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Les religions facteurs de violences
ou de paix ?

 

Pasteur Jean Dumas

 

Conférence Mondiale des religions pour la paix

 

Conférence à Nîmes

 

19 août 2005
Le titre reprend l'interrogation
qui court sur toutes les lèvres de nos jours. Je viens de lire le livre du philosophe Régis Debray, le Feu sacré qui veut comprendre le phénomène religieux comme à la fois facteur de violences et de paix. La religion serait un feu de conflits incontournables, en même temps qu'une flamme d'amour et de foi remarquable. Personnellement, ce n'est pas ma conclusion, et je vais m'en expliquer.

 

Vous m'avez demandé d'appuyer mes propos sur mon expérience et celle de la Conférence Mondiale des Religions pour la Paix (WCRP en anglais). Je commencerai par la dimension internationale des actions de la Conférence.

 

30 avril 2004. Ouganda : plus d'un million d'habitants de la région d'Acholi (dans le nord) ont dû s'enfuir. Des milliers d'enfants ont été enlevés. Il y eut de nombreux massacres. Le Conseil interreligieux d'Ouganda a lancé un appel à la paix civile, auprès du gouvernement et auprès des rebelles. L'appel a été accompagné par la rencontre d'une délégation du Conseil avec des acteurs de la société civile et, par la radio, avec les rebelles. Les membres de cette délégation ont visité l'organisation « Soutien aux enfants » (enfants nés de mères violés ou victimes d'abus), en vue de créer un mouvement de solidarité de la part des responsables religieux locaux et des leaders de la société civile.

Cambodge : le Conseil interreligieux du Cambodge, créé en 2002, est membre de « Religions pour la Paix ». Il a participé activement à la « marche vers des élections de 2003 », étape critique du passage vers la démocratie. Ce Conseil a joué un rôle important, réunissant responsables religieux et leaders politiques. Les traditions religieuses interdites par les Khmers Rouges ont été rétablies. En novembre 2003, plusieurs actions ont été menées par les communautés bouddhistes et musulmanes : journées de plantations d'arbres par les adultes et les enfants, lutte contre le sida, constitution d'un programme de mobilisation des femmes, par exemple.

 

6 mai 2004. Publication d'une lettre de William Wendley (secrétaire général de WCRP) adressée au président Bush, à propos du traitement infligé à des prisonniers irakiens par les forces armées des États Unis : « la manière consternante dont certains membres des forces armées américaines ont abusé de prisonniers irakiens est un affront à notre appartenance commune à l'espèce humaine... Le traitement infligé aux prisonniers pour les humilier dégrade, en fait l'humanité de ceux qui en sont responsables. »

Rwanda. 3-8 avril 2004. A propos de la commémoration du 10e anniversaire du génocide rwandais. La Commission interconfessionnelle du Rwanda a joué un rôle important pour amener la réconciliation. Un soutien particulier a été apporté aux femmes membres des communautés religieuses dans la région des Grands Lacs.

 

15 mai 2004. La WCRP mobilise les groupes que sont les églises, les temples, les mosquées, les hôpitaux ou les écoles, en plusieurs lieux les plus épineux du monde. Par exemple, dans les Balkans : visite en Serbie et au Kossovo, d'une délégation du Conseil européen de WCRP à Belgrade et à Pristina, à la suite des violences de la mi-mars (plusieurs milliers de victimes et de nombreux lieux religieux saccagés).
La mosquée de Belgrade dont la bibliothèque contenant des manuscrits rares a été incendiée par 2 000 personnes, malgré l'intervention de l'évêque orthodoxe serbe.
Au Kossovo, 218 mosquées ont été détruites depuis 1995, 35 églises et monastères orthodoxes ont été incendiés. Le dialogue interreligieux est alors une nécessité vitale !

 

juillet 2004, Sri Lanka. WCRP oeuvre pour que les communautés religieuses apprennent à se respecter. Elle travaille avec les hindouistes, les musulmans et les chrétiens, pour mettre fin à un conflit qui a déjà provoqué 64 000 morts. En 2002, il y a bien eu un accord entre les Tigres tamouls et le gouvernement, qui n'a que difficilement été respecté. Les communautés bouddhistes ont organisé une opération exemplaire dans le nord-est : il s'agissait de reconstruire des réservoirs d'eau potable à l'aide des Cingalais bouddhistes et des Tamouls hindouistes. « Religion pour la Paix » a soutenu l'événement.

 

Août 2004, Irak. Message du prince Hassan de Jordanie (oncle du roi) modérateur du Comité International de WCRP. Il s'élève contre l'escalade de violences commises par des extrémistes qui cherchent à lancer une guerre de religion en Irak. « C'est un blasphème obscène contre l'esprit de l'islam ». Il s'oppose avec force aux « violences commises contre les chrétiens d'Irak. Les musulmans irakiens les ont toujours respectés. De tels actes ne sont pas le fait de croyants mais de gangsters qui détournent les textes coraniques pour faire croire au peuple qu'il y a conflit de foi religieuse alors qu'il s'agit de mobiles politiques. »

 

Juin 2004. A propos du Darfour (Sud-Soudan). Il existe le Conseil africain des responsables religieux, qui travaille en collaboration avec l'Union africaine, organisme politique. Au sein de ce Conseil se retrouvent les représentants des divers conseils interreligieux affiliés à WCRP. La rencontre de juin à Addis-Abeba a décidé la création d'une commission permanente sur la transformation des conflits, « première étape dans la voie de la collaboration pour prévenir et résoudre les conflits dans tout le continent ». Le conseil comprendra 30 % de femmes, « en vue d'en faire la norme pour les conseils interreligieux du monde entier. »

 

Septembre 2004. à propos du meurtre d'enfants dans une école à Beslan, en Ossétie du Nord. Lettre de condoléances aux familles et d'encouragement aux responsables religieux qui ont tenté en vain de désamorcer la crise.

 

Novembre 2004. Lettre au sujet du contrôle des armes et du désarmement nucléaire. Avant la réunion de l'ONU prévue en 2005 à propos du « Traité de non-prolifération des armes nucléaires », Religions pour la Paix écrit à ses membres pour les alerter sur la question et leur demander leurs remarques par écrit. Suivent quelques propositions : mobiliser l'opinion publique en faveur de la suppression des armes nucléaires - refuser les projets de constructions de maison « bunkers anti-nucléaires » - intimer nos gouvernements à observer les règles de la Cour internationale de justice qui appelle à négocier le désarmement nucléaire.

 

Août 2004. Informations du Secrétaire général, dont je tire quelques extraits :

« Notre monde traverse une période de confusion et de grande tension... Tandis que, partout dans le monde, le terrorisme est presque unanimement rejeté et qu'on ne lui reconnaît aucun fondement moral, beaucoup sont profondément troublés par des politiques qui, conçues pour lutter contre le terrorisme, risquent au contraire de le légitimer aux yeux de ceux qu'il séduit le plus... Cependant, en dépit d'une insécurité croissante, les responsables religieux irakiens continuent de se mobiliser à travers « Religions pour la Paix » pour s'opposer à ceux qui abusent de la religion pour semer la haine. C'est une tâche extrêmement difficile. Nos confrères religieux irakiens méritent que nous leur accordions de partout dans le monde solidarité et soutien.

Un groupe remarquablement représentatif de responsables chiites, sunnites et chrétiens s'est réuni à Kyoto à la fin de juillet. Ils se sont engagés à travailler ensemble auprès des enfants victimes de la guerre en Irak. Pendant leur séjour, Religions pour la Paix - Japon leur a fait rencontrer Mme Yonko Kwaguchi, ministre des Affaires étrangères au Japon, et les responsables d'autres institutions importantes susceptibles de devenir les partenaires de Religions pour la Paix - Irak. Par ailleurs, dès les premières semaines après l'entrée des troupes d'occupation à Bagdad, nos courageux collaborateurs ont travaillé pour apporter une aide humanitaire essentielle pendant la période la plus critique de la guerre. »

La lettre se termine en annonçant que la huitième Assemblée mondiale de la WCRP se tiendra à Kyoto du 26 au 29 août 2006. Depuis 1970, Religions pour la Paix est à l'origine de la création de 55 sections nationales et de quatre conseils interreligieux régionaux (pour l'Afrique, l'Asie, l'Europe et l'Amérique latine).

 

Premier constat

A parcourir ce catalogue des actions de Religions pour la Paix menées en 2004, un premier constat s'impose : les religions sont trop souvent mêlées aux violences mondiales. Au premier regard, il semble évident que violences et religions marchent ensemble. A y regarder de plus près, l'observateur attentif note que pourtant les responsables religieux savent unir leurs efforts pour lutter contre ces violences. Affinant encore son regard, cet observateur remarque que les religieux sont plus actifs et efficaces pour intervenir après les explosions de violence. Mais ils agissent rarement en amont pour prévenir ces violences.

Je pense que nous avons là la définition de la religion : elle relie, entre eux, les hommes déchirés les uns contre les autres. La violence est première, la religion intervient après. « Heureux les artisans de paix », a dit Jésus Matthieu 5 : ils fabriquent la paix parce qu'il existe au préalable un climat de guerres. Les faiseurs de paix , comme les pompiers, éteignent des incendies déjà allumés.

 

Régis Debray, dans le livre que j'ai cité, remarque que les récits des différentes traditions religieuses font tous commencer l'histoire des hommes par des récits de guerre, depuis le Mahabharata jusqu'à la Bible, en passant par l'Iliade et l'Odyssée. « La guerre enfante la paix, comme la nuit, le jour, et le chaos, le cosmos » écrit-il. Aussi loin que les préhistoriens remontent la chaîne des humanoïdes, ils les découvrent guerriers. Les horribles massacres commis par le premier peuple hébreu à ses débuts sont le fidèle reflet de ce que sont les hommes : la Bible décrit l'humanité sans complaisance ni faux-semblant.

Mais - car il y a un « mais » très important : toujours des hommes se sont dressés au nom de leur foi religieuse pour établir la paix et faire oeuvre de réconciliation. Ce furent les prophètes d'hier ou les saints de toujours.

Certes, lorsqu'un foyer de violences est maîtrisé, un, deux, des dizaines d'autres s'allument ailleurs. Qu'est-ce que font les religions pour empêcher ces explosions guerrières et meurtrières ? Elles ne font rien, car elles ne sont pas faites pour contraindre les hommes et imposer une paix par la force. Par contre, inlassablement, elles épuisent leurs fidèles à faire oeuvre de paix et de réconciliation.

 

J'en viens maintenant au deuxième point que je veux développer ce soir. Je le ferai à partir de l'inventaire rapide des groupes français de la Conférence des religions. Depuis quelques années seulement s'est mis en place un réseau des groupes locaux adhérents ou sympathisants de la Conférence. Il en existe à Lille et à Bayonne, à Amiens et Grenoble, à Nantes et à Toulon, à Orange ou à Saint-Denis, à Marly le Roi ou ici-même à Nîmes, à Rouen, à Melun, à Angoulême, à Cergy-Pontoise : une vingtaine de groupes en tout. J'ai moi -même initié ce réseau il y a une dizaine d'années, Jean-Pierre Martin que vous connaissez anime désormais le suivi de ces groupes. Il met en place un solide réseau de communication par le net, par notre bulletin « la Lettre », et par l'utilisation du site internet de la CMRP. Les groupes présentent une extraordinaire diversité, qui tient à leur histoire propre à chacun, comme au lieu de leur implantation. Dans la conclusion que J-P Martin tirait de la rencontre de ces groupes à l'assemblée générale de la CMRP, il note : « tous ces groupes d'hommes et de femmes de bonne volonté qui se réunissent régulièrement, selon des modalités diverses, font vivre l'espoir d'une reconnaissance mutuelle, d'un apprivoisement réciproque des membres de différentes traditions religieuses représentées en France, d'une aide à la résolution des conflits. »

Qui ne voit l'importance essentielle de ces groupes, alors que le climat social de bien des lieux de ce pays semble se détériorer ? Ici et là, des synagogues ou des mosquées sont taguées d'inscriptions racistes, des crispations intégristes se manifestent de plus en plus souvent, la peur s'installe dans bien des quartiers et jusque dans les villages.

 

Deuxième constat

Aussi je veux m'étendre plus longuement sur le travail en profondeur effectué au niveau national pas notre comité d'administration. Pendant deux années, nous avons mis à jour les déviances fondamentalistes et intégristes qui rongent, de façon plus ou moins profondes, chacune de nos religions. Ce patient inventaire collectif a abouti à un colloque tenu à Paris en mars 2004 sur le thème « nos religions face aux dérives fondamentalistes. » Je ne vous décrirai pas le détail de tout ce travail. Vous pourrez le lire prochainement dans une publication qui en présentera l'essentiel. J'attire simplement votre attention sur quelques points importants :

 

Il y a, c'est indéniable, une montée des intégrismes en France, comme aussi dans le monde entier. En France, bien des esprits associent trop facilement l'intégrisme et l'islam. Pourtant, le terme lui-même « intégrisme » est historiquement né dans l'Église catholique romaine. De la même façon, les élections américaines ont mis en vedette certains milieux protestants qu'on appelle « fondamentalistes », et c'est bien aux USA qu'est née l'appellation, mais cette forme de protestantisme se manifeste partout dans le monde. De même qu'existe un judaïsme dit « ultra-orthodoxe », dénoncé dans notre rapport par la remarquable femme rabbin Pauline Bebbe. Bouddhisme et christianisme orthodoxe ne sont pas non plus à l'abri de ces dérives.

Réfléchissant alors sur les caractères communs à tous ces divers phénomènes fondamentalistes, nous en sommes arrivés à mettre à jour leur attachement à un passé religieux révolu, et leur désarroi devant une société humaine en perte de valeurs et proie des appétits marchands d'un monde livré à une modernité sans frein. Le fondamentalisme, sous ses diverses manifestations, est protestation contre les errements d'une humanité traumatisée, mais c'est une protestation perverse, qui, parfois, ici, ou ailleurs, fait le lit du fanatisme le plus fou. C'est alors que se justifie le si cruel jeu de mot de Régis Debray : le Seigneur peut devenir le « Saigneur » !

 

Deuxièmement, nous avons relevé que toute religion est susceptible de souffrir de cette déviance fondamentaliste. Aucun n'en est exempte. On touche ici au « fondement » : les fondamentalistes, eux, s'accrochent en fait aux a côtés de leur religion, sans s'enraciner sur le véritable fondement de leur foi. Face aux défis d'un modernisme qui a gagné toute la planète, des croyants veulent pouvoir se réfugier dans leurs croyances d'hier, s'attachant aux formules religieuses, aux rites, aux Écritures tels qu'on s'y attachait au siècle dernier. Chaque croyant, chaque tradition se doit ici, non de fuir la réalité, mais d'approfondir ses propres racines. Le dialogue entre croyants de religions différentes permet et, plus encore, démarre le travail d'approfondissement qui s'avère d'une richesse toujours inégalée. Comme le dit Panikkar, les religions ont, aujourd'hui, à se convertir.

Je conclus cette partie de mon exposé par encore une citation du Secrétaire général William Wendley : « les fondamentalistes au sens où j'emploie ce mot, sont presque toujours unilingues. » Apprenons donc à parler la langue de l'autre.

 

Serpents et palombes

 

Pour terminer, je vous propose trois récits de faits réels qui illustreront le potentiel de violences fondamentalistes qui peut, hélas, se déchaîner en violences fanatiques meurtrières.

 

Je mets en exergue à ma conclusion la phrase célèbre « soyez sages comme des serpents et simples comme des palombes » Mat. 10.16. C'est une phrase de Jésus, et je m'excuse de la proposer aux amis non chrétiens qui sont parmi nous : mais j'ai choisi pour la dire la traduction du juif Chouraqui ! Que ces amis me pardonnent !

 

Pendant la dernière guerre, en France, un tout jeune garçon était au chevet de sa mère mourante, catholique. Il avait été baptisé tout bébé dans l'Église protestante, par son grand-père, missionnaire protestant. Son père, protestant, donc, était engagé dans les forces de l'armée gaulliste, quelque part en Afrique. A l'hôpital, le prêtre, visitant la maman, joua de chantage auprès d'elle : « si vous voulez mourir dans la paix de Dieu, faites rebaptiser catholique votre fils. » Ce qu'elle fit. Puis elle mourut.
Le garçon grandit alors sans savoir quelle était son appartenance chrétienne légitime : l'Église catholique, ou l'Église protestante ? L'oecuménisme n'était pas né, et c'était encore guerre ouverte entre les deux religions. Le garçon avait un esprit fragile, déchiré dans sa foi pourtant vivante. Il grandit, puis vint la guerre d'Algérie. Il y fut mobilisé. Il vécut sans nul doute des scènes de torture, heures déchirantes, pour lui. Son esprit vacilla, et des troubles psychiques gravissimes l'envahirent.
Il fallut le soigner, et, après des drames dont je ne vous dirai rien, il dût être soigné en asile psychiatrique. Ce fut l'enfer. Je le visitai régulièrement, et je vous assure que depuis je crois à l'enfer : certains le vivent sur terre de leur vivant ! L'escalade des troubles se poursuivit. Un matin, on le trouva mort, pendu, dans sa cellule.

L'intégrisme - car c'est bien de cela qu'il s'agit - d'un vieux prêtre entraîna mort d'homme. Il n'y a pas que les violences guerrières pour tuer. Tout déviance fondamentaliste même la plus anodine peut également tuer. Souvenons-nous en.

 

Le deuxième récit rappelle le fondamentalisme de certaines Églises américaines. Vous l'avez tous en mémoire. C'est en 1990 que le pasteur Pat Robertson créa la Christian coalition. Il s'agissait de mobiliser les chrétiens, circonscription par circonscription, jusqu'à ce qu'ils deviennent la force politique la plus importante du pays. Aujourd'hui, le mouvement compte deux millions d'adhérents. Il possède son propre réseau de télévision, qui couvre tout le territoire américain. Le siège du bâtiment de l'un de ces émetteurs est une copie conforme de la Maison Blanche... !
Le centre névralgique de cet édifice invraisemblable est une salle de spectacle ultra- moderne, on y trouve des studios rutilants de velours turquoise et de stuc doré. On y tourne des films diffusés par cassettes, traitant des thèmes de l'Apocalypse, de la lutte finale entre le Christ et l'Antichrist. Dans les innombrables temples de ces Églises fondamentalistes, on prêche que l'Amérique est un pays élu de Dieu, et qu'il faut extirper de ce monde les homos, les féministes, les avorteurs, et les musulmans.
C'est dans ces milieux dont le fondamentalisme a viré au fanatisme, que le président Bush est devenu un « born again », et qu'il est persuadé qu'en priant avec son conseil des ministres il trouvera la bonne solution pour gouverner le monde. Il a pu parler de croisade en lançant ses troupes à l'assaut de l'Irak. Il s'est repris ensuite, c'est vrai, et il voulait la peau de Sadam Hussein, non celle des irakiens. Nous savons cependant que les lapsus sont lourds de sens !

Voilà un autre visage du fondamentalisme. Il devient dangereux, au niveau planétaire. Il nourrit ou inspire les guerres actuelles ou à venir. Il s'entoure de bons sentiments, et cache, nous le savons, d'autres ambitions moins avouables.
Comment ne pas s'élever avec force contre ce qui ne sont que des déviances, des perversions d'une religion décrochée de son véritable fondement ? C'est ce que fait pour sa part « Religions pour la Paix », comme je l'ai rappelé. Bien d'autres responsables religieux ont également mêlé leurs voix à ces protestations vigoureuses, dont celle du pape Jean-Paul II.

 

Enfin, dernier récit, celui qui nous vient de Tibhirine. Vous vous souvenez du testament du prieur de la petite communauté des moines qui s'y étaient fixés. Les sept moines ont été égorgés en 1994, par quelques musulmans fanatiques. Certes, d'autres voix musulmanes se sont élevés avec force contre ce geste barbare, dont ils ne comprenaient en aucune façon le lien que les assassins faisaient avec la foi musulmane. Je vous lis ici quelques phrases, admirables, du testament de Christian de Chergé, prieur de la communauté, qu'il avait écrites avant même de se savoir menacé d'une mort prochaine.

« S'il m'arrivait un jour - et ça pourrait être aujourd'hui - d'être victime du terrorisme qui semble vouloir englober maintenant tous les étrangers vivant en Algérie, j'aimerais que ma communauté, mon Église, ma famille, se souviennent que ma vie était donnée à Dieu et à ce pays. Qu'ils acceptent que le Maître unique de toute vie ne saurait être étranger à ce départ brutal. Qu'ils prient pour moi : comment serais-je trouvé digne d'une telle offrande ?

Ma vie n'a pas plus de prix qu'une autre. J'ai suffisamment vécu pour me savoir complice du mal qui semble, hélas, prévaloir dans le monde, et même de celui-là qui me frapperait aveuglément. J'aimerais, le moment venu, avoir ce laps de lucidité qui me permettrait de solliciter le pardon de Dieu et celui de mes frères en humanité, en même temps que de pardonner de tout coeur à qui m'aurait atteint.

Je ne saurais souhaiter une telle mort. C'est trop cher payé ce qu'on appellera, peut-être, la "grâce du martyre" que de la devoir à un algérien, quel qu'il soit, surtout s'il dit agir en fidélité à ce qu'il croit être l'islam. Je sais le mépris dont on a pu entourer les Algériens pris globalement.

Je sais aussi les caricatures de l'islam qu'encourage un certain idéalisme. Il est trop facile de se donner bonne conscience en identifiant cette voie religieuse avec les intégrismes de ses extrémistes. Ma mort, évidemment, paraîtra donner raison à ceux qui m'ont rapidement traité de naïf, ou d'idéaliste : "qu'il dise maintenant ce qu'il en pense !".

Mais ceux-là doivent savoir que sera enfin libérée ma plus lancinante curiosité. Voici que je pourrai, s'il plait à Dieu, plonger mon regard dans celui du Père pour contempler avec lui ses enfants de l'islam tels qu'il les voit, tout illuminés de la gloire du Christ.

Cette vie perdue, totalement mienne, et totalement leur, je rends grâce à Dieu qui semble l'avoir voulue tout entière pour cette joie- là. Dans ce merci tout est dit. Et toi aussi, l'ami de la dernière minute, qui n'aura pas su ce que tu faisais. Oui, pour toi aussi je veux ce merci, et cet "à Dieu" envisagé de toi.
Et qu'il nous soit donné de nous retrouver, larrons heureux, en paradis, s'il plait à Dieu, notre Père à tous deux. »

 

Religions et violences mêlées de façon inextricable : oui, Christian de Chergé rappelle que le mal est en chacun, hommes et femmes de foi. Nous sommes tous embarrassés d'un bagage fondamentaliste plus ou moins encombrant, qui doit nous rendre humbles devant les dérives religieuses du temps.

Mais religions pour la Paix, oui : les grands exemples de nos diverses traditions nous y convoquent, les textes de nos traditions y invitent, si nous savons les lire avec les yeux d'aujourd'hui. La route est longue cependant pour arriver au bout du chemin : approfondir, creuser, nous convertir sans cesse au véritable fondement, rester mendiants de la vérité.

Enfin, toujours privilégier le dialogue. Provoquer le dialogue. Attendre patiemment que le chemin s'ouvre pour le dialogue. Car il ne faut jamais désespérer de l'homme : lui aussi, comme nous, est susceptible de se convertir.

Et s'il arrive un jour que vienne la mort... Se vouloir indéfectiblement serviteur de la paix n'est pas chose aisé. C'est ce que j'ai voulu montrer. Le dialogue interreligieux, contrairement à ce que pense le commun, peut se révéler dangereux. Il faut oser.

Être sages comme le serpent : je veux dire : lucides. William Wendley aime dire qu'il nous faut avoir un Q.I. élevé pour oser le dialogue. Il parle non du quotient intellectuel, mais du quotient d'ironie ! Garder la distance par rapport aux faits comme aux situations, afin de pouvoir les analyser dans leur brutalité. Demeurer prudent, non par peur mais pour mieux déminer le terrain. Aborder quelque forme que ce soit de fondamentalisme c'est marcher sur un terrain miné. Il faut regarder l'ami en face, refuser de le voir en ennemi, l'amener à approfondir sa position.

Être simples comme la palombe : quoiqu'il arrive, elle apporte le rameau d'olivier annonciateur de paix et de réconciliation. Aussi noire que soit la nuit, elle se fraye son chemin. La blancheur de ses ailes éclaire l'obscurité, le frémissement de ses plumes apporte calme et tranquillité, la douceur de son roucoulement apaise les tensions.

Il arrive parfois que le chat mange la palombe. Plus prudentes, d'autres palombes viendront poursuivre sa tâche.

 

 

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