Libre opinion
Caïn et Abel
comment devenir frères
prédication
pasteur René
Lamey
24 mai 2011
Genèse 4
L'homme connut Ève sa femme. Elle devint enceinte, enfanta Caïn et dit : « J'ai procréé un homme, avec le SEIGNEUR. »
Elle enfanta encore son frère Abel. Abel faisait paître les moutons, Caïn cultivait le sol.
A la fin de la saison, Caïn apporta au SEIGNEUR une offrande de fruits de la terre.
Abel apporta lui aussi des prémices de ses bêtes et leur graisse.
Le SEIGNEUR tourna son regard vers Abel et son offrande, mais il détourna son regard de Caïn et de son offrande. Caïn en fut très irrité et son visage fut abattu.
Le SEIGNEUR dit à Caïn :
-
« Pourquoi t'irrites-tu ? Et pourquoi ton visage est-il abattu ? Si tu agis bien, ne le relèveras-tu pas ? Si tu n'agis pas bien, le péché, tapi à ta porte, te désire. Mais toi, domine-le. »
Caïn parla à son frère Abel et, lorsqu'ils furent aux champs, Caïn attaqua son frère Abel et le tua.
Le SEIGNEUR dit à Caïn :
- « Où est ton frère Abel ? »
- « Je ne sais, répondit-il. Suis-je le gardien de mon frère ? »
- « Qu'as-tu fait ? reprit-il. La voix du sang de ton frère crie du sol vers moi.
Tu es maintenant maudit du sol qui a ouvert la bouche pour recueillir de ta main le sang de ton frère.
Quand tu cultiveras le sol, il ne te donnera plus sa force. Tu seras errant et vagabond sur la terre. »
Caïn dit au SEIGNEUR :
- « Ma faute est trop lourde à porter. Si tu me chasses aujourd'hui de l'étendue de ce sol, je serai caché à ta face, je serai errant et vagabond sur la terre, et quiconque me trouvera me tuera. »
Le SEIGNEUR lui dit :
- « Eh bien ! Si l'on tue Caïn, il sera vengé sept fois. »
Le SEIGNEUR mit un signe sur Caïn pour que personne en le rencontrant ne le frappe.
Caïn s'éloigna de la présence du SEIGNEUR et habita dans le pays de Nod à l'orient d'Éden.
Caïn et Abel, voilà un récit qui a traversé les siècles sans prendre une ride, voilà une histoire qui a inspiré de nombreux artistes à travers le temps, voilà une intrigue qui est toujours actuelle, qui nous interpelle et qui parle au plus profond de nous-mêmes, qui met en évidence la brutalité et la violence dont est capable l’être humain – l’être humain, dont je suis, dont nous sommes...
Nous sommes aujourd’hui devant un texte riche et dense, presque tous les mots sont importants – il faudrait d’ailleurs le lire, ce texte, l’entendre et l’étudier dans sa langue originelle, l’hébreu, pour en saisir toutes les nuances, toutes les couleurs, tout le jeu subtil qui se joue entre les mots et entre les personnages. Un texte riche de sens, qui s’ouvre à plusieurs possibilités d’interprétation, et qui touche, comme je l’ai déjà signalé, des émotions aussi fondamentales tels que la jalousie, la colère, la haine, l’envie de tuer, la peur d’être tué, la peur d’être rejeté, la peur de se perdre et d’errer dans un monde hostile.
Ce matin, j’aimerais mettre en évidence non pas la haine, non pas le meurtre ni la jalousie ni l’errance de l’homme, ni la difficile et épineuse question de la préférence de Dieu pour le sacrifice d’Abel, mais j’aimerais simplement pointer la question de la fraternité. Devenir frères, tel est le thème et du culte et de cette prédication.
Caïn et Abel, c’est, en filigrane, en lecture sous-jacente, le difficile, voire l’impossible apprentissage de la fraternité, c’est plus fondamentalement, l’apprentissage de l’humanité : ce texte nous montre, implicitement, ce que signifie être homme, il nous dit comment devenir homme (dans le sens générique du terme). Autrement exprimé, le thème de la prédication pourrait être : comment ne pas devenir meurtrier, ou plutôt, comment l’homme devient l’assassin de son frère.
Car si l’on ne prend pas garde à ce qui se joue profondément dans le texte, si on se laisse fasciner par la violence des relations, si on se focalise sur la haine et le meurtre, on est, pour ainsi dire, condamné à devenir un nouveau Caïn. Car, n’est-ce pas, notre première réaction après la lecture du texte, c’est de condamner Caïn, c’est d’être en colère contre ce Caïn meurtrier, on lui jette un regard méprisant, on lui fait porter la honte d’être le premier fratricide de l’histoire des hommes… il nous fait horreur, Caïn, alors on le montre du doigt, on l’exclut, on le rejette, on voudrait presque que vengeance soit faite… Et voilà, sans qu’on s’en rende compte, nous continuons ainsi la chaîne de la haine, nous devenons un maillon de la haine, oui, il faut se rendre à l’évidence, nous portons en nous, nous aussi, la graine du meurtre, nous portons, nous aussi, une part de Caïn en nous.
Alors, je ne veux pas disculper Caïn ni minimiser son acte, mais j’aimerais courtement montrer comment Caïn a été entrainé dans la spirale de la haine, comment on a fait de lui un meurtrier, et, par contraste, nous verrons ce qu’il faut faire pour devenir frères, pour vivre une vraie fraternité.
Le ch. 4 de la Genèse nous présente la trajectoire d’un homme qui ne sait pas ce qu’est un frère, un homme qui ne sait pas parler à un frère, un homme qui ne sait pas reconnaître en l’autre un frère.
Pourquoi Caïn ne sait-il pas ce que signifie le mot frère ? Pourquoi Caïn se laisse-t-il si facilement entraîner sur la pente glissante de la colère et du meurtre ?
Parce que Caïn lui-même ne sait pas qui il est.
Le v.1 est déjà riche en indications :
L'homme connut Ève sa femme. Elle devint enceinte, enfanta Caïn et dit : « J'ai procréé un homme, avec le SEIGNEUR. »
Premièrement, on ne sait pas qui est le père, Caïn ne sait qui est son père, il n’est pas nommé, c’est juste un homme qui connut Eve.
Deuxièmement : Caïn semble être l’objet d’Eve, son acquisition, il est sa fierté à elle, en quelque sorte, sa chose à elle ; voyez, elle ne le nomme pas. Elle ne lui donne pas le prénom, il est juste un homme, un homme sans nom. Caïn n’est pas reconnu pour ce qu’il est, il ne reçoit pas la reconnaissance ni de sa mère, ni de son père. Caïn n’est personne, il ne compte pour personne. Comment voulez-vous reconnaitre la valeur de l’autre quand vous ne savez pas que vous vous-mêmes, vous avez de la valeur ? Comment voir le visage de l’autre quand vous ne connaissez pas votre propre visage ? Comment être soi quand on n’a pas de nom ?
Troisièmement : ce qui caractérise Caïn, ici, c’est qu’il n’est, en somme, que le « fils de ». N’être reconnu que comme le fils de, ou la fille de, cela est cause de profonde souffrance. « Ah, vous êtes le fils de… J’ai bien connu votre père » ou « ah, vous êtes la fille de… quelle femme formidable, votre mère… au fait, c’est déjà quoi votre prénom ? » Difficile de se construire, difficile de se faire un nom, même si on est le fils du Seigneur.
Eve n’a pas vraiment reconnu Caïn. Eve n’a pas vraiment regardé Caïn. Si vous lisez bien le texte, vous verrez qu’au centre du drame, il est question de « regard ». Dieu regarde l’offrande d’Abel, mais il ne regarde pas celle de Caïn. Plus loin, il est fait mention du visage de Caïn, un visage abattu, un visage fermé, fermé sur lui-même, fermé sur l’autre, fermé au conseil que Dieu lui adresse.
Au centre de la relation humaine, il y a le regard que je pose sur l’autre. Si l’autre – c’est-à-dire celui que je rencontre dans ma famille, dans mon voisinage, dans le bus ou le tram, dans l’église – si l’autre, quel qu’il soit, ne représente pas grand-chose, s’il n’est juste qu’une une buée, s’il n’est seulement qu’une vapeur (c’est le sens du mot Abel), en un mot, si l’autre n’est rien à mes yeux, parce que moi-même je ne suis rien à mes yeux, alors, je peux m’en débarrasser ; je peux le tuer puisqu’il n’est rien, puisqu’il ne vaut rien.
Mais si l’autre est une personne qui a un nom, une vie, une pensée, une parole, un passé, une culture, des rêves, des espoirs, si l’autre est un autre moi-même, si je vois dans l’autre un autre moi-même, un homme comme moi, alors je peux apprendre à l’écouter, alors je peux apprendre à le respecter, à le connaître, à l’apprécier même ; si je peux voir en l’autre le même visage que le mien, alors, l’autre peut devenir un ami, il peut devenir un frère, une sœur, il peut devenir, non, il devient mon prochain. Et s’il est frère, s’il est ami, s’il est mon prochain, alors je ne pourrai pas lever la main sur lui.
Caïn n’a pas pu reconnaître en Abel un autre lui-même. Alors, lorsque Caïn dit qu’il ne sait pas où est son frère, d’une certaine façon, il dit la vérité ! Caïn ne connaît pas son frère, Caïn ne sait pas qui est son frère, Caïn n’a pas de frère, Caïn a seulement en face de lui, un rival, un ennemi, un homme qu’il faut éliminer. Si Caïn avait vu en Abel le frère dont il avait besoin pour devenir lui-même un frère, jamais il n’y aurait eu le premier meurtre de l’histoire des hommes.
Quand Caïn prend conscience de tout cela, il est trop tard, l’irréparable est commis. Et l’irréparable se commettra encore et encore et encore...
Homme, quand verras-tu le visage de ton frère ? Quand serez-vous gardien l’un de l’autre ? Quand cessera le cri du sang répandu sur le sol ?...
Caïn commet l’irréparable parce qu’il ne sait pas qui il est, parce son visage n’a pas été reconnu. Et pourtant Dieu avait tendu la perche, et pas qu’une fois.
Quand Dieu ne regarde pas l’offrande de Caïn, ce n’est pas qu’il méprise l’offrande de Caïn, ce n’est pas que Dieu soit injuste, comme on pourrait le penser, mais Dieu, ici, commence un travail de reconnaissance, un travail de différentiation, un travail d’identification : Dieu veut sortir Caïn de l’anonymat, Dieu traite Caïn en personne à part entière, j’allais dire en grande personne, en personne responsable. C’est comme si Dieu disait : « J’ai regardé l’offrande d’Abel, et non pas la tienne, ça, c’est ma liberté, et je n’ai pas à la justifier, mais cette différence ne signifie pas préférence personnelle, vous êtes tous les deux, autant Abel que toi, Caïn, des hommes semblables et égaux en valeur sur qui je porte le même regard d’amour. »
D’ailleurs, à lire le texte dans cet esprit, on voit que Dieu n’a de cesse de s’adresser à Caïn pour lui donner une valeur personnelle, pour faire de lui un homme, pour faire de lui un frère.
Quitter la terre d’Eden n’est en soi pas un échec ni une punition, mais le signe que Caïn a pris sa vie entre ses main, le signe il est devenu un homme, le signe qu’il est devenu lui-même. Le signe, il est sur le front, le signe, c’est le visage, le visage de l’homme qui reste un visage, qui reste un homme, même s’il a commis un geste tragique.
Genèse 4, la trajectoire de Caïn, un homme qui ne savait pas ce qu’était un frère.
Mais Genèse 4, c’est aussi notre trajectoire, c’est aussi notre propre histoire, l’histoire du Caïn qui se trouve en nous, toujours tapi à notre porte et prêt à surgir, prêt à se mettre en colère, prêt à condamner, prêt à penser au meurtre, un Caïn qu’il nous faut sans cesse dominer, et on le domine quand on arrête de maudire, quand on arrête de condamner, on le domine quand on voit en l’autre un visage, le visage de l’homme, le visage d’un frère, le visage de Dieu.
Genèse 4, c’est l’histoire de nos vulnérabilités et de nos impuissances, l’histoire de nos errances, l’histoire de nos ruptures.
Genèse 4, c’est une histoire de reconnaissance, une reconnaissance à recevoir, une reconnaissance à donner à chacun.
Genèse 4, c’est l’histoire de l’apprentissage de la différence, l’apprentissage de l’accueil de celui est différent, qui pense autrement, qui croie, prie autrement…
Enfin, Genèse 4, c’est l’histoire de la fraternité, une fraternité toujours fragile, toujours à construire et à reconstruire, une fraternité qui se crée quand on porte sur l’autre, sur les autres, un regard d’égal à égal, un regard qui fait exister l’autre et qui lui donne le sentiment d’être une personne à part entière.
Devenir frère, ou devenir meurtrier, tel est l’enjeu de ce récit, et en définitive, c’est l’enjeu suprême de la vie des hommes, la condition d’un vivre ensemble dans la paix !
Que Dieu nous aide à devenir des frères, des sœurs dignes de ce nom. Amen !