Les esprits, les
démons et les forces invisibles
est-ce que ça
existe ?
Alain
Houziaux
15 avril 2008
La croyance aux
« esprits » a précédé la
croyance dans les dieux ou en Dieu.
C'est du moins ce que pensent en général les
ethnologues et les historiens de la religion. La croyance en un Dieu,
Etre suprême, est apparue très tardivement.
La croyance aux
« esprits »
L'animisme et le paganisme sont donc
venus d'abord. Et le
monothéisme est apparu ensuite, tout en gardant des traces de
cet animisme primitif. Et c'est la persistance de cet animisme
primitif au sein du monothéisme qui expliquerait la
persistance, au sein même du monothéisme de la croyance
aux anges, aux démons et de façon plus
générale aux forces invisibles.
Comment serait apparue la croyance aux
« esprits » ?
Tylor, anthropologue anglais (1832-1917),
donne plusieurs explications :
- Les rêves (au cours desquels des personnes
vivantes ou décédées nous apparaissent comme des
« esprits »).
- Les maladies (qui nous donnent l'impression
d'être possédés par des forces
invisibles).
- Les phénomènes de transes (au cours
desquelles des « esprits » nous visitent.
- les phénomènes de deuil (au cours
desquels nous sommes hantés par l'« esprit » du défunt).
C'est de la sorte que serait apparue la
croyance en un monde invisible, celui des âmes (celles des
morts qui persistent à être présentes dans les
rêves des survivants), celui des démons (qui suscitent
les maladies) et celui des esprits (qui permettent au cours de
transes de connaître une réalité
invisible).
G. Van der Leeuw, dans son ouvrage La
religion dans son essence et ses
manifestations (Payot, 1955), explique que la conscience religieuse
primitive procède d'un étonnement devant la puissance
(on dit le mana). Cette puissance, ce peut être celle de forces
naturelles (la pluie, la foudre...), celle de certains hommes (qui
ont la « baraka »), celle de certains gestes (le pouvoir de
guérir, le pouvoir sexuel d'engendrer), celle de certaines
plantes, de certains objets[1], de
certains animaux[2].
Cela expliquerait le
fétichisme[3], le
totémisme[4], le
chamanisme[5] et, de
façon plus générale, l'animisme.
L'« esprit », c'est ce qui habite une chose, un geste, une
personne, un animal et qui lui donne sa puissance, son
« mana ». Et l'esprit est considéré comme
distinct de la chose, du geste, de la personne, de l'animal. Ce qui a
en soi du « mana » est considéré comme habité par
une âme ou un esprit[6].
L'esprit est donc associé à
une réalité (chose, geste, personne, animal). Mais on
lui confère aussi une existence et une puissance
propres.
L'« esprit » est donc la
« personnification » d'une force, qui, par sa puissance produit des
effets. Lorsque quelqu'un est malade, ou lorsqu'une famille est
divisée, ou lorsque quelqu'un bénéficie d'un
pouvoir extraordinaire, l'animisme attribue ces faits à une
cause qui est un esprit, favorable ou défavorable.
On voit donc l'évolution dans la
manière de concevoir les esprits. D'abord ils sont la cause de
la puissance d'un objet, d'une personne... Ensuite ils sont la
personnification (il vaudrait mieux dire le visage) de la cause
invisible qui produit le mana de cet objet, de cette personne... Et
enfin ils sont le visage donné à une cause invisible
produisant des effets visibles (une série de réussites,
ou au contraire une suite de malheurs, une maladie...). Et l'animiste
confère une forme d'existence en soi et même de
volonté propre à cette cause.
On considère les faits comme la
conséquence d'une cause à laquelle on attribue une
puissance et une existence propres.
Et par la suite, tous ces esprits (ou
puissances) ont été considérés comme les
émanations d'un Dieu unique, le Tout-Puissant, source unique
de tous les esprits tant bénéfiques que
maléfiques. En effet, à l'origine, le strict
monothéisme du Judaïsme ne dissociait pas Dieu de Satan.
Et les esprits de l'animisme ont été
considérés comme des anges et des démons au
service du Dieu unique.
L'apparition du
monothéisme
Le monothéisme est donc apparu
tardivement.
L'animisme (et aussi le polythéisme)
se réfère à des esprits (ou à des dieux)
divers et variés qui interviennent dans telle ou telle
circonstance.
Le monothéisme, lui, confesse un seul
Dieu qui se manifeste dans des circonstances différentes. Et
il ne se manifeste toujours de la même manière. Le Dieu
unique peut intervenir tant de manière bénéfique
que de manière maléfique. Il peut se manifester comme
puissance de guérison et de bénédiction, mais
aussi comme puissance de punition et de malédiction.
Il est confessé comme « le Tout
Puissant »
(El Shaddai en hébreu), c'est-à-dire comme la
Source unique et l'Origine unique de tous les
phénomènes qui étaient attribués aux
« esprits » par l'animisme. Pourtant les « esprits » conservent une place dans le monothéisme.
Mais les esprits sont considérés comme des anges ou des
démons qui sont sous la domination et l'autorité du
Dieu unique ou qui sont même quelquefois vus comme des
émanations du Dieu unique.
Très vite, il s'est établi une
sorte de concurrence entre la croyance des forces invisibles et la
croyance en Dieu. Pour préserver la croyance en un Dieu
tout-puissant, la foi monothéiste a interdit la croyance aux
« esprits » et le recours à leur
pouvoir[7]. Et,
à tout le moins, la foi monothéiste a insisté
sur le fait que ces forces invisibles étaient soumises
à Dieu et qu'elles n'étaient en fait que des
émanations de Dieu[8]. Dieu est
devenu le créateur et le seul Seigneur du monde invisible et
du monde visible, comme le dit le symbole de
Nicée-Constantinople.
Ainsi le monothéisme ne nie pas les
esprits. Il les récupère. Saint Paul fait
fréquemment référence à ce qu'il appelle
des
« puissances »,
des « dominations » ou des « éléments » qui sont en fait ce que l'animisme appelait des
« esprits ». Mais il confesse que Dieu a autorité sur eux
et qu'ils ne peuvent en aucune manière avoir un pouvoir
concurrent de celui de Dieu.
On considère certains faits comme la
conséquence d'une cause à laquelle on attribue une
puissance et une existence propres.
Et c'est ceci qui laisse sceptique les
esprits rationnels que nous sommes.
Les
« esprits » et la science
La croyance aux esprits consiste donc
à considérer certains faits avérés mais
inexplicables comme étant la conséquence d'une cause
à laquelle on attribue une puissance et une existence
propres.
Que pouvons-nous penser ce cette croyance
aux esprits ?
Le moins que l'on puisse dire c'est qu'elle
n'a pas à nous surprendre. Même si nous le disons avec
d'autres mots, nous continuons à nous référer
à l'action de « puissance » qui interviennent dans notre existence
même.
Un psychanalyste par exemple par du
« surmoi ». Ce surmoi n'a aucune existence objective. Et
pourtant il a incontestablement des effets. Il a même un
pouvoir propre. Il exerce une réelle puissance. Il
m'empêche d'agir comme je le voudrais. Il produit des
inhibitions, des lapsus, des tics. Il a exactement le même
statut et la même « existence » en soi que l'« esprit » de l'animiste[9].
De même, telle ou telle personne peut
exercer une forme de puissance sur moi, même si elle a disparu
depuis longtemps. Le phénomène du mimétisme le
montre bien. Je peux, sans le vouloir, et même sans m'en rendre
compte, avoir dans ma voix les intonations de voix et les tics de
langage d'une personne. Et on pourra dire que je suis hanté
par l'« esprit » de cette personne.
Il peut même arriver que je puisse
effectivement voir une personne qui, de fait, a disparu depuis
longtemps. On dira que c'est de l'ordre du rêve, de la maladie,
de l'auto-suggestion, de l'imagination.
Mais il est très difficile de faire
la différence entre ce qui est de l'ordre de l'imagination ou
de l'auto-suggestion et ce qui est objectivement vrai.
Pour un neuro-physiologiste, dire que
l'imaginaire n'existe pas, c'est aussi faux que de dire à
quelqu'un « vous n'avez
rien, vous êtes seulement un
nerveux », comme si le
système nerveux n'existait pas. Celui qui imagine que les
cloches sont en train de sonner entend réellement les cloches
sonner et les électrodes que l'on place sur son cerveau le
confirment scientifiquement. Cela montre l'origine interne de cette
illusion auditive. Ainsi l'imaginaire affecte réellement le
cerveau et cela pourra produire des effets réels sur tout
l'équilibre psychosomatique et en particulier sur les organes
des sens[10].
Ainsi la croyance aux esprits, aux anges et
aux démons est beaucoup plus naturelle que la croyance en
Dieu. Et, d'ailleurs, aujourd'hui beaucoup de ceux qui ne croient pas
en Dieu croient néanmoins aux forces invisibles.
Les
phénomènes parapsychologiques et paranormaux
Il reste à dire un mot des
phénomènes parapsychologiques et
paranormaux.
Des expériences scientifiques ont
été tentées à propos des
phénomènes de précognition (connaissance
à l'avance de ce qui va se passer) et de vision à
distance.
L'une de ces expériences est
restée célèbre. On tire au hasard une carte d'un
jeu de cartes et on demande à un certain H.E. Pearce,
situé à plus de 200 mètres, de deviner
quelle carte à été tirée. Il aurait
deviné juste 558 fois sur 1850 tirages
successifs.
On a tenté diverses explications
à propos de ces phénomènes. On a pu
considérer qu'il s'agissait d'une forme de communication
échappant au processus conscient et mettant en jeu les couches
inconscientes du psychisme. On a pu également
considérer que ces entorses au
déterminisme[11]
relevaient du fait, admis par la mécanique quantique, que la
causalité n'est pas une vérité axiomatique mais
qu'elle n'a qu'une vérité statistique relevant des
probabilités. On a aussi invoqué l'existence de
« quanta » qui seraient des particules sans masse et sans
énergie « voyageant » hors de l'espace et du temps à une vitesse
supérieure de celle de la lumière. Tout ceci est fort
discuté.
Le problème est que les
expériences, en particulier sur la clairvoyance, ne peuvent
être reproduites, ce qui leur ôte toute autorité
scientifique. Il semble aussi que le fait que les « juges » (contrôlant ces expériences) soient
favorables ou non au phénomènes paranormaux joue en
rôle décisif[12].
Mais il faut remarquer ceci. Le fait qu'une
force ne soit pas mesurable scientifiquement ne prouve pas qu'elle
n'existe pas. Jusqu'à Pierre et Marie Curie, on ne savait ni
analyser ni mesurer la radioactivité et on pensait jusque
là que les phénomènes de radioactivité
étaient inexplicables et n'avaient aucune valeur scientifique.
Et pourtant ils existaient bien.
On peut également constater que les
animaux ont une sorte de « sixième
sens » qui leur permet en
particulier de se diriger. Et il reste totalement inexpliqué.
De même, l'hirondelle a un pressentiment très fin du
temps qu'il va faire. Et d'autres animaux ont le pressentiment
très sûr des tremblements de terre. Certains humains,
les enfants et les femmes en particulier pourraient
bénéficier de résidus d'instincts animaux. Et ce
don serait favorisé par la transe hypnotique, le sommeil, la
drogue.
La question qui se
pose, c'est celle-ci
Est-ce que le sixième sens des
animaux ou des devins est
effectivement un sixième sens ou est-ce une sensibilité
particulièrement fine de l'un des cinq sens bien connus. Ainsi
l'hirondelle peut prévoir le temps à venir parce
qu'elle est beaucoup plus sensible à la pression
atmosphérique que nous (tout comme le chien peut entendre des
ultrasons que nous ne pouvons pas entendre).
Ce qui intervient aussi dans ce
débat, c'est le problème de l'atavisme. Les papillons
Monarque, dès leur naissance, retrouvent d'eux-mêmes le
chemin du Mexique que leurs « parents » ont emprunté les années
précédentes. Et ils peuvent le faire parce qu'ils sont
au bénéfice d'un atavisme.
Et il se pourrait que le « don » dont bénéficient certains humains soit
de même un atavisme qui remonterait à nos ancêtres
animaux. Ils bénéficieraient ainsi des dons des animaux
dont ils sont issus.
____________________________________________________________
[1]
Ainsi, dans le Judaïsme, l'Arche de l'Alliance a, en
elle-même une certaine puissance. Et c'est pourquoi, les
Hébreux, dans une situation difficile, disent : "Allons
prendre l'Arche de l'Alliance pour nous délivrer de la main de
nos ennemis" (I Samuel 4).
[2] Les
animaux semblent avoir des pouvoirs que l'on pourrait
considérer comme "surnaturels", entre autre celui de se
diriger sur de longues distances lors de leur migration, celui d'une
connaissance à distance, celui d'une prévision de
l'avenir (ils devinent par exemple la venue des tremblements de
terre).
[3]
Fétiche : objet auquel on attribue un pouvoir magique et
bénéfique.
[4]
Totem : animal (quelquefois végétal, et
très rarement chose) considéré comme
l'ancêtre et par suite le protecteur d'un clan.
[5]
Chamanisme : religion de certaines peuplades de la
Sibérie et de la Mongolie, caractérisée par le
culte de la nature, la croyance aux esprits.
[6] De
la même manière, les jeunes enfants diront que la table
à laquelle ils se sont heurtés et qui leur a fait mal
est « méchante ». Et le poète dira que la tempête
« hurle », comme si elle était animée par une
forme d'esprit. De même on parlera de la « présence » d'un mort et de l'« esprit » toujours présent de ce mort, et ce à
cause des effets qu'il continue à produire dans le monde des
vivants. De même on dira d'un homme qui a la « baraka » qu'il est protégé par un
« ange ».
[7] Cf
Deut 18, 10-11 ; Esaïe 47, 12-14.
[8] Ce
que le monothéisme rabaisse au rang d'esprits et de
démons, ce sont souvent des divinités des religions
païennes (relatives aux forces naturelles). Et c'est
également le pouvoir astrologique des astres.
Ainsi le christianisme ne nie pas à
proprement parler le pouvoir des astres. Mais il le considère
comme soumis au pouvoir de Dieu lui-même. Paul par exemple
énonce que les « éléments » et les « puissances » (les forces astrologiques) restent soumises au
pouvoir de Dieu.
[9] On
peut donner un autre exemple pour montrer que quelque chose
« qui n'existe
pas » et n'est
matérialisé par aucune réalité peut
néanmoins produire des effets.
Si un petit mobile en forme
d'équilibriste (ou de funambule) tient en équilibre sur
un socle sans tomber (ce qui paraît déjouer les lois de
la pesanteur), c'est parce que le centre de gravité du mobile
est plus bas que le socle lui-même. Et pourtant, ce centre de
gravité n'est matérialisé par rien.
Devant ce petit équilibriste,
l'enfant ou l'homme primitif dira que « c'est magique ». Un centre de gravité est une fiction qui
produit des effets qui surprennent et sont apparemment contraires
à l'ordre naturel. Mais le physicien, tel un animiste,
reconnaît une existence à cette fiction parce qu'elle
produit des effets.
[10] Paul Chauchard, dans l'ouvrage collectif
Anges, démons et êtres
intermédiaires, sous la
direction de Maryse Choisy, Editions La Bergerie, 1969, page
297-298.
[11]
Notons cependant que les tenants de ces phénomènes les
considèrent comme parfaitement
déterminés.
[12] Marcel Blanc, article « Parapsychologie » in Encyclopedia
Universalis, tome 17, page
479-481.
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