La Bible et la
politique
La soumission au
pouvoir de l'État, jusqu'où ?
Alain
Houziaux
27 octobre 2006
Qu'est-ce qui légitime le
pouvoir de l'Etat ? Jusqu'où les chrétiens
doivent-ils se soumettre au pouvoir de l'Etat ? A partir de
quand le pouvoir de l'Etat devient-il injuste ? A partir de
quand le chrétien doit-il se révolter contre ce
pouvoir ?
« Rendez à César ce
qui est à César et à Dieu ce qui est à
Dieu » (Marc 12, 13-17)
Quand on veut refuser aux chrétiens
le droit d'interférer, au nom de sa foi, dans le
fonctionnement laïc de l'Etat, on invoque cette phrase de
Jésus-Christ : « Rendez à César
ce qui est à César et à Dieu ce qui est à
Dieu ». Autrement dit : Restez dans vos Eglises et ne
vous mêlez pas, en mettant en avant les exigences de votre
Evangile, des affaires de l'Etat.
Il faut d'abord rappeler dans quel contexte
Jésus a prononcé la phrase en question. Il
répond à la question des Pharisiens et des
Hérodiens : « Est-il permis de payer l'impôt
à César ? » Autrement dit le
chrétien doit-il se soumettre à la loi de
l'Etat ?
On peut interpréter la parole de
Jésus de trois manières différentes.
. Première interprétation : Jésus apprécie positivement le
rôle de l'Etat, et il conseille aux Pharisiens et aux
Hérodiens de payer l'impôt et de se soumettre aux lois
civiles.
Ainsi Jésus reconnaîtrait que
l'Etat est une bonne chose. Par la collecte de l'impôt, l'Etat
organise une redistribution et une régulation des richesses.
Et il institue la notion de service public. Ainsi l'Etat instaure un
analogue laïque et profane de la notion religieuse de
communauté et de solidarité.
C'est cette conception de l'Etat que l'on
retrouverait chez Paul (Romains 13). Le rôle de l'Etat est
d'établir des lois et de les faire appliquer. Ces lois sont
laïques, mais en fait elles doivent être
considérées comme une traduction laïque des lois
religieuses. Grâce à l'Etat, tous, croyants ou non,
appliquent la loi de Dieu. Les lois civiles suscitent une forme de
régulation des passions individualistes ; elles rendent
obligatoire une certaine forme de vertu chrétienne.
C'est cette conception de l'Etat qui se
retrouve dans la « doctrine des deux
règnes » de Luther. Celle-ci est souvent mal
comprise. Luther ne considère pas l'Etat comme
séparé et indépendant de l'Eglise. Il
considère que l'Etat est une traduction laïque des
exigences religieuses. Il a donc une fonction tout à fait
légitime, même vis-à-vis de l'Eglise.
. Deuxième interprétation : Jésus demande à ceux qui
l'interrogent « Qu'avez-vous dans vos
poches ? » Le fait est là : ils ont dans
leurs poches de la monnaie qui est à l'effigie de
César. Et Jésus leur dit en substance :
« Puisque vous avez dans vos poches de la monnaie de
César, puisque vous faites du commerce, puisque vous
participez au règne du monde et de César, soyez
cohérents avec vous-mêmes. Et soumettez-vous au
règne du monde auquel vous participez. Vous êtes bien
obligés de le reconnaître, vous ne vivez pas selon les
seuls principes de la foi (refus des richesses, amour de la
pauvreté et du partage). Vous faites des affaires. Donc,
puisque c'est comme ça, payez l'impôt sur les
sociétés, sur le commerce et sur les affaires
profanes.
En fait, la parole de Jésus serait
une forme de concession. Il dit aux Pharisiens et aux
Hérodiens qu'il vaudrait mieux qu'ils ne participent qu'au
règne de la grâce gratuite de Dieu. Mais, puisqu'ils
participent au monde de César, ils doivent se soumettre aux
règles de ce monde.
De la même manière, Saint Paul
dit également sous forme de concession : il vaudrait
mieux que vous restiez chastes, mais puisque, de fait, vous
brûlez, il vaut mieux que vous vous mariiez
(I Cor. 7,9).
Selon cette deuxième
interprétation, l'existence du règne de César,
à côté du monde de Dieu, est une sorte de
concession faite à la chair, et à leur
incapacité à vivre uniquement selon leur foi.
. Troisième
interprétation :
« Rendez à César ce qui est à
César » signifierait : restituez à
César tout ce que vous lui devez et ce afin de ne plus rien
lui devoir. Ainsi vous serez libres vis-à-vis de lui et
libérés de son pouvoir. L'Etat ne doit avoir aucune
emprise sur vous car l'Etat est l'oeuvre de Satan, de
l'Antéchrist.
Dans cette optique, les chrétiens
devraient chercher à désorganiser le bon fonctionnement
de l'Etat, celui-ci étant un pouvoir opposé à
celui de Dieu. Cette tradition d'anarchisme libertaire et spirituel a
été féconde en particulier dans le judaïsme
des dix-neuvième et vingtième siècles (Buber,
Bloch, Benjamin et Bernard Lazare) ; c'est en fonction de cette
vision que certains juifs refusaient la création de l'Etat
d'Israël.
On voit donc que la réponse de
Jésus est ambiguë et qu'elle peut être
interprétée de plusieurs manières. Elle
n'interdit pas clairement de doit de désobéir à
l'Etat.
Peut-il être
légitime de désobéir à
l'Etat ?
L'Etat est ambivalent par essence
même. Il est porteur d'une tension entre la Puissance et le
Droit, entre la Force et la Justice.
Dans l'Ancien Testament, on perçoit
déjà cette ambiguïté. Elle se formule alors
de la manière suivante : Israël doit-il se
constituer en Etat tout comme les autres
« nations » païennes ? En se
constituant en Etat (sous la forme de royauté), perd-il sa
sainteté ? Cesse-t-il alors de se soumettre à
l'autorité exclusive de Dieu, dont seuls les prophètes
et les prêtres sont les intermédiaires ?
L'Ancien Testament cite plusieurs cas de
refus d'obéissance au roi, c'est-à-dire à l'Etat
par ce que l'on appellerait aujourd'hui une forme
d'« objection de conscience » motivée par
des raisons spirituelles (cf. 1 Sam. 22 ;
2 Sam. 24 ; 1 Rois 18,3).
L'Ancien Testament cite plusieurs cas de
refus d'obéissance au roi par une forme d'objection de
conscience. Ainsi la garde personnelle de Saül se refuse
à lui obéir lorsqu'il donne l'ordre de mettre à
mort les prêtres de Yavhé qui protègent David
(1 Sam. 22). Ainsi Joab, chef d'armée de David,
essaiera d'éviter le recensement décidé par le
roi et interdit par Dieu (2 Sam. 24). Ainsi Obadyahou
cachera des prêtres pour les protéger de leur mort
voulue par le roi (1 Rois 18, 3).
Les prophètes Nathan, Gad, Amos,
Esaïe, Jérémie critiquent la royauté. De
nombreux prophètes-objecteurs ont été
tués par le pouvoir politique.
Après la chute de Jérusalem et
la dégradation de la royauté, la distorsion entre
l'exigence de Dieu et la prétention de l'Etat se manifeste
clairement. Et c'est pourquoi Israël en vient à attendre
un « messie » qui doit être en fait un
prophète et un « objecteur » par rapport
au pouvoir politique. Et Jésus peut être
considéré comme ce messie qui est à la fois
prophète, objecteur et martyr.
Dans le Nouveau Testament, le Magnificat,
entre autres, est d'une violence inouïe par rapport aux pouvoirs
des rois et des puissants.
Dans la tradition juive et
chrétienne, à côté de la tentation
constantinienne (alliance de l'Eglise et de l'Etat), il y a tout un
courant qui récuse cette alliance et adopte vis-à-vis
de l'Etat une attitude très critique.
Quand le pouvoir de l'Etat
peut-il être considéré comme
légitime ?
Poser la question de la
légitimité du pouvoir de l'Etat, c'est poser la
question suivante : quelle est l'autorité qui
légitime le pouvoir de l'Etat ?
Pour Luther, le pouvoir de l'Etat
(légiférer, administrer, punir) vient de Dieu
lui-même. L'Etat a pour mission d'imposer la loi de Dieu aux
non-chrétiens. Hegel reste fidèle à cette
conception. L'Etat est la « réalité de
l'idée morale ». « Il est l'idée
divine telle qu'elle existe sur terre ».
Mais le chrétien et le juif attendent
aussi l'instauration d'un Royaume qui n'est pas de ce monde et qui
s'établira en rupture révolutionnaire par rapport aux
royaumes de ce monde. Comme le dit le penseur juif W. Benjamin,
« le Messie brise l'histoire, il ne vient pas à la
fin d'une évolution ».
Aujourd'hui, quelle est l'autorité
qui fonde le pouvoir de l'Etat ? Il serait tentant de
considérer que c'est le peuple seul, s'exprimant par la
démocratie, qui légitime le pouvoir de l'Etat et lui
donne son autorité.
Il serait donc tentant de considérer
que si l'Etat tient son pouvoir du peuple (s'exprimant
démocratiquement et librement), son pouvoir est
légitime. Pourtant les choses ne sont pas toujours aussi
simples.
Aux Etats-Unis, chaque individu peut
invoquer l'inconstitutionnalité d'une loi (pourtant
votée démocratiquement par le peuple), et ce devant
n'importe quel tribunal, puis, à l'issue d'une série de
recours en appel, devant la Cour Suprême.
En France, certaines lois, pourtant
démocratiquement votées par les élus du peuple,
sont cassées par le Conseil constitutionnel au nom d'une loi
supérieure : la Constitution. Ainsi neuf personnes qui ne
sont pas des élus et qui sont plutôt des juges peuvent
casser une loi votée démocratiquement par le
peuple.
Je sais bien que, pour casser une loi, les
membres du Conseil constitutionnel s'appuient sur la Constitution qui
a été démocratiquement votée par le
peuple et qui peut être réformée par voie
démocratique. Mais il n'en reste pas moins que les neuf
« juges » ont une large autonomie parce que ce
qu'énonce la Constitution, et à plus forte raison son
Préambule, peut être interprété de bien
des manières.
On peut donc dire qu'une instance qu'il faut
peut-être appeler la Justice, représentée par le
Conseil constitutionnel, a autorité même sur la
volonté démocratique.
Ainsi, la Justice est une sorte d'instance
transcendante laïque pouvant s'imposer même à la
volonté démocratique du peuple.
« Il n'y a pas de
démocratie sans l'abolition du transcendant, mais il n'y a pas
de démocratie non plus sans recréation permanente d'une
instance symbolique pour combler le vide ainsi créé...
La Justice n'aurait-elle pas la place laissée vide par la
religion ? » (A. Garapon, « Le gardien
des promesses »).
La Justice a pour fonction d'autoriser le
fonctionnement démocratique et d'en fixer les limites.
Un dernier point : quand le pouvoir de
l'Etat devient-il illégitime ? Quand il cesse
d'être un « Etat de droit ». L'Etat de
droit, c'est celui qui auto-limite son pouvoir, pour respecter le
droit des individus et des minorités.