Spiritualité
Les religions facteurs
de violences
ou de paix ?
Pasteur Jean
Dumas
Conférence Mondiale des religions pour la paix
Conférence à
Nîmes
19 août 2005
Le titre reprend l'interrogationqui court sur toutes les
lèvres de nos jours. Je viens de lire le livre du philosophe
Régis Debray, le Feu
sacré qui veut comprendre le
phénomène religieux comme à la fois facteur de
violences et de paix. La religion serait un feu de conflits
incontournables, en même temps qu'une flamme d'amour et de foi
remarquable. Personnellement, ce n'est pas ma conclusion, et je vais
m'en expliquer.
Vous m'avez demandé d'appuyer mes
propos sur mon expérience et celle de la Conférence Mondiale des Religions pour la
Paix (WCRP en anglais). Je
commencerai par la dimension internationale des actions de la
Conférence.
- 30 avril 2004. Ouganda : plus
d'un million d'habitants de la région d'Acholi (dans le nord)
ont dû s'enfuir. Des milliers d'enfants ont été
enlevés. Il y eut de nombreux massacres. Le Conseil
interreligieux d'Ouganda a lancé un appel à la paix
civile, auprès du gouvernement et auprès des rebelles.
L'appel a été accompagné par la rencontre d'une
délégation du Conseil avec des acteurs de la
société civile et, par la radio, avec les rebelles. Les
membres de cette délégation ont visité
l'organisation « Soutien
aux enfants » (enfants
nés de mères violés ou victimes d'abus), en vue
de créer un mouvement de solidarité de la part des
responsables religieux locaux et des leaders de la
société civile.
Cambodge : le Conseil interreligieux du Cambodge,
créé en 2002, est membre de « Religions pour la
Paix ». Il a
participé activement à la « marche vers des élections
de 2003 »,
étape critique du passage vers la démocratie. Ce
Conseil a joué un rôle important, réunissant
responsables religieux et leaders politiques. Les traditions
religieuses interdites par les Khmers Rouges ont été
rétablies. En novembre 2003, plusieurs actions ont
été menées par les communautés
bouddhistes et musulmanes : journées de plantations
d'arbres par les adultes et les enfants, lutte contre le sida,
constitution d'un programme de mobilisation des femmes, par
exemple.
- 6 mai 2004.
Publication d'une lettre de William Wendley (secrétaire
général de WCRP) adressée au président
Bush, à propos du traitement infligé à des
prisonniers irakiens par les forces armées des États
Unis : « la
manière consternante dont certains membres des forces
armées américaines ont abusé de prisonniers
irakiens est un affront à notre appartenance commune à
l'espèce humaine... Le traitement infligé aux
prisonniers pour les humilier dégrade, en fait
l'humanité de ceux qui en sont
responsables. »
Rwanda.
3-8 avril 2004. A propos de la commémoration
du 10e anniversaire du
génocide rwandais. La Commission interconfessionnelle du Rwanda
a joué un rôle
important pour amener la réconciliation. Un soutien
particulier a été apporté aux femmes membres des
communautés religieuses dans la région des Grands
Lacs.
- 15 mai 2004. La WCRP
mobilise les groupes que sont les églises, les temples, les
mosquées, les hôpitaux ou les écoles, en
plusieurs lieux les plus épineux du monde. Par exemple, dans
les Balkans : visite en Serbie et au Kossovo, d'une
délégation du Conseil européen de WCRP à
Belgrade et à Pristina, à la suite des violences de la
mi-mars (plusieurs milliers de victimes et de nombreux lieux
religieux saccagés).
La mosquée de Belgrade dont la bibliothèque contenant
des manuscrits rares a été incendiée par
2 000 personnes, malgré l'intervention de
l'évêque orthodoxe serbe.
Au Kossovo, 218 mosquées ont été
détruites depuis 1995, 35 églises et
monastères orthodoxes ont été incendiés.
Le dialogue interreligieux est alors une nécessité
vitale !
- juillet 2004, Sri
Lanka. WCRP oeuvre pour que les
communautés religieuses apprennent à se respecter. Elle
travaille avec les hindouistes, les musulmans et les
chrétiens, pour mettre fin à un conflit qui a
déjà provoqué 64 000 morts. En 2002,
il y a bien eu un accord entre les Tigres tamouls et le gouvernement,
qui n'a que difficilement été respecté. Les
communautés bouddhistes ont organisé une
opération exemplaire dans le nord-est : il s'agissait de
reconstruire des réservoirs d'eau potable à l'aide des
Cingalais bouddhistes et des Tamouls hindouistes. « Religion pour la
Paix » a soutenu
l'événement.
- Août 2004, Irak. Message du prince Hassan de Jordanie (oncle du roi)
modérateur du Comité International de WCRP. Il
s'élève contre l'escalade de violences commises par des
extrémistes qui cherchent à lancer une guerre de
religion en Irak. « C'est
un blasphème obscène contre l'esprit de
l'islam ». Il s'oppose
avec force aux « violences
commises contre les chrétiens d'Irak. Les musulmans irakiens
les ont toujours respectés. De tels actes ne sont pas le fait
de croyants mais de gangsters qui détournent les textes
coraniques pour faire croire au peuple qu'il y a conflit de foi
religieuse alors qu'il s'agit de mobiles
politiques. »
- Juin 2004. A propos
du Darfour (Sud-Soudan). Il existe le Conseil africain des responsables
religieux, qui travaille en
collaboration avec l'Union
africaine, organisme politique. Au
sein de ce Conseil se retrouvent les représentants des divers
conseils interreligieux affiliés à WCRP. La rencontre
de juin à Addis-Abeba a décidé la
création d'une commission permanente sur la transformation des
conflits, « première
étape dans la voie de la collaboration pour prévenir et
résoudre les conflits dans tout le
continent ». Le conseil
comprendra 30 % de femmes, « en vue d'en faire la norme pour les
conseils interreligieux du monde entier. »
- Septembre 2004.
à propos du meurtre d'enfants dans une école à
Beslan, en Ossétie du Nord. Lettre de condoléances aux
familles et d'encouragement aux responsables religieux qui ont
tenté en vain de désamorcer la crise.
- Novembre 2004.
Lettre au sujet du contrôle des armes et du désarmement
nucléaire. Avant la réunion de l'ONU prévue
en 2005 à propos du « Traité de non-prolifération
des armes nucléaires », Religions pour la
Paix écrit à ses
membres pour les alerter sur la question et leur demander leurs
remarques par écrit. Suivent quelques propositions :
mobiliser l'opinion publique en faveur de la suppression des armes
nucléaires - refuser les projets de constructions de
maison « bunkers
anti-nucléaires »
- intimer nos gouvernements à observer les règles
de la Cour internationale de justice qui appelle à
négocier le désarmement nucléaire.
- Août 2004. Informations du Secrétaire
général, dont je tire quelques extraits :
« Notre monde
traverse une période de confusion et de grande tension...
Tandis que, partout dans le monde, le terrorisme est presque
unanimement rejeté et qu'on ne lui reconnaît aucun
fondement moral, beaucoup sont profondément troublés
par des politiques qui, conçues pour lutter contre le
terrorisme, risquent au contraire de le légitimer aux yeux de
ceux qu'il séduit le plus... Cependant, en dépit d'une
insécurité croissante, les responsables religieux
irakiens continuent de se mobiliser à travers
« Religions pour la Paix » pour s'opposer
à ceux qui abusent de la religion pour semer la haine. C'est
une tâche extrêmement difficile. Nos confrères
religieux irakiens méritent que nous leur accordions de
partout dans le monde solidarité et soutien.
Un groupe remarquablement
représentatif de responsables chiites, sunnites et
chrétiens s'est réuni à Kyoto à la fin de
juillet. Ils se sont engagés à travailler ensemble
auprès des enfants victimes de la guerre en Irak. Pendant leur
séjour, Religions pour la Paix - Japon leur a fait
rencontrer Mme Yonko Kwaguchi, ministre des Affaires
étrangères au Japon, et les responsables d'autres
institutions importantes susceptibles de devenir les partenaires de
Religions pour la Paix - Irak. Par ailleurs, dès les
premières semaines après l'entrée des troupes
d'occupation à Bagdad, nos courageux collaborateurs ont
travaillé pour apporter une aide humanitaire essentielle
pendant la période la plus critique de la
guerre. »
La lettre se termine en annonçant que
la huitième Assemblée mondiale de la WCRP se tiendra
à Kyoto du 26 au 29 août 2006.
Depuis 1970, Religions pour la
Paix est à l'origine de la
création de 55 sections nationales et de quatre conseils
interreligieux régionaux (pour l'Afrique, l'Asie, l'Europe et
l'Amérique latine).
Premier
constat
A parcourir ce catalogue des actions de Religions pour la Paix menées en 2004, un premier constat
s'impose : les religions sont trop souvent mêlées
aux violences mondiales. Au premier regard, il semble évident
que violences et religions marchent ensemble. A y regarder de plus
près, l'observateur attentif note que pourtant les
responsables religieux savent unir leurs efforts pour lutter contre
ces violences. Affinant encore son regard, cet observateur remarque
que les religieux sont plus actifs et efficaces pour intervenir
après les explosions de violence. Mais ils agissent rarement
en amont pour prévenir ces violences.
Je pense que nous avons là la
définition de la religion : elle relie, entre eux, les
hommes déchirés les uns contre les autres. La violence
est première, la religion intervient
après. « Heureux les
artisans de paix », a dit
Jésus Matthieu 5 :
ils fabriquent la paix parce qu'il existe au préalable un
climat de guerres. Les faiseurs de paix , comme les pompiers,
éteignent des incendies déjà
allumés.
Régis Debray, dans le livre que j'ai cité, remarque que
les récits des différentes traditions religieuses font
tous commencer l'histoire des hommes par des récits de guerre,
depuis le Mahabharata jusqu'à la Bible, en passant par
l'Iliade et l'Odyssée.
« La guerre enfante la paix, comme la nuit, le jour, et le
chaos, le cosmos »
écrit-il. Aussi loin que les préhistoriens remontent la
chaîne des humanoïdes, ils les découvrent
guerriers. Les horribles massacres commis par le premier peuple
hébreu à ses débuts sont le fidèle reflet
de ce que sont les hommes : la Bible décrit
l'humanité sans complaisance ni faux-semblant.
Mais - car il y a un « mais » très important : toujours des hommes se
sont dressés au nom de leur foi religieuse pour établir
la paix et faire oeuvre de réconciliation. Ce furent les
prophètes d'hier ou les saints de toujours.
Certes, lorsqu'un foyer de violences est
maîtrisé, un, deux, des dizaines d'autres s'allument
ailleurs. Qu'est-ce que font les religions pour empêcher ces
explosions guerrières et meurtrières ? Elles ne
font rien, car elles ne sont pas faites pour contraindre les hommes
et imposer une paix par la force. Par contre, inlassablement, elles
épuisent leurs fidèles à faire oeuvre de paix et
de réconciliation.
J'en viens maintenant au deuxième
point que je veux développer
ce soir. Je le ferai à partir de l'inventaire rapide des
groupes français de la Conférence des religions. Depuis
quelques années seulement s'est mis en place un réseau
des groupes locaux adhérents ou sympathisants de la
Conférence. Il en existe à Lille et à Bayonne,
à Amiens et Grenoble, à Nantes et à Toulon,
à Orange ou à Saint-Denis, à Marly le Roi ou
ici-même à Nîmes, à Rouen, à Melun,
à Angoulême, à Cergy-Pontoise : une
vingtaine de groupes en tout. J'ai moi -même initié ce
réseau il y a une dizaine d'années, Jean-Pierre Martin
que vous connaissez anime désormais le suivi de ces groupes.
Il met en place un solide réseau de communication par le net,
par notre bulletin « la
Lettre », et par
l'utilisation du site internet de la CMRP. Les groupes
présentent une extraordinaire diversité, qui tient
à leur histoire propre à chacun, comme au lieu de leur
implantation. Dans la conclusion que J-P Martin tirait de la
rencontre de ces groupes à l'assemblée
générale de la CMRP, il note : « tous ces groupes d'hommes et de femmes de
bonne volonté qui se réunissent
régulièrement, selon des modalités diverses,
font vivre l'espoir d'une reconnaissance mutuelle, d'un
apprivoisement réciproque des membres de différentes
traditions religieuses représentées en France, d'une
aide à la résolution des
conflits. »
Qui ne voit l'importance essentielle de ces
groupes, alors que le climat social de bien des lieux de ce pays
semble se détériorer ? Ici et là, des
synagogues ou des mosquées sont taguées d'inscriptions
racistes, des crispations intégristes se manifestent de plus
en plus souvent, la peur s'installe dans bien des quartiers et jusque
dans les villages.
Deuxième
constat
Aussi je veux m'étendre plus
longuement sur le travail en profondeur effectué au niveau
national pas notre comité d'administration. Pendant deux
années, nous avons mis à jour les déviances
fondamentalistes et intégristes qui rongent, de façon
plus ou moins profondes, chacune de nos religions. Ce patient
inventaire collectif a abouti à un colloque tenu à
Paris en mars 2004 sur le thème « nos religions face aux dérives
fondamentalistes. » Je ne
vous décrirai pas le détail de tout ce travail. Vous
pourrez le lire prochainement dans une publication qui en
présentera l'essentiel. J'attire simplement votre attention
sur quelques points importants :
Il y a, c'est indéniable, une
montée des intégrismes en France, comme aussi dans le monde entier. En France, bien
des esprits associent trop facilement l'intégrisme et l'islam.
Pourtant, le terme lui-même « intégrisme » est historiquement né dans l'Église
catholique romaine. De la même façon, les
élections américaines ont mis en vedette certains
milieux protestants qu'on appelle
« fondamentalistes », et c'est bien aux USA qu'est née
l'appellation, mais cette forme de protestantisme se manifeste
partout dans le monde. De même qu'existe un judaïsme dit
« ultra-orthodoxe », dénoncé dans notre rapport par la
remarquable femme rabbin Pauline Bebbe. Bouddhisme et christianisme
orthodoxe ne sont pas non plus à l'abri de ces dérives.
Réfléchissant alors sur les
caractères communs à tous ces divers
phénomènes fondamentalistes, nous en sommes
arrivés à mettre à jour leur attachement
à un passé religieux révolu, et leur
désarroi devant une société humaine en perte de
valeurs et proie des appétits marchands d'un monde
livré à une modernité sans frein. Le
fondamentalisme, sous ses diverses manifestations, est protestation
contre les errements d'une humanité traumatisée, mais
c'est une protestation perverse, qui, parfois, ici, ou ailleurs, fait
le lit du fanatisme le plus fou. C'est alors que se justifie le si
cruel jeu de mot de Régis Debray : le Seigneur peut
devenir le « Saigneur » !
Deuxièmement, nous avons
relevé que toute religion est
susceptible de souffrir de cette déviance fondamentaliste.
Aucun n'en est exempte. On touche ici au « fondement » : les fondamentalistes, eux, s'accrochent en fait aux
a côtés de leur religion, sans s'enraciner sur le
véritable fondement de leur foi. Face aux défis d'un
modernisme qui a gagné toute la planète, des croyants
veulent pouvoir se réfugier dans leurs croyances d'hier,
s'attachant aux formules religieuses, aux rites, aux Écritures
tels qu'on s'y attachait au siècle dernier. Chaque croyant,
chaque tradition se doit ici, non de fuir la réalité,
mais d'approfondir ses propres racines. Le dialogue entre croyants de
religions différentes permet et, plus encore, démarre
le travail d'approfondissement qui s'avère d'une richesse
toujours inégalée. Comme le dit Panikkar, les religions
ont, aujourd'hui, à se convertir.
Je conclus cette partie de mon exposé
par encore une citation du Secrétaire général
William Wendley : « les fondamentalistes au sens où
j'emploie ce mot, sont presque toujours
unilingues. » Apprenons
donc à parler la langue de l'autre.
Serpents et
palombes
Pour terminer, je vous propose trois
récits de faits réels
qui illustreront le potentiel de violences fondamentalistes qui peut,
hélas, se déchaîner en violences fanatiques
meurtrières.
Je mets en exergue à ma conclusion la
phrase célèbre « soyez sages comme des serpents et simples
comme des palombes » Mat. 10.16. C'est
une phrase de Jésus, et je m'excuse de la proposer aux amis
non chrétiens qui sont parmi nous : mais j'ai choisi pour la
dire la traduction du juif Chouraqui ! Que ces amis me
pardonnent !
Pendant la dernière guerre, en
France, un tout jeune garçon
était au chevet de sa mère mourante, catholique. Il
avait été baptisé tout bébé dans
l'Église protestante, par son grand-père, missionnaire
protestant. Son père, protestant, donc, était
engagé dans les forces de l'armée gaulliste, quelque
part en Afrique. A l'hôpital, le prêtre, visitant la
maman, joua de chantage auprès d'elle : « si vous voulez mourir dans la paix de
Dieu, faites rebaptiser catholique votre
fils. » Ce qu'elle fit.
Puis elle mourut.
Le garçon grandit alors sans savoir quelle était son
appartenance chrétienne légitime : l'Église
catholique, ou l'Église protestante ?
L'oecuménisme n'était pas né, et c'était
encore guerre ouverte entre les deux religions. Le garçon
avait un esprit fragile, déchiré dans sa foi pourtant
vivante. Il grandit, puis vint la guerre d'Algérie. Il y fut
mobilisé. Il vécut sans nul doute des scènes de
torture, heures déchirantes, pour lui. Son esprit vacilla, et
des troubles psychiques gravissimes l'envahirent.
Il fallut le soigner, et, après des drames dont je ne vous
dirai rien, il dût être soigné en asile
psychiatrique. Ce fut l'enfer. Je le visitai
régulièrement, et je vous assure que depuis je crois
à l'enfer : certains le vivent sur terre de leur
vivant ! L'escalade des troubles se poursuivit. Un matin, on le
trouva mort, pendu, dans sa cellule.
L'intégrisme - car c'est bien de
cela qu'il s'agit - d'un vieux prêtre entraîna mort
d'homme. Il n'y a pas que les violences guerrières pour tuer.
Tout déviance fondamentaliste même la plus anodine peut
également tuer. Souvenons-nous en.
Le deuxième récit rappelle
le fondamentalisme de certaines Églises
américaines. Vous l'avez tous
en mémoire. C'est en 1990 que le pasteur Pat Robertson
créa la Christian
coalition. Il s'agissait de
mobiliser les chrétiens, circonscription par circonscription,
jusqu'à ce qu'ils deviennent la force politique la plus
importante du pays. Aujourd'hui, le mouvement compte deux millions
d'adhérents. Il possède son propre réseau de
télévision, qui couvre tout le territoire
américain. Le siège du bâtiment de l'un de ces
émetteurs est une copie conforme de la Maison
Blanche... !
Le centre névralgique de cet édifice invraisemblable
est une salle de spectacle ultra- moderne, on y trouve des studios
rutilants de velours turquoise et de stuc doré. On y tourne
des films diffusés par cassettes, traitant des thèmes
de l'Apocalypse, de la lutte finale entre le Christ et l'Antichrist.
Dans les innombrables temples de ces Églises fondamentalistes,
on prêche que l'Amérique est un pays élu de Dieu,
et qu'il faut extirper de ce monde les homos, les féministes,
les avorteurs, et les musulmans.
C'est dans ces milieux dont le fondamentalisme a viré au
fanatisme, que le président Bush est devenu un « born again », et qu'il est persuadé qu'en priant avec son
conseil des ministres il trouvera la bonne solution pour gouverner le
monde. Il a pu parler de croisade en lançant ses troupes
à l'assaut de l'Irak. Il s'est repris ensuite, c'est vrai, et
il voulait la peau de Sadam Hussein, non celle des irakiens. Nous
savons cependant que les lapsus sont lourds de sens !
Voilà un autre visage du
fondamentalisme. Il devient dangereux, au niveau planétaire.
Il nourrit ou inspire les guerres actuelles ou à venir. Il
s'entoure de bons sentiments, et cache, nous le savons, d'autres
ambitions moins avouables.
Comment ne pas s'élever avec force contre ce qui ne sont que
des déviances, des perversions d'une religion
décrochée de son véritable fondement ?
C'est ce que fait pour sa part « Religions pour la
Paix », comme je l'ai
rappelé. Bien d'autres responsables religieux ont
également mêlé leurs voix à ces
protestations vigoureuses, dont celle du pape
Jean-Paul II.
Enfin, dernier récit, celui qui
nous vient de Tibhirine. Vous vous
souvenez du testament du prieur de la petite communauté des
moines qui s'y étaient fixés. Les sept moines ont
été égorgés en 1994, par quelques
musulmans fanatiques. Certes, d'autres voix musulmanes se sont
élevés avec force contre ce geste barbare, dont ils ne
comprenaient en aucune façon le lien que les assassins
faisaient avec la foi musulmane. Je vous lis ici quelques phrases,
admirables, du testament de Christian de Chergé, prieur de la
communauté, qu'il avait écrites avant même de se
savoir menacé d'une mort prochaine.
« S'il m'arrivait
un jour - et ça pourrait être aujourd'hui -
d'être victime du terrorisme qui semble vouloir englober
maintenant tous les étrangers vivant en Algérie,
j'aimerais que ma communauté, mon Église, ma famille,
se souviennent que ma vie était donnée à Dieu et
à ce pays. Qu'ils acceptent que le Maître unique de
toute vie ne saurait être étranger à ce
départ brutal. Qu'ils prient pour moi : comment serais-je
trouvé digne d'une telle offrande ?
Ma vie n'a pas plus de prix qu'une autre.
J'ai suffisamment vécu pour me savoir complice du mal qui
semble, hélas, prévaloir dans le monde, et même
de celui-là qui me frapperait aveuglément. J'aimerais,
le moment venu, avoir ce laps de lucidité qui me permettrait
de solliciter le pardon de Dieu et celui de mes frères en
humanité, en même temps que de pardonner de tout coeur
à qui m'aurait atteint.
Je ne saurais souhaiter une telle mort.
C'est trop cher payé ce qu'on appellera, peut-être, la
"grâce du martyre" que de la devoir à un
algérien, quel qu'il soit, surtout s'il dit agir en
fidélité à ce qu'il croit être l'islam. Je
sais le mépris dont on a pu entourer les Algériens pris
globalement.
Je sais aussi les caricatures de l'islam
qu'encourage un certain idéalisme. Il est trop facile de se
donner bonne conscience en identifiant cette voie religieuse avec les
intégrismes de ses extrémistes. Ma mort,
évidemment, paraîtra donner raison à ceux qui
m'ont rapidement traité de naïf, ou
d'idéaliste : "qu'il dise maintenant ce qu'il en
pense !".
Mais ceux-là doivent savoir que
sera enfin libérée ma plus lancinante curiosité.
Voici que je pourrai, s'il plait à Dieu, plonger mon regard
dans celui du Père pour contempler avec lui ses enfants de
l'islam tels qu'il les voit, tout illuminés de la gloire du
Christ.
Cette vie perdue, totalement mienne, et
totalement leur, je rends grâce à Dieu qui semble
l'avoir voulue tout entière pour cette joie- là. Dans
ce merci tout est dit. Et toi aussi, l'ami de la dernière
minute, qui n'aura pas su ce que tu faisais. Oui, pour toi aussi je
veux ce merci, et cet "à Dieu" envisagé de toi.
Et qu'il nous soit donné de nous retrouver, larrons heureux,
en paradis, s'il plait à Dieu, notre Père à tous
deux. »
Religions et violences
mêlées de façon
inextricable : oui, Christian
de Chergé rappelle que le mal est en chacun, hommes et femmes
de foi. Nous sommes tous embarrassés d'un bagage
fondamentaliste plus ou moins encombrant, qui doit nous rendre
humbles devant les dérives religieuses du temps.
Mais religions pour la Paix, oui : les
grands exemples de nos diverses traditions nous y convoquent, les
textes de nos traditions y invitent, si nous savons les lire avec les
yeux d'aujourd'hui. La route est longue cependant pour arriver au
bout du chemin : approfondir, creuser, nous convertir sans cesse
au véritable fondement, rester mendiants de la
vérité.
Enfin, toujours privilégier le
dialogue. Provoquer le dialogue. Attendre patiemment que le chemin
s'ouvre pour le dialogue. Car il ne faut jamais
désespérer de l'homme : lui aussi, comme nous, est
susceptible de se convertir.
Et s'il arrive un jour que vienne la mort...
Se vouloir indéfectiblement serviteur de la paix n'est pas
chose aisé. C'est ce que j'ai voulu montrer. Le dialogue
interreligieux, contrairement à ce que pense le commun, peut
se révéler dangereux. Il faut oser.
Être sages comme le
serpent : je veux dire :
lucides. William Wendley aime dire qu'il nous faut avoir un Q.I.
élevé pour oser le dialogue. Il parle non du quotient
intellectuel, mais du quotient d'ironie ! Garder la distance par
rapport aux faits comme aux situations, afin de pouvoir les analyser
dans leur brutalité. Demeurer prudent, non par peur mais pour
mieux déminer le terrain. Aborder quelque forme que ce soit de
fondamentalisme c'est marcher sur un terrain miné. Il faut
regarder l'ami en face, refuser de le voir en ennemi, l'amener
à approfondir sa position.
Être simples comme la
palombe : quoiqu'il arrive,
elle apporte le rameau d'olivier annonciateur de paix et de
réconciliation. Aussi noire que soit la nuit, elle se fraye
son chemin. La blancheur de ses ailes éclaire
l'obscurité, le frémissement de ses plumes apporte
calme et tranquillité, la douceur de son roucoulement apaise
les tensions.
Il arrive parfois que le chat mange la
palombe. Plus prudentes, d'autres
palombes viendront poursuivre sa tâche.
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