Réflexion
D'où vient
l'univers ?
29 septembre 2003
Vous allez être déçus. Les religions anciennes ne répondent pas aux
questions de l'homme d'aujourd'hui. Ce que nous nous demandons, nous,
c'est : Est-ce que l'univers a eu un commencement ?
Qu'est-ce qu'il y avait avant ce commencement ? Qu'est-ce qu'il
y avait quand il n'y avait rien ? Et de quelle manière
est-on passé de ce « rien » à « quelque chose », à savoir un univers ?
Pour nous, « Dieu », c'est Celui qui répond à la question
« d'où vient
l'univers ? ». C'est
celui qui a créé notre univers à partir de rien.
Mais, en fait, pour les religions anciennes, il n'y a jamais eu de
« rien ». Et il n'y a jamais eu de création à
partir de rien.
Pour beaucoup de religions, l'univers et les
dieux naissent parallèlement et corollairement. Et pour les
Grecs en particulier, les phases successives de la création du
monde s'expriment sous la forme de générations
successives de divinités.
Bizarre ! Bizarre !
L'apparition de
l'univers à partir du pré-univers
Donc, pour les religions
anciennes, y compris le
judaïsme, le cosmos n'a pas été créé
à partir de rien. Pour la Chine ancienne, le monde a toujours
été là. Pour l'hindouisme, le monde est
éternel, et il passe par des phases cycliques. Après
une période d'expansion, il se résorbe insensiblement.
Puis à partir d'un « reste », il resurgit sous l'action des
divinités.
Mais cette manière de concevoir le
monde comme éternel ou cyclique reste l'exception. Dans la
plupart des récits mythologiques, l'univers provient non pas
d'un « rien », mais d'un « pré-univers » qui lui donne naissance, avec l'aide des dieux. Dans
la Bible (cf Genèse 1), ce pré-univers, on
l'appelle le « tohu-bohu », la « ténèbre » et l'« Océan
primordial ».
Ce pré-univers, ni la Bible ni les
récits théologiques ne disent d'où il vient.
Peut-être a-t-il toujours existé.
Et ce qui est frappant, c'est que, pour
raconter de quelle manière s'enfante notre univers à
partir de ce pré-univers, les récits mythologiques
recourent à des métaphores et des scénarios qui
se retrouvent d'une religion à l'autre.
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La première
de ces métaphores-scénarios, c'est celui de l'oeuf. L'oeuf est une
réalité pré-existante à la terre, et
aussi un lieu de gestation des divinités. L'oeuf, lorsqu'il
s'ouvre, libère un souffle qui suscite le déploiement
de la grande vie cosmique. Ainsi pour la pensée
védique, c'est d'un oeuf que naquit, de lui-même,
Brahma, l'ancêtre de tous les mondes.
De même, pour l'ancienne mythologie
shinto du Japon, le chaos primitif ressemblait à un oeuf qui
devait être déchiré pour que le monde puisse
advenir. On retrouve une conception comparable au Tibet : les
éléments principaux de l'univers procèdent d'un
oeuf. Même image aussi dans les peuplades africaines. Chez les
Dogons, l'oeuf primordial produit des jumeaux dont l'un sort
prématurément, ce qui explique l'imperfection et
l'impureté de notre monde. L'Egypte évoque la vibration
(ou le souffle) interne à l'oeuf primordial et qui donne le
branle au cosmos. Et les premiers versets de la Bible
présentent aussi « l'Esprit de
Dieu » comme un souffle
qui volette au-dessus des eaux originelles comme un oiseau au-dessus
de l'oeuf qu'il couve. Et l'univers serait né de la
« couvade », par l'Esprit, d'un pré-univers
antérieur : une sorte d'océan primordial et de
« tohu-bohu » primitif (cf Genèse 1,2) . Et cette
image de la « couvade » se retrouve aussi dans les textes védiques.
-
Le deuxième scénario que proposent les religions anciennes, c'est celui du
combat. Dans les cosmogonies védiques et hindoues, la
naissance du monde procède d'un combat du dieu Indra contre le
chaos primitif et du meurtre du Dragon qui l'habite. Indra ouvre le
giron du chaos et permet l'apparition-libération de l'univers.
De même dans la pensée mésopotamienne de l'Enuma
Elish, le dieu Marduk combat et détruit le Dragon Tiamat qui
hante l'océan primordial grouillant de monstres et de
démons. Et il utilise sa dépouille pour élaborer
la voûte céleste qui retiendra les eaux de
l'océan primordial et pour établir les grandes
articulations de la structure du monde. Et ce récit
mésopotamien aura une forte influence sur les récits
bibliques. Ainsi le Psaume 74 (versets 13 et 14)
chante :
« C'est Toi, ô Dieu
qui a brisé la mer par ta puissance et broyé la
tête du Dragon sur les eaux ; c'est toi qui a
fracassé les têtes du
Léviatan ».
Et Esaïe 51, 9-10 et Job 7,12, et le
Psaume 89,10-11 reprennent cet hymne. Pour la Bible, Dieu est
celui qui, pour créer le monde, contient la puissance des eaux
et du tohu-bohu du chaos primitif et ouvre dans ce pré-univers
un espace pour permettre l'enfantement du monde (cf le
récit du deuxième jour dans
Genèse 1).
Et dans la mythologie grecque, on retrouve
cette idée d'un écart (ou d'un espace)
nécessaire dans le chaos primordial pour qu'apparaisse notre
monde. A l'intérieur du chaos primordial apparaît une
première différenciation entre Ouranos, le ciel, et
Gaïa, la terre. Mais Ouranos continue à « couvrir » (au sens sexuel et spatial) incessamment Gaïa
et de ce fait rien ne peut advenir à l'existence. Et c'est
pourquoi le titan Cronos va émasculer Ouranos pour qu'il y ait
un écart entre lui et Gaïa. Mais c'est ensuite Cronos
lui-même qui avale ses propres enfants (toujours le même
refus de l'écart et de l'indépendance), et il faut que
Zeus le mutile. Et il devient ainsi le seul garant et gardien de
l'univers.
Ce qu'il faut retenir de ceci, c'est que
l'univers ne peut naître que d'un espace qui lui donne une
forme d'indépendance par rapport aux forces chaotiques et
maléfiques qui l'assiègent. La création doit
quelquefois se faire comme une forme d'accouchement aux forceps. La
création du monde est conçue comme une forme de
« délivrance » par rapport à des forces qui voudraient
empêcher son apparition et qui continuent ensuite de le
menacer. Même dans la Bible, le Dieu qui a été le
Créateur du monde semble ensuite vouloir le menacer et
l'engloutir par le Déluge.
Et le processus du déroulement de
l'histoire se poursuit ensuite comme une douloureuse grossesse
(cf Rom 8,22) qui n'en finit pas, la naissance du monde
nouveau (le Royaume) étant toujours retardée.
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Le troisième scénario, c'est celui du sacrifice des dieux. Dans le
védisme, Prajapati, le maître des créatures,
façonne les êtres à partir de sa propre
substance, par une sorte d'auto-sacrifice. Le monde est issu d'un
démembrement et d'un éparpillement de Prajapati. Et on
retrouve ceci dans la mythologie des Dogons : pour
régénérer le monde, le dieu Amma démembre
son fils en soixante dix parties qui sont ensuite rassemblées
et ressuscitées dans un nouveau corps cosmique. On peut
trouver aussi une sorte d'analogue de cette conception dans la
kabbale juive pour laquelle, selon la théorie du tsim-tsoum,
Dieu se rétracte en lui-même et même se sacrifie
pour que puisse apparaître le monde, grâce aux
étincelles de sa lumière qui se mélangent
à la matière. Et on peut faire le parallèle avec
le christianisme : le Fils de Dieu s'offre en sacrifice et donne
sa chair et son sang pour régénérer le corps de
l'Eglise et celui du monde.
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Enfin le monde peut être créé par
la Parole. On pense bien sûr au récit biblique de
Genèse 1. A chacune des six étapes de la
création du monde, c'est la « Parole de
Dieu » qui parle et
commande. Et c'est également par sa Parole que Dieu commande
au grand abîme (Psaume 104) et lui impose des limites
(Job 38-12). Ainsi sa Parole est une Loi, une « Thora », un principe directeur. Dans d'autres cultures (les
Indiens du Panama, le chamanisme géorgien), cette Parole donne
existence aux dieux eux-mêmes. La Parole (de Dieu),
éventuellement incarnée dans des livres saints a
elle-même un pouvoir créateur. En récitant le
texte sacré, on peut recréer la puissance de l'univers,
fertiliser les champs et susciter des miracles.
Le désir et la
grâce
Que peut-on retenir de ce bref
inventaire ?
Nous sommes très loin du
schéma auquel nous sommes le plus habitué, à
savoir celui d'un Dieu transcendant et tout puissant qui crée
ex nihilo, d'un coup de baguette magique, un monde bon et parfait.
Nous sommes également très loin de l'idée que le
monde pourrait être l'émanation de Dieu (un peu comme la
lumière et la vie sont l'émanation du soleil et restent
dépendantes de lui) .
L'enseignement des religions répond
à la question « D'où vient le
monde ? » sous trois
modes différents : ou notre monde est
présenté comme une création à partir d'un
chaos primitif (c'est la métaphore de l'oisillon qui sort de
l'oeuf, ou celle de l'enfant qui émerge du sein de sa
mère), ou comme une organisation de ce chaos primitif, ou
comme un processus évolutif au sein d'un univers qui a
toujours été là.
Et l'enseignement des religions
répond également diversement à la
question : « Comment
se comportent les dieux lors de la création et de
l'évolution du monde ? » Certaines religions (en particulier certains
courants du judaïsme et du gnosticisme) considèrent que
Dieu ou les dieux cessent d'être actifs dès l'apparition
de notre monde et le laisse poursuivre son évolution selon ses
propres lois. D'autres considèrent au contraire que les dieux
animent le processus évolutif du monde et qu'ils ne sont pas
à proprement parler distincts de celui-ci. D'autres encore
considèrent que le Dieu ou les dieux préparent la
création « de
nouveaux cieux ou de nouvelles terres » (que la Bible appelle « le Royaume de
Dieu ») à partir de
notre monde, et qu'il y a donc une suite de création d'univers
différents.
Dans les cosmologies des religions
anciennes, le monde apparaît comme le résultat d'un
processus d'auto-transformations, de combats, d'échecs, de
sacrifices, de victoires et de renaissances.
Il est certain que ces mythologies relatives
à la naissance du monde et des dieux nous laissent perplexes.
On peut cependant retenir ceci : ces mythologies rendent compte
non pas d'une création à proprement parler mais d'un
dynamisme incessant qui toujours à nouveau bouleverse et
mutile l'étape précédente. Et c'est pourquoi,
dans ce dynamisme auto-transformateur, se manifestent à la
fois ce que nous appelons « le bien » et « le
mal ».
Au fond, il n'y a pas à proprement
parler de création de l'univers mais bien plutôt un
processus de « génération du
réel », et
même de la totalité du réel, c'est-à-dire
à la fois de la terre, du ciel et bien souvent des dieux
eux-mêmes. D'ailleurs, même dans le judaïsme, ce
n'est que tardivement que s'est creusée la distance entre le
Créateur et le monde créé.
Il faut ajouter ceci : la naissance du
monde procède d'un désir. C'est ce « désir » qui couve, qui féconde, qui suscite une
germination. Et c'est aussi ce désir qui se manifeste par
l'auto-sacrifice ou du moins le retrait des dieux, et ce pour que le
monde apparaisse. Au commencement étaient le manque et le
désir. Et c'est pourquoi à la question :
« Pourquoi y a-t-il quelque
chose au lieu de rien ? », les religions répondent :
« Tout simplement pour
qu'il y ait quelque chose plutôt que
rien », parce qu'il y a
quelque part (en Dieu ?) le désir qu'il y ait quelque
chose plutôt que rien.
D'où vient le monde ?
Peut-être aussi de la grâce. Selon l'une des traditions
de la kabbale juive, la Divinité aurait créé de
nombreux mondes avant le nôtre, mais ils se seraient tous
effondrés car ils avaient été construits
uniquement sur le mode de la rigueur. Et c'est seulement lorsque la
Divinité comprit qu'il fallait aussi faire intervenir la
grâce et l'amour que le monde pu enfin se perpétuer.
Il est intéressant de constater que,
même à l'intérieur de la théologie
chrétienne, on en revient à des conceptions proches de
celles des grandes traditions religieuses.
Ainsi, pour la « Process
théologie », Dieu
ne peut être dissocié du processus de l'évolution
de l'univers. Il est l'une des composantes de la bonne marche de
l'univers. Le seul pouvoir créateur de Dieu est de rendre le
monde auto-créateur. Tel un chef d'orchestre, il n'est
créateur qu'en insufflant un dynamisme à l'orchestre de
l'évolution auto-transformatrice du monde. Dieu ne crée
pas. Il ne gouverne pas. Il est une sorte de « main
invisible » qui, à
l'intérieur de l'univers, est à la fois un fil
conducteur, une promesse et une incitation. Il propulse et accompagne
ainsi le « processus » de l'évolution du monde.
On trouvait déjà des
conceptions comparables chez Teilhard de Chardin.
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