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L'ingérence, un droit, un devoir, un abus ou une mission ?

 

Alain Houziaux

   

27 octobre 2006
Le devoir d'ingérence, jusqu'où ? A-t-on le droit d'ingérer dans la vie d'un pays et aussi dans le champ de la liberté d'autrui au nom d'impératifs humanitaires de nature morale ? Cette question est difficile. Peut-on tenter une approche biblique de cette question ?

 

Une ingérence de Jésus : la guérison du démoniaque de la Décapole

Le récit de Marc 5 est un récit d'ingérence humanitaire. Jésus va guérir un démoniaque. Mais ce qui caractérise ce récit par rapport à d'autres récits de guérisons miraculeuses, c'est que Jésus va guérir le démoniaque contre sa volonté et contre la volonté de ceux qui ont la garde de cet incapable. Et c'est pour cela que l'on peut caractériser l'acte de Jésus comme un acte d'ingérence.

Rappelons le contexte. Le démoniaque est aliéné, ce qui veut dire qu'il n'est pas libre de lui-même et qu'il est inapte à se libérer par lui-même. De plus, ce démoniaque est en danger. Le texte dit qu'il se déchire avec des pierres. Apparemment, toutes les conditions sont réunies pour qu'un ingérence humanitaire soit légitime.

Le démoniaque court vers Jésus. Mais, oh surprise,  ce n'est pas pour lui demander assistance. Il s'adresse à Jésus en disant : « De quoi te mêles-tu ? Je t'adjure par Dieu, ne me tourmente pas ». En fait le démoniaque semble être partagé, divisé. Une part de lui-même refuse la guérison. Ce phénomène d'attirance-répulsion est tout à fait compréhensible. Le malade veut être guéri, mais la puissance démoniaque et maléfique qui est en lui se refuse à être vaincue.

La guérison est toujours un acte de combat qui fait mal au mal. C'est une épreuve de force à laquelle une part du malade se refuse. C'est pourquoi le peuple au sein duquel il est fait ingérence reçoit souvent cette ingérence comme un abus de puissance, une violation, une forme d'humiliation et même de punition. Et c'est vrai que le fait de lui porter assistance est souvent l'occasion de le catéchiser et de l'admonester et d'exercer sur lui, sans vergogne, une forme d'abus de puissance.

Ainsi l'acte d'ingérence de Jésus sur la personne du démoniaque s'effectue sous la forme d'un corps à corps. L'ingérence est effectuée par amour mais aussi par la force.

La suite du récit va dans ce sens. Jésus est conscient qu'il utilise la force. Les esprits impurs sont expulsés du malade. Mais Jésus ne profite pas de sa victoire. Il laisse la vie sauve aux esprits impurs. Ils pourront aller loger dans les cochons qui peuplent ce pays de païens.

Ainsi, Jésus laisse la vie sauve au mal. Pourquoi ? Celui qui effectue un acte d'ingérence a conscience que son action peut, d'une manière ou d'une autre, être considérée comme illégitime. Il a violé le domicile de l'autre, sa liberté et sa volonté. Et c'est pourquoi le vainqueur garde une certaine mauvaise conscience de sa victoire et il donne la vie sauve au vaincu.

Il est vrai que dans notre récit, les cochons dans lesquels se sont logés les démons du démoniaque se précipitent dans la mer. Mais Jésus n'y est pour rien.

Comment se termine le récit ? Le démoniaque est guéri, mais il ne manifeste pas immédiatement sa reconnaissance. Quant aux habitants du pays, ils sont franchement furieux. Ils ont perdu deux milles cochons ! Et ils sont aussi furieux contre le démoniaque. Ils demandent à Jésus de quitter le pays. Ces braves gens n'avaient rien demandé à Jésus. Chacun chez soi et les cochons seront mieux gardés !

Ainsi l'ingérence du Fils de Dieu en terre païenne met clairement en valeur l'ambiguïté de toute forme d'ingérence. D'ailleurs, on peut dire que l'ingérence de Jésus sur la terre des hommes a mal tourné et qu'elle s'est soldée par la crucifixion du missionnaire.

Ces considérations ne sont pourtant pas faites pour récuser toutes formes d'ingérence. Il y a des devoirs et des responsabilités que l'on peut juger comme absolus, c'est-à-dire nécessaires et légitimes même s'ils conduisent à l'échec, à l'impopularité et à la croix. Le fait que nous placions la croix au centre de nos temples et de nos églises est là pour nous le rappeler.

 

L'effet pervers de la parabole du bon samaritain

Il y a donc, à mon sens, un droit et même un devoir d'assistance humanitaire et celui-ci doit pouvoir s'exercer même par ingérence dans les affaires relevant de la compétence d'un Etat. « On n'acceptera bientôt plus que l'on puisse pénétrer dans un pays pour y faire la guerre et que l'on ne puisse y entrer pour y faire la paix et secourir les hommes » (B. Kouchner).

Ainsi, me semble-t-il, le problème de l'ingérence ne se pose donc pas en termes de droit. C'est clair, il y a un droit à l'ingérence. Il se pose plutôt en termes d'efficacité.

En effet l'assistance aux populations en danger peut avoir des effets pervers. En Somalie, l'argent consacré à la protection des populations servait aussi à alimenter l'économie de guerre. A Srebrenica, l'évacuation des musulmans bosniaques hors de la ville a aidé à la réalisation des plans des Serbes. L'aide humanitaire a permis de sauver des minorités opprimées (les Tutsis), mais celles-ci peuvent elles-mêmes devenir plus tard oppressives et violentes.

Le fait d'avoir à porter assistance aux pays qui sont en état de désastre économique ne nous dispense pas de nous interroger sur les conséquences de notre action. Il nous dispense encore moins de réfléchir sur les causes de la situation qui nous a incité à l'ingérence et d'agir au niveau de ces causes.

Ce dernier point est à mon sens tout à fait fondamental et les bons chrétiens adeptes de l'humanisme philanthropique l'oublient bien souvent. Le christianisme a souvent favorisé un glissement du politique vers la morale, de la responsabilité vers la culpabilité. L'ingérence est le fruit d'une certaine conception de la morale et de la culpabilité des nations riches et chrétiennes. Et cette ingérence, hélas, dispense souvent ces nations de poser le problème en termes de politique. On va secourir les victimes sans rechercher les causes.

 D'où viennent les armes qu'utilisent les tribus en conflit ? Qui a soutenu les tribus qui s'entre-déchirent ? Quels sont les diamantaires prêts à profiter des crimes ou des victoires des uns et des autres ?

Les chrétiens ont appris que le premier des devoirs est celui de l'amour, de l'aide et de l'assistance. C'est le sens de la parabole du bon samaritain. Celui-ci ne demande pas au blessé pourquoi il est blessé. C'est clair, la charité ne pose pas de questions et ne doit pas en poser. C'est la grandeur du christianisme, mais, reconnaissons-le, c'est aussi sa faiblesse.

« Ayons le courage de nous défier de la compassion, ce coupable alibi de l'indifférence politique » (Danielle Sallevane, « Le Monde Diplomatique », hors série, mars 1997).

 

L'ingérence en amont

Soyons clair. Je pense que l'ingérence est nécessaire et légitime. Mais, pour être utile, elle devrait s'exercer en amont des situations dramatiques, c'est-à-dire au niveau des causes qui les déclenchent : à savoir la présence d'armes et de groupes armés.

Cette ingérence « en amont » pourrait, sous l'égide et le contrôle de l'ONU, s'exercer sous trois formes :

. décréter un embargo sur la livraison d'armes aux pays « sensibles ».

. interdire à ces pays d'avoir des armées (on l'a fait pour l'Allemagne après 1945, je ne vois pas pourquoi on ne pourrait pas le faire pour d'autres pays à risque).

. placer des Casques bleus, à titre préventif, dans les régions où des conflits internes pourraient advenir.

Je sais bien que ces propositions peuvent paraître irréalistes. Que ceux qui ont des propositions réalistes à faire le fassent !

De toute façon, il est intolérable de rester les bras croisés en considérant que les combats fratricides des populations africaines et la misère qui en découle est une fatalité par rapport à laquelle on ne peut rien faire, ou même on ne doit rien faire.

Une question reste. L'ingérence humanitaire « en aval », même si elle n'est pas vraiment utile, reste-t-elle cependant requise ? Je dirais oui. En effet il faut continuer à lutter contre l'intolérable même si c'est « pour rien », gratuitement, inutilement.

 

Le droit de faire la guerre, jusqu'où ?

Venons-en à une question qui, de toute évidence, est tout à fait différente de celle de l'ingérence humanitaire mais qui a néanmoins quelques points communs avec elle : a-t-on le droit d'entrer en guerre contre un autre pays (ce que l'on fait, presque toujours, au nom de justifications politiques, voire morales et idéologiques) ? La guerre est clairement une forme d'ingérence. Et l'ingérence est quelquefois une forme de guerre en particulier lorsqu'elle se fait de manière militaire.

Les théologiens du Moyen Age avaient précisé quatre conditions pour qu'une guerre puisse être considérée comme juste : répondre à un but légitime (rétablir un ordre qui a été détruit) ; être décidée par une autorité légitime (en effet, à l'époque, tout le monde se faisait la guerre) ; utiliser des moyens proportionnés et adaptés à la situation ; et enfin, avoir quelques chances de succès (ce dernier principe relevant non pas du cynisme, mais de la prudence).

Aujourd'hui, on fait de plus en plus la différence entre les mauvaises guerres (les guerres tribales, celles d'Etat à Etat) et les guerres que l'on voudrait considérer comme justes. Ces dernières sont comprises comme une forme d'ingérence nécessaire et légitime d'une puissance plus ou moins mondiale (qui se veut le « gendarme du monde ») dans les affaires internes d'un petit pays considéré comme malade ou fautif (la Somalie, l'Irak...).

Et, à propos de cette nouvelle manière de concevoir les guerres « justes », les critères de la théologie scolastique continuent à être invoqués. Le but qui sera considéré comme légitime, ce sera par exemple celui de mettre fin à une violation des Droits de l'homme. L'autorité qui sera considérée comme légitime, ce sera par exemple celle de l'ONU. Et le critère de l'exigence de réussite reste pertinent (cf. l'enlisement de la France en Algérie, et celui des Etats-Unis au Vietnam et sans doute en Irak).

Comme le remarque Jacques Attali, les guerres qui, aujourd'hui, se prétendent « justes » se présentent en fait comme des opérations de police décidées par l'ONU opérant à l'intérieur des limites de son territoire, c'est-à-dire la planète entière. Et même si ce sont, par exemple, les Etats-Unis et leurs alliés qui décident d'une guerre, ils prétendent, à tort ou à raison, le faire au nom de la communauté internationale.

Le rôle qu'ils prétendent assumer serait comparable à celui du magistrat dont la fonction est de punir et éventuellement de mettre sous tutelle, de gré ou de force, ceux que l'on juge incapables de prendre en main leur propre destin. Il faudrait donc revenir sur la distinction que faisait Paul Ric�ur (cf. son article « Etat et violence » dans l'ouvrage Histoire et vérité) entre la violence du magistrat qui inflige une peine (cette violence pouvant être considérée comme légitime) et celle d'un Etat qui fait la guerre (celle-ci ne l'étant pas).

Mais cette manière de justifier la guerre me paraît tout aussi suspecte que la justification des croisades qui, elles aussi, se présentaient comme une ingérence nécessaire au nom du Bien. Il n'y a pas de guerre juste. Il n'y a que des guerres tout court qui sont purement et simplement l'application de la loi du plus fort.

Même lorsque la guerre est nécessaire, elle est injustifiable.

 

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