Libre opinion
Être dans le
monde sans être du monde
Évangile de Jean,
chapitre 17
Jean
Hoibian
24 novembre 2007
Il y a des jours où je tombe dans
un réalisme pessimiste.
Le monde m'apparaît comme un immense
échec.
Dans un certains nombre d'ouvrages lus
récemment, on découvre qu'à partir de la
navigation à voile, les Occidentaux ont été pris
d'une frénésie de conquêtes. Ils ont, par la
supériorité de leurs armes à feu,
anéantis d'immenses peuplades, afin de piller les richesses
inouïes de ces contrées.
Les armées espagnole et portugaise,
bientôt imitées par leurs pareilles :
française, britannique, hollandaise, etc. ont colonisé
les Amériques, les Antilles, l'Inde, l'Afrique et tout le
restant du monde non encore parvenu au niveau technologique
occidental. Par l'esclavage, les guerres génocides,
l'occupation d'immenses territoires, les puissances
chrétiennes, ont pratiqué la loi du plus fort, le
racisme, le vol, l'exploitation de l'homme, le mépris, dans
l'absence totale de la compassion, du respect et de l'amour du
prochain affirmés par Celui qu'ils revendiquaient comme leur
Maître spirituel.
C'est « au nom de
Dieu » que
s'étaient justifiées les sanglantes croisades en Terre
sainte, c'est au nom de Dieu que les Rois européens
très chrétiens ont proclamé que les Noirs et les
Indiens n'étaient pas des humains pourvus d'une
âme !
Saluant avec gratitude nos Pères
de 89 (Liberté, égalité,
fraternité), ceux de 48, ceux de 71, je regarde
venir avec effroi le 19e siècle
avec la naissance de l'ère industrielle, traitant comme des
esclaves les travailleurs,l'effroyable guerre mondiale de 14-18,
dont les armées furent bénies par les Églises et
toutes les guerres du 20e siècle,
qui gonflèrent de profits énormes les coffres-forts
capitalistes, dont nul ne contrôle plus le pouvoir anonyme et
international.
Et je lis les rapports alarmants sur la
situation économique du monde
« en voie de
développement ».
Apocalypse de guerres, de dictatures, de domination
économique, engendrant des souffrances intolérables
pour des milliards d'humains, enfants de Dieu, comme vous, comme
moi !
Je ne suis ni pessimiste, ni
dépressif. Comme tous les
occidentaux privilégiés, j'éloigne de moi cette
vision cauchemardesque. Il me faut vivre dans ce monde perdu, sans en
être. Qu'y puis-je ? Ma visée lointaine en tant que
chrétien, dépasse cette humanité corrompue. Mon
salut se prépare et s'entretient dans ma chaleureuse paroisse.
J'ai reçu les promesses de la vie éternelle,
au-delà de ce monde maudit.
Croyez- vous que j'adhère aux paroles
des lignes ci-dessus ? Non, non, trois fois non !!
D'une part, dans un douloureux effort de
lucidité, je constate un triple échec !
- Celui de Dieu.(qu'Il veuille bien pardonner mon
audace)
- Comment a-t-il pu accorder à l'homme la
liberté de faire tant et tant de mal ?
- Celui de l'homme, incapable d'appliquer, de vivre,
les grands Principes qu'avec sa grande intelligence, sa science et
ses technologies sans limites, il a proclamé !
Celui de la religion
chrétienne ! Le Royaume de Jésus ne pouvait
s'ériger avec des disciples se détournant du monde
(tout en en tirant de substantiels avantages...). Il eut fallu
(certains l'ont fait) vivre « à
contre-courant », sans
mépriser ceux qui ignorent que cet autre monde est
greffé dans le coeur de tout être vivant.
Je pense que le monde est dans une
tragique impasse.
Appuyons-nous sur le texte
sublime :
« Dieu a tant aimé le
monde, qu'Il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit
en lui ne périsse point, mais qu'il ait la vie
éternelle ».
Ne sommes-nous pas aveugles de tirer de ce
verset de Jean que la venue du Christ Jésus sur cette terre
n'a qu'une finalité : permettre aux croyants
d'échapper au mal et d'entrer après leur mort dans le
Royaume de Dieu.
M'est-il permis d'actualiser notre
texte ? :
« Dieu aime tant le monde,
qu'Il a donné naissance à un homme exceptionnel,
capable par ses paroles et par ses actes, de donner à notre
vie un sens, un souffle,une vitalité, mis au service des
"petits", des "humiliés" et des
"offensés. »
Il s'agit
d'une résurrection hic et nunc, que Jésus nomme la
« nouvelle
naissance ». Pourquoi nous
soucier de notre mort ? Nous ignorons tout de l'au-delà,
il suffit de croire, dit une vieille religieuse, « qu'un amour
m'attend » .
C'est dans le monde, durant notre vie, que
nous sommes appelés à servir ce monde que Dieu aime
jusqu'à donner sa vie pour lui. Il nous faut prendre
l'incarnation au sérieux. Il faudrait que nos paroisses
forment des citoyens conscientisés (et non infantilisés
comme c'est parfois le cas). Jésus nous invite à vivre
debout, contrant la société chaque fois qu'elle exclut
un être humain, quel qu'il soit, de ses droits les plus
élémentaires, exigeant des gens du Pouvoir, une
préoccupation et de sérieux efforts pour que la paix,
la justice,la solidarité, progressent sur toute la
terre.
Bonne volonté parmi les hommes,
chanterons-nous à Noël.
Que nos humbles vies s'inscrivent dans le
monde, dans l'histoire, comme celle du Fils de l'Homme, qui ne nous
donna pas la clé du triple échec signalé plus
haut, mais nous promis qu'un jour l'humanité connaîtra
« de nouveaux cieux et une
nouvelle terre »
____________________________________________________
PS. Mon
pessimisme et... mon espérance de ce moment s'enracinent dans
la fréquentation de bons auteurs (on n'invente rien !).
Je les cite avec reconnaissance : la Bible ! Eduardo
Galéano, Marcel Gauchet, Paul Veyne, Hugues Puel,
J. Cl. Guillebaud, Jacques Attali, Philippe Claudel.
Je suis prêt à fournir titres
et éditeurs.
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