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La sanctification du Nom

 

 

Rabbin Rivon Krygier

 

Synagogue Adath Shalom

.

 

 

Début du « Notre Père »

Notre père qui est dans les cieux,
que Ton nom soit sanctifié,
que Ton règne vienne,
que Ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel Matthieu 6:9-10

 

Début du « Kaddich »

Que le Nom sublime de l'Éternel soit édifié et sanctifié
selon Sa volonté en ce monde qu'Il a créé.
Que soit établi Son règne, bientôt et au vu de tout Israël,
et dites :
- Amèn, que Son Nom sublime soit béni de siècle en siècle !
Que le Nom du Saint, béni soit-Il, soit loué, glorifié, exalté et magnifié
au-delà de toutes les louanges et paroles de réconfort prononcées en ce monde,
et dites :
- Amèn. Que depuis les cieux se répande la plénitude de la paix
et que s'instaure enfin une vie prospère...

 

.

 

Pour un juif qui lit ces versets de Matthieu - sachant qu'ils sont à la base du Credo chrétien exprimé dans le « Notre père » - il est fascinant de constater à quel point ils évoquent une des prières les plus fondamentales de sa propre tradition : le « Kaddich ». Les accointances sont frappantes : la sanctification du nom de Dieu, le désir que le royaume divin s'instaure sur la terre au plus vite, que la paix céleste s'étende sur le monde entier. Comme nous voulons le montrer, Matthieu, disciple juif de Jésus, a transposé une aspiration du judaïsme de son temps au messianisme chrétien naissant. Bien que la prière du « Kaddich » ne soit répertoriée dans sa formulation complète que tardivement (Xe siècle), - Matthieu demeure la source juive la plus ancienne ! - plusieurs sources talmudiques y réfèrent, indiquant que très tôt s'était imposée une étrange doxologie qui consistait à « sanctifier le nom de Dieu ».

 

De fait, une phrase-clé constitue le noyau du Kaddich, est prononcée en choeur par toute l'assemblée des fidèles : « Que Son Nom sublime soit béni à jamais, de siècle en siècle ! »
Or, certains chercheurs ont mis en évidence le fait que cette strophe se réfère à la formule consacrée prononcée par le peuple lorsque, dans le Temple de Jérusalem, il entendait les prêtres prononcer en toutes lettres le nom sacré de Dieu énoncé dans les bénédictions et prières. En réaction, les témoins produisaient une sorte d'ovation révérencielle : « Que le nom glorieux de Son règne soit béni de siècle en siècle ! » L'invocation du nom divin n'était pas une simple formule pieuse. Elle avait pour fonction « d'attirer » la présence de Dieu dans le Sanctuaire et d'accueillir Sa bénédiction, selon ce qu'en dit le verset de l'Exode : « En tout lieu où Je ferai rappeler Mon nom, Je viendrai vers toi et Je te bénirai » Exode 20:21b

 

Ultérieurement, les Sages du Talmud accordèrent une place éminente à l'énonciation de cette ovation, à l'issue des prières ou d'une étude. Sans aucun doute, était-ce afin de perpétuer le souvenir de la présence divine et du culte célébré dans le Temple lorsqu'il fut détruit en l'an 70, et d'exprimer ainsi le désir vibrant de sa reconstruction prochaine. Mais plus que la seule fonction de mémoire, il semble bien que le but ait été de raviver la présence divine elle-même ou à tout le moins, malgré la rupture due à l'exil des juifs, de maintenir un certain contact avec elle. Tout se passe comme si à défaut de l'invocation explicite du nom divin désormais impossible, son évocation seule par simple « ovation » devait produire un effet sinon de même intensité, en tout cas de même ordre. Il s'agissait en somme de remonter à Dieu par induction de l'effet à la cause, de sorte que l'ovation éveille à rebours la bénédiction divine.

 

Plus encore l'énoncé de la formule-clé du Kaddich revenait à anticiper et même à amorcer la « sanctification du nom » telle que l'annonçait le prophète Ézéchiel : « Je serai grandi et sanctifié car Je Me ferai connaître aux yeux des nations nombreuses » Ezéchiel 38:23, voir aussi Ezéchiel 37:27. Par là, le prophète appelait non seulement de ses voeux la reconstruction du Temple, et à travers elle, le recouvrement de la bénédiction divine, mais encore à la diffusion du monothéisme à l'ensemble de l'humanité. Sans nul doute, la parabole de la résurrection des ossements desséchés énoncée par Ézéchiel chap. 37 aura contribué à lier cette thématique de sanctification à la consolation des endeuillés dans la fonction ultérieure du Kaddich. En effet, l'idée sous-jacente est que les orphelins prolongent, au nom du défunt, l'oeuvre de sanctification du nom de Dieu, de sorte que Sa grandeur se révèlera finalement, universellement, lors de la résurrection des morts. En somme, il s'agit d'établir une chaîne de solidarité des générations successives qui de bout en bout concourent à cet avènement ! Mais si l'expression de ce credo juif semble s'être imposée lors du deuil d'un parent, c'est très certainement parce qu'il s'agit d'un moment décisif de relais pour la transmission des valeurs, en même temps qu'une situation charnière entre la vie et la mort qui renvoie à l'affirmation fondamentale du monothéisme.

 

En effet, en consentant à réciter le Kaddich, à proclamer la gloire de Dieu alors qu'un être chéri vient de disparaître, l'endeuillé est appelé à se surpasser, instaurant une continuité là où la fidélité risque de se rompre. Il manifeste contre la mort en confessant que le mal n'est pas le fait d'une puissance irréductible opposée à Dieu. Le mal est le pendant du bien, et plus encore, l'adjuvant. Il ne s'agit non pas de nier le chagrin ou la douleur, mais de les relativiser en situant l'épreuve du mal et de la mort comme une étape qui sera dépassée lors de l'avènement du royaume divin.

 

Au bout du compte, il ressort que le ferment eschatologique de la prière est patent pour la tradition juive comme pour la tradition chrétienne. Juifs et chrétiens, malgré leurs divergences irréductibles sur le mode opératoire, la médiation de la Tora pour les premiers, celle du Christ pour les seconds, aspirent avec nostalgie à la présence divine, souffrent que Dieu soit remonté « dans les cieux », ne laissant que trop longtemps le monde orphelin, livré à lui-même. Peut-être Dieu attend-Il que les hommes se montrent les premiers disposés à rendre le monde habitable ?

 

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Repères pour en savoir plus...

 

Kaddich : Littéralement : « sanctification (du nom divin) » en langue araméenne, cette prière est scandée en public sous de légères variantes comme un leitmotiv clôturant les diverses étapes d'un office ou d'une étude. À partir du moyen âge, le Kaddich revêt une valeur affective supplémentaire car c'est par sa récitation solennelle qu'est évoquée la mémoire des morts, en particulier, celle des parents. Cette pratique s'est poursuivie jusqu'à nos jours.

 

Talmud : (plus largement littérature talmudique du Ier au Ve siècle) : Corpus principal de la tradition orale rabbinique.

 

Doxologie : prières de louanges adressées à Dieu.

 

Eschatologique : relatif aux temps ultimes du monde. Le judaïsme entrevoit comme les chrétiens un dénouement messianique à la « fin des temps ».

 

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