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Le chrétien doit-il être un idéaliste ?

 

 

 

Alain Houziaux

 

14 mars 2008
 Les chrétiens sont-ils des idéalistes ?
Apparemment non. Ils ne sont ni plus ni moins idéalistes que le commun des mortels. Et pourtant, ils devraient peut-être l'être un peu plus. Pourquoi ? Parce que, dira-t-on, ils devraient suivre l'exemple de Jésus Christ qui, lui, était un idéaliste.

Mais d'abord, qu'est-ce qu'un idéaliste ? Ce mot a souvent une nuance péjorative. Un idéaliste, c'est un rêveur, un utopiste et même un naïf. Etre idéaliste à 20 ans, soit ! Mais après 30 ans, c'est une tare.

L'idéaliste, c'est celui qui voudrait que les pauvres deviennent riches, qui voudrait augmenter les impôts sur les riches pour verser des allocations plus importantes aux pauvres !. C'est celui qui voudrait que les retraites versées aux ouvriers soient aussi élevées et peut-être même plus, que celles versées aux cadres supérieurs !  C'est celui qui voudrait que les pays européens consacrent une part beaucoup plus importante de leur budget à financer les écoles et les dispensaires des pays africains etc.

Le chrétien devrait-il être un idéaliste ? La question est délicate et embarrassante, car elle touche un domaine extrêmement controversé et sensible, celui des relations de la foi avec la politique.

Pour tenter de répondre à cette question avec le maximum de sérénité et d'objectivité, il importe de se demander : l'Évangile de Jésus-Christ propose-t-il un programme relatif à l'organisation de la vie en société ? Et ce  programme doit-il être considéré comme « idéaliste » ?

Et à ces deux questions, il faut répondre « Oui », même si beaucoup d'entre nous en seront chagrinés, voire offusqués.  De fait, l'enseignement de l'Évangile propose un modèle de société et des options qui relèvent du champ de la politique. Son programme, c'est celui d'un monde que la Bible appelle « le Royaume de Dieu ». Le Royaume de Dieu, c'est le monde et la société conformes, pourrait-on dire, au projet de Dieu, à l'idéal de Dieu, à la volonté de Dieu. C'est le monde et la société tels qu'ils seraient si Dieu en était effectivement le Roi et le Seigneur, d'où son nom de « Royaume de Dieu ».

On pense souvent que ce Royaume de Dieu concerne seulement la vie dans l'au-delà, dans le « Paradis ». Mais il n'en est rien : les textes de l'Ancien et du Nouveau Testament qui nous décrivent le Royaume de Dieu nous donnent bien le programme de Dieu pour notre monde et  notre société. Et Jésus nous dit (Mat. 6,23) : « Cherchez premièrement le Royaume de Dieu et sa justice », ce qui montre bien que nous ne devons pas attendre que ce Royaume nous tombe du ciel, mais que nous avons à chercher à le mettre en oeuvre.

Ce programme, que nous sommes appelés à mettre en oeuvre et qui devrait être notre idéal de société, est passablement déconcertant et on peut tout à fait le considérer comme idéaliste.  C'est celui d'un monde où les hiérarchies, les injustices et les inégalités de notre société sont comme renversées et retournées.

Qu'on en juge !

 

Le Magnificat (Luc 1,51-53) nous dit que la venue du Messie inaugure la mise en oeuvre du programme de Dieu, c'est à dire du projet de société que Dieu a pour le monde.  Et ce programme c'est : renverser les puissants de leur trône, donner une place élevée aux humbles, accorder des biens en abondance à ceux qui ont faim, renvoyer les riches à vide. Comme on le voit, cet hymne (mis dans la bouche de la Vierge Marie) n'y va pas de main morte.

Les Béatitudes confirment que ce sont bien là les caractéristiques du programme du Royaume de Dieu. Bienheureux, disent-elles, ceux qui aujourd'hui sont pauvres et persécutés car c'est pour eux que le Royaume est une promesse. Et, de fait, nous dit Jésus, dans ce Royaume, dans ce projet de société,  ceux qui  aujourd'hui, dans notre société,  sont les derniers (les pauvres, les persécutés, ceux qui pleurent...) doivent être les premiers, et ceux qui  aujourd'hui sont les premiers doivent être les derniers (cité six fois dans les Évangiles).

Les paraboles de Jésus se présentent, elles aussi comme des illustrations de ce projet de société. Le Royaume de Dieu est un monde où les ouvriers qui sont embauchés à la onzième heure sont payés autant que ceux de la première heure, où les pauvres et les exclus de la vie sont conviés aux mêmes banquets que les riches, où les brebis perdues et blessées sont l'objet d'une sollicitude préférentielle etc. Et ce serait faire injure à ces textes fondamentaux que de considérer qu'ils ne concernent en rien le projet de Dieu pour notre monde ou qu'ils doivent être pris dans un sens uniquement spirituel (ce qui de fait leur ôte toute signification pratique).

Et il est clair que Jésus demande à ses disciples de croire à la possibilité de la venue de ce Royaume  et qu'il leur demande de s'atteler à la mise en oeuvre de ce programme. Le point où Jésus se différencie des zélotes juifs qui, eux aussi attendaient et voulaient la venue du Royaume de Dieu, c'est que Jésus demande que la mise en oeuvre du programme du Royaume se fasse non par la force [1] mais par l'amour. Mais l'amour tel que le prêche Jésus a une portée pratique et même sacrificielle. L'amour, c'est renoncer à soi-même, à ses richesses et à ses prérogatives, pour que la justice du Royaume puisse s'accomplir.

En fait, disons-le tout net, Jésus peut être considéré comme un idéaliste. Et les chrétiens, en matière de choix de société, sont appelés à suivre son exemple.

Et c'est pourquoi j'aimerais que l'on puisse dire du chrétien : il était idéaliste parce que chrétien et chrétien parce qu'idéaliste, et ce de la même manière que l'on a dit de Péguy qu'il était socialiste parce que chrétien et chrétien parce que socialiste.

En principe, tous les chrétiens devraient croire en la possibilité de ce Royaume et devraient agir pour qu'il advienne. Mais dans les faits, il n'en est rien : la plupart d'entre eux ne croient pas en la venue de ce Royaume et surtout ne la veulent pas. Et c'est pour cela qu'ils ne sont guère des idéalistes. Si je dois donner une définition simple de ce qu'est un idéaliste, je dirai que c'est le contraire d'un homme résigné. Il ne se résigne pas à ce que le monde soit comme il est et qu'il ne puisse être autrement. L'idéaliste est un homme d'espérance. L'espérance, c'est croire que la transformation du monde est possible. L'espérance et l'idéalisme, c'est le contraire de l'accoutumance à la médiocrité et à l'injustice. Les idéalistes sont des hommes de foi.

Lorsque l'on veut critiquer les idéalistes, on dit souvent qu'ils ne servent à rien.  C'est tout à fait inexact. Le plus souvent, l'idéaliste se comporte en réformateur, en militant, en révolutionnaire. Les idéaux des idéalistes ont toujours été de puissants moteurs de changement. Les républicains, les socialistes, les dreyfusards, les catholiques sociaux, les protestants fondateurs de coopératives étaient des idéalistes et ils ont joué un rôle déterminant dans la société. Comme le dit Kant, l'idéal n'est pas quelque chose que nous devons imaginer, c'est quelque chose que nous devons accomplir. Et c'est pourquoi on a pu considérer Kant comme le père du socialisme.

Oui, mais, dira t'on, l'idéalisme a aussi fait beaucoup de mal. Le Duce faisait vibrer les foules par ses envolées lyriques sur « l'idéal de l'homme nouveau ». Hitler aimait à se présenter comme un « homme à idéaux ». A Vichy, la notion d'idéal était également au coeur du projet du « redressement moral et intellectuel » [2]. Et dans le passé, les idéalistes ont souvent proposé des modèles de société qui étaient ou des couvents ou des prisons, ou les deux.

C'est ici qu'il faut faire une différence entre les idéalistes et les utopistes. Savonarole, Calvin, Torquemada, Müntzer et Robespierre étaient des utopistes qui ont cessé d'être des idéalistes. Mais Ésaïe, Amos, Jésus et Martin Luther King étaient des idéalistes qui sont devenus des prophètes parce qu'ils étaient restés des idéalistes.

Les idéalistes sont idéalistes quant aux fins qu'ils poursuivent et aussi quant aux moyens qu'ils mettent en oeuvre pour poursuivre ces fins. Au contraire, les utopistes poursuivent des fins idéalistes, mais souvent par des moyens qui ne le sont guère.

Les utopistes sont des hommes de pouvoir. Ils veulent instituer, en ce monde même, une cité réglée et gouvernée par des principes moraux et politiques. Ils peuvent devenir des dictateurs.[3].Les utopistes ont souvent été de grands fanatiques. Pour eux, la fin justifie les moyens.

On peut rapprocher les utopistes des « hommes à principes ». Les utopistes veulent construire un monde conforme à leurs règles et les hommes à principes réglementent la vie (surtout celle des autres) par leurs principes. Les utopistes et les hommes à principes aiment les idées et les lois. Au contraire, les idéalistes et les prophètes aiment la vie et les hommes. C'est cette différence qui oppose deux des protagonistes de la pièce Les Justes de Camus. Stépan dit : « Je n'aime pas la vie mais la justice qui est au-dessus de la vie ». A quoi Kaliayev répond : « Je suis rentré dans la révolution parce que j'aime la vie » et on pourrait ajouter les hommes. L'utopiste dit « le sabbat doit être respecté et appliqué quand bien même l'homme dût en mourir » et Jésus le prophète répond « le sabbat est fait pour l'homme et non l'homme pour le sabbat » (Marc 2,27).

Que Dieu bénisse les idéalistes et se méfie des hommes à principes.

 

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[1] Il y a cependant des passages où Jésus incite ses disciples à s'armer (Luc 22,36)

[2] Nous citons ici Michel Lacroix, Avoir un idéal, est-ce bien raisonnable ? Flammarion 2007.

[3] Cf Paul Ricoeur, Idéologie et utopie, Seuil 1997, page 396.

                                    

 

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