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La mémoire,
à quoi ça sert ?
Le péché
originel, Freud et le devoir de mémoire
La mémoire des
origines et le devoir de mémoire
Alain
Houziaux
25 janvier 2006
Nous voudrions aborder la
question « La mémoire, à quoi ça
sert ? »
selon un biais particulier : quelle est la place de la
mémoire dans la religion et spécialement dans le
judéo-christianisme ?
La question paraît encore
trop vaste. Pour la restreindre encore, nous nous centrerons sur la
fonction de la mémoire dans la théologie du
péché originel. En effet, le dogme du
péché originel signifie que nous portons en nous la
mémoire de la faute d'Adam et Eve. Nous nous demanderons si
cette mémoire est-elle culpabilisante ou
responsabilisante.
Nous présenterons
également, en référence aux théories de
Freud, quelques manifestations, dans l'histoire biblique, de la
mémoire inconsciente et du refoulement des souvenirs.
Nous terminerons par quelques
réflexions sur le « devoir de
mémoire ».
Qu'est-ce que la
mémoire ?
Mais il importe d'abord de se
demander : qu'est-ce que la mémoire ? Quelle est sa
fonction ? A quoi sert-elle ? Et quel est son rôle,
en particulier dans le champ des rituels religieux ?
Première
remarque . Toute religion
et en particulier le judéo-christianisme implique des rituels.
Et ceux-ci, dans bien des cas, perpétuent une mémoire.
Ils sont souvent célébrés « en mémoire
de ». La
Pâque juive est célébrée « en mémoire
de » la sortie
d'Égypte et l'eucharistie chrétienne « en mémoire
de » la mort
sacrificielle du Christ.
Ces rituels de mémoire ont
une double fonction. D'une part ils commémorent un
événement appartenant au passé. Et d'autre part,
ils le réactualisent. L'événement lui-même
est réitéré au présent, un peu comme si
deux époux, à chaque anniversaire de leur mariage,
reprenaient au présent leurs engagements. Ainsi, pour la
théologie catholique
[1] du moins, chacune des
célébrations du sacrifice de la messe
réitère et réactualise le sacrifice du Christ.
Le Christ meurt à nouveau sur l'autel et l'hostie
consacrée porte non seulement la mémoire du Christ mais
sa présence réelle réactualisée.
De la même manière,
dans les religions archaïques, la fête qui, chaque
année, commémore la création du monde est
interprétée comme une recréation effective du
monde.
Deuxième
remarque . Toute religion,
et en particulier le judéo-christianisme, est fondée
sur des
« scènes première », telles que, par exemple, celle de la
désobéissance d'Adam et Eve qui cueillent et mangent le
fruit défendu. Ces scènes appartiennent à un
très lointain passé et pourtant, elles sont, elles
aussi, réactualisées par la suite, chaque jour de
l'histoire. En effet, selon la théologie du
péché originel, tout homme porte en lui l'atavisme de
la faute d'Adam et Eve et il réactualise celle-ci en
permanence. Il porte en lui l'héritage et la
« mémoire » de cette faute. La mémoire est alors une
sorte d'atavisme et d'hérédité. Elle n'est pas
seulement le souvenir du passé. Elle transfère ce
passé dans le présent. Elle le perpétue dans le
présent.
� De ceci, nous pouvons tirer trois remarques quant
à la fonction de la mémoire dans la religion en
particulier dans le judéo-christianisme.
. La mémoire n'a pas
seulement pour fonction de permettre la commémoration d'un
événement appartenant au passé. Elle a aussi le
pouvoir d'en susciter la réactualisation. Elle conserve
l'effet d'un événement passé jusque dans le
présent. Et en ce sens, la mémoire n'est pas seulement
la capacité de se souvenir. Elle est ce qui véhicule et
transmet le passé dans le présent. Elle est la
présence du passé dans le présent. Elle peut
être comparée à un héritage.
. Comme le montre la
théologie du péché originel, la mémoire
peut perpétuer une culpabilité et une propension
à réitérer le passé. Elle a une fonction
de conditionnement et peut-être même de
déterminisme.
. Cette mémoire est
largement
« transgénérationnelle ». On peut porter en soi la mémoire
(c'est-à-dire la trace, l'héritage, l'atavisme)
d'événements très anciens (la
désobéissance d'Adam et Eve par exemple !). Il
nous faudra voir de quelle manière se fait cette transmission
transgénérationnelle.
� Ainsi, on peut le constater, on emploie le mot
mémoire dans deux sens différents. La mémoire
peut désigner l'aptitude à se souvenir de quelque
chose. C'est dans ce sens que l'on dit « J'ai bonne mémoire, ou mauvaise
mémoire ». Mais, dans un autre sens, elle peut
caractériser une trace et un vestige que l'on porte en soi, et
quelquefois dans un sens quasiment biologique ou
génétique. Et, dans ce sens, on dira :
« Arthur est la
mémoire vivante de son père ». Et cela signifie qu'Arthur porte en lui
la continuité génétique, l'atavisme,
l'héritage de son père. Et ceci est totalement
indépendant du fait qu'il se souvienne ou non de son
père. Cette mémoire-atavisme peut se perpétuer
sur plusieurs générations.
Dans ce deuxième sens,
la
« mémoire » peut être comparée à une
« cire » qui garde l'empreinte des états
vécus (par nous-mêmes ou par nos ancêtres) alors
que l'activité de « se souvenir » elle, peut être comparée
à celle de l'abeille qui cherche son butin dans les replis de
l'histoire.
L'exemple des animaux permet de
faire clairement la différence entre cette mémoire
quasiment génétique et la capacité de se
souvenir. De nombreux animaux ont une énorme mémoire
(ils retournent chaque année au même endroit en
parcourant des milliers de kilomètres) mais ils n'ont pas ou
très peu de capacité de se souvenir.
Il faut ainsi distinguer la
mémoire qui nous vient du passé (qui caractérise
une transmission et qui peut être rapprochée de
l'atavisme et de l'héritage) de celle qui va vers le
passé (qui caractérise le fait de faire mémoire
et de se souvenir).
Dans la suite de notre propos,
nous emploierons le mot « mémoire » dans le sens restrictif d'héritage
ou d'hérédité et en particulier dans le sens de
« mémoire
transgénérationnelle » qui n'a rien à voir avec le
souvenir.
Portons-nous la mémoire
d'une faute première de nos ancêtres ?
Donc, les questions que nous
posons, ce sont celles-ci : qu'est-ce que cette
mystérieuse
« mémoire
transgénérationnelle » que nous porterions en nous depuis Adam et
Eve ? Comment se transmet-elle ? Quelle place peut-elle
avoir dans l'interprétation du dogme du péché
originel ?
On pourrait penser que cette
idée de « mémoire
transgénérationnelle » relève seulement d'une forme de
mentalité primitive et pour tout dire quelque peu magique.
Mais, il faut le reconnaître, cette notion est maintenant
largement utilisée en psychanalyse [2].
Ainsi, par exemple, certains enfants peuvent être
parasités par la mémoire, même inconsciente, de
ce qu'a commis ou subi un de leurs parents ou grands-parents.
On a dit aussi en particulier que
les enfants des nazis portent en eux le poids de la faute de leurs
parents. Est-ce seulement parce qu'on le leur a rappelé ?
Est-ce seulement parce qu'ils se souviennent de ce qu'ont fait leurs
parents ? Ce n'est pas certain. Il peut y avoir
culpabilité même s'il n'y a pas souvenir
conscient.
Le psychanalyste Didier Dumas,
reprenant les idées de Nicolas Abraham et Maria Torok,
explique qu'un « fantôme » (le « fantôme » représentant la mémoire d'un
traumatisme subi ou d'une faute commise) peut se transmettre sur
trois ou quatre générations dans l'inconscient des
descendants de celui qui a vécu le traumatisme ou commis cette
« faute ».
Freud utilise également,
avant qu'il n'ait été désigné comme tel,
ce concept de « mémoire
transgénérationnelle » pour expliquer la persistance,
génération après génération, de
certains interdits tels que l'interdit du parricide, du cannibalisme
et de l'inceste. Mais, pour lui, la transmission ne se fait pas sur
trois ou quatre générations seulement mais depuis les
origines de l'humanité jusqu'à nos jours.
Cette idée de
mémoire trans-générationnelle peut permettre de
comprendre de manière nouvelle la vieille théologie du
péché originel. Par une forme de mémoire
transgénérationnelle, nous aurions hérité
de la faute de nos très lointains ancêtres Adam et Eve
trois « traces
mnésiques » plus ou moins associées : une
indéfectible culpabilité, une propension à la
convoitise, et aussi le sens de certains interdits.
Ainsi, la « scène
première » (le drame mythique) de la
désobéissance d'Adam et Eve continuerait à peser
sur nous et à déterminer pour une part ce que nous
sommes.
Cette manière de comprendre
la théologie du péché originel peut être
étayée par les conceptions de Freud. En effet, celui-ci
(dans Totem et tabou [3]
) fait état d'une
« scène
première » datant des origines de l'humanité qui
continuerait à avoir un retentissement sur nous, tout comme la
désobéissance d'Adam et Eve.
Cette« scène », c'est celle-ci : A l'origine,
l'humanité constituait une horde constituée d'un chef
(le père), de ses femmes et de ses fils et filles. Les fils,
pour pouvoir s'emparer des femmes du père, tuèrent le
père, le mangèrent, et, ensuite, se sentirent coupables
de leur crime. Et c'est pourquoi, ils s'interdirent le meurtre (et en
particulier le parricide) et l'inceste (et en particulier celui avec
la mère). Freud explique ainsi l'origine de ces interdits qui
se sont ensuite transmis, de génération en
génération, jusqu'à nous.
On peut souligner le
parallèle entre la « scène
première » de Freud et celle de la Bible. La
désobéissance d'Adam et Eve vis-à-vis de Dieu
est, elle aussi, une forme de parricide puisque Dieu est le
« père » d'Adam et Eve. Adam et Eve veulent prendre
la place de Dieu et être « comme des
dieux ». En
fait, ils veulent éliminer Dieu le Père et se passer de
lui. De plus, Adam et Eve mangent le fruit de l'Arbre (de la
connaissance du bien et du mal) qui symbolise Dieu, tout comme, selon
la saga freudienne, les fils mangent leur père. Dans un cas
comme dans l'autre, il s'agit d'une manière de s'identifier au
père et de le remplacer.
On peut faire un autre
rapprochement. La scène de Freud a clairement une connotation
sexuelle. Il s'agit de tuer le père pour prendre ses femmes.
Et l'acte d'Adam et Eve, manger le fruit de l'Arbre de la
connaissance, a, lui aussi, une connotation sexuelle. En effet,
la
« connaissance » désigne, entre autres, la
« connaissance » sexuelle [4]. Le
fruit de l'Arbre de la connaissance peut être comparé
à une mandragore sensée favoriser le désir
sexuel [5]. De plus, le récit biblique a
été rédigé sous l'influence d'un
récit babylonien [6] qui
relate l'initiation sexuelle d'un certain Enkidou par une courtisane.
Ainsi, tout comme les fils de la saga freudienne, Adam et Eve
commettent bien une
« faute » qui a une connotation sexuelle.
Et c'est pourquoi, l'interdit dont
fait état le récit biblique (ne pas croquer la pomme de
la convoitise sexuelle) peut être rapproché de
l'interdit dont le récit de Freud met en scène la
promulgation (ne pas commettre l'inceste). D'ailleurs, le
récit biblique (Gen 2,24) prescrit « l'homme quittera son père et sa
mère » (cette sentence étant considérée
comme la première forme de la prohibition du parricide et de
l'inceste) tout comme le récit de Freud fonde l'interdit du
parricide et de l'inceste.
Par ailleurs, on peut
également faire un parallèle entre le récit
freudien et une autre des « scènes » relatées par la Bible peu
après celle d'Adam et Eve. Le chapitre 9 du livre de la
Genèse nous dit que Cham, l'un des fils de Noé, a vu
la
« nudité » de son père et ne s'en est pas
détourné. En fait, il semblerait que ce soit une
manière pudique de dire qu'il aurait castré son
père [7]. Ainsi, selon Freud, les fils auraient
tué le père pour s'emparer de ses femmes et, pour la
Bible, ils l'auraient « seulement » castré ! Mais l'intention est
la même : destituer le père de son pouvoir.
Ajoutons encore que la
désobéissance d'Adam et Eve a pu être, elle
aussi, interprétée en termes d'atteinte à la
virilité du « père ». En effet l'Arbre de la connaissance du
bien et du mal représenterait la « phallacité
divine »
à laquelle il ne fallait pas toucher. Ah, ces psychanalystes
[8], qu'est-ce qu'ils ne vont pas chercher !
Qu'héritons-nous de la
désobéissance d'Adam et Eve ?
On peut donc faire un
parallèle entre la « scène
première » de Freud (le meurtre du père par ses fils) et
celle de la désobéissance d'Adam et Eve, du moins telle
qu'elle est relue par la théologie du péché
originel [9]. En effet, ces deux« scène
première » ont les mêmes « fonctions » et rendent compte l'une et l'autre d'une
« mémoire » dont nous aurions hérité
depuis les origines de l'humanité.
Elles ont pour fonction
d'expliquer par une forme d'atavisme le fait que l'homme
éprouve le désir de supplanter Dieu (selon le
récit de la Bible) et aussi, semble-t-il, selon Freud, celui
de tuer son père et de coucher avec sa mère, que cela
soit conscient ou non.
Elles explicitent aussi l'origine
des interdits (qu'ils soient innés ou culturels) ressentis par
l'humanité : l'interdit de la désobéissance
vis-à-vis de Dieu (c'est-à-dire la Loi), l'interdit du
parricide, du cannibalisme et de l'inceste. Elles expliquent ainsi
pourquoi nous refoulons certains désirs
considérés comme des transgressions.
De plus, ces scènes
premières ont également pour fonction d'expliquer
l'origine chez l'homme d'une forme de culpabilité
innée, naturelle et quasiment instinctive, celle-ci
étant interprétée comme la mémoire plus
ou moins inconsciente d'une faute première. On peut d'ailleurs
se demander si ce qui reste en mémoire, c'est la faute
elle-même ou la condamnation de la faute, cette condamnation
étant opérée par Dieu dans le récit
biblique et par les parricides eux-mêmes dans le récit
de Freud.
Faut-il considérer que ces
« scènes
premières », tant celle de la Bible que celle de Freud,
décrivent un événement qui a effectivement eu
lieu ? A priori, cela paraît tout à fait
improbable. On peut tout à fait considérer ces
« scènes » comme des mythes inventés pour
expliquer nos désirs, notre sentiment de culpabilité et
les interdits auxquels nous sommes soumis. Pourtant, pour Freud (et
aussi pour la lecture fondamentaliste de la Bible !), ces
scènes premières ont effectivement eu lieu. En effet
Freud fonde son
« mythe scientifique » (sic) de la horde primitive sur les travaux
scientifiques de Charles Darwin et Atkison. Pour lui, il y aurait
donc un noyau historique à son mythe [10].
Cette manière de voir peut
surprendre. Il serait beaucoup plus compréhensible et
acceptable de considérer les « scènes
premières » comme des récits étiologiques ayant
pour but de montrer qu'elles sont les conséquences
incontournables du désir. On peut aussi les comparer aux
archétypes de Jung qui rendent compte de l'inconscient
collectif de l'humanité et qui constituent comme l'expression
collective et héréditaire de nos instincts et de nos
désirs inconscients.
Ce qui est clair en tout cas,
c'est qu'on ne peut pas considérer ces « scènes » comme des moments de l'histoire au
même titre que la Sortie d'Égypte ou la Croix. Mais cela
n'empêche que nous pouvons en avoir une mémoire,
même si celle-ci s'inscrit avant tout dans notre
inconscient.
Y a-t-il une
« mémoire
transgénérationnelle » ?
Quoi qu'il en soit, venons-en
maintenant au fond du problème. Comment fonctionne cette
fameuse « mémoire
transgénérationnelle » au long cours ? Comment se
transmettent les interdits ? Comment se transmet la
culpabilité innée qui nous affecte ? Comment se
transmet le péché originel ?
Il est clair que cette
« mémoire
transgénérationnelle » a quelque chose de mystérieux,
surtout si on prétend qu'elle peut porter jusqu'à nous
la mémoire des origines de l'humanité.
Comment Freud
l'explique-t-il ? Pour Freud, les peuples, et même
l'espèce humaine dans son ensemble [11],
gardent, tout comme les individus, des impressions du passé le
plus lointain [12]. Ils le font sous forme de « traces
mnésiques ». Freud considère qu'il y a une
hérédité au sein des peuples. Ceux-ci peuvent en
effet, sur plusieurs générations, connaître des
névroses, des retours du refoulé... L'espèce
humaine dans son ensemble vit une histoire comparable à celle
que vit un individu. Elle peut avoir connu des manifestations
d'agressivité qui laissent des traces, même si elles
sont quelquefois oubliées. Ces traces restent latentes et
peuvent redevenir actives sous forme névrotique
[13].
Ainsi Freud fait
l'hypothèse que l'héritage archaïque de l'homme
est fait de traces mnésiques provenant des
générations antérieures. Ces traces sont
refoulées, ce qui explique l'absence de souvenirs.
En fait, pour Freud, cette
conception de l'hérédité mnésique est une
forme de postulat. Il l'explicite ainsi : « Nous admettons qu'un sentiment
de responsabilité peut persister pendant des
millénaires, se transmettre de génération en
génération en se rattachant à une faute
tellement ancienne qu'à un moment de l'histoire les hommes
n'ont plus dû en conserver le moindre
souvenir » [14].
Donc, Freud étend ce qu'il
dit du fonctionnement de la mémoire chez l'individu
(refoulement, latence, résurgence, démenti...) à
l'ensemble de l'humanité dans l'ensemble de son histoire. Il
le dit clairement : « J'estime que la concordance entre
l'individu et la masse est presque parfaite sur ce point ; dans
les masses aussi, l'impression du passé se conserve dans des
traces mnésiques » [15].
De quelle manière se
transmet l'héritage de ces traces mnésiques ?
Freud répond : de manière
« phylogénétique » (la phylogénétique
étant la branche de la génétique traitant des
modifications d'ordre génétique). Freud restera toute
sa vie fidèle à l'idée lamarkienne de la
transmission génétique des caractères
culturels.
Cependant, il faut le
reconnaître, cette idée d'une mémoire
transgénérationnelle d'une faute première
et / ou d'une condamnation reste bien énigmatique,
même si Freud semble vouloir l'étayer
scientifiquement.
Notons d'ailleurs qu'il n'en est
nullement question dans la Bible. La Bible ne fait aucunement
référence à une théologie du
péché originel et encore moins à une
transmission sous quelque forme que ce soit de ce
péché. On pourrait tout au plus rapprocher cette
idée de « transmission » des bénédictions et des
malédictions qui se poursuivent, pendant plusieurs
générations, sur les descendants de celui qui a
été juste ou qui, au contraire, a péché.
Ainsi, la faute de Cham, fils de Noé, suscite une
malédiction sur ses descendants, à savoir les
Cananéens. Mais il n'est nullement fait état d'une
malédiction sur les descendants d'Adam et Eve, ni d'un
héritage ou d'une mémoire de leur faute chez leurs
descendants.
Le rôle néfaste de
la théologie du péché originel
Et pourtant, la théologie
chrétienne traditionnelle (celle qui professe le
péché originel comme une forme de déterminisme
quasiment biologique et génétique) fait de cet
héritage transgénérationnel le pivot et le
support de sa théorie. Mais, tout comme Freud, les
théologiens n'explicitent pas vraiment ce qu'est cette
mémoire. Ils la présupposent. Ils considèrent
que le péché (originel) d'Adam et Eve se transmet
jusqu'à nous et détermine ce que nous sommes.
Pour la théologie
traditionnelle, le péché originel est
considéré comme une mémoire biologique et
quasi-génétique de la faute d'Adam et Eve. Saint Paul
l'explicite ainsi : « Par un seul homme, le péché
est entré dans le monde et par le péché, la
mort »
(Romains 5,12). La faute
d'Adam est la faute à cause de laquelle, par laquelle et en
laquelle le péché est entré dans
l'humanité et lui est devenu inhérent. Pour saint
Thomas d'Aquin,
« le premier péché du premier homme passe
originellement à la
postérité » [16]. « Un seul péchant, tous ont
péché en lui, comme appartenant à la nature
dérivée de lui, corrompue par le
péché » [17]. Pour Calvin, « le péché originel est une
corruption et une perversité héréditaire de
notre nature » [18].
La confession de foi de La
Rochelle (l'une des premières confessions de foi de la
Réforme) est encore plus explicite : « Nous croyons que toute la
lignée d'Adam est infectée de cette contagion, qui est
le péché originel et un vice
héréditaire ».
Pour la théologie
traditionnelle, la mémoire transgénérationnelle
de la faute s'est transmise jusqu'à nous, comme une maladie
génétiquement transmissible. Ainsi le dogme du
péché originel convertit en un héritage
biologique (et peut-être même génétique) ce
que Freud considère comme des traces mnésiques
refoulées.
En conséquence, la
libération du péché originel ne peut se faire
que par une voie qui, elle aussi, sera génétique. Ainsi
Jésus est exempté du péché originel parce
qu'il est né sans péché, d'une vierge qui
elle-même, selon le dogme catholique, a été
conçue de manière immaculée et qui est donc
elle-même exempte du péché originel.
En fait, me semble-t-il, cette
théologie du péché originel a un effet
doublement pervers. Elle nous culpabilise et en même temps nous
déresponsabilise. En effet, selon ce qu'elle énonce,
nous héritons d'un sentiment de culpabilité qui serait
en nous la mémoire trans-générationnelle de la
faute d'Adam et Eve. Et, en même temps, nous sommes
déresponsabilisés. En effet, lorsque nous sommes
tentés de reproduire la désobéissance d'Adam et
Eve, nous pouvons invoquer que nous n'en sommes pas responsables
puisque, selon cette théologie, cette propension à la
désobéissance nous a été transmise
héréditairement.
Il faut d'ailleurs noter que la
théologie traditionnelle du péché originel a
elle-même saisi son caractère pervers. Saint Augustin,
au prix d'un paradoxe et d'une certaine incohérence, dit en
effet que, même si tout homme est pécheur parce qu'il
est né dans l'esclavage du péché, il n'en reste
pas moins personnellement responsable des péchés qu'il
accomplit [19].
� Beaucoup de penseurs se sont
montrés sévères quant à la
théologie du péché originel. Paul Ricoeur la
considère comme une « spéculation pseudo-rationnelle sur
la transmission biologique d'une culpabilité juridique
[20] de la faute d'un autre homme repoussé dans la
nuit des temps » [21].
Il faut donc démystifier le
dogme du péché originel et détecter ce qu'il
cache, d'un point de vue psychologique.
La fonction dévolue au
dogme du péché originel est d'opérer le
refoulement de notre responsabilité vis-à-vis de toutes
nos représentations sous-tendues par l'agressivité, la
violence et la haine de soi [22]. Nous
rendons Adam et Eve responsables des désirs interdits que nous
éprouvons.
Mais, par ailleurs, la
scène de la désobéissance d'Adam et Eve peut
aussi avoir, toujours sur le plan psychologique, une fonction plus
positive. Nous exprimons ce que nous refoulons en nous par le
truchement du « jeu de
rôle »
d'Adam et Eve. Adam et Eve expriment en notre nom les désirs
que nous refoulons. Ils en permettent ainsi le « défoulement ». Ils sont en quelque sorte les
porte-parole de notre inconscient et de notre refoulé. Ainsi
le récit biblique peut avoir une fonction cathartique.
Et, ajoutons-le encore, la
scène de la désobéissance d'Adam et Eve peut
aussi continuer à avoir une place pour la prédication
et l'enseignement.
Mais, pour cela, elle doit cesser
d'être considérée comme l'origine d'une
fatalité et d'un déterminisme. Elle doit plutôt
être comprise comme une exhortation à ne pas faire ce
qu'ont fait Adam et Eve. Elle devient alors une mise en scène
de ce qu'il ne faut pas faire. Et à ce titre, elle est
une
« leçon » dont nous avons à nous souvenir.
Ainsi, selon cette manière
de voir, on privilégie le « souvenir » par rapport à la « mémoire ». Le souvenir est un acte responsable et
pédagogique alors que la mémoire est passive,
aliénante et dé-responsabilisante. Nous y
reviendrons.
Les différentes formes
de mémoire inconsciente
Mais, pour le moment, revenons
à la conception freudienne de la mémoire et en
particulier de la mémoire inconsciente.
Dans notre mémoire
(celle-ci pouvant être comparée à la
mémoire d'un ordinateur) sont engrangées, de
manière inconsciente, ce que Freud appelle des « traces
mnésiques ». Mais, à la différence du contenu de
la mémoire d'un ordinateur, ces traces mnésiques ne
peuvent pas être rappelées sur commande. Elles restent
à l'état latent dans notre mémoire inconsciente
et elles ressortent et remontent à la surface de
manière déformée.
Et Freud, à partir de sa
conception de la mémoire inconsciente, opère une
relecture, quelquefois farfelue, mais souvent très
intéressante de l'histoire du judaïsme.
Pour lui, les juifs (à la
différence des chrétiens) ont oblitéré la
véritable portée de la scène première de
la désobéissance d'Adam et Eve et le fait qu'elle
était une forme de parricide de Dieu le Père. Ils n'ont
pas assumé le fait que, dans le passé, ils avaient
désiré tuer Dieu et se passer de lui et qu'ils le
désiraient encore, inconsciemment du moins [23].
Et c'est pourquoi, ce désir
de tuer Dieu, parce qu'il était refoulé, est ressorti
dans l'histoire du judaïsme sous une autre forme. Selon Freud,
les Juifs auraient voulu tuer Moïse, le représentant de
Dieu et l'auraient même fait [24]. On
peut bien sûr noter qu'il n'y a dans la Bible aucune trace de
ce meurtre de Moïse. Mais cela ne dérange pas pour autant
Freud puisqu'il explique que les Juifs ont refoulé
également ce meurtre et l'auraient dénié, ce qui
explique qu'il n'en soit pas fait mention dans leurs
Écritures.
Cette propension à
répéter, par un nouveau forfait, une transgression,
c'est ce que Freud appelle la « compulsion de
répétition ». Elle se manifeste lorsque l'on refoule
(éventuellement sous la forme d'un démenti) le souvenir
de la première transgression (que celle-ci ait
été commise en acte ou seulement en pensée et en
désir).
La compulsion de
répétition, c'est donc la propension à
répéter, sous une forme nouvelle, un acte interdit.
Elle peut être considérée comme une manifestation
de la mémoire inconsciente [25].
Celui qui garde en mémoire, tout en le refoulant, le fait
qu'il a tué son père (ou voulu le tuer) peut aller
jusqu'à réitérer, sous une autre forme, ce
même meurtre.
La compulsion de
répétition est donc l'une des formes de ce que Freud
appellera le « retour du
refoulé ». Ce retour du refoulé peut se manifester sous
une forme différente de celle de l'acte refoulé. Ici,
elle se manifeste sous la forme du meurtre, non pas de Dieu
lui-même, mais de son représentant.
Même si Freud ne le fait pas
clairement, on pourrait considérer que le meurtre de
Jésus-Christ, le « Fils de Dieu », constitue lui aussi une
réitération du meurtre du Père et une
manifestation de la compulsion de répétition. En effet,
après avoir voulu tuer le Père, les hommes ont mis
à mort Jésus-Christ, le fils du Père. Et on peut
ajouter qu'ils consomment sa chair et son sang. De fait, le repas
eucharistique peut être rapproché de l' acte de
cannibalisme commis, selon la saga freudienne, par des fils
après qu'ils aient tué leur père.
Freud ajoute un autre point. Dans
la scène première qu'il raconte, les fils de la horde,
après avoir tué puis mangé leur père,
sont pris de culpabilité. Et c'est pourquoi ils
« ressuscitent » leur père sous la forme d'un totem. Ainsi ils
glorifient celui qu'ils ont tué. Freud explique que, de la
même manière, les Juifs ont glorifié Dieu parce
qu'ils avaient voulu le tuer et parce qu'ils avaient refoulé
le souvenir de cet acte. Et de la même manière, et pour
les mêmes raisons, ils ont glorifié Moïse et en ont
fait le fondateur du Judaïsme.
On peut également remarquer
que les meurtriers du Christ ressuscitent celui qu'ils ont mis
à mort et en font le centre de leur culte religieux. Ce Christ
ressuscité et glorifié, c'est en quelque sorte le totem
de celui qu'ils ont crucifié.
On peut peut-être prolonger
d'une autre manière la lecture que Freud fait de l'histoire du
Judaïsme. Ce serait justement parce que les juifs ont
refoulé le fait qu'ils avaient voulu tuer Dieu qu'ils donnent,
dans leur culte, une place si importante à la Loi et aux
interdits, et en particulier au premier commandement :
« Tu n'auras pas
d'autres dieux pour me braver ».
En effet, pour Freud, le
démenti et le refoulement d'une transgression constituent des
supports qui suscitent la prégnance de la Loi et des interdits
et permettent leur transmission de génération en
génération. Et ils le font beaucoup mieux que le simple
rappel de cette loi et l'exhortation à s'en
souvenir [26]. Ainsi, pour Freud, c'est le
démenti du meurtre du père (le chef de la horde) qui
explique la force de l'interdit du parricide et de l'inceste.
Et c'est le démenti, par les Juifs, du meurtre de Moïse
qui explique l'importance qu'a prise pour eux la Loi de ce
Moïse.
Ce même processus a
été analysé par Adorno (en 1950) et Milgram
(en 1960-63) lorsqu'ils ont conduit leurs études sur les
anciens criminels nazis. Ils ont montré que ce sont souvent
d'anciens criminels (nazis par exemple) qui affichent une conception
rigide de la rigueur morale. Ils revendiquent une forme de
moralité légaliste d'autant plus qu'ils refoulent le
souvenir d'avoir transgressé cette loi et qu'ils s'en sentent
coupables [27].
Les risques du devoir de
mémoire
Nous voulons maintenant
réfléchir de manière plus générale
sur le rôle de la mémoire. Quelle est son
influence ? Quelle est sa fonction ? Est-elle
culpabilisante ou responsabilisante ? Y a t'il une bonne et une
mauvaise manière de
« faire mémoire » ? Nous touchons là à la
discussion actuelle sur le rôle et l'utilité (ou la
nocivité) du « devoir de
mémoire ».
Que ce soit dans le champ de la
religion ou dans celui de la politique, nous faisons mémoire
d'un certain nombre d'événements qui peuvent être
considérés comme des fautes majeures et « déterminantes », c'est-à-dire ayant une importance
décisive non seulement pour ceux qui les ont commises mais
aussi pour les générations qui leur ont
succédé.
La désobéissance
d'Adam et Eve peut être considérée comme le
paradigme de ces événements fautifs « déterminants » [28]. Du
fait de cette désobéissance, l'ensemble de
l'humanité est définie comme capable et
éventuellement coupable d'un crime majeur : le crime
contre Dieu. Et l'enseignement catéchétique de la
théologie du péché originel peut être
considéré comme une forme de « devoir de
mémoire »
de cet événement. Chacun est appelé à se
souvenir que, du fait de la faute d'Adam et Eve, il est
incontournablement pécheur.
La Shoah peut également
être considérée comme un événement
fautif majeur et
« déterminant ». Par la Shoah, les hommes sont reconnus capables et
éventuellement coupables d'un crime nouveau : le crime
contre l'humanité. On peut dire que la Shoah définit un
nouveau statut à l'humanité.
Et nous posons la question :
de quelle manière est-il souhaitable de faire mémoire
de ces événements fautifs
« déterminants » ?
Nous présenterons deux
manières de faire mémoire, la première nocive et
la seconde utile. Nous les expliciterons par rapport à notre
paradigme des événements fautifs, la faute d'Adam et
Eve.
Première approche du devoir
de mémoire. La faute d'Adam et Eve induit pour l'ensemble de
l'humanité une forme de devoir de mémoire. Chacun doit
se rappeler qu'il est par nature pécheur et incapable par
lui-même de faire le bien.
On saisit ainsi l'effet doublement
pervers de ce mode de mémoire. Tout homme, parce qu'il porte
la mémoire de la désobéissance d'Adam et Eve, se
sent culpabilisé d'une « faute » incompréhensible. Mais, en
même temps, il est rendu irresponsable de la
réitération de cette faute.
Les bons théologiens nous
font un devoir de nous souvenir que nous portons en nous
l'héritage (ou la « mémoire ») de la faute d'Adam et Eve. On pourrait
supposer que cela pourrait nous éduquer à ne pas
reproduire cette faute. Mais en fait, disent les psychanalystes,
cette « mémoire » se manifeste surtout en nous comme une
sorte de sentiment de culpabilité plus ou moins inné.
Et cette culpabilité, surtout si on la refoule, peut conduire
à une compulsion de répétition,
c'est-à-dire au besoin de répéter la faute dont
on se sent coupable. Autrement dit, le devoir de mémoire
aurait un effet inverse de celui escompté.
Et par ailleurs, le sujet est
déresponsabilisé par rapport à sa propre
liberté. La responsabilité du fait qu'il
réitère la faute originelle est reportée, on
pourrait dire transférée, sur l'ancêtre fautif.
Le fait de rappeler constamment la faute de l'ancêtre
dédouane le sujet de sa responsabilité propre. Le sujet
est, pourrait-on dire, rendu quitte de sa propre
responsabilité par rapport au présent et à
l'avenir. Or, même s'il est exact que nos désirs
agressifs, sexuels et autres sont incontournables et ne peuvent
être dominés, il n'en reste pas moins que le
contrôle du passage à l'acte relève, lui, de
notre responsabilité.
Tout « devoir de
mémoire », et en particulier celui relatif à la Shoah,
peut avoir, de la même manière, un effet doublement
pervers. Il peut devenir, lui aussi, une forme de culpabilisation et
de déresponsabilisation. Et les deux sont liés. En
effet, par le fait que nous accomplissons ce devoir de mémoire
et de repentance (focalisé d'ailleurs sur une période
où nous n'étions pas acteurs), nous sommes, pourrait-on
dire, rendus quitte de notre propre responsabilité par rapport
au présent et à l'avenir.
Nous pouvons faire acte de
mémoire et de contrition pour l'antisémitisme
français en 1942, et, du coup, pleinement rassurés
sur nous-mêmes et sur notre vertu, nous pouvons, par exemple,
condamner la politique d'Israël avec des arguments qui frisent
l'antisémitisme.
De même, nous pouvons
à la fois faire mémoire des convois des juifs
expédiés de Drancy à Dachau et
simultanément commander des charters pour renvoyer les Maliens
dans leur pays d'origine où c'est peut-être aussi la
mort qui les attend [29].
De même, nous pouvons battre
notre coulpe pour l'attitude des Français et des Allemands qui
se sont rendus plus ou moins passivement complices de crimes contre
l'humanité et simultanément refuser d'intervenir dans
les génocides qui se perpétuent aujourd'hui en Afrique
en arguant que « ce n'est pas notre
problème ».
C'est le devoir de mémoire
lui-même qui, en mettant le projecteur sur le passé,
dispense de la lucidité vis à vis du présent. On
se défausse, par le devoir de mémoire, de sa propre
responsabilité sur le présent et l'avenir.
Il faut à ce sujet
dénoncer la tentation du « fondamentalisme ». Etre fondamentaliste, c'est sacraliser la
Bible. Mais on peut aussi avoir une attitude « fondamentaliste » par rapport à d'autres
« archives » de l'histoire. On peut sacraliser un
élément ou un moment de l'histoire, que ce soit une
tragédie (la Shoah) ou un haut-fait (par exemple la
protestation de Luther devant la diète de Worms ou l'appel du
18 juin 40 du général de Gaulle).
L'« archive » devient alors une « relique » au lieu d'être un
« aiguillon ». Cette sacralisation de l'« archive » la fige et dispense d'y voir un
enseignement qui doit être actualisé et mis en �uvre au
présent d'une manière nouvelle. La sacralisation de la
Bible interdit que l'on transfère son enseignement à
des situations nouvelles. La commémoration de la protestation
de Luther devient une forme de conservatisme qui nous dispense
d'être, à notre tour, des protestataires. La
commémoration de l'appel du 18 juin 1940 devient un
acte de conformisme synonyme d'allégeance au pouvoir en place
alors que l'appel du Général de Gaulle était en
fait un acte de désobéissance. Ainsi une excessive
fidélité induit une forme
d'infidélité.
� Faudrait-il donc renoncer
à tout devoir de mémoire ? Certes non, mais il
faut concevoir celui-ci d'une tout autre manière. Il faut
substituer le souvenir responsabilisant à la mémoire
culpabilisante et dé-responsabilisante.
Il importe de se souvenir de
l'événement fondateur (la désobéissance
d'Adam et Eve, la Shoah...). Mais, au lieu de le comprendre sous le
mode d'une catastrophe appartenant à un passé, il
faudrait le comprendre comme la préfiguration d'un possible et
d'un risque pour le présent et l'avenir.
Nous l'avons déjà
dit, la désobéissance d'Adam et Eve ne doit pas
être conçue comme la génétique d'un
déterminisme, mais comme une leçon, un avertissement et
un exemple à ne pas imiter. Elle est alors lue comme le
prototype de ce qui peut avoir lieu aujourd'hui et demain en tant que
tentation des hommes de tous les temps.
Et dans ce cas, la faute de la
désobéissance d'Adam et Eve ne suscite pas une
culpabilité, mais, bien au contraire, engendre une
responsabilité. La « scène
première » est comprise comme la justification d'un interdit
pour aujourd'hui et pour demain : tu ne braveras pas Dieu, tu ne
convoiteras pas, tu ne tueras pas, tu ne commettras pas
l'inceste. Le Décalogue est alors considéré
comme une exhortation à ne pas reproduire la faute d'Adam et
Eve.
Cette exhortation se formule comme
un interdit. Mais elle est aussi une promesse énoncée
au futur : puisque tu te souviens d'Adam et Eve, tu ne
reproduiras pas leur faute, tu ne braveras pas le Seigneur ton Dieu,
tu ne tueras pas (ton père, par exemple), tu ne convoiteras
pas (les femmes de ton père par exemple).
Au lieu de faire mémoire
d'une faute culpabilisante, on se souvient de ce qui a eu lieu et qui
peut se renouveler. Alors que la mémoire culpabilisante est
tournée vers le passé, le souvenir, lui, est
tourné vers une responsabilité vis à vis du
futur. La mémoire va de pair avec la tare, le souvenir avec
l'expérience, c'est à dire avec la leçon.
De même les
commémorations de la Shoah devraient être
considérées non pas tant comme la mémoire d'une
faute que comme le rappel et le souvenir d'un interdit. L'oubli dont
il faut se prévenir, ce n'est pas celui de la faute, mais
celui de l'interdit.
Il faut certes commémorer
la Shoah. Mais autrement. En insistant plus sur la
responsabilité vis-à-vis d'aujourd'hui et de demain, et
moins sur la culpabilité vis-à-vis d'hier. Faire
mémoire de la Shoah, c'est se souvenir de la Shoah non pas en
tant qu'événement du passé mais plutôt en
tant que prédiction d'une nouvelle catastrophe toujours
possible qu'il est de notre responsabilité
d'empêcher.
On peut peut-être reprendre
ici la thèse de Jean-Pierre Dupuy dans son ouvrage
Le catastrophisme
éclairé [30]. Les prophètes d'Israël
prédisaient le malheur pour que ce malheur n'ait pas lieu. Ils
disaient : « Voilà ce qui va arriver,
indubitablement. » Et le peuple, devant cette prédiction
alarmiste et fatale, se repentait, changeait de comportement et par
là même agissait de telle sorte que la prédiction
ne se réalise pas.
Dans cette optique, la Shoah doit
être comprise comme une prédiction qui prouve, par les
faits de l940-1945, que ce qu'elle prédit peut tout
à fait arriver. Et par là même, cette
prédiction peut forcer à la conversion. Et on peut
espérer qu'ainsi, par le changement de notre comportement,
nous déjouerons sa réitération, sous quelque
forme que ce soit.
Ainsi le repentir, selon cette
perspective, n'a pas à être l'aveu d'une
culpabilité, mais bien plutôt une décision de
changer de comportement.
_________________________________________________________________________
[1] La théologie protestante (surtout celle de
Calvin et Zwingli) est différente et fait de la
célébration de l'eucharistie un simple
mémorial.
[2] cf. Didier Dumas, L'Ange et le fantôme, Minuit et Nina Canault, Comment paye-on la faute de ses
ancêtres ? DDB
1998.
[3] S. Freud, Totem et tabou, Payot.
[4] Dans d'autres passages de la Bible,
l'expression
« connaissance du bien et du
mal » a,
peut-être, entre autres, une signification sexuelle. Ce n'est
sans doute pas par hasard si les deux références de la
Bible à une « non-connaissance du bien et du
mal »
(cf. Deut 1,39 et 2 Samuel 19,36) concernent des
enfants avant leur puberté et des vieillards qui n'ont plus de
vie sexuelle.
[5] Gen 30,14-16 et Cantique des cantiques 7,14.
[6] Il s'agit de l'épopée de Gilgamech écrite à partir de 2000 Av.
JC
[7] On trouve cette interprétation en particulier
dans le Tanhuma Buber
et le Genèse Rabba (commentaires midrachiques du livre de la
Genèse datant des premiers siècles de notre ère)
Cf Robert Graves et Raphaël Patai, Les mythes hébreux, Fayard 1987, page 131.
[8] Cf Didier Dumas, La Bible et ses fantômes, DDB 2001, page 82.
[9] Pourtant il semble que Freud a imaginé sa
scène première totalement indépendamment du
récit biblique.
[10] Cf Paul Ric�ur, Le conflit des interprétations, Seuil 1969, page 133.
[11] Freud, Moïse et le
monothéïsme,
Gallimard 1948 et 1993, page 123.
[12] Cf Freud, Moïse... page 44.
[13] Freud, Moïse... page 123.
[14] Freud, Totem et tabou, Petite Bibliothèque
Payot, 2001, page 221.
[15] S. Freud, Moïse... op cit, page 198.
[16] Saint Thomas, Somme théologique, I, II, q. 81, a. 1
[17] Saint Thomas, Somme contre les gentils, 1, IV, c. LII
[18] Calvin, Institution de la religion
chrétienne,
Genève, Labor et Fides, 1955, II, chapitre 1, par. 8, Page
17.
[19] Il explique ce paradoxe de manière d'ailleurs
assez peu claire. « S'il y a pénitence, c'est qu'il y
a culpabilité ; s'il y a culpabilité, c'est qu'il
y a volonté ; s'il y a volonté du
péché, ce n'est pas la nature qui nous
contraint » (Saint Augustin, Contra Felicem Manichaem, Patrologie latine de Migne, Paris Garnier
1841-1842, cité par Roquefort, op. cit. page 96).
[20] C'est-à-dire décrété par
principe.
[21] Paul Ricoeur, Finitude et culpabilité, Aubier-Montaigne.
[22] Cf Daniel Roquefort, L'envers d'une illusion, Freud et la religion
revisités,
Erès, 2002, page 121.
[23] Freud, Moïse... op cit pages 181, 182, 243.
[24] Freud, Moïse... op cit, page 181. Il est possible que le Zohar,
texte juif du XIIIe siècle de notre ère, fasse
référence (Zohar I 6a) au meurtre de Moïse
(peut-être par Josué et Caleb, ses deux fils spirituels)
au moment de l'entrée en terre promise, cf Eliane Amado
Levy Valensi, Le Moïse
de Freud, Editions du
Rocher, 1984, page 112.
[25] Le sujet, dit Freud, « ne reproduit pas le fait oublié
sous forme de souvenir mais sous forme d'action : il le
répète sans savoir qu'il le
répète » (cette citation extraite du texte de Freud, datant
de 1914, intitulé « Remémoration,
répétition, perlaboration », est citée par Paul
Ricoeur, La
Mémoire,l'histoire, l'oubli, Points, Seuil, p.84).
[26] Freud, Moïse..., op cit, page 198 ; Roquefort, op cit, page
162.
[27] Cf Owen Fanagan, Psychologie morale, in
Dictionnaire d'Ethique et
de philosophie morale
(dir Monique Canto-Sperber), PUF, 2001, page 1305.
[28] Pour Freud, le paradigme des
événements fautifs déterminants serait sans
doute la scène première du meurtre du père par
ses fils.
[29] Il est clair qu'on ne peut pas mettre sur le
même plan les charters pour le Mali et les convois pour
Auswitch. Mais, en revanche l'apathie des Français et leur
manière de se réfugier derrière le principe
"nécessité fait loi", elles, sont comparables.
[30] Jean-Pierre Dupuy, Le catastrophisme
éclairé,
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