cessera d'être stérile et déserte, et
l'autre non.
Et ce qui, si besoin était, devrait
achever de nous convaincre, c'est que le gnosticisme est un courant
"docète" qui considère que l'humanité (et donc
la masculinité) du Christ n'est en fait qu'une apparence . Il
ne participe pas au monde de la chair et de la sexualité. Pour
les gnostiques, le Jésus de l'histoire a porté un corps
qui n'avait aucune corruption et dont la nature était
"pneumatique".
Ajoutons un point pour être complet.
Toujours à propos de cette fameuse relation entre le Christ et
Marie Madeleine, on s'est demandé si le gnosticisme avait
été influencé par la conception païenne
(assyro-babylonienne et grecque) des mariages entre dieux et
spécialement entre le Ciel et la Terre fécondée.
C'est improbable, mais puisque le Da Vinci Code fait
référence à ces hiérogamies, rappelons
succinctement leur signification. Les hiérogamies ont pour but
entre autre d'expliquer l'engendrement de l'univers et de servir de
modèle et de consécration des mariages humains. Les
fidèles se vouent également à l'union avec les
dieux (ou les déesses) soit par l'abstinence, soit par un
accouplement mystique. Cet accouplement peut aussi être
consommé charnellement grâce à des
représentants des dieux ou des déesses (prêtres,
prêtresses, prostituées sacrées des deux sexes).
Mais répétons-le, aucune influence de ces conceptions
et de ces pratiques ne se perçoit à propos de la
relation du Christ avec Marie Madeleine.
En revanche, il est possible que ce mythe
des hiérogamies ait influencé le gnosticisme de Simon
le Mage et puisse expliquer son union sexuelle avec
Hélène. Mais, rappelons-le, le gnosticisme de Simon le
Mage n'était pas chrétien, et il est très
différent, dans son inspiration, du gnosticisme
chrétien de l'Evangile de Philippe. Le Christ n'est pas un
dieu plus ou moins païen susceptible de s'accoupler. Il est le
Fils de l'Homme, c'est-à-dire la manifestation de l'Anthropos
androgyne.
En
résumé
Que peut-on conclure à propos de
cette enquête sur la relation du Christ et de Marie Madeleine
dans le gnosticisme ?
- La description de leur relation est totalement
indépendante de celle de la "chambre nuptiale". Elle doit
être comprise selon la symbolique de l'engendrement. Le Christ
engendre le salut en Marie Madeleine. Le Christ est le Fils de
l'Homme et Marie doit vraisemblablement être
considérée comme une incarnation de la Sagesse-Sophia
et la description de leur relation doit être comprise dans ce
contexte.
- Certes, le précédent de Simon le Mage
et de sa compagne Hélène pourrait inciter à
penser que l'Evangile de Philippe voyait le "couple" formé par
Jésus-Christ et Marie-Sophia aussi comme un couple sexuel.
Mais, à mon sens, ce serait faire fausse route. Simon le Mage
et sa compagne Hélène avaient des liens sexuels alors
qu'ils prétendaient l'un et l'autre incarner et
représenter des êtres divins, Dieu lui-même pour
Simon, la Sophia pour Hélène. Simon a été
l'un de ces nombreux gourous qui, tout en se prenant pour Dieu,
s'autorisaient cependant les plaisirs de la chair en invoquant des
motivations métaphysiques et spirituelles. L'histoire nous
montre que ce mélange des genres a été
fréquent et qu'il s'est perpétué jusqu'à
nos jours dans bien des courants ésotériques,
pseudo-gnostiques et sectaires.
- Mais, pour les gnostiques chrétiens de
l'Evangile de Philippe, la relation du Christ et Marie Madeleine est
conçue et présentée dans un tout autre
schéma. Le Fils de l'Homme communique unilatéralement
à Marie Madeleine son enseignement par sa parole, et son
souffle par ses baisers. Et c'est ainsi qu'il engendre en elle
l'Anthropos qui est sa rédemption.
- En tout état de cause, quand bien même,
par impossible, l'Evangile de Philippe aurait pu imaginer des
relations sexuelles entre l'Enseigneur et la Sophia, celle-ci serait
à comprendre en fonction de la fantasmatique
pseudo-théologique qu'il développe à propos de
ces deux personnages. Elles n'auraient rien à voir avec le
type de relation que Jésus et Marie Madeleine ont pu
effectivement avoir au cours de leur existence historique, cent vingt
ans avant la rédaction de cet Evangile. Elles seraient une
pure construction symbolique et théologique. En effet, dans
l'Evangile de Philippe comme dans les autres textes de la même
époque, il n'y a aucune prétention historique et
biographique et aucune référence à la vie du
Jésus historique.
Le Jésus
historique était-il marié ?
Après ce détour erratique vers
les constructions théologiques de l'Evangile de Philippe et du
gnosticisme, revenons au Jésus de l'histoire en nous posant la
question "Jésus était-il marié ?".
Il est bien clair que le Nouveau Testament
(qui recueille incontestablement les textes les plus anciens dont
nous disposions à propos du Jésus historique) ne nous
dit rien à ce sujet et ne suppose nullement que Jésus
ait été marié. Mais, si c'était le cas,
ce ne serait sûrement pas à Marie Madeleine. Sinon, les
Evangiles l'auraient dit à l'occasion des
développements qu'ils consacrent à Marie Madeleine.
Voyons d'abord quels arguments on peut
proposer en faveur du mariage de Jésus :
- Jésus était soumis à ses parents
pendant sa jeunesse. Dans ces conditions, il est plus que probable
que ceux-ci ont cherché pour lui une épouse car,
à l'époque, le mariage était un commandement de
Dieu et une obligation morale et sociale.
- Lorsque Paul prône le célibat, il dit
expressément "Je n'ai point d'ordre du Seigneur". Il parle
donc en son nom personnel (1 Cor 7,25). Si Jésus
avait été célibataire, Paul n'aurait pas
manqué de se réclamer de son exemple.
- Jésus se considérait et était
considéré comme un "rabbi". Tous les rabbis de
l'époque de Jésus étaient mariés. Et,
selon le Talmud, le seul qui ne l'a pas été a
été, Ben Azaï (qui vivait au second siècle
après J.C.) a été vivement critiqué.
Or on n'a jamais fait reproche à Jésus de ne pas
être marié.
- Jésus ne passait pas pour un ascète,
bien au contraire (Marc 2,12). Il avait la réputation
d'être un "bon vivant" et on le lui reprochait (Luc 7,34).
Il est incontestable qu'il a été entouré et
suivi par plusieurs femmes pour lesquelles l'amour avait une place
importante.
- D'autres maîtres spirituels de l'époque,
entre autres Simon le Mage, avaient une compagne, et ce bien qu'ils
se prétendaient engendrés de Dieu lui-même.
- Le fait que les Evangiles ne nous disent rien de son
mariage ne présuppose en rien qu'il n'ait pas
été marié. Dans les textes de cette
époque (et en particulier dans les Evangiles canoniques), rien
ne nous est jamais dit des épouses des Sages de cette
époque ni des épouses des disciples de Jésus. Ce
n'est qu'incidemment que l'Evangile mentionne la belle-mère de
Pierre (Marc 1,2 et 9) ce qui montre qu'il était
marié.
On peut peut-être supposer que, bien
qu'il ait été marié, Jésus était
déjà veuf au début de son ministère,
alors qu'il avait une trentaine d'années. Mais il n'avait
sûrement pas eu d'enfants, sinon ce fait serait intervenu dans
les querelles de succession qui ont suivi sa mort et aurait
été mentionné à ce titre.
En sens contraire, on peut constater que
l'époque de Jésus a été, du point de vue
de la sexualité et du mariage, une époque
charnière. Il se peut donc que Jésus ait choisi de
rester célibataire.
. Déjà avant Jésus, les
Esséniens ne se mariaient pas. Cela montre bien que la
continence sexuelle était déjà pratiquée.
. Jésus croyait à la venue
imminente du Royaume de Dieu. Et cela pouvait l'inciter à
refuser le mariage.
. Jésus s'est très
vraisemblablement considéré comme le Fils de l'Homme
et, à ce titre, puisqu'il représentait la manifestation
de l'Anthropos androgyne, il a pu considérer qu'il n'avait pas
à se marier.
- Très vite après Jésus,
l'idéologie du célibat et de la virginité pour
des raisons religieuses a pu se répandre. Le cas de Paul le
montre bien, ainsi que les récits de Mathieu et Luc sur la
virginité de Marie. Et cela peut laisser supposer qu'elle
était déjà présente à
l'époque de Jésus lui-même.
Donc, sur la question du mariage de
Jésus et de sa continence, il est impossible de conclure. De
toute façon, cette question était très
vraisemblablement de peu d'importance pour les contemporains de
Jésus. Ils ne se sont intéressés à
Jésus qu'à partir du moment où il a
commencé à prêcher. Toute la période
antérieure ne les préoccupait pas.
Et par la suite, cette question n'a pas eu
beaucoup d'importance non plus. Le texte de l'Evangile de Philippe le
montre à sa manière. Jésus est devenu une
personnalisation du Fils de l'Homme et du Fils de Dieu et Marie
Madeleine une construction théologique. Ce qui est dit de
Jésus, de Marie Madeleine et de leurs relations a pour but de
mettre en valeur ce dont ils sont porteurs. On ne peut donc en tirer
aucune information sur ce qu'ont été effectivement
leurs relations sur le plan de l'histoire.
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