Dialogue interreligieux
Au-delà du
« pluralisme » interreligieux
Beyond
« Pluralism »
John Cobb
1
Le pluralisme
religieux
16 septembre 2008
Parler de pluralisme religieux revient
souvent à énoncer comme une
évidence qu'il existe une
pluralité de traditions religieuses. On va d'ailleurs
généralement plus loin et on affirme que l'on se
doit de les respecter et qu'il ne faut pas se contenter de dire qu'il
n'y en a qu'une de vraie, la nôtre et que toutes les autres
sont fausses. Je me situe, personnellement tout à fait de ce
côté.
Mais certains ont défini le
« pluralisme » comme la conception selon laquelle les
différentes traditions religieuses ne sont que des moyens plus
ou moins équivalents de parvenir à une même fin
ou de répondre à un même besoin. Je ne puis les
approuver dans la mesure où je ne les trouve pas suffisamment
pluralistes.
Ils considèrent, en effet, qu'il
existe dans toutes les religions une essence religieuse unique qui
les structure toutes pareillement. Et ainsi, lorsqu'on a
décidé que le bouddhisme est une religion - ou le
confucianisme, le christianisme, etc. - on sait d'avance de quoi
il s'agit et comment l'aborder.
Je ne suis pas d'accord avec cette
conception essentialiste. Je sais qu'un ensemble de traits
caractérisent, pour la plupart des gens, l'existence d'une
« religion ». D'ailleurs on n'hésite pas à parler
de « religion » même si l'ensemble des traits ne sont pas
présents. Par exemple la plupart des fidèles des
religions monothéistes abrahamiques - judaïsme,
christianisme et islam - considèrent l'adoration d'un
Être suprême, d'une divinité, comme un trait
caractéristique des religions. Et pourtant ils ne
récusent pas l'aspect religieux du bouddhisme qui n'adore pas
d'Être suprême : ils reconnaissent l'esprit de
profonde révérence et de piété du
bouddhisme qui conduit ses fidèles dans une ambiance de
sainteté qui se manifeste dans des temples, des
monastères, des rites et en fait effectivement une
« religion ».
Quant au confucianisme, il présente
des ressemblances et des différences avec les conceptions
monothéistes abrahamiques. On peut à la limite y
trouver l'adoration d'un Être suprême mais de
manière bien moins centrale que dans le judaïsme, le
christianisme et l'islam. Il attache une grande importance à
une droite conduite humaine mais ne s'intéresse guère
à améliorer la qualité de vie. Peut-on
dès lors considérer le confucianisme comme une
religion ? Cette question a divisé les jésuites et
leurs contradicteurs au 17e siècle et
les hésitations de Rome ont interdit ce qui aurait pu
être la conversion de la cour royale chinoise au
catholicisme.
La grande question a été au
20e siècle de savoir si le
communisme pouvait être
considéré comme une religion. Les théistes
dénoncent immédiatement son refus de Dieu, mais un tel
refus n'empêchait pas le bouddhisme de se voir
reconnaître comme religion. On remarque dans le communisme sa
ferveur évangélique, son altruisme
généreux, sa volonté de voir l'être humain
se transformer, sa foi en la venue d'un monde nouveau. Et il s'agit
bien là de caractéristiques religieuses. On pourrait
dire qu'en fait, le communisme, plus que le bouddhisme, ressemble en
fait au christianisme, du moins dans sa forme protestante.
Si on cherchait à établir la
liste des traits caractéristiques de ce qu'est une
« religion », elle différerait sans doute selon qu'elle
émanerait d'un bouddhiste ou d'un musulman ; leurs listes
se recouperaient en partie et différeraient d'autre part. Mais
il serait impossible d'affirmer que l'une serait plus juste que
l'autre. Il n'y a pas sur un tel sujet de vérité
objective. Chaque tradition, chaque mouvement, chaque peuple
conçoit à sa manière ce que doit être une
« religion ».
Un des sens du mot « religion » mérite une attention spéciale. C'est
la racine latine qui signifie « relier ». Toutes les grandes spiritualités - et
le communisme aussi - peuvent se reconnaître dans ce sens
et y reconnaître leur vocation de présence au monde, la
« Voie » qu'elles proposent. Si ce n'était que cela,
je donnerais mon accord. Mais les gens ne se contentent pas de
reconnaître la « religion » comme une simple « Voie ».
En Chine, les bouddhistes se disent
couramment également confucianistes. Ils sont bouddhistes pour
certaines choses et confucianistes pour d'autres. Mais la
« religion » qui caractérise le mieux leur manière
d'être dans le monde est d'être tout simplement
« chinois ». Une telle compréhension de la
« religion » ne doit pas être oubliée !
On peut désormais se poser encore
la question de savoir si toutes les
grandes traditions ont en gros la même valeur et la même
validité mais la réponse est bien plus
compliquée qu'elle l'était lorsqu'on admettait que
toutes les religions avaient forcément la même essence,
la même nature du moment qu'elles étaient justement des
religions.
La question ne semble plus être de
savoir si elles ont toutes le même but mais si ces buts sont
effectivement bien atteints.
Considérons le cas du bouddhisme et
du confucianisme en Chine : comment juger de leur relative
valeur et de la validité de leur action ? Ils coexistent
depuis des siècles sans jamais être en concurrence mais
en se posant comme mutuellement complémentaires. En
caricaturant un peu on peut dire que le confucianisme s'occupait des
affaires publiques et le bouddhisme de la vie intérieure. On
pourrait dire que, chacun dans son rôle, réussissait
tout à fait bien. Mais une telle affirmation est difficile
à soutenir et, après tout, peu importante.
A partir du moment où on ne parle
plus de « religions », il est plus facile de discuter la valeur relative
des grandes traditions spirituelles. D'ailleurs le confucianisme, le
bouddhisme, l'hindouisme, l'islam, le judaïsme, le christianisme
et d'autres encore sont certainement des « religions » mais ils sont bien d'autres choses encore.
De plus, ils sont si différents les
uns des autres que lorsqu'on dit que toutes les religions sont de la
même essence, on aurait bien de la peine à
caractériser cette fameuse « essence ». D'ailleurs, ceux qui s'y efforcent changent souvent
d'avis.
Je ne vois a priori aucune raison de
considérer que les « religions » ont forcément une essence ni qu'il faut
forcément regarder les grandes traditions religieuses comme
des « religions », c'est-à-dire comme des traditions se pensant
fondamentalement comme des « religions ». Je trouve que nous devons laisser chaque tradition
religieuse libre de définir elle-même sa nature propre,
les buts qu'elle entend poursuivre et le rôle des
éléments religieux qu'elle contient.
2
Les religions peuvent
être influencées par la vérité et la
sagesse les unes des autres
Si l'on abandonne la notion de l'essence
de religion, il nous reste des
normes pour évaluer les traditions religieuses.
Une tradition religieuse peut affirmer
fournir un style de vie produisant un ordre social paisible et
stable. On peut dans ce cas s'interroger sur la paix et la
stabilité de l'ordre social qu'elle a effectivement
instauré.
Une tradition religieuse peut aussi affirmer
fournir une voie conduisant à une
sérénité de l'esprit et à la compassion
envers les autres. On peut dans ce cas s'interroger sur la
sérénité de l'esprit et la compassion envers les
autres qu'elle a effectivement instauré.
Il n'est pas simple d'effectuer ces
évaluations mais c'est néanmoins possible.
D'autre part lorsque les buts ne sont pas
précisés de manière aussi concrète,
l'évaluation peut devenir difficile ou même impossible.
Par exemple lorsqu'il est enseigné
que des changements dramatiques se produiraient si, le même
jour, tous les membres d'une communauté observaient
parfaitement tous les commandements et si cela ne s'était
jamais produit et ne se produirait sans doute jamais,
l'évaluation de cette spiritualité ne peut être
concrètement évaluée.
De même, lorsque l'observance des
commandements est censée produire des résultats dans un
autre monde et une autre vie, aucune évaluation n'et plus
possible. Mais la plupart des traditions religieuses émettent
des affirmations que l'on peut évaluer pratiquement.
Il me semble en tous cas qu'aucune tradition
religieuse ne pourrait longtemps se maintenir sans accomplir dans la
vie du monde et dans les vies des individus une partie au moins de ce
qu'elle annonce.
Mais en général, les
traditions religieuses réussissent relativement bien sur la
base des normes qu'elles se sont fixées à
elles-mêmes, certaines mieux et d'autres moins.
[...]
.1. Toutes les grandes
traditions religieuses prétendent, d'une certaine
manière, à l'universalité de leur
particulière conception, de leur doctrine. Et cela rend
évidemment difficile un relativisme absolu.
.2. La
plupart des grandes traditions religieuses enseignent à
conserver une certaine humilité en ce qui concerne la
capacité humaine de pénétrer les profondeurs des
choses. Elles découragent donc la prétention
générale à considérer que nos
idées sont d'une vérité absolue.
.3. A
mesure que les grandes traditions religieuses entrent en contact les
unes avec les autres, elles développent un respect mutuel,
elles reconnaissent s'enrichir au contact l'une de l'autre et
découvrir ainsi des aspects négligés de leur
propre tradition.
.4. En
étant ainsi transformées les unes par les autres, elles
élargissent le regard qu'elles portent sur elles-mêmes
et sur les autres. De plus leur propre valeur est soulignée
par l'appréciation positive que leur donnent les
autres.
Ces quatre points émergent lors du
dialogue oecuménique et demeurent ignorés de ceux qui
persistent à s'en priver. Toutes les religions courent le
risque de s'enfoncer dans le fondamentalisme lorsqu'elles s'isolent.
Le but de cet article est justement de chercher la manière de
promouvoir le dialogue oecuménique.
[...]
3
L'ouverture des
religions orientales et celle des religions abrahamiques
- Dans l'hindouisme on
trouve de multiples traditions différentes de foi et de rites.
Toutes conduisent à la réalité ultime qu'est le
Brahman : les différentes divinités qui sont
vénérées sont soit des manifestations du Brahman
lui-même, soit destinées à permettre l'union avec
lui par d'exigeantes disciplines spirituelles. La plupart des
diverses traditions hindoues s'acceptent les unes les autres avec une
remarquable tolérance en se considérant mutuellement
comme différentes voies menant toutes au sommet de la
même montagne. Elles considèrent de la même
façon les autres traditions religieuses qu'il leur arrive de
rencontrer. Elles sont prêtes à les écouter et
à s'enrichir de leur expérience.
Certains, comme le théologien hindou
Sarvepalli
Radhakrishnan (spécialiste de
l'interreligieux) estiment que cette conception permet
déjà à toutes les religions de cohabiter et de
s'enrichir mutuellement.
Mais cette approche ne s'accorde pas aux
monothéismes abrahamiques. Les hindous n'acceptent de les
considérer que comme des voies menant au sommet de la montagne
qu'ils connaissent déjà. Mais les théologiens
des religions abrahamiques ne s'en contentent pas. Ils
prétendent souvent, de manière fort exclusive, qu'ils
sont les seuls à connaître la voie du salut et que les
hindous sont de faux guides. Même les théologiens
musulmans et chrétiens les moins exclusivistes refusent de se
laisser considérer comme recherchant la voie que les saints
mystiques hindous connaissent déjà parfaitement. Ils
n'acceptent pas que le Dieu d'Abraham, Isaac et Jacob soit seulement
une manifestation parmi les autres de la réalité
absolue parfaitement connue par les hindous.
- Dans le bouddhisme,
l'image des nombreux chemins conduisant au même sommet est
également bien connue. L'image de l'illumination est souvent
préférée : certes l'illumination peut
survenir de différentes manières et dans toutes les
religions mais celle-ci vous libère de toute identification
avec quelque institution que ce soit et fait donc de vous un
bouddhiste. De ce point de vue les vérités et les
sagesses de toutes les traditions religieuses sont donc acceptables
et l'ouverture est complète au dialogue interreligieux
à tous les niveaux à condition qu'il conduise au niveau
ultime de l'illumination absolue qui relativise toute chose.
C'est parce que l'illumination relativise
tout, y compris le bouddhisme lui-même, que les bouddhistes
peuvent être si libres. Mais les autres traditions religieuses
et notamment les religions abrahamiques, ne peuvent guère
accepter cette relativisation de leur doctrine enseignement.
Les traditions religieuses indiennes ont
donc une grande capacité d'ouverture mais celle-ci a des
limites.
- Dans les traditions abrahamiques l'ouverture interreligieuse est bien moindre, la foi
en un Dieu unique et en la révélation de ce Dieu unique
les a conduites à l'exclusivisme et à
l'intolérance. Le judaïsme a été la plus
disposée à vivre et à laisser vivre mais son
enseignement n'est pas en soi très tolérant. Sa
tolérance vient de ce qu'il est surtout
intéressé par le peuple d'Israël et qu'il est peu
concerné par la destinée des autres.
Dans le christianisme et dans l'islam,
l'affirmation que Dieu s'est concrètement
révélé dans une histoire particulière et
appelle les hommes à être fidèle à cette
révélation provoque un zèle missionnaire qui
s'accompagne de sacrifices personnels héroïques et d'une
intolérance brutale.
Néanmoins, cette conception de Dieu a
également amené à des ouvertures aux autres. On
a dit que Dieu état également présent et actif
dans le monde partout et toujours et que des signes de cette
activité divine pouvaient être discernés dans la
création et particulièrement dans tout ce qui
apparaissait bon et vrai dans la vie des hommes.
C'est ainsi que les trois traditions
monothéistes ont
énormément emprunté à la philosophie
grecque et, surtout dans le cas du christianisme et de l'islam en ont
été profondément transformés.
Un avantage du christianisme sur le
stoïcisme grec était sa capacité à
discerner l'action de Dieu dans l'histoire alors que les Grecs ne
voyaient qu'un monde finalement immobile à travers toute son
histoire. L'ouverture à un nouvel avenir est un des points
importants des traditions abrahamiques et notamment du christianisme
qui affirme particulièrement que la pleine lumière est
encore à venir. La vérité est ce qui
sera
connu et non ce qui a déjà été saisi,
même si la révélation à venir a
déjà été reçue en
Jésus-Christ. L'ouverture à Jésus-Christ et
à son Royaume qui vient est en même temps ouverture aux
autres.
Le Royaume à venir est visible
dans le ministère passé de Jésus et cette connaissance nous permet d'orienter nos
vies dès maintenant et de notre mieux au monde qui vient.
Monde d'amour, non seulement pour nos amis mais aussi pour opposants
et, bien sûr, les fidèles des autres religions avec qui
nous devons partager notre bonne nouvelle et de qui nous devons
écouter ce qu'ils ont à dire.
Nous pouvons arrêter de
présenter le Christ comme réalité divine
incarnée en Jésus, incarnée aussi d'une certaine
manière dans l'Église et dans le monde pour le
considérer plutôt comme une présence dans le
cours des événements. Cette présence, si nous y
sommes sensibles nous empêchera de nous présenter
nous-mêmes avec l'assurance de posséder la
vérité absolue, immuable et éternelle ;
elle nous ouvrira à la vérité et à la
sagesse des autres hommes. Ne se sentons pas plus fidèle au
Christ quand on écoute les autres avec amour et respect que
quand on leur répète toujours la même
chose ?
4
Lorsque je parle ainsi, le Christ est-il
encore unique à mes yeux ? Certainement et plus encore qu'avant ! Mais
j'affirme également que le confucianisme est lui aussi unique,
ainsi que le bouddhisme, l'hindouisme, l'islam et le judaïsme.
Chaque religion possède également une
supériorité unique qui est celle de parvenir à
réaliser à sa manière ce qu'elle
considère comme fondamentalement important.
[...]
Il faut comprendre ce que chacun veut dire.
Lorsqu'un bouddhiste dit qu'il n'y a pas de Dieu, il entend par
là qu'il n'y a rien dans la réalité à
quoi on puisse ou on doive s'attacher. Lorsqu'un chrétien dit
qu'il y a un Dieu il veut signifier qu'il y a quelque chose ou
quelqu'un digne de confiance et que l'on peut adorer. N'ont-ils pas
tous deux raison ?
Le bouddhiste peut admettre une
réalité en laquelle on peut mettre sa confiance et son
adoration sans être pour cela arrêté sur le chemin
de l'illumination.
Et le chrétien peut comprendre que la
véritable confiance n'est pas l'attachement malsain que
redoute le bouddhiste.
Chacun aura ainsi appris de l'autre ce qui
lui paraît fondamental sans pour autant renoncer à ce
qui est essentiel dans sa propre foi.
Les théologiens chrétiens
pourront-ils s'ouvrir de la sorte aux autres est encore à
voir. Ils en sont
détournés par les formulations courantes de la foi en
Jésus-Christ qui sont exprimées en termes
idolâtres. Pour la gloire de Jésus-Christ ce qui est
relatif est présenté comme absolu, ce qui est partiel
est présenté comme le tout, les croyances sont
présentées comme obligatoires pour toute la terre, les
critiques et les nouvelles idées venues des autres religions
sont refusées a priori.
Au nom de Jésus-Christ on a fait la
guerre aux « infidèles », persécuté les juifs et torturé
les chrétiens considérés comme « hérétiques » et il n'est pas sûr que tout ceci soit
fini.
Mon idée est que rien de tout ceci
n'est véritablement fidèle à
Jésus-Christ et que le vrai
sens de la foi a en fait été exprimé
- imparfaitement mais authentiquement - dans d'autres
traditions religieuses. Des rencontres interreligieuses se vivent
d'ailleurs déjà maintenant avec enthousiasme. Des
catholiques expérimentent des méthodes orientales de
méditation. Des catholiques et des protestants se lancent dans
la recherche de ces nouvelles idées.
Il est évident que le christianisme
qui en sortira sera différent de tout ce que nous connaissons
actuellement mais il n'en sera pas moins chrétien pour autant.
Au contraire, il aura fait un pas en avant en direction du Royaume de
Dieu.
Chaque tradition est unique et sa trace dans
l'histoire a été jusqu'à maintenant unique pour
le bon comme pour le pire. Chacune répondra de manière
unique à la question interreligieuse.
Réjouissons-nous et
célébrons l'aspect « unique » de
chacune de nos religions.
Retour vers John
Cobb
Retour
Vos
commentaires et réactions
haut de la page
|