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La lutte contre le chômage, comment ?

 

 

Alain Houziaux

 

27 octobre 2006
En France, 30 à 35 % des personnes en âge de travailler ne travaillent pas. Ce pourcentage inclut, en sus des chômeurs déclarés et inscrits, tous ceux qui poursuivent des études ou des formations faute de travailler, et aussi tous ceux (ou en général celles) qui choisissent de ne pas travailler ou qui arrêtent de travailler avant l'âge légal de la retraite [8].

 

Peut-on diminuer le chômage ?

 

Peut-on imaginer quelques pistes pour diminuer le chômage ?

 

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Première proposition : Inciter les détenteurs de capitaux à faire de l'argent non pas avec de l'argent mais avec du travail et des employés. Pour cela, il faudrait taxer particulièrement les entreprises qui font des bénéfices élevés tout en employant peu de personnel. Il faudrait taxer fortement les revenus financiers spéculatifs et ceux qui ne sont pas générés par le travail. Il serait bon aussi de mettre de l'ordre dans les paradis fiscaux qui accueillent ces capitaux.

 

On pourrait imaginer une sorte de taxe Tobin (une taxe sur le marché des changes et sur les profits spéculatifs) destinée à financer des « grands travaux » d'utilité publique qui emploieraient beaucoup de personnel. Mais je le sais, l'idée des « grands travaux » fait rire tout le monde. Et pourtant elle a été mise en oeuvre aux Etats-Unis par Roosevelt !

 

Certes, convenons-en, cette idée de taxer les profits ne serait pas très populaire auprès des patrons des entreprises. Aujourd'hui, en France, dès qu'on propose de telles mesures, on brandit le spectre des délocalisations. Et pourtant, les profits [9] des entreprises ne sont pas plus faibles en France (où les prélèvements fiscaux et les cotisations sont élevés) que dans les pays ultra-libéraux (où ils sont faibles). Qu'on en juge, ils sont de 34 % pour les Etats-Unis, 31 % pour le Royaume Uni, 35 % pour la France [10].

 

En France, l'augmentation pourtant considérable du poids des cotisations sur les entreprises (8 % du coût total du travail en 1931, 36 % aujourd'hui) n'a pas diminué leurs profits [11] : 33 % entre les deux guerres, 35 % en moyenne pour la période 1950-2000. Et depuis 1990, il est supérieur à celui des Trente glorieuses [12]. Les prélèvements, qu'ils soient de caractère fiscal ou social, ne diminuent pas à terme les profits des entreprises. Et ils ne diminuent pas non plus, à terme, la création d'emplois. Ils diminuent seulement la croissance des salaires.

 

Tout ceci montre qu'il est possible de taxer les entreprises sans pour autant les mettre sur la paille ni les forcer à se délocaliser.

 

Il faudrait d'ailleurs en finir une bonne fois pour toutes avec cette sempiternelle menace des patrons de délocaliser leur entreprise dans des pays où la main d'�uvre est bon marché. Et pour cela il suffirait sans doute de mettre en �uvre la proposition de Martin Hirsch [13] d'instituer une taxe fiscale particulière sur les entreprises qui pratiqueraient cette délocalisation, cette taxe étant proportionnelle à l'écart entre le coût du travail dans le pays du siège de l'entreprise et son coût dans le pays où l'entreprise s'est délocalisée. Une fraction de cette taxe pourrait être consacrée à l'aide au développement et l'autre au financement d'emplois de service social en France.

 

Ajoutons qu'il est certes souhaitable d'encourager les entreprises françaises à rester en France, mais à condition qu'elles acceptent de fournir du travail à des chômeurs plutôt que d'augmenter leurs propres profits en diminuant le nombre de leurs employés.

 

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Autre proposition : Alléger les charges qui pèsent sur l'emploi en réformant le mode de financement des prestations sociales (RMI, chômage, assurance maladie, prestations familiales...). Aujourd'hui, en France, pour concourir au financement de ces prestations sociales, les entreprises sont taxées en fonction du nombre d'employés qu'elles emploient et des salaires qu'elles leur versent [14]. C'est tout à fait regrettable. Ce mode de financement peut difficilement inciter les entreprises à embaucher puisque plus elles ont d'employés, plus elles cotisent.

 

Il serait préférable de financer les prestations sociales autrement que par des cotisations afférentes au travail qui, de ce fait, pèsent sur l'emploi. Il vaudrait mieux augmenter la CSG [15] et les prélèvements fiscaux qui pèsent non pas sur le travail et l'emploi, mais sur l'ensemble des revenus des contribuables (et pas seulement sur leurs salaires) et des entreprises (et pas seulement sur les salaires qu'elles versent). Et notons-le, financer le budget social par la CSG plutôt que par des cotisations sur le travail et les salaires serait avantageux non seulement pour favoriser l'emploi mais aussi pour enrichir les entreprises et leurs propriétaires ! En effet l'assiette de la CSG est beaucoup plus large que celle des cotisations sur les salaires. Ainsi, si on augmente la CSG en diminuant les cotisations sur les salaires, les entreprises seront globalement moins taxées, bien qu'elles concourent à la CSG.

 

De plus, un argument de simple logique milite pour l'augmentation de la part de la CSG dans le financement du budget social : puisque les prestations sociales bénéficient à tous et pas seulement aux travailleurs, il n'est pas logique qu'elles soient financées seulement par les travailleurs et les employeurs. Il serait plus normal qu'elles soient financées par la solidarité nationale c'est-à-dire par des prélèvements fiscaux et par la CSG qui portent sur l'ensemble des revenus.

 

D'ailleurs, il semble que l'on aille progressivement dans ce sens. En France, la protection sociale est déjà de plus en plus financée par la CSG et non plus seulement par les cotisations afférentes au travail. La CSG finance déjà 43 % de la protection sociale (contre 20 % jusqu'en 1995).

 

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Il faudrait aussi créer des emplois assurant des services (crèches, transports, formations, gymnastique...) qui seront utiles en particulier à la population qui travaille. Ce serait faire coup double : favoriser le travail en créant du travail. De façon générale, ces emplois de service sont particulièrement intéressants parce qu'ils sont peu affectés par les gains de productivité (qui diminuent la quantité de travail nécessaire). Ce qui explique qu'il y ait beaucoup moins de chômage aux Etats-Unis et au Japon qu'en France et en Europe, c'est le fait que, dans ces pays, on a beaucoup plus recours à des services rémunérés pour des tâches qu'en Europe, on accomplit soi-même (tondre le gazon, faire les courses...).

 

Permettre au plus grand nombre de travailler

Pour permettre au plus grand nombre de travailler même en fonction de cette perspective, il y a trois moyens au moins :

 

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Diminuer la durée hebdomadaire du temps de travail de manière à répartir le travail sur une population plus large,

 

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Eviter le divorce entre ceux qui travaillent trop et ceux qui ne travaillent pas assez. Et pour cela il faudrait, pour l'ensemble de la population en âge de travailler, favoriser l'alternance, pendant la durée de la vie active (de 18 à 65 ans) entre les périodes de travail et les périodes de non travail, que ce soit pour chômage involontaire, pour études (études supérieures ou formation continue), pour congé parental, pour congé pour convenance personnelle ou pour pré-retraite. On pourrait imaginer que le droit au travail garanti par l'Etat à la population en âge de travailler porte sur un nombre d'heures ou d'annuités nettement inférieur à la durée pléthorique d'un travail à temps plein pendant quarante ans.

 

L'idéal serait que tout un chacun puisse bénéficier d'un capital « temps de formation », d'un capital « temps de chômage » (droit de gagner sa vie sans travailler) et d'un capital « temps de travail » (droit, et peut-être devoir, de travailler), utilisables, tous trois, de 18 à 65 ans, les quotas de chacun de ces trois « temps » étant modulés en fonction de la quantité de travail disponible sur le marché et des caractéristiques du travail offert. Ce sont d'ailleurs là les propositions du Club de Rome [16].

 

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Il vaut mieux que l'Etat indemnise les entreprises pour qu'elles emploient des chômeurs, des mères de famille ou des personnes de plus de 55 ans plutôt que de verser directement à ceux-ci des indemnités sans qu'ils ne travaillent. Cela ne coûtera pas plus cher à la collectivité et cela enrayera l'alcoolisme des chômeurs, les dépressions nerveuses des mères de famille et le spleen des pré-retraités.

 

Les pays scandinaves ont compris qu'il valait mieux offrir des services de crèches gratuits aux mères qui travaillent (et aussi un « impôt négatif ») plutôt que de leur verser, par diverses indemnités, un revenu presque équivalent à celui qu'elles recevraient en travaillant. Plus de 70 % des femmes travaillent dans les pays scandinaves, contre moins de 40 % en Espagne. Bien plus, la politique des pays scandinaves favorise la fécondité (plus de 2 enfants par mère au Danemark contre 1,2 en Espagne), ce qui est prometteur pour le futur potentiel productif et pour le budget des retraites à venir ! [17]. Dans le même sens, ces pays ont pris toute une série de mesures pour maintenir plus longtemps les personnes âgées au travail (travaux à temps partiel, moins pénibles, aides domestiques, gymnastique sur le temps de travail). Du coup, 68 % des 55-65 ans de Suède travaillent contre 32 % en France.

 

Faut-il aller plus loin pour inciter au travail ? Certains économistes [18] le pensent. Ils proposent même de remplacer toutes les allocations aux non-travailleurs, hommes et femmes, par l'offre d'un emploi d'intérêt public rémunéré un peu au-dessous du salaire des emplois privés. Qui refuserait se verrait privé de toute aide, à part les handicapés. D'autres proposent que ceux qui bénéficient de la solidarité nationale (c'est-à-dire des prestations sociales de chômage) effectuent en contrepartie, un travail d'intérêt général bénévole (garde d'enfants, de malades, de personnes âgées...) [19]. On peut certes considérer ces procédés comme trop coercitifs. Mais on ne peut pas à la fois insister sur les devoirs de l'Etat pour assurer la solidarité nationale et, contradictoirement, lui refuser le droit d'enrayer les abus.

 

Pour nous résumer : « Le remède au chômage, ce n'est pas la croissance, mais la régulation des modalités (et en particulier de la durée) du travail » (Jacques Freyssinet [20]).

 

Quelques remarques d'ordre éthique

Sur le plan de l'éthique évangélique, l'idée de partage du travail me paraît au moins aussi importante et nécessaire que l'idée de partage des richesses. Eusèbe de Césarée, théologien du IVe siècle de notre ère disait « celui qui a deux paires de chaussures et en laisse une dans son placard doit cette paire à celui qui va nu-pieds ». Et au XXIe siècle, on pourrait dire « celui qui travaille 45 heures par semaine et qui de ce fait gagne de l'argent dont il n'a pas besoin doit 10 heures de travail à celui qui est au chômage ». D'un point de vue éthique, le partage du travail et des richesses naturelles de notre planète me paraît au moins aussi nécessaire que les redistributions sous forme financière.

 

Le travail, c'est au fond ce que l'on est le moins prêt à partager avec autrui. Nous sommes souvent prêts à donner des sommes importantes à des �uvres caritatives ou même aux impôts mais nous refusons l'idée que l'on puisse avoir à assurer des emplois non rentables qui permettraient à des familles de vivre dignement. Pourquoi ? On peut se poser la question. Le « chacun pour soi » serait-il encore plus fort pour le travail que pour l'argent ? C'est sans doute parce que le travail nous est plus précieux que l'argent.

 

Parmi les devoirs de l'Etat vis-à-vis des citoyens, il y a celui de leur donner du travail. Dans les Etats libéraux, l'Etat se dédouane de cette exigence en versant des indemnités de chômage à ceux auxquels il ne fournit pas de travail. Mais ce n'est pas la même chose ! Cela ne remplace pas. L'argent n'est pas le remède à tous les maux.

 

En rejetant le système communiste, nous avons également mis au rang des vanités l'idée des entreprises nationalisées. Pourtant celles-ci, par le fait même qu'elles étaient au service du bien public et pour partie alimentées par des fonds publics, pouvaient avoir pour mission non seulement de produire des biens nécessaires à tous mais aussi d'assurer des emplois, et ce sans avoir à être bridées par les exigences de la rentabilité et de la compétitivité.

 

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[8] Les remarques qui suivent sont extraites de ma contribution à l'ouvrage « Le chômage, à qui la faute ? », ouvrage collectif de Nicolas Baberez, Jean-Baptiste de Foucauld, Alain Houziaux, Alain Minc, Editions de l'Atelier, 2005.

[9] Il s'agit du profit sur la valeur ajoutée, la « valeur ajoutée » étant la valeur qu'apporte le processus de fabrication à un objet par rapport au prix des matières premières utilisées.

[10] Sources : Conseil d'orientation des retraites, Retraites, La Documentation française, 2002 ; cité par Jean-Paul Piriou, in « Sciences économiques et sociales », dir. Pascal Combemale et Jean-Paul Piriou, La Découverte, 2003, page 736.

[11] Il s'agit ici de l'excédent brut d'exploitation.

[12] Même source que ci-dessus.

[13] « Le Monde » du 22 décembre 2004.

[14] Le salaire net versé à l'employé constitue 64 % du coût total du travail. Les 36 % supplémentaires constituent des cotisations sociales qui sont pour partie à la charge de l'employeur et pour partie à la charge de l'employé.

[15] La CSG (Contribution Sociale Généralisée) a été mise en place en 1991 pour remplacer des cotisations sociales reposant sur les salaires par un prélèvement fiscal opéré sur tous les revenus, y compris sur ceux qui échappaient jusque là aux cotisations sociales.

[16] X. Gaullier, La protection sociale et les nouveaux parcours de vie, Esprit,  février 2001.

[17] Cf G. Esping-Andersen, « Quel Etat-providence pour le XXIe siècle ? » Esprit,  février 2001.

[18] K. Galbraith et Mickey Kauss aux Etats Unis, P. Rosanvallon et J.P. Fitoussi en France.

[19] Ce système « solidarité-temps » est mis en oeuvre, dans certains cas, en Allemagne et en Suisse ; cf sur tout ceci B. Majnoni d'Intignano, « La protection sociale », Le livre de Poche, 1997, pages 250 et 253.

[20] « Le chômage », La Découverte, 2002.

                                                                                                           

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