L'évangile de
Jean
la basilique Saint-Jean
à Éphèse
Pierre-Jean
Ruff
14 novembre 2007
Paru dans les Cahiers Michel Servet, n° 7, février 2007,
« Des origines du christianisme aux cathares et des
cathares à nous » publié par
l'Assemblée fraternelle des chrétiens unitariens (AFCU)
et le réseau francophone de la Correspondance unitarienne.
Première version mise en ligne sur le site de Profils de
libertés, le
28 décembre 2003, sous le titre
« L'évangile de Jean et le
gnosticisme ».
Tous les commentateurs de
l'évangile de Jean lui reconnaissent des
accointances avec le gnosticisme chrétien. Certains les
reconnaissent seulement formelles. Pour moi et d'autres, elles sont
beaucoup plus profondes : cet évangile est aux origines
du gnosticisme chrétien.
Les spécialistes s'accordent à reconnaître que
le quatrième évangile et le gnosticisme chrétien
ont tous les deux leur origine dans la région d'Ephèse.
Des traditions, il est vrai moins fiables, veulent que le disciple
Jean se soit retiré à Ephèse, mais aussi Marie,
mère de Jésus, et Marie de Magdala. Dans mon livre sur
cet évangile, je me réjouis de l'ajout du
chapitre 21. En effet, cette adjonction où Pierre revient
en force est à mes yeux en partie une
bénédiction. C'est probablement à elle que nous
devons l'incorporation de cet évangile assez dissident dans le
Canon des Écritures.
La langue et le style de cet évangile
Cet évangile ne se veut nullement
narratif. La plupart des chapitres commencent par une
guérison, un événement ou une parabole qui tient
lieu d'introït à un enseignement du Maître.
Le style de cet évangile est toujours symbolique ou
parabolique. Ses propos ont toujours plusieurs niveaux de
compréhension. Il est résolument mystique puisqu'il
invite à des niveaux progressifs de spiritualité. Le
mode d'expression est hellénistique et gnostique. Les termes y
sont suggestifs plus que descriptifs. La langue est duelle : le
monde d'en haut s'oppose au monde d'en bas, la lumière aux
ténèbres, la chair à l'esprit, Dieu au Prince de
ce monde.
Les personnages clés de cet évangile
Excepté le chapitre 21 qui
est d'une autre griffe, les acteurs dominants de cet
évangile ne sont pas ceux des évangiles synoptiques.
D'abord, il ne s'y trouve nulle trace de l'institution d'un cercle
privilégié de douze autour de Jésus. Pour Jean,
les proches de Jésus vont et viennent, les femmes autant que
les hommes, et si certains ont une place privilégiée,
ce sont ceux qui, amis du Maître, intuitivement et
affectivement le comprennent le mieux et sont en plus grande
proximité de coeur.
Les plus proches n'y sont pas Pierre et Marie, mère de
Jésus, mais le disciple que
Jésus aimait (Jean ou un autre), Marie de Magdala,
Thomas, le jumeau et non le
douteur au sens où
bêtement on le campe d'ordinaire.
Lieu présumé
de la tombe de sant Jean
Le Jésus johannique
Contrairement aux commentateurs
habituels, avec arguments à l'appui, je crois que
le Jésus johannique relève d'un apparent
docétisme, proche de la théorie adoptianiste. Je crois
que dans cet évangile, une priorité absolue est
accordée à l'Esprit, vecteur et canal incontournable de
toute vie nouvelle, émanation directe de Dieu, puissance de
toutes les novations et de toutes les libertés. L'Esprit, le
Logos, le Verbe ou le Christ sont des vocables identiques et
interchangeables. Ils préexistent de toute
éternité auprès de Dieu, et non Jésus.
Tillich dira : « Le Logos ne
commence pas à être et à agir avec Jésus.
Il existe de toute éternité ». Il
y a donc une association exceptionnelle entre le Verbe et
Jésus, mais pas une totale fusion et identité entre
eux. Jésus est et reste homme. Dans la même perspective,
Sébastien Castellion suppose trois âges ou trois
étapes dans la vie spirituelle : l'âge de la Loi,
celui du Christ et celui de l'Esprit.
Les lignes forces de l'évangile de Jean
Dans cet évangile, la
priorité absolue est donnée à l'Esprit,
disais-je. L'Esprit, c'est la souveraine liberté de
Dieu qui appelle la liberté de l'homme. Les chapitres 3
et 4 de cet évangile sont sans appel à ce sujet.
Aucun dogme, aucune théologie, aucun
magistère n'ont le droit de s'interposer entre Dieu et la
conscience de chacun. Il en découle que :
- Cet
évangile parle de nouvelle
naissance qui induit un manque de vie naturelle, mais pas
de repentance ou de conversion, qui sont un jugement sur le
statut de l'homme sans Dieu.
- On nous y parle de
vie éternelle, mais pas de
Royaume de Dieu. La vie éternelle est déjà
donnée. Elle concerne le futur, mais sans rupture avec le
présent.
- On nous y parle
des disciples de Jésus (relation affective) mais pas
d'apôtres (fonctions instituées et institutionnelles).
On n'y trouve pas davantage le terme d'Église.
- Le statut humain
n'y est pas minimisé. Pas de culture
culpabilisante. Tous sont des dieux. Le disciple est
appelé à être l'ami du Maître et à
faire des œuvres plus grandes que les siennes.
Les sommets du quatrième évangile
Ces sommets sont la mystique et
l'éthique, ou encore l'Esprit et l'amour. Nulle
part mieux qu'ici ils n'ont été proclamés. Il
faut naître à la vie d'en haut. Celui que l'Esprit
conduit acquiert une liberté totale. Adorer Dieu n'a de sens
qu'en esprit et en vérité, au-delà des
catégories confessionnelles et religieuses de ce monde. De
même, nulle part la place de l'amour ou de l'éthique
n'est aussi fortement attestée que dans les chapitres 13
et 15 de cet évangile. Charles Wagner dira :
« Nous autres, protestants
libéraux, aimons beaucoup penser et dire que Dieu est esprit
et qu'il est amour. Le plus souvent nous nous contentons de l'appeler
Père ».
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