La Bible et la
politique
Le financement des
retraites, comment ?
Alain
Houziaux
27 octobre 2006
En 2040 il y aura presque un retraité pour un actif.
Comment financer leur retraite ? Mais, disons-le tout de suite,
le grand problème des retraites, ce n'est pas celui de leur
financement. C'est celui du choix du mode de leur
financement [21].
Peut-on envisager que les retraites
deviennent des prestations sociales comme les autres, comme c'est le
cas dans d'autres pays que la France ? Pourrait-on même
envisager que le montant de cette retraite soit égale pour
tous ?
Pourquoi la retraite ne pourrait-elle pas
être une prestation sociale comme les autres ?
Pourquoi la retraite ne pourrait-elle pas,
comme les Allocations familiales et autres prestations sociales,
être financée (du moins pour une large part) par
la CSG et par les impôts ? Elle deviendrait ainsi une
prestation sociale comme les autres.
D'ailleurs la CSG et les impôts
financent déjà, très partiellement, les
retraites. En effet, la CSG finance déjà la
retraite de ceux qui n'ont ni travaillé ni cotisé. De
plus, l'impôt commence déjà à financer les
régimes de retraite de la fonction publique puisque ceux-ci
sont équilibrés grâce à l'effort de l'Etat
et des collectivités locales.
Le financement des retraites par la CSG (du
moins pour une large part dans un premier temps) paraît tout
à fait souhaitable et légitime. L'assiette du
financement des retraites serait alors beaucoup plus large. Il
pèserait sur tous les revenus des contribuables et des
entreprises.
Pour que la CSG puisse financer au
moins partiellement les retraites, il faudrait l'augmenter et
élargir ses ressources. Il faudrait qu'elle taxe davantage les
revenus du capital et les bénéfices des
entreprises [22].
Le système actuel de financement des
retraites par des cotisations sur la masse salariale est
pénalisant pour l'emploi et pour les PME. Actuellement,
plus une entreprise comprime ses effectifs et fuit dans les projets
financiers et spéculatifs, moins elle paie de cotisations.
Cela peut difficilement favoriser l'emploi.
Le financement des retraites, s'il
était assuré par la CSG et les impôts,
pourrait être considéré comme un mode de
redistribution des richesses du pays. Ce ne serait que justice. La
richesse d'un pays est de moins en moins fonction du nombre d'heures
travaillées. Elle dépend de plus en plus de la
fructification rapide des patrimoines financiers [23]. Il serait
donc légitime que ce soient la CSG, les impôts et
les prélèvements sur les bénéfices des
entreprises (et non pas sur le travail) qui alimentent les Caisses de
retraite.
On ne peut que le reconnaître, la
retraite n'est pas un risque professionnel (comme c'est le cas pour
les accidents professionnels et pour le chômage). Elle n'a donc
pas à être financée par l'activité
professionnelle. Si elle cessait d'être financée par les
cotisations sur le travail, elle cesserait d'être
considérée comme une sorte de seconde
rémunération (différée) du travail
effectué pendant la vie professionnelle.
La retraite : une
prestation sociale égale pour tous ?
Puisque, depuis cent ans, on va globalement
vers une réduction du temps de travail, il apparaît de
plus en plus logique de ne pas lier le montant de la retraite
à la quantité de travail professionnel produite.
Si le montant des retraites n'était
plus calculé par rapport au montant des salaires reçus
pendant la vie active, il pourrait alors être égal pour
tous. De fait, nous sommes habitués à ce que les
prestations que nous recevons de l'Etat soient égales pour
tous et ne dépendent pas du montant des impôts
versés au fisc. En particulier, il serait on ne peut plus
normal que les pensions de réversion versées aux veufs
et aux veuves soient remplacées par une allocation
égalitaire financée seulement par l'impôt et
la CSG.
Cette égalité pour tous du
montant des retraites serait d'ailleurs tout à fait
légitime. Il est certes normal de rémunérer un
travail en fonction de ses caractéristiques, mais il n'y a
aucune raison de rémunérer les retraités en
fonction de leurs rémunérations professionnelles
antérieures. Un polytechnicien retraité n'est pas plus
productif qu'un ouvrier retraité. Pourquoi la veuve d'un cadre
supérieur (même si elle n'a jamais travaillé)
touche-t-elle davantage qu'une femme célibataire qui a
travaillé toute sa vie comme ouvrière ?
L'Etat pourrait donc verser à tous la
même retraite de base, financée par la CSG et
l'impôt. Et ceux qui le peuvent et le souhaitent pourraient se
constituer une retraite complémentaire par capitalisation (sur
le mode des assurances-vie). C'est le système adopté
par l'Irlande, la Nouvelle Zélande et en partie par les
Etats-Unis. Le Danemark, les Pays-Bas, la Suisse, l'Australie et la
Grande Bretagne après 1986 ont le même
système à ceci près que la retraite
complémentaire est obligatoire.
On pourrait même imaginer que le
montant de la retraite versée par l'Etat soit, comme celui de
bien d'autres prestations sociales, inversement proportionnel aux
autres revenus et à la fortune des
bénéficiaires. Tous les retraités n'ont pas
besoin de la même retraite. En effet, ils ont des fortunes
très inégales, même si, dans l'ensemble, les
personnes âgées ont des revenus très
satisfaisants. Le problème des personnes âgées,
ce n'est pas d'être sans argent, c'est de ne pas oser le
dépenser. Les plus de 50 ans, qui ne constituent pourtant
que le tiers de la population française, possèdent
60 % du patrimoine et 66 % des actifs
financiers [24]
Le Royaume de Dieu et des
retraites
Comme Martin Luther King, j'ai fait un
rêve. La retraite serait l'antichambre du Royaume de Dieu. Bien
plus, la logique du calcul du montant de la retraite serait celle du
Royaume.
A l'époque de Jésus, comment
concevait-on le Royaume ? Tout simplement comme une expression
de la Justice. Ceux qui avaient été
défavorisés au cours de cette vie-ci devaient
être favorisés dans le Royaume et avoir droit à
une « récompense » qui était en
fait une « compensation ». C'est d'ailleurs ce
que disent les Béatitudes : Heureux ceux qui, dans cette
vie-ci, ont été pauvres, persécutés et
défavorisés car le Royaume des cieux est à eux.
Et inversement, ceux qui ont été riches dans cette
vie-ci doivent être pauvres et défavorisés dans
le Royaume. C'est ce que dit la version de Luc des Béatitudes
(Luc 6, 20-26) : « Heureux vous les pauvres,
le Royaume de Dieu est à vous. Heureux vous qui avez faim
maintenant, vous serez rassasiés. Mais malheur à vous
les riches, car vous avez votre consolation. Malheur à vous
qui êtes rassasiés maintenant car vous aurez
faim ».
La parabole du pauvre Lazare et du mauvais
riche (Luc 16, 19-31) explicite cette logique. Le pauvre va
dans le sein d'Abraham alors que le riche va dans le séjour
des morts où il est en proie à de grands
tourments.
La logique de la parabole des Ouvriers de la
onzième heure (Mat 20, 1-16) va dans le même
sens. Les ouvriers de la onzième heure sont restés au
chômage (non indemnisé) pendant une partie de leur
journée. A la fin de la journée (lorsqu'ils prennent
leur retraite !) ils reçoivent de la part du patron une
« prestation sociale » beaucoup plus importante
que les premiers. En effet, pour que les ouvriers reçoivent la
même somme, ceux qui ont gagné beaucoup par leur travail
ne percevront aucune retraite alors que ceux qui ont gagné peu
par leur travail en recevront une généreuse.
Selon cette logique
évangélique, devraient recevoir une retraite minimale
ceux qui ont eu la chance de faire des études longues (aux
frais de la société), ceux qui ont pu avoir un travail
professionnel intéressant et bien
rémunéré, et qui ont donc des comptes en banque
substantiels. Et, en revanche, ceux qui ont été
défavorisés pendant leur vie professionnelle pourraient
recevoir une retraite plus importante.
. Cette logique nous fait sourire, vous et moi. Mais
nous savons bien, au fond de nous-mêmes, qu'elle vise
juste.
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[21] Les
remarques suivantes sont issues de ma contribution à
« Les retraites, quelle justice ? », ouvrage
collectif de P. Artus, A. Houziaux, JC. Le Duigou,
R. Rochefort, Editions de l'Atelier 2005.
[22] C'est d'ailleurs là une proposition de
la CFDT, cf interview de Marisol Touraine, « Le
Monde » du 6 avril 2004.
[23] Alain Parant, in
« Futuribles »,
juillet-août 2003.
[24] Isabelle Rey-Lefèbvre, « Le
Monde », supplément Argent,
27 juin 2004.