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Contre toutes les seigneuries

   

 

Alain Houziaux

Précédemment publié dans l'hebdomadaire protestant « Réforme » du 22 janvier 2009

 

 

3 février 2009

Le grand reproche que l'on fait aux exigences prêchées par le christianisme et par le Christ  (en particulier dans ses paraboles), c'est qu'elles sont utopiques. Pensez donc ! Donner le même salaire à ceux qui travaillent une heure par jour et à ceux qui travaillent onze heures (Mt 20,8-10) ! Inviter les clochards aux repas du Rotary Club (Lc 14,15-24) ! Renoncer à tous ses biens pour les donner aux pauvres (Mc 10,21) ! ...
Suivre les exigences de l'Évangile en matière politique serait donc impossible et, bien plus encore, impraticable et néfaste. Vouloir instaurer le Royaume de Dieu sur terre, ce serait une tentation utopique et perverse. D'ailleurs, dira-t-on, tous les utopistes qui ont voulu le faire sont devenus des dictateurs et des fanatiques. De fait, il faut se méfier des utopistes. Ils commencent par vouloir la justice et finissent par organiser la police. Jésus lui-même évoque et condamne «  les violents qui veulent s'emparer du Royaume de Dieu » (Mt 11,12). Il fait ainsi référence aux Zélotes, c'est-à-dire aux utopistes de son temps qui veulent établir le Royaume par la force.

Mais alors, que faire de l'enseignement du Christ ? Faut-il considérer Jésus comme étant, lui aussi, un utopiste dont il faudrait se méfier ? C'est ici qu'il faut introduire une distinction entre les prophètes et les utopistes. Jésus n'était pas un utopiste, c'était un prophète. Les prophètes utilisent l'utopie, non pas pour l'instaurer, mais comme le détonateur d'une prise de conscience, d'une interpellation et d'un appel qui mettent en route.
Ils appellent à placer dans notre monde les arrhes et les prémices du Royaume.
Les utopistes, au contraire, tentent d'instaurer une « cité prison » qu'ils font tomber du ciel de leurs idées et de leurs principes. Les prophètes sont des idéalistes, les utopistes sont des hommes de pouvoir. L’utopiste dit : « Le sabbat doit être respecté et appliqué quand bien même l'homme dût en mourir », et Jésus le prophète répond : « Le sabbat est fait pour l'homme et non l'homme pour le sabbat. »(Mc 2,27). Les prophètes sont idéalistes quant aux fins qu'ils poursuivent mais aussi quant aux moyens qu'ils mettent en œuvre pour poursuivre ces fins. Les utopistes poursuivent des fins idéalistes, mais souvent par des moyens qui ne le sont guère.

Savonarole, Calvin, Torquemada, Müntzer et Robespierre étaient des utopistes qui ont cessé d'être des idéalistes. Mais Ésaïe, Amos, Jésus et Martin Luther King étaient des idéalistes qui sont devenus des prophètes parce qu'ils sont restés des idéalistes. Et les chrétiens, en matière de choix de société, sont appelés à suivre leur exemple. C'est pourquoi j'aimerais que l'on puisse dire du chrétien : il est idéaliste parce que chrétien et chrétien parce qu'idéaliste.
Si je dois donner une définition simple de ce qu'est un idéaliste, je dirai que c'est le contraire d'un homme résigné. L’idéaliste ne se résigne pas à ce que le monde soit comme il est et qu'il ne puisse être autrement. C'est avant tout un homme d'espérance. L’espérance, c'est croire que la transformation du monde est possible. L’espérance et l'idéalisme, c'est le contraire de l'accoutumance à la médiocrité et à l'injustice. Lorsque l'on veut critiquer les idéalistes, on dit souvent qu'ils ne servent à rien. C'est tout à fait inexact. Les idéaux des idéalistes ont toujours été de puissants moteurs de changement. Les républicains, les socialistes, les dreyfusards, les catholiques sociaux, les protestants fondateurs de coopératives étaient des idéalistes et ont joué un rôle déterminant dans la société.

La prédication de Jésus doit donc nous conduire à une action politique de type prophétique. Cette prédication n'est pas une doctrine ou un programme politique. Elle est plutôt une critique constante des injustices et des oppressions, et elle appelle à une mise en œuvre de « pierres d'attente », nous dirons aussi d' « anti-chambres », du Royaume. La prédication chrétienne nous appelle à une forme de soupçon vis-à-vis de toute forme de pouvoir et de pensée (politique, économique, ou autre) qui deviendrait hégémonique et qui prétendrait être seule légitime. Si Jésus-Christ a été appelé « Seigneur » par les premiers chrétiens, c'est en signe de défiance vis-à-vis de tous les seigneurs, de toutes les seigneuries et de tous les intégrismes de ce monde. L’intégrisme n'est pas l'apanage des seuls religieux. Dans d'autres domaines, il s'appelle pensée unique, c'est-à-dire le conformisme sanctifié en vérité unique. L’intégrisme, c'est considérer que tous ceux qui ne pensent pas comme vous sont des idiots qui n'y connaissent rien. Et les intégristes, dans ce sens, sont aujourd'hui nombreux, en particulier dans le champ de l'économie où le libéralisme est conçu comme la seule voie possible.

 

 

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