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« Protestants »

André Dumas

 

Édition Olivétan

93 pages. 9,50 €

 

Recension Gilles Castelnau

 

26 octobre 2008

André Dumas (1918-1996) : théologien, moraliste, humaniste, écrivain, journaliste et conférencier. Équipier de la Cimade pendant la guerre (tiulaire de la médaille des « Justes »), pasteur de l'Église réformée de Frandce, professeur d'éthique à la Faculté de théologie protestante de Paris, son action et sa pensée lumineuses sont d'une remarquable actualité face aux défis de notre temps.

Ce petit livre vient d'être réédité. Il est excellent. Nul doute qu'il éclairera tous ceux qui découvrent le protestantisme et… rendra les protestants plus conscients de leur propre identité.
Les passages que voici en donneront une idée et susciteront, je l'espère, l'envie de l'acheter et de le lire entièrement.  

p. 9-10

Les protestants reçurent leur nom lors de la secon de diète de Spire, en avril 1529, où cinq princes et quatorze illes de la Haute Allemagne s'unirent pour conserver le droit de maintenir la Réforme dans leurs territoires, ainsi que la permission de l'étendre, contre l'interdiction de l'empereur Charles Quint :

« Nous protestons, devant Dieu, notre unique créateur, conservateur, rédempteur et s auveur, et qui un jour sera notre juge, ainsi que devant tous les hommes et toutes les créatures, que nous ne consentons, ni adhérons en aucune manière, pour nous et les nôtres, au dé cret proposé, dans toutes les choses qui sont contraires à Dieu, à sa sainte Parole, à notre bonne conscience, au salut de nos âmes et au dernier décret de Spire ».

Tout se trouve déjà dans ces quelques lignes : l'attitude confessante et la situation protestataire, le recours direct, public à Dieu, et la constitution collégiale d'une union, l'obéissance au tribunal des Saintes Écritures, l'apaisement et l'assurance de la conscience.

La déclaration fait écho aux paroles de L uther devant l'official de l'évêque de Trèves à la diète de Worms présidée par Charles Quint le 18 avril 1521 :

« Je n'ajoute foi ni au pape, ni aux conciles seuls ... Je suis lié par les textes scripturaires que j'ai cités et ma conscience est captive des paroles de Dieu. Je ne puis ni ne veux me rétracter on rien, car il n'est ni sûr, ni honnête d'agir contre sa propre conscience. Que Dieu me soit en aide ».

À quoi l'official répondit :

« Abandonne ta conscience, Frère Martin , la seule chose qui soit sans danger est de se soumettre à l'autorité établie ».

 

p. 62-64

Il y a ainsi deux courants, pour tout ce qui concerne la morale et la loi , dans le protestantisme . Une première tendance, que je verrai volontiers d'origine luthérienne , insiste sur la liberté chrétienne d'user de tout, sans s'asservir à rien et surtout pas à des traditions arbitraires inventées par les mauvaises Églises pour tourmenter et effrayer les consciences « en grande détresse » , « terrible inquiétude » et « horribles tourments » (expressions employées par la Confession d'Augsbourg en son article 23 : « Du mariage des prêtres »). C' est la tendance de la liberté évangélique, mot que je préfère au mot plus moderne de libéralisme. Car libéralisme, tout autant que tolérance, peut être un mot creux, qui laisse aller l'homme au gré de ses opinions, de ses errances et aussi de ses aberrations.
La seconde tendance, que je crois davantage d'origine calviniste, a un nom bien connu : le puritanisme. Obéir à la loi et se maintenir pur, avec ses grandeurs : le caractère, l'opiniâtreté, la volonté, la maîtrise, et ses désastres : la dureté, la solitude, l'austérité, l'orgueil avec la tristesse.

En tout protestant deux hommes habitent ainsi, le libéral (j'emploie le mot pour sa facilité) et le puritain. Dans toute déclaration protestante, il y a ainsi double désir : vivre librement, sans s'effrayer de rien, utiliser en bonne conscience par exemple toutes les ressources de la technique moderne en rendant grâces à Dieu pour leur aide et leur promesse. C'est aujourd'hui le courant prédominant dans le protestantisme. Mais il y a aussi l'autre désir, ne pas se conformer au monde ambiant, ni biaiser avec les exhortations bibliques, ni manquer à l'obéissance coûteuse envers Dieu. Libéral et puritain sont d'ailleurs complémentaires, quand ils arrivent à se corriger l'un par l'autre et non pas à s'anathématiser.

Venons-en à quelques exemples qui donneront plus de chair à cette esquisse. Au 16e siècle toutes les Églises de la Réforme ont trouvé que c'était une injustifiable tyrannie de l'Église sur les consciences que d'empêcher les prêtres et les ministres de Jésus Christ de se marier. Aujourd'hui, dans le même esprit d'une liberté chrétienne qui ne se laisse pas intimider par des erreurs cléricales, les Églises de la Réforme ont pensé que la contraception pouvait être pratiquée en toute bonne conscience devant Dieu, quelles qu'en soient les méthodes, celles artificielles comme celles réputées naturelles, par liberté chrétienne pour les couples voulant vivre ensemble sans s'exposer à des conceptions non désirées. La contraception fut ainsi pleinement reconnue comme légitime, bénéfique, en un mot morale. Il en fut de même pour l'interruption volontaire de grossesse en cas de détresse. Non pas que l'avortement puisse être mis sur le même plan que la contraception, puisque la seconde est le libre projet d'un couple, quand le premier demeure toujours un regret contraint. Parce que les Églises protestantes ont estimé juste devant Dieu d'user de manière reconnaissante des méthodes nouvelles en un domaine où ont trop longtemps régné l'hypocrisie morale et l'injustice sociale d'un fléau clandestin.

 

p. 72

Un débat fait fureur ces dernières années : le protestantisme amène-t-il au libéralisme, à l'économie de marché, ou au socialisme, à l'intervention, animatrice et corrective, de l'État dans la vie commune, économique, culturelle et législative ?

Il me semble qu'historiquement on peut soutenir les deux opinions. Les protestants, surtout les puritains non conformistes, ont, avec leur indépendance de pionniers, leur sobriété épargnante et leurs investissements productifs, indéniablement créé une mentalité favorable à la croissance économique et à l'accroissement capitaliste.

Mais il est historiquement tout aussi vrai que des protestants furent très tôt sensibles aux injustices et aux ravages du capitalisme sauvage. C'est un protestant genevois, l'économiste Sismondi, qui a, le premier, au début du 19e siècle, lancé le mot socialisme. Les Églises sont ici le mieux inspirées, non pas quand elles déduisent un modèle économico-social de la Bible, mais quand elles rappellent, incessamment, combien chacun est tenté d'avoir des idées, issues seulement de son portefeuille.

 

p. 77

Nous autres protestants, nous sommes heureux d'être simples, dans nos expressions et nos célébrations. Nous sommes heureux que nos formes s'éloignent du pompeux comme du ténébreux. Nos édifices et nos liturgies sont dits dépouillés, loin de prendre ombrage de cette rusticité, nous la croyons conforme au genre de vie que mena le fondateur du christianisme, ce laïc provincial, plus à son aise dans les paraboles que dans les arguties et les ornementations.

 

 

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