| Dialogue
interreligieux
Euthanasie
Pensée
juive
Mourir en douceur, la
belle affaire...
Rabbin Rivon
Krygier
Synagogue Adath
Shalom
18 octobre 2004
La loi votée le 10 mai 2001 par le Sénat des
Pays-Bas légalise
l'euthanasie sous trois conditions :
1. que le patient soit atteint d'une affection
incurable.
2. que la souffrance qu'il endure soit jugée
insoutenable.
3. que le patient ait exprimé son désir,
« par une demande
volontaire et réfléchie ». Le terme « euthanasie » désigne le fait de donner une « belle mort » à une personne qui autrement, souffrirait
trop de sa vie ou de son agonie. On sait les dérives nazies
auxquelles de telles considérations ont donné lieu.
Cependant, la loi néerlandaise n'autorise pas indistinctement
l'euthanasie mais ce qu'il convient plutôt de qualifier de
« suicide
(médicalement) assisté », puisque la volonté du mourrant doit
être explicite. Pour être plus éthique, un tel
geste est-il pour autant acceptable au regard de la Tradition
juive ? Il ne fait aucun doute que la réponse
dépend de la manière de concilier deux
impératifs fondamentaux du judaïsme qui, dans la
situation qui nous occupe, entrent en contradiction : le devoir
d'alléger au mieux les souffrances et celui de
préserver la vie.
De prime abord, il paraît
évident que le judaïsme
privilégie systématiquement la sacralité de la
vie. En effet, toute atteinte indue au corps, et a fortiori à
la vie, est ipso
facto considérée comme
une atteinte à la souveraineté divine. De nombreux
enseignements sous-tendent l'idée que Dieu demeure le seul
propriétaire du monde et de tout ce qu'il contient. Le corps,
mais aussi l'âme, ne sont mis à disposition de l'homme
qu'en tant qu'usager ou dépositaire. Si bien que chacun est
maître chez soi mais pas libre pour autant de détruire
ce qui lui a été confié. Le suicide est donc un
meurtre, et ce n'est que post facto, que les rabbins auront
considéré dans de nombreux cas que la personne
suicidée a été plus victime (de son
désespoir) que coupable. Ajoutons à cette
considération le fait que la sacralité de la vie est
telle qu'elle demeure entière jusqu'au dernier moment.
Autrement dit, la vie de l'agonisant doit être
préservée indépendamment du temps qu'il lui
reste à vivre (ChoulHan
âroukh, O. h. § 339).
C'est pourquoi il sera interdit de déplacer son corps, pour
des besoins externes aux siens, au risque d'abréger fut-ce un
court instant de son existence (cf. Semahot 1).
À partir de là, il est
clair que toute incitation au
suicide, toute euthanasie
active qui consisterait à
vouloir abréger la vie, que ce soit directement (par
exemple, par injection d'une substance à dose létale)
ou indirectement, en fournissant au patient les moyens de mettre fin
à ses jours, même au motif d'abréger ses
souffrances, est strictement prohibée. Toutefois, pour la
Tradition juive elle-même, on ne saurait ignorer l'avilissement
et la torture indescriptible que peuvent parfois éprouver des
agonisants en phase terminale. Y être indifférent, au
prétexte de la sacralité de la vie, confinerait au
sadisme. Il est vrai que le fait de souffrir même durement
n'est pas en soi une raison de se donner la mort. Pour le
judaïsme, la souffrance n'est pas vaine car elle incite à
dépasser la suffisance (morale). Elle influe sur la
qualité spirituelle de notre existence en nous faisant mieux
apprécier le prix des choses, en rendant les personnes plus
sensibles à la souffrance des autres, et à nous
mobiliser pour l'apaiser. Mais il y a un seuil à partir duquel
la douleur n'est plus « vivable » ni physiquement, ni moralement, ni
spirituellement.
Ce qui est clair par-dessus
tout, c'est que la souffrance ne
doit jamais être recherchée pour elle-même,
même si elle comporte une dimension rédemptrice. Une
aggada célèbre relate le cas de plusieurs
maîtres qui étaient tombés malades et qui tous
réagirent comme R. Hiya bar Abba auquel R. Yohanan rendit
visite. Celui-ci lui demanda :
- « Tes souffrances te
sont-elles appréciables ? »
R. Hiya lui répondit :
- « Ni elles, ni la
félicité qu'elles peuvent
procurer »
(Berakhot 5b).
La souffrance a un prix dont tout esprit sain, et saint, se passerait
volontiers. À plusieurs reprises, les sources talmudiques
rapportent que des prières ont été entendues par
le Ciel pour que s'éteigne une personne aimée en proie
à d'atroces douleurs physiques ou mentales. Ce fut le cas pour
Rabbi (Ketoubot 104a) et pour R. Yohanan (Baba Metsia 84a). Il est également fait état du
désir de mourir exprimé par une personne en bout de
course du vieillissement, et exaucé par Dieu, sur le conseil
d'un rabbin (cf. Yalkout
Chimôni, Michlé
§ 943). Mais précisons le bien : ce n'est qu'au
seuil ultime de la vie, quand elle n'est plus du tout ni digne ni
supportable pour la personne elle-même, que la
précipitation de la mort peut être souhaitée et
souhaitable. Mais il faut se montrer extrêmement circonspect
car il arrive qu'un malade subissant d'insoutenables épreuves
réclame la mort, mais qui lorsqu'il connaît une
rémission, ne réitère plus sa
requête.
Comment dès lors concilier la
sacralité du moindre instant
de vie avec la compassion envers le mourrant qui demande à
abréger ses souffrances ? Deux sources ont permis
à certains décisionnaires d'en induire une conduite
à tenir. La première se rapporte au martyre de
R. Hanania ben Tradion, supplicié par les Romains pour
avoir enseigné la Tora. Alors qu'il brûlait sur le
bûcher, le corps enroulé d'un rouleau de la Tora, ses
disciples horrifiés lui suggérèrent d'ouvrir la
bouche pour mourir plus rapidement. R. Hanania s'y refusa au
motif explicite que ce soit Dieu seul qui prenne son âme. Mais
quand le bourreau lui demanda s'il aurait un mérite à
augmenter les flammes et à retirer de son torse les laines
humides qui avaient été apposées pour prolonger
son agonie, il acquiesça (Avoda zara 18a). On en a
tiré la distinction entre une euthanasie active qui consiste à (se) donner
délibérément la mort, et une euthanasie passive
qui consiste à lever les obstacles qui ralentissent l'agonie
d'une mort imminente. Le fait que le bourreau ait augmenté les
flammes, geste qui génériquement s'apparente à
une euthanasie active, n'a pas été
considéré comme tel ici dans la mesure où le
cadre est celui d'une exécution capitale en cours, et que le
bourreau n'avait d'autre mérite que de diminuer la torture
délibérément infligée, en
accélérant la venue de la mort. La seconde source est
sur ce point plus explicite. Le Sefer
ha-Hassidim (XIIIe s.)
stipule que si un fendeur coupe du bois à proximité
d'un mourant, et du fait de ce bruit, l'empêche de se
détendre et de s'éteindre, on doit l'en empêcher.
On ne peut pas non plus mettre du sel sur la langue de l'agonisant,
pour le faire réagir et retarder ainsi son décès
(§ 723, éd. Margaliot). C'est là,
indirectement, une condamnation de ce qu'on appelle aujourd'hui
« l'acharnement
thérapeutique »,
mais aussi l'acceptation de l'euthanasie passive qui écarte
toute obstruction à l'extinction naturelle.
Grâce aux progrès de la
médecine palliative, il est
désormais possible aujourd'hui de mieux vivre sa fin de vie,
et telle est la bonne démarche qui doit être
privilégiée aux dépens de toute euthanasie. Dans
les cas les plus extrêmes, certains décisionnaires
envisagent d'avoir recours à l'euthanasie passive qui consiste
à suspendre tous les soins maintenant artificiellement en vie.
On notera pour finir la position audacieuse du rabbin Dorff qui
consent au pire de l'état du patient à une euthanasie
active, pour autant qu'elle soit seulement subséquente au soin
analgésique. Si donc, le but premier n'est pas de donner
directement et volontairement la mort mais d'administrer une dose
d'analgésique calibrée pour contrer la douleur du
patient, au risque connu et inévitable que l'effet secondaire
soit de hâter la mort, l'acte serait légitime, voire
louable. On marche ici sur la ligne de crête à la
frontière de l'acceptable. Mais la nuance éthique est
de poids : jusqu'au bout, le seul objectif digne doit être
l'allégement de la souffrance dans le respect maximal de la
sacralité, mais aussi de la dignité, de la vie. C'est
pourquoi, la décision qui doit être
éclairée à la lumière des principes
éthiques, se doit avant tout d'être à
l'écoute de la détresse irréductible du
malade.
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