Réflexion
Dieu, c'est quoi
finalement ?
8 décembre 2003
Dieu, c'est quoi ? Le problème, pour répondre à
cette question, c'est que, le mot « Dieu » a des sens très différents.
Qu'est-ce que nous entendons par « Dieu » ? Nous disons volontiers qu'« il y a quelque chose au-dessus de
nous », une sorte de
« puissance » mystérieuse. A la rigueur, nous ajoutons
qu'elle peut intervenir dans notre vie. Et, « Dieu », ce serait « ça ». On retrouve cette manière de ressentir Dieu
dans la spiritualité new âge. Mais, c'est clair, ce
« Dieu » auquel nous croyons spontanément n'a rien
à voir avec le Dieu de la Bible. Ce n'est pas un Dieu
personnel, il n'a ni sentiment, ni volonté, ni projet. Il n'a
rien à voir avec la très sainte Trinité. Il n'a
pas la possibilité de ressusciter les morts ni de
féconder les vierges. Et ce n'est même pas
évident qu'il soit un Jugement ou une Grâce.
En fait, notre conception quasiment spontanée et instinctive de
« Dieu » est assez proche de celle de l'animisme des
religions archaïques.
Au commencement de l'humanité, Dieu
est ressenti d'abord comme une « puissance ». Le fait d'attribuer à Dieu une existence
personnelle, un projet, une volonté et éventuellement
un amour pour les hommes n'est advenu que très tardivement,
avec le monothéisme, il y a seulement vingt-cinq ou vingt huit
siècles. Et cette idée d'un Dieu unique et
« personnel » est en fait assez surprenante. Elle est sans doute
moins naturelle que celle de l'animisme. Elle est en tout cas plus
culturelle, moins spontanée. Même pour nous aujourd'hui.
Et c'est pourquoi on peut se demander
comment on est passé du Dieu « puissance » de l'animisme (et de notre religiosité
naturelle) au Dieu « personnel » des monothéismes (et en particulier du
judéo-christianisme).
Les différentes
figures de Dieu
- Très tôt l'homme
primitif a cru à des « esprits » (quelquefois considérés comme des
dieux). Pour lui, les forces naturelles (la mer, le vent, les
animaux, la fécondité...) sont animées par des
« esprits », c'est-à-dire des puissances et des forces
surnaturelles. Certains hommes (ceux qui ont du charisme, ceux qui
ont la « baraka ») sont également habités par un
« esprit » qui leur donne un pouvoir hors du commun. Et ces
« esprits » exercent également une puissance sur les
hommes en général (en suscitant chez eux des mauvais
penchants, en les rendant malades, en les
guérissant...).
Les dieux (les esprits et aussi les
démons) sont d'abord ressentis comme des puissances qui
interviennent de manière mystérieuse et souvent
incontrôlable.
On peut se demander si, pour la
mentalité primitive, ces
« esprits » (ou ces « dieux ») sont effectivement différents les uns des
autres, ou si c'est toujours la même « puissance » qui agit sous des formes et sous des noms
différents. La question est discutée.
Et, beaucoup plus tard, certaines religions
(à la suite du Judaïsme) en viennent à
considérer qu'il y avait un seul Dieu, une seule puissance,
source unique de ces « esprits » se manifestant dans le monde .
Et nous aussi, spontanément, nous
considérons Dieu comme une « Puissance ». Et c'est très bien ainsi. Cela permet de
dépasser l'insoluble problème de « l'existence » de Dieu. Osons un parallèle. C'est bien
difficile de savoir si « la
Justice », en tant que
telle, existe ou n'existe pas. Mais, de toute manière, on
constate qu'elle a une réelle puissance. Elle produit des
effets objectifs. On ne peut pas dire qu'elle soit une illusion de
notre esprit. Et il en est de même pour Dieu. Dieu est une
Puissance objective.
- Et c'est ce Dieu-puissance qui a été intellectualisé par
la métaphysique, la philosophie et la théologie (et en
particulier la théologie scolastique).
Ce « Dieu » de la métaphysique, c'est l'Etre
suprême, source créatrice de tout ce qui existe et se
manifeste. Dieu est l'Etre qui fait être tout ce qui existe.
C'est la définition de Dieu que donne Descartes. Dieu est la
puissance infinie de l'Etre qui a la puissance de faire exister une
chose hors de lui-même. Il est la puissance du « faire exister ». Et à la question « Si tout provient de Dieu, d'où
provient Dieu lui-même ? », Descartes répond « Dieu est causa
sui », il est la cause de
lui-même.
Dieu est la cause de toutes les causes. Il
est la cause première de tout ce qui existe, du monde visible
et du monde des forces invisibles (qui ont remplacé les
anciens « esprits »). Et Il est le Créateur, ex nihilo, de
l'univers. Il est l'Etre source de tous les êtres, le Un source
de toutes les multiplicités, le Vrai source de toutes les
vérités et le Bien source de tous les biens.
Et ce Dieu est défini comme
« ce qui est tel que rien
de plus grand ne peut être
pensé »
(Sénèque, St-Anselme), ce qui veut dire que l'homme ne
peut même pas le penser en tant que tel.
Il est l'au-delà de tout ce qui peut
être pensé. Il est même au-delà de ce que
nous pensons quand nous pensons ce qu'est « Dieu ».
- Nous en venons ainsi au « Dieu »
de la mystique. Le Dieu de la
mystique, c'est
« l'au-delà de tout » (Saint Grégoire de Naziance). Ce Dieu
n'habite pas dans notre monde, il ne le gouverne, il ne le
crée pas. On ne peut rien dire de lui. Par la contemplation ou
par l'extase, nous nous ouvrons à lui sans le connaître
ni le reconnaître.
Il est aussi un au-delà du temps. Il
est l'Eternité qui enveloppe et surplombe le
déroulement du temps. Il est l'« Englobant » (cf Karl Jaspers).
L'expérience mystique est une forme
d'ouverture à l'Au-delà. Elle est la contemplation "
à vide " du Silence éternel, de la Nuit obscure de
l'au-delà du monde. Et le mystique se perd lui-même en
se perdant en Dieu .
. Autre forme du
« Dieu-puissance ». Dès les origines, la puissance de Dieu,
c'est celle des
« interdits »,
des « tabous » : ne pas tuer tel animal, ne pas boire l'eau de telle
source, ne pas prononcer en vain le nom de Dieu... Ces interdictions
passent aujourd'hui pour des superstitions. Mais elles sont
plutôt à mettre en relation avec une forme de peur
devant ce qui détient du
« mana » (de la
puissance). Ainsi,parce qu'ils sont porteurs d'une puissance
mystérieuse, le roi est tabou, l'étranger aussi
(d'où la règle de l'hospitalité), et la femme
aussi (d'où le port du voile). L'une des premières
manifestations du Dieu de la Bible, c'est l'interdiction de consommer
du fruit de l'Arbre de la connaissance. On a pu considérer que
ce qui était interdit, c'était l'impur (la connaissance
serait impure et même idolâtrique). Mais en fait, ce qui
est tabou, c'est ce qui est sacré, ce qui détient en
soi une certaine puissance qui est justement la puissance même
de Dieu. En fait, l'interdit, c'est l'interdiction de s'approprier la
puissance des dieux. C'est l'interdiction de la volonté de
puissance.
Plus tard, l'interdiction devient
commandement, prescription, loi. Mais ces prescriptions ne sont pas
des exigences morales. Elles ordonnent plutôt des rituels, des
sacrifices, toujours fondés sur une sorte de crainte devant la
Puissance de Dieu.
. Ainsi, on redoute Dieu et on le
craint. Il est le « tremendum » (Rudolph Otto), le
« numineux ». Et
c'est pourquoi il faut tenter de se concilier ce Dieu puisqu'il peut
être tantôt une menace, tantôt un sauveur. Et c'est
ainsi qu'apparaît l'idée d'une « alliance » avec Lui. Cette idée est au c�ur de l'Ancien
et du Nouveau Testament. Mais on la retrouve aussi ailleurs, dans
l'ancienne Rome par exemple. La vie du peuple reposait sur la paix
avec les dieux et sur un pacte (une alliance) avec eux. Le peuple et
les dieux s'engagent ensemble à observer un comportement
déterminé. Le peuple accomplit des sacrifices et suit
des lois. Si cela ne marche pas, il procède par essai-erreur
en tentant de découvrir ce qui plait aux dieux. De leur
côté, les dieux garantissaient la fertilité des
champs, la victoire dans les batailles�
Ainsi, on considérait que Dieu
pouvait changer d'attitude en fonction de la manière dont on
le traitait. Il cessait d'être une puissance plus ou moins
impersonnelle. Il devenait une personne que l'on pouvait prier.
Et il nous semble que c'est cette
idée d'alliance qui a conduit les hommes à passer du
dieu de l'animisme, considéré comme une puissance, au
Dieu du monothéisme considéré comme un Dieu
personnel.
Le Dieu de la
Bible
Il se pourrait aussi que la foi en un
Dieu personnel soit une
conséquence de l'apparition du prophétisme. Dans la
religion animiste, il n'y avait pas de prophètes, il n'y avait
que des prêtres dont la première fonction est d'offrir
à Dieu des sacrifices. Mais à partir du moment
où sont apparus les prophètes, ceux-ci se sont
exprimés en disant
« Dieu dit ceci, Dieu veut cela, Dieu commande
ceci ». Dieu est devenu
une « Parole ».
Et c'est pourquoi l'image du Dieu de la
Bible est celle d'un Dieu personnel, certains diront
anthropomorphique. Il a une volonté propre, il éprouve
des sentiments personnels tels que la colère ou l'amour, il a
des projets et des préférences. Le Dieu de l'Ancien
Testament a fait le choix d'être au côté du petit
peuple d'Israël. Le Dieu que nous prêche Jésus dans
les évangiles a une prédilection particulière
pour les petits, les pauvres et les pécheurs. C'est un Dieu
plus éthique que véritablement métaphysique et
universel. Et le Dieu de Saint Paul est d'abord celui qui ressuscite
d'entre les morts une victime innocente, Jésus-Christ.
Je voudrais me laisser aller à un
aveu. Quelquefois la manière
dont la Bible nous présente Dieu me paraît plus
incroyable, plus irrationnel et plus superstitieuse que celle de
l'animisme.
Et c'est pourquoi, je suis persuadé que même les
chrétiens les plus convaincus ont souvent deux images
concurrentes de Dieu, celle correspondant à leur image
spontanée de Dieu (celle de l'animisme ou celle de la
mystique) et celle que leur annonce le message biblique et la
prédication chrétienne.
Et pourtant cette dichotomie ne semble pas les gêner.
Nous retenons de la Bible les énoncés qui collent le mieux avec
notre conception spontanée de Dieu. Et c'est pourquoi les
Psaumes sont particulièrement chers à notre coeur. Leur
chant devient une forme de musique, de mystique et de poétique
pour dire l'alliance du ciel avec la terre, de
l'éternité avec l'histoire, de la lumière qui
vient d'ailleurs avec l'obscurité du chemin des hommes. Dieu
est ressenti comme une promesse qui éloignerait de nous la
souffrance.
De la Bible, nous retenons surtout qu'il y a
Quelque chose ou Quelqu'un au-dessus de nous qui prend pitié
de la misère de notre vie et des lâchetés de
notre coeur. Et cela nous suffit souvent.
Nous réinterprétons ce que la
Bible nous dit pour en faire une sorte de réponse en
écho à nos intuitions animistes, panthéistes ou
spiritualistes.
En fait, nous considérons les
énoncés de la Bible et
de la prédication chrétienne comme des outils, des
mots, des images et des symboles qui nous permettent d'exprimer notre
soif de « Dieu », notre idée d'un Dieu comme une Puissance
intervenant de manière cachée dans le monde, et notre
désir de convertir l'image d'un Dieu d'interdits et de
jugements en celle d'un Dieu d'amour et de pitié.
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